Jeanne partit le 15 janvier
s'étaient reconstruites, les monastères restaurés; chaque cité avait reconquis sa liberté et proclamé sa charte municipale. Lorsque les citoyens de Marseille^virent s'approcher du port les galères de Naples qui portaient Jeanne, leur légitime comtesse, ils pavoisèrent leurs tourelles, ils mirent leur orgueil à montrer leur richesse et leur splendeur; les consuls l'accueillirent sous un dais de drap d'or. Richement vêtue, la couronne royale au front, Jeanne était montée sur une liaquenée blanche somptueusement caparaçonnée, qu'elle maniait avec grâce; elle vint habiter une charmante bastide, nommée la Blanche, aux sources du petit ruisseau le Jarret. .leanne étaitpassionnée pourlejasmin d'Arabie: elle dormait sous des berceaux tressés de fleurs*.
Partout l'accueil fut ainsi magnifique; la Provence était heureuse de fêter, de saluer la noble comtesse. La beauté de Jeanne était ravissante; elle aimait tendrement le prince de Tarente, son second époux, que ses ardentes caresses épuisaient, comme le dit Nostradamus en termes encore plus naïfs. La comtesse visita Aix, qui venait de recevoir si char te munici[)ale; Arles, la ville
1. Le bon Ruffi devient presque poète lorsqu'il parle de Jeanne comtesse «le Provence.
impériale, d'où elle s'achemina, à travers les fêles, jusqu'à Avifrnon, pour faire hommajïe au pape, qui y tenait son conclave. Une seule pensée semblait préoccuper Jeanne : reconquérir le royaume de Naples qu'elle avnt perdu. Elle voulait trouver de l'argent atout prix dans ce dessein; et la comtesse de Provence, déjà endettée avec la ville de Marseille pour quelques cent mille florins, ouvrit alors une négociation auprès du pape Clément YI : elle lui oflrit de lui vendre la cité d'Avignon , lieu de résidence des pontifes, et où ils attendaient l'apaisement des troubles d'Italie, soulevés par les Guelfes et les Gibelins*.
Les papes possédaient déjà les terres du comtat d'Avignon, cédées par le même titre qui avait assuré la Provence à la maison d'Anjou -; la cité municipale d'Avignon seule était restée dans le
1. Dante a fait plus d'une allusion à ces horribles guerres civiles dans son Inferno.
2. Quand l'Assemblée législative voulut confisquer Avignon, en 1792, sur les papes, il fut dit toutes sortes de faussetés et de mensonges sur l'origine de la possession du pape; on vint jusqu'à soutenir que Jeanne n'était pas majeure quand elle signa sa charte : elle avait vingt-quatre ans et était mariée ciepuis quinze ans. Toutes ces assertions passionnées et violâmes furent rectifiées, les chartes en main, dans une dissertation insérée au Mercure de France, 29 oclobre 1792.
domaine des comtes. Jeanne, pressée par les besoins d'argent, impatiente de recouvrer son beau royaume de Xaplcs, vendit au souverain pontife la cité d'Avignon quatre-vingt mille florins d'or. Ce ne fut donc par une donation, comme on l'a écrit, mais une vente libre, sérieuse, et à prix d'argent'. Jeanne ne fut ni entourée ni séduite; elle fit un marché dont le prix devait lui permettre de lever une nouvelle armée pour reconquérir Naples. Les Marseillais reçurent une partie de cet argent pour équiper une flotte de galères sous le pavillon municipal.
On avait appris que le roi Louis de Hongrie et ses bandes indisciplinées d'Allemands et de Slaves s'étaient rendus odieux aux Siciliens et aux Napolitains; une insurrection violente avait éclaté. C'était le temps où une peste affreuse ravageait l'Italie. Jeanne, toujours éprise de Naples, de son beau soleil et de ses splendides campagnes, parlit sur les galères marseillaises, et débarqua sur Iç rivage de Sorente. Partout accueillie avec enthousiasme, la reine, aidée de sa chevalerie provençale, délivra le royaume des bandes hongroises qui l'opprimaient*; son gouvernement