LA PROVENCE CHRETIENNE
An 33 à 400 de J. C.
Au milieu de cette civilisation, tout à la fois puissante et énervée, pleine de cirques, de théâtres, de fêtes, enivrée de parfums et de joie, une légende dit qu'au pied du promontoire où s'élevait le temple de Diane, quand les pontifes du Polythéisme, couronnés de myrte et de verveine, offraient des sacrifices à la protectrice de la cité , une barque aborda le rivage de Marseille avec un homme et deux femmes: Lazare, le ressuscité de l'Évangile, et à ses côtés ses deux sœurs, Marthe et Marie-Madeleine, compagnes de Jésus-Christ; les saintes femmes qui avaient veillé à son ensevelissement et jeté sur ses pieds le baume précieux ; celles à qui le Seigneur avait dit : œ Vous
aurez toujours des pauvres à secourir, mais vous ne m'aurez pas toujours parmi vous ^ »
Il est impossible de définir par quelle mystélieuse intervention cette cité de Marseille, si païenne Je mœurs, si dissipée d'habitude, compta bientôt un grand nombre de chrétiens, et la légende de Saint-Victor constate cette puissance du christianisme dès son origine *. Victor était centurion ou tribun d'une légion alors à Marseille : on était sous le règne de Dioclétien et de Maximin , pendant la grande persécution ; non-seulement Victor fit hautement profession de foi du christianisme, mais il brisa sous ses pieds la statue de Diane et celle de Jupiter; Le glorieux soldat subit le martyre, et sa tête roula sur le promontoire, au pied de la statue des divinités outragées.
Les saintes légendes de Marthe, Madeleine et
1. Un savant abbé, M. Faillon de Saint-Sulpice, a recueilli en deux volumes grand in-4° tous les documents qui constatent le di'-harquement de sainte Madeleine et de saint Lazare eu Provence. Le janséniste Tillemont, tropdifficile sur lestraditions, fait mourir Marie-Madeleine avec saint Jean à Ëphèse ; mais il n'en donne d'autres témoignages que Photius, qui, au reste, ne parle que de saint Jean. Histoire ecclésiastique, X. I, p. 3.ÎG.
2. Saint Victor eut la tête tranchée le 21 juillet 303. La meilleure relation du martyre de saint Victor se trouve dans Cave, IHst. ecclésiast., t. IX, p. 373.
de saint Victor résument l'histoire du triomphe du christianisme en Provence; partout on trouve leur image et leur souvenir. La tradition fait de saint Lazare le premier évêque de Marseille ; des cathédrales lui furent dédiées et, à certains jours, une procession solennelle portait son buste couvert d'or, la mitre au front : une hymne lui est consacrée! hospice, foires, marchés, voies publiques de l'antique Marseille portent le nop: béni de saint Lazare.
La renommée de sainte Marthe ne fut pas moins célèbre en Provence ; la sainte prit la route du Rhône, le fleuve majestueux dont le Delta (la Camargue , pleine de chevaux et de bœufs sauvages) rappelle le Nil. A cette époque, les habitants étaient menacés d'une grande calamité; un animal hideux, serpent-dragon, avait pénétré dans le Rhône '. Comme le rnonstre de Persée, il dévorait les enfants, les jeunes filles. Rien n'avait pu le vaincre ou l'apaiser, ni les armes, ni les sacrifices aux dieux. Sainte Marthe arriva sur les bords du fleuve et à ses pieds le monstre s'affaissa et disparut sous les flots agités. Dans la langue romano-gauloise, les ha-
1. Plusieurs vieux chants provençaux rappellent la légende de la Tarasque : ils se sont conservés jusqu'à présent.
bitants avaient nommé le monstre la Tarasqxtc '; la ville prit le nom de Tarascon^ et un souvenir plein de reconnaissance en resta parmi les habitants. Au 'jour de la fête de sainte Marthe, une machine en bois d'une forme colossale était traînée dans les rues et couverte d'imprécations du peuple qu'elle blessait de sa queue; des jeux, des fêtes célébraient le triomphe de Marthe, comme dans l'antiquité les Grecs solennisaient les jeux pithiens pour rappeler le triomphe d'Apollon sur le serpent Pithon. Des cantiques disaient les miracles de la sainte, et la pieuse ville de Tarascon adopta pour armoiries l'image de sainte Marthe, un pied sur la Tarasque et victorieuse dans une lutte suprême 'K
Au sommet des petites Alpes, abrité sous une splendide et sombre forêt de chênes et de hêtrrs secouée par les vents, on trouve une grotte profonde, traversée par de petits ruisseaux qui filtrent et suintent à travers les rochers; la légende
1 . On a donné divers sens à la légende de sainte Marthe. Les uns disent que ce n'est qu'un symbole : le christianisme victorieux du paganisme représenté par !a Tarasque; c'est troji idéaliser un fait historique très-simple.
2. Les armoiries de Tarascon sont d'azur au château d'argent, massoné de sable accompagné en pointe d'un dragon sans ailes à deux jambes dit Tnrnxqiip de sinople aux écailles d'argent avalant un homme.
veut encore que sainte Madeleine la pécheresse se soit retirée dans cet abri pour y pleurer ses fautes; et les gouttes d'eau qui tombent sont le symbole des larmes de repentir qu'elle y versa. Ces douces traditions de la pénitence sont bien vieilles dans ces contrées : les rois, les comtes de Provence vinrent visiter la Sainte-Baume et le Saint-Pilon qui la couronne au sommet, d'oij les anges enlevèrent au ciel sainte Madeleine dans une glorieuse assomption : Madeleine, à qui tout était pardonné parce qu'elleavait beaucoup aimé'! Assises au rouet et la quenouille en main, les vieilles grand'mères racontèrent longtemps dans la langue imagée de Provence toute la légende de la sainte ; fille de plaisir et de fête, courtisane adorée, elle avait renoncé aux amours, aux hommages de ceux qui la poursuivaient.
Très cadets 11 vant après,
Dame qu'avez.
Laissez-moi, mes gentils hommes, Aux vanités de ce monde
J'ai renoncé *.
Ainsi était le cantique de sainte Madeleine que les jeunes mariées chantaient le jour de la Pcn-