Mort le 24 octobre
ront accomplir. Loin de hâter sa délivrance, le duc de Bourgogne devint plus impératif: il faisait des conditions si dures que René préférait toujours une triste captivité, tandis qu'Isabelle sa femme se rendait en Provence pour faire reconnaître l'autorité du comte, si ce n'était pour elle-même, au moins pour l'aîné de ses fils. La Provence, accoutumée à cette influence des femmes, d(s mères régentes, repoussait la froide et stérile loi salique : Ailes, Aix, Marseille, même la principauté de Forcalquier, reconnurent l'autorité d'Lsabelle; ainsi que le dit l'analyste Bouche , la Provence fut toute en fêtes , en belles réunions, « de nobles villes saluant par acclamation la nouvelle comtesse. »
Ainsi reconnue souveraine en Provence, la comtesse Isabelle voulut également assurer les droits de son fils sur le royaume de Naples*; elle s'embarqua presque aussitôt au port de Marseille, sur des galères qui arborèrent au vent les couleurs des comtes de Provence. Isabelle déploya durant cette époque difficile un caractère d'énergie et de persévérance pour lutter contre la maison d'Aragon qui régnait au lieu et place
1. La Provence fournit un contingent de 500 l.'incps et de 10000 norins d'or.
des Angevins à Naples ' ; et ce fut en Italie qu'elle apprit la délivrance de René, à qui le duc de Bourgogne avait rendu la liberté* en lui imposant des conditions encore inflexibles, bien que le roi de France Charles YII eût impérieusement demandé cette liberté. Une fois libre, René comme Isabelle prit la route de Provence, où la renommée de sa valeur et de ses infortunes l'avait précédé ; les grâces, la simplicité de ses manières lui gagnaient tous les cœurs : barons, chevaliers, vinrent à lui. René sur sa route publia de bonnes lois, des ordonnances pleines de douceur et de mansuétude; déjà on s'accoutumait à l'appeler du nom de bon et de juste; il reçut les hommages de la Provence tout entière, dont il n'altéra aucune liberté.
xMarseille équipa ses galères pour le conduire à Naples; la mer fut couverte de navires au pavillon municipal. René visita Gênes, l'alliée de iMarseille, oîi le doge Frégose^ lui promit son concours, et une flotte génoise s'unit aux galères
1. Isabelle fut soutenue dans cette guerre par le pape Eugène IV et le duc de Milan.
2. Le médiateur de ce traité fut le connétable de Richemont. René sortit de sa captivité le 25 novembre 1436.
3. Le doge Fregose fut un des plus illustres magistrats de Gênes; notre famille fut exilée de Gênes avec lui: c'est alors que nous vînmes nous établir à Marseille.
des iMarseillais ; bientôt on signala J^aples, où le roi René fut accueilli comme légitime souverain. Les Aragonais, les Catalans pourtant ne perdirent pas courage'; groupés autour d'Alphonse, roi de Sicile, ils pouvaient jeter des troupes incessamment sur la côte de Naples ; les Catalans étaient plus sympathiques aux populations d'Italie que les nobles Provençaux. La lutte dura deux ans; Ilené, trahi, abandonné dans une glorieuse campagne des Abruzzes, fut obligé de se retirer à Naples', puis dans le château de l'OEuf, bientôt assiégé par les Aragonais. Le roi, intrépide chevalier, dut se faire jour à travers des masses d'ennemis ; il gagna les galères marseillaises à l'ancre dans le port, et le signal de départ fut donné.
Sur sa route de retour, René vint une fois encore à Gênes. Quittant sa flotte dans la rade, il visita Florence, Milan, traversa les Alpes, et vint un moment en Lorraine pour apaiser les troubles publics. Il prépara les illustres mariages de sa race : l'aînée de ses filles, Marguerite, épousa le roi d'Angleterre ; la seconde , Yolande , s'unit au
1. Il y eut dans cette prise de Naples par les Aragonais une circonstance assez curieuse : ils pénétrèrent dans la ville par le même aqueduc qui, neuf siècles avant, avait servi à Bélisaire pour s'emparer de Naples.
comte Vaudemont, qui lui disputait la Lorraine'. Les malheurs, les infortunes n'avaient en rien altéré le caractère si bon et magnifique du roi René. Jamais fêtes plus splendides que celles qui accompagnèrent le double mariage. Toujours artiste, le roi René reproduisit par de belles enluminures les tournois, les joutes et les fêtes gorgiales, qui durèrent un mois. On a lieu de croire que le précieux manuscrit existant sous le titre des Tournois du roi René -, fut peint en miniature à cette époque de pompes et de mariages : de riches échafaudages, couverts de pourpre et d'or, entourent lu lice des tournois; les dames y sont assises pompeusement parées ; les chevaliers entrent en joute. A leurs armoiries blasonnées on connaît les races; les chocs sont rudes; les entrelacements d'épées et de lances forment comme une forêt épaisse. Là un chevalier est vainqueur, ici tristement désarçonné; les couleurs des émaux sont brillantes comme les vitraux des cathédrales; les gonfanons se déploient ; les chevaux de bataille, caparaçonnés, lesnaseaux en feu, se heurtent, et l'artiste royal, courageux
1. Ces mariages furent splendidement accomplis à Châlonssur-Marne en 1442, en présence de Charles VII.
2. Le beau manuscrit existe à la Bibliothèque Impériale et forme une des richesses du cabinet réservé.
champion, semble se rappeler que pendant vingt années il a partout combattu avec vaillance. René, toujours avide de nobles distractions et de gloire, n'avait encore que trente-neuf ans lorsqu'il partagea sa vie de suzerain féodal entre la Provence et l'Anjou. Simple de sa personne', il restait sans pareil pour les magnificences de ses fêtes. Si l'on relit les chroniques de Charles Vïl et des ducs de Bourgogne , on voit se renouveler dans leurs brillantes cours les spectacles les plus magnifiques, les plus étranges, espèces de drames en tableaux. « Les Sarrasins emmènent les dames captives ; les chevaliers courent les délivrer. Jason marche à la conquête de la Toison d'or, et visite le jardin des Hespérides couvert de pommes d'or. » Et tou!esces fables entremêlées des anges du ciel, des ûmes du purgatoire, de saint Christophe, le saint des géants, et de saint Georges, le patron des chevaliers ! Le duc René d'Anjou créa l'ordre du Croissant- en souvenir des croisades contre les Turcs, pour réveiller l'ardeur des chevaliers contre les mécréants.
l.Les comptes personnels de la maison du roi Ren6 n'élèvent pas sa dépense à plus de 15 000 livres.
2. Les statuts de l'ordre du Croissant, fondé par le roi , comte de Provence, existent encore enluminés. L'ordre du Croissant fut institué en 1A48; le croissant se portait sur le bras, attaché à une chaînette d'or.
René, veuf d'Isabelle de Bavière, épousa en secondes noces Jeanne de Laval , fille du comte Guy et d'Isabelle de Bretagne. Après des agitations et de nouvelles guerres malheureuses, quand le rusé Louis XI se fut emparé de l'Anjou par la conquête, le roi René, brisé par les déceptions, vint définitivement se fixer en Provence avec la jeune comtesse Isabelle, les délices de sa cour : l'aspect joyeux de ce beau pays plaisait à son cœur, et il se résigna doucement à la vie simple et pacifique d'un seigneur féodal fatigué de luttes et de combats. Son château d'apparat était àAix, mais il préférait Marseille, où il venait s'abriter.
La mer si belle et le ciel si bleu de la Méditerranée lui rappelaient les souvenirs du golfe de Naples, de Sorrente et de Casîellamare'; il se promenait l'hiver, couvert de fourrures, sur le port, buvant le soleil comme la salamandre le long des murailles, et les pêcheurs de Saint- Jean, à Marseille, appelaient le coin du port où s'asseyait leur bon roi la cheminée du roiRené^.
1. René d'Anjou n'avait pas renoncé à la conquête de Naples ; il fit une nouvelle expédition en Italie, où il fut secondé par le pape Pie II.
2. Il faisait en effet une bien douce chaleur, dans ce côté du vieux port de Marseille où était la ville des Phocéens,
Il avait deux petites résidences : l'une, au iiameau de la Rose, beau nom donné à une terre toute parsemée de rosiers, d'immortelles et de jasmins d'Arabie; l'autre, à la Capelette (petite chapelle), près de la terre du Bon-Dieu, prieuré des Augustins, où depuis l'échcvin Yivaux fit bâtir le pont de pierre qui retient son nom ; il y avait un moulin ou bnuillidou, haute restangle pour contenir le petit fleuve de l'Huveaune qui se précipitait en flots écumants à travers les troncs de chênes demi-rongés par les eaux\
A Aix était toujours le château des comtes de Provence, avec sa juridiction haute et basse; le bon roi René rendait lui-même la justice, aidé de ses conseillers, qu'il menait doucement aux idées de pardon et d'indulgence. Mainte fois, il venait en retraite au couvent des Gordeliers pour y travailler à son salut, une des pensées de cette génération. Avec l'esprit d'une piété exemplaire, René gardait son caractère d'artiste; il peignait sur bois, sur verre, des tableaux pour le chœur du monastère; il gardait cette puissance sur lui-
bâtieau midi et qu'abritaient contre le mistral la Tourette et la colline des Moulins.
1. On dit que les tombeaux des moines existent encore dans ma propriété de Pont-de-Vivaux, la plus ombrée de Marseille. Comme dans les légendes du moyen âge, on raconte que des trésors sofit enfouis sous les «épulcres.
même qu'il avait acquise durant ses longs malheurs, pendant sa captivité. La prison politique, je le répète, double les facultés de l'individu; on s'y crée d'infinies ressources, on s'y accoutume à une immense résignation ; la solitude retrompe l'âme. On en sort avec la double faculté de la patience et de la force. Le roi René ne fut jamais abattu par la fortune ; il se consolait par la douce musique ou en enluminant les manuscrits^ de ses mille fantaisies : les agneaux bêlant dans les plaines riantes, la chèvre qui bondissait au milieu des rochers entre le thym et le câprier rampant sur le sol.
La piété grandissait en son cœur avec les années. Son talent de régler les tournois et les passes d'armes, le roi René l'apporta dans le programme de la fameuse Fête-Dieu à Aix, épopée et drame à la fois, mise en scène d'un mystère, ainsi qu'on en composait au moyen âge^ LaFête-
1. Ce fut dans cette prison qu'il enlumina le précieux manuscrit des Tournois, si remarquable, et qui se trouvait dans la précieuse bibliothèque du duc de Lavallière.
2. On reporte à l'année 1462 l'institution des cérémonies de la Fêle-Dieu d'Aix; on peut voir sur ce sujet une curieuse et rare dissertation : Querela ad Gassendum ex occasione ludicroruyn qux Aquiis SextUs insolemiiitate corporis Christi ridicule crlebrantur. Il a été réfuté par Joseph de Haitze, qui vivait au commencement du dix-huitième siècle, un des éruditsqui se sont occupés de la Provence.
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Dieu en Provence se célébrait avec une pompe extraordinaire, comme en Aragon et en Castille. De beaux enfants aux ailes d'anges , vêtus de blanc, couronnés de fleurs, jetaient de leur corbeille des geîièts et des lauriers-roses effeuillés; des lévites, l'encens à la main, répandaient des parfums d'Arabie; une musique céleste se faisait entendre pour accompagner les chants des cantiques en l'honneur de Dieu.
A ces cérémonies toutes pieuses, le roi René ajouta les traditions chevaleresques et la représentation d'un mystère. La veille, on faisait la passade en dansant un pas d'armes avec flûtes, fifres et tambours, comme la veille de la lice, quand les trompettes et les buccines se faisaient entendre pour annoncer la fête et tournois du lendemain, en présence des dames et des chevaliers. Le roi René fit de la procession de la Fête- Dieu un drame agissant et animé*: en tête, un personnage, revêtu d'habillements royaux, la couronne au front, le sceptre en main, vêtu d'une robe blanche, paraissait tourmenté par une troupe de diables, image des courtisans qui assiégeaient le monarque; le roi se sauvait de ces obsessions
I. Les fêtes duiaient cinq jours et commençaient à la Trinité; d'où le proverbe provençal ; I. ou jour de la Trinitad, les diablou s'assayoun.
en faisant des sauts de droite et de gauche ; puis venaient lou pichoun juès dei diables (le petit jeu des diables), représentation de la lutte de l'âme contre les démons qui la persécutent et l'entraînent au mal. On voyait un enfant naïf, presque nu*, portant une croix, et à ses côtés un ange entouré de quatre diables acharnés ; l'enfant et l'ange sautaient de droite et de gauche comme pour se sauver. Oh! qu'ils étaient affreux ces démons vêtus de noir , floquetés de rouge avec des flammes partout, et un couvre-chef pointu qui simulait des cornes. Chose étrange 1 tous ces diables, ces mauvais esprits , avant la procession, allaient à la cathédrale, et le curé jetait de l'eau bénite sur eux en forme d'exorcisme : <t Je vous maudis , démons d'enfer, » s'écriait-il.
Après se déployait le troisième tableau : Moïse montrait, avec un air inspiré, à la foule, les Tables de la loi ; mais les diables riaient et semblaient s'en moquer en élevant plus haut le veau d'or^ au bout d'un bâton. Les Juifs poussaient