Varmeto, la petite âme
2. Les Juifs, pour se moquer des Tables de la loi, jetaient un chat en l'air qui miaulait, d'où ce jeu était appelé îou jué doou cat (chat). On peut voir l'explication symbolique de toutes ces cérémonies dans la dissertation curieuse de Haitze:
des clameurs de mépris contre Moïse et saluaient le veau d'or. Plus loin, la reine de Saba venait visiter Salomon. Ses sujets et courtisans , richement vêtus, l'accompagnaient, et parmi eux un personnage, tout couvert de grelots, portant une épée nue et droite dans sa main, comme le connétable du roi, et sur sa pointe un petit castel, comme dans les cathédrales le fondateur portait un simulacre du monastère construit en pierre. La reine de Saba se balançait nonchalamment et chantait un air de la composition du roi René, accompagné du tambourin et du galoubet. Puis les trois mages, couronnés, attiraient les regards de la multitude par leurs beaux équipages; ils suivaient l'étoile du ciel venue d'Orient. Le jeu de la belle Estella était suivi de celui des tirassons, petits enfants qui se ruaient sur le sol; le puissant roi Hérode et les tirassons poussaient de grandes clameurs pour simuler le massacre des Innocents. On voyait saint .Tean le précurseur, couvert d'une peau d'agneau; Judas, le traître, avec les apôtres, et Jésus-Christ marchant au Calvaire la croix sur l'épaule; enfin, saint Christophe, le géant du moyen âge, qu'on voyait dans toutes les vieilles cathédrales.
L'Esprit du cérémonial d'Aix en la célébration de la Fête- Dieu Aix. 1708. In-8".
L'enthousiasme du peuple était immense ù la vue de ces scènes jouées et entremêlées de ballets. Ici Ici chivaoïis fjms ([es chevaux fringants): dix jeunes hommes passaient leur corps jusqu'à la ceinture dans des chevaux de carton, et, comme les centaures antiques, ils exécutaient des danses attrayantes', espèces de petits et innocents carrousels. Autour des chevaux se trémoussaient des danseurs , vêtus en pages de la cour de Charles VII, avec de petit grelots', et, derrière, les rascassetos , enfants déguenillés , pour faire contraste au luxe des beaux pages. En foule, les personnages de la mythologie par un mélange qui venait d'Italie, des poésies de Dante et des peintures du Giotto : Momus, Pluton, Mercure, Proserpine à cheval; Pan, environné de Faunes et de Satyres; Bacchus, assis sur son tonneau; 3Iars, Minerve ; un char tout brillant où se groupaient Vénus, Cupidon , les Ris, les Jeux, les Plaisirs; entin, la triste et invariable moralité de toute chose, la Mort, revêtue de ses attributs funèbres; les trois Parques, qui filaient le nœud de la vie, tandis que la Mort fauchait de droite,
1. Ces danses de chevaux de carton ont été adoptées dans les divertissements des théAtres modernes.
2. On les appelait Zes dansaires (les danseurs); ils étaient en culottes courtes et souliers blancs.
de gauche, sans distinction de rang et de dignité, ainsi qu'on la voit à Bâle dans la danse macabre*.
Le moyen ^ge vivait de ces idées, de ces contrastes, le mélange de la mort et des plaisirs bruyants; la tête osseuse couronnée de roses paraissait dans tous les divertissements et les mystères: car c'était évidemment un mystère que la procession de la Fête-Dieu, composée par le roi René, représentation du Mortifiement de la u(>% ouvrage qu'il avait écrit de sa main et enluminé de miniatures. L'érudition patiente a encore trouvé d'autres ouvrages du roi René : Les Dits d'un berger et d'une bergère, idylle pastorale, car le roi aimait la vie des champs; il s'habillait quelquefois même avec la reine en pastourel, et c'est à René que Georges Chastelain fait allusion dans une de ses charmantes ballades :
J'ai un roy de Sicile Vu devenir berger, Et sa femme gentille Faire môme métier;
1. Dans cette procession de faux dieux, le roi René, qui avait beaucoup à se plaindre du duc d'Urbin , l'avait placé, ainsi que la duchesse, montés sur des ânes.
2. Il portait aussi le titre : Traité entre l'âme dévote et le cœur, mélange de vers et de prose.
Portant la panetière Et houlette et chapeau, Logeant sur la fougère Auprès de son troupeau.
Ce goût de bergerie et de fougère devint une noble passion d'étude pour le roi René durant son long séjour à la campagne. Il s'occupa de l'art des jardins avec tn soin infini; il voulut introduire dans sa Provence chérie la culture de la canne à sucre, que l'Asie alors seule produisait. Il aimait les roses, et il en développa la plantation jusqu'en semer des champs tout entiers^; il Lit venir d'Espagne l'œillet odorant, le jasmin d'Arabie; il prit à l'Andalousie le raisin muscat aux grappes luxuriantes, qu'il suspendit en espalier ou sur la treille en berceau. Il donna le nom de la Rose- à sa bastide de prédilection, véritable corbeille de fleurs; et pour la première fois dans cette résidence modeste il établit des serres, des volières avec des pintades, et le paon qui étalait au soleil son éblouissant plumage.
1. L'ouvrage le plus complet qu'on puisse consulter sur les institutions du roi René a été publié par le vicomte de Villeneuve-Bargemont, le frère du comte de Villeneuve, ancien préfet des Bouches-du-Rliône. M. de Villeneuve appartenait à une des plus grandes familles de Provence.
2. La Rose est maintenant un petit village à côté de Saint- Just.
Ces inimitables couleurs du paon, le roi René aimait à les reproduire enluminées sur ses tableaux, et il excellait à peindre les oiseaux, les fleurs des clmmps et les jardins. A cùté des portraits d'une vivante ressemblance qui se ressentaient du séjour artistique de René en Italie, on voyait des tableaux d'histoire peints par le roi à Angers, Saumur, Lyon, Avignon et Marseille'; son art particulier était de dessiner les blasons, art charmant qui nous entraîne par son mystérieux et beau langage ; il avait peint les émaux si compliqués de ses armoiries. René portait : 1° de Hongrie, fascé d'argent et de gueules ; de Sicile, d'azur semé de fleurs de lis d'or au lambel de gueules ; de Jérusalem, d'argent avec croix de sable accompagnée de quelque croisette d'or; d'Anjou, d'azur semé de fleurs de lis d'or, bordé de gueules; de Rar, d'azur à deux barreaux adossés d'or semés de croix, et sur le tout d'Aragon, d'or à quatre pals de gueules, et au chef un baume ou casque garni d'une façon d'ailes de chauve-souris. Ce blason résumait la vie, les alliances, du roi René, marquis, duc, comte à la fois, car il était d'illustre race , et autour de son arbre
l. Les tableaux du roi René appartiennent à la manière de Giotto, et ne tiennent aucun compte des perspectives modernes.
généalogique serpentaient des lierres vigoureux.
Le roi , d'une vie économe et familière personnellement, réservait toutes ses largesses pour les fêtes, les grandeurs de sa cour;. Il était passionné pour les tournois , et à soixante ans déjà il brisait encore vaillamment une lance dans la lice Ml aimait, à sa courd'Aix, recevoir la bonne noblesse de Provence , les Sabran , les Adhémar, les Pontèves, les Castellane, les Blacas, dignes chevaliers qui ne se fussent jamais ployés à ce qu'ils croyaient indignes d'eux. Ils aimaient leur pays, sa nationalité, ses franchises; ils se seraient toujours opposés à la volonté de leur comte et droit suzerain, si cette volonté avait imposé des sacritices indignes de leur caractère. C'est ce qui avait souvent entraîné les comtes de Provence à donner leur conhance aux étrangers, aux Italiens surtout, qui, après les troubles de leur pays, étaient venus chercher un refuge dans le midi de la France ; caractères souples et
1. h soixante-trois ans, René croisait encore fièrement la lance ; il alla disputer un pas d'armes en Touraine , et il remporta le prix ; il s'était revêtu d'armures toutes noires.
Armé tout de noir obscurément Fu de monsture pareillement, Et d'armes fit tant largement Que le prix on lui envoya.
ployants. Parmi ces Italiens, le roi René choisit pour grand sénéchal ayant toute sa confiance, Palamède de Forbin (Forbini'), habile étranger sans esprit de nationalité, qui livra, on va le voir, la Provence au roi Louis XI, pour n'en plus faire qu'un fief de la couronne de France.
1. Palamède de Forbin avait été d'abord conseiller et maître des comptes du roi René.
LOUIS XI. — LES DERNIERS COMTES DE LA MAISON d'aNJOU. — RÉUNION DE LA PROVENCE A LA MONAR- CHIE FRANÇAISE.
Suivant d'un œil avide le roi René, comme le renard convoite sa proie (ce sont les expressions du duc de Bourgogne), Louis XI préparait la réunion de la Provence à sa couronne; la politique du roi de France avait sa raison suprême et sa grandeur particulière. Chef d'une puissante monarchie, il appelait un système d'unité et de force qui n'admît aucune résistance au dehors de son autorité. Sous prétexte d'une alliance secrète de René avec les ducs de Bourgogne, Louis XI venait d'envahir l'Anjou ^ ; la Provence était à sa parfaite convenance, seulement il cher-