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Arrêt de la chambre ardente du parlement, 1" fév. ICCO

substitua un maire et des échevins, titres qui appartenaient aux villes du nord de la France. Ainsi notre pauvre Provence fut de plus en plus soumise aux idées françaises; désormais chaque cité isolée dut s'empreindre d'un esprit particulier. Aix devint le séjour de la noblesse et du parlement ; Arles fut agricole ; Toulon se transforma en un port militaire animé par les gardes marines et les ofliciers rouges ; les villes des agrestes Alpines, Gap, Apt, Manosque, gardèrent un vieux sentiment de liberté; Marseille put développer sa grandeur commerciale et devint la maîtresse du commerce du Levant.

A cette époque , deux charmants esprits : Chapelle et Bachaumont , visitèrent la Provence : ils étaient amis de Gassendi, né à Aix, le philosophe qui fit tant d'élèves dans la loi d'Épicure ; c'était un peu après la Fronde : l'établissement d'un pouvoir régulier avait fait tant de malcontents et d'oisifs! Chapelle et Bachaumont, d'une grande insouciance , buvant frais et mangeant perdrix et bonne caille, accomplirent un voyage à travers la Provence ; ils y pénétrèrent par le Rhône et saluèrent d'abord Arles.

Ces murs pleins d'illustres bourgeois Glorieux d'avoir autrefois

Eu chez eux la cour et le trône De trois ou quatre puissants rois.

Arles n'avait-elle pas été cité impériale? D'Arles ils vinrent à l^Iarseille par la Crau.

La vaste et pierreuse campagne, Couverte encor de ces cailloux Qu'un Prince revenant d'Espagne Y fit pleuvoir dans son courroux.

Chapelle faisait ici allusion à ce que Pline rapportait sur la Grau, le Campi lapidei des Romains. Hercule avait à combattre des géants dans cette vaste plaine, et Jupiter fit pleuvoir sur eux une pluie de pierres. Les deux poétiques voyageurs s'arrêtèrent à peine à Aix et vinrent aussitôt à Marseille.

Tout le monde sait que Marseille Est riche, illustre et sans pareille Pour son terroir et pour son port ; Mais il faut vous parler du fort, Qui sans doute est une merveille.

C'est Notre-Dame de la Garde, Gouvernement commode et beau A qui suffît, pour toute garde, Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.

Les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas n'étaient pas aclievés. Marseille, avant la domination de

Louis XIV, libre et fière, n'avait pas besoin de forteresses. Le gouverneur de Notre-Dame de la Garde élait le vaillant poëteScudéri, le digne enfant d'Apt, l'auteur populaire et aimé du Marais; il vivait à Paris, et la garde du fort lui souciait peu; la solitude élait profonde, les portes de la citadelle étaient fermées.

Des gens qui travaillaient là proche Nous dirent : « Messieurs, là dedans « On n'.entre plus depuis longtemps ; a Le gouverneur de cette roche, « Retournant en cour par le coche, « A, depuis environ quinz'^ ans, « Emporté la clef dans sa poche. »

Courant en poste quand le vin et la bonne chère ne les retenaient pas, Chapelle et Bachaumont vinrent à la Ciotat ; ils écrivirent dans la ville de petits vers sur sa bonne clairette.

Les marchands et les nochers La rendent fort considérable :

Mais pour le muscat adorable Qu'un soleil proche et favorable Confit dans les brûlants rochers.

Vous en aurez, frères très-chers, Et du meilleur, sur votre table.

Les gais voyageurs , passant par Toulon avec rapidité, vinrent jusqu'à Hyères.

Que c'est avec plaisir qu'aux mois Si fâcheux en France et si froids, On est contraint de chercher l'ombre Des oranirers, qu'en mille endroits On y voit, sans rang et sans nombre, Former des forêts et des bois !

Là jamais les plus grands hivers N'ont pu leur déclarer la guerre :

Cet heureux coin de l'univers Les a toujours beaux, toujours verts, Toujours fleuris en pleine terre.

Cette campagne si belle sous cet ardent soleil étonnait , enchantait Chapelle et Bachaumont. D'Hyères ils s'avancèrent vers les petites Alpes jusqu'à la Sainte-Baume ; pour les deux buveurs et gourmands délicats, ces lieux devaient être sans charmes.

L'on n'y mange jamais de chair. L'on n'y donne que du pain d'orge Et des œufs qu'on y vend bien cher.

L'on ne peut être sans horreur Dedans cette horrible demeure ; Et la faim, la soif et la peur Nous en firent sortir sur l'heure'.

Les deux voyageurs préférèrent s'enivrer d'ex-

1. La meilleure édition du voyage de Chapelle et Bachaumont est celle de Saint-Marc.

cel lente blanquette à Négreaux, et de là coucher à Aix. « C'est une capitale sans rivière, disent-ils, et dont tous les dehors sont fort désagréables ; mais, en récompense, bonne chère. Orgon fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins ; et le jour d'après, Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. MmedeCastellane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt; le même jour, qui fut le jour des Morts, nous la trouvâmes chez elle en bonne compagnie. Elle n'était point comme les autres veuves dans les églises à prier Dieu :

Car, bien qu'elle ait l'âme assez tendre Pour tout ce qu'elle aurait chéri, On aurait peine à la surprendre Sur le tombeau de son mari.

Avignon nous avait paru si beau que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l'examiner plus à loisir. »

Le voyage de Bachaumont et de Chapelle s'accomplit à cette époque d'apaisement des âmes qui suivit la Fronde; on ne s'occupait plus de politique, mais beaucoup d'affaires. Il en résulta une prospérité immense pour la Provence ; ses intendants furent des administrateurs distingués qui favorisèrent la fécondation des terres, la ca-

nalisation du Rhône , de la Ourance , afin d'assurer l'eau à sa terre desséchée.

Marseille, au milieu des jouissances du luxe, maîtresse du commerce du Levant, se leva un matin avec ce cri lamentable : « La peste .' la peste ! » Un navire marchand venu de la Syrie avait communiqué le fléau, qui, comme la cavale de l'Apocalypse, parcourait la ville en lançant ses flèches de feu .

Après un siècle et demi, le souvenir de la fatale calamité était encore présent, et maître Anibal, le centenaire que Vernet a mis dans une de ses marines (le Port de Marseille), en contait encore les détails à nos pères effrayés. La moitié de la population fut dévorée par le fléau, que ne purent ni conjurer les prières du pieux évêque, M. de Belsunce, ni le dévouement du chevalier Langeron : sous un soleil brûlant, entouré de morts et de mourants, le chevalier relevait l'énergie abattue du peuple consterné. A ces tristes jours il faut reporter l'usage d'entourer les bastides de hautes murailles ; rien n'était reçu du dehors, on vivait avec les produits du sol; et tant l'esprit méridional est gai, oublieux, que, comme

En 1720, sous la Régence.

Boccace lors de la peste de Florence, sous le figuier et l'amandier on racontait de douces aventures. Aujourd'hui encore quelques vieux Marseillais conservent les gravures contemporaines de la peste de Marseille : le Cours couvert de tentes pour abriter les pestiférés, la tourette toule remplie d'ensevelisseurs, et le chevalier Rose, qui, la canne à la main, préside à ce funèbre devoir.

La Provence subit l'invasion des doctrines du dix-huitième siècle, qui eurent leur représentant dans le marquis d'Argens, né à Aix. Dans une cité aussi profondément religieuse, le marquis d'Argens osa braver toute croyance, à la façon d'Helvetius et de Voltaire. Il y avait alors une sorte d'enivrement dans une portion de la noblesse provençale, et tandis que le marquis de Sade scandalisait le monde par d'affreuses publications, un jeune homme, né d'une famille d'antique noblesse italienne, Riqueti, comte de Mirabeau, se livra sans frein aux excès de violence et d'amour. Son éducation était forte, son imagination ardente, vigoureuse ; son style déclamatoire! Hideux de physionomie, le comte de Mirabeau corrigeait les défauts de son visage par la hardiesse de son esprit; dans une société

régulière, un si grand vicieux eût été flétri, châtié ; il fut au contraire caressé, fêlé par la génération corrompue, comme un homme à la mode ; on le suivait dans ses amours et ses rapts; on lisait ses ardents écrits, et le juste châtiment delà Bastille était dénoncé comme un acte de despotisme paternel.

La Provence n'échappait à aucune innovation : elle perdait l'orgueil d'elle-même, de sa nationalité, pour ne plus voir que les modes de Versailles et de Paris ; la vieille langue était oubliée pour le français. Lorsque Monsieur, frère du roi, comte de Provence, vint visiter l'apanage dont il portait le titre nominal, on voulut lui donner un spectacle des mœurs de la Provence ; on ne put y parvenir : les jeux de la Fête-Dieu du bon roi Uené furent mal représentés. Les matelots de Marseille essayèrent de donner le spectacle d'une vieille joute catalane : ils y réussirent mal. On lit tout ;\ la française dans Marseille, qui se transformait : l'arsenal était démoli, vendu; on avait substitué h la ville antique et phocéenne, abritée contre le mistral et le soleil, une cité nouvelle, large, spacieuse, couverte de poussière et brûlée; on avait une élégante salle de spectacle, de beaux hôtels, mais la vie municipale n'existait plus.

Cette vie avait plus de vigueur dans les cités moins mélangées de population : aux Martigues, Manosque, à Arles, à Tarascon ; là, sous les larges platanes, comme à Athènes, autour de la fontaine, qui jetait une eau pure, les citoyens se rassemblaient pour causer des intérêts de la ville qu'ils chérissaient, dans l'antique langue provençale. A^ous eussiez en vain demandé qu'on parlât français dans les cités des petites Alpes, à Apt, à Gap, à Carpentras, à Salon, sur les bords de la Durance; on le comprenait à peine, on le parlait encore moins. Le paysan avait un costume pittoresque et particulier; la femme se parait d'un large chapeau comme les pastourelles du moyen âge. Dans les territoires d'Aix et de Marseille, après les longues chaleurs du jour, quand la cigale ne chantait plus, on entendait le bruit lointain du tambourin et du galoubet, signal aimé des jeunes filles, brunies comme les Catalanes et les Yalenciennes des huerta d'Aragon. Il n'y avait rien de suave comme le son du tambourin renvoyé par le vent et les échos au milieu de la famille provençale rassemblée pour le souper, lorsque les plats du Midi vous jetaient dans une douce somnolence; aucune de ces grosses et sanglantes viandes savourées au nord de la

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France : du poisson aux épices du Levant et à l'ail d'Espagne; l'agneau cuit à la manière d'Afrique; le mouton des prés salés de Martigues et de Marignane; le bœuf de la Camargue, sauvage et savoureux; les coquillages de la Méditerranée; la praire et la clovisse; l'oursin piquant: la langouste trempée d'huile; le saucisson d'Arles à la larme perlée ; les figues et le raisin de toute couleur et de toute saveur; le melon blanc et la pastèque rouge comme le corail.

Le mouvement des idées qui aboutit à 1789 vint briser tout à fait les coutumes de l'antique Provence. De quelque manière qu'on juge les hommes et les choses de cette époque, on doit reconnaître que la Révolution effaça les nationalités provinciales. La division par départements accomplit l'œuvre de centralisation commencée par Richelieu. On eut une administration, on ne fut plus une nation. Il faut donc considérer l'école de Mirabeau comme la main falale qui porta un coup mortel à notre Provence. Nous ne sommes plus qu'une fraction d'un grand tout, qu'un fragment dans l'unité nationale.

Est-ce un bien, est-ce un mal que cette uniformité dans toute chose? Dieu avait fait des montagnes, des vallons, des ruisseaux et des prairies :

n'est-ce pas trop entreprendre que de les effacer? Heureusement, ce que la politique n'a pu nous ôter, c'est la confraternité provençale, cet attrait qui nous lie tous, artistes, poètes, hommes publics, quand nous portons sur le front l'origine de notre Midi. Nous ne serons jamais les enfants des Bouches-du-Rhône, démarcation de fantaisie; nous sommes des Provençaux; nous voudrions le nier que le maudit accent, plus patriotique que nous, le montrerait à tous. Nous pouvons oublier notre passé, nos belles comtesses et nos cours d'umour, mais nous portons maladroitement la livrée de la langue du Nord. La Provence n'est pas morte, et nous le sentons bien aux battements de notre cœur, quand nous apercevons les tours crénelées d'Avignon, la première étape de la vieille patrie !

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