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profusions, et qu'il a pillé les deniers de l'Etat et consommé toute la dot de sa femme, pour augmenter le nombre de ses créatures, sa gloire passée devient la cause de sa condamnation posthume et force l'historien à brûler sa couronne de lauriers, et à fleurdeliser ce front si longtemps fier de ses triomphes salariés. Il fut le héros de la cour, parce que, par son immoralité et sa corruption, il en est l'image la plus complète, la personnification la plus vraie. Or, comme il n'y eut jamais rien de plus abject ni de plus vil que cette cour, il s'ensuit qu'il n'y a rien de moins honorable que celui qui en est le type ; et comme cette cour ne se dépravait qu'avec l'argent dont la gorgeait Choiseul, et qu'elle ne se repaissait que des larmes et des sueurs du peuple, il s'ensuit encore que Choiseul demeurera l'un des êtres les plus exécrés du peuple. Il ne s'attendait pas à ce sort. Il était trop préoccupé du présent pour prévoir l'avenir. Il confondit la grandeur avec l'égoïsme, l'indépendance avec le mépris de tous les devoirs. Pendant tout son ministère, il fut l'instrument de toutes les passions, l'esclave de la Pompadour et des catins et de tous les valets de ces femmes; il se les attacha en cédant à tous leurs bas instincts ; par là il multiplia les abus et contribua à l'affaiblissement du pouvoir et à la déconsidération de la royauté, qui dut avoir pour ennemis tous ces agents de corruption du jour où elle ne pourrait ou ne voudrait plus les soudoyer, et essayerait de régner pour la nation et non pour une poignée d'oisifs et
d'insolents serviteurs. Choiseul fut aussi mauvais citoyen qu'homme d'État. Les autres ministres s'étaient contentés de bouder, de s'ennuyer ou de manger gaiement leurs pensions dans leur exil. Au contraire, dans son château de Ghanteloup, comme dans son hôtel de Paris, Choiseul n'eut d'autre ambition que de révolutionner le pays qu'il avait appauvri, pour le punir de ne pas lui permettre de le pressurer de nouveau. Il fut l'âme de toutes les cabales, le coryphée de tous les mécontents. Il sacrifia son temps et sa fortune â ridiculiser et à renverser* tous les ministres qui valaient mieux que lui, et dont il avait rendu la tâche déjà si pénible par sa perversité. Il décria toutes les opérations du gouvernement, sans en excepter aucune; il discrédita tous ses fonctionnaires. Pour se rendre aussi nécessaire qu'il avait été nuisible, il s'insurgea contre tous et contre tout. De sa rage naquit l'hydre de l'opposition quand même qui amena la révolution, comme le lui reproche avec raison Senac de Meilhan (p. 37).
Arrêtons-nous sur un acte qui suffit pour prouver combien Choiseul fut aussi mauvais citoyen que mauvais ministre. Il est certain que nul ne contribua plus que lui à la destruction des Jésuites. On ne peut nier que cette opération ne soit un sacrilège en religion, une monstruosité en morale et une folie en politique.
Un ministre doit protéger une religion qui est la religion de presque tous les sujets. Les Jésuites
étaient certainement utiles au catholicisme, qui était la religion de presque tous les Français. Détruire les Jésuites, c'était donc nuire à la religion, et, par conséquent, porter une atteinte à la liberté de presque tous les Français. Aussi, le 14 novembre 1771, Voltaire mandait-il à Dalembert : « L'expulsion des Jésuites annonce la fin du monde, et nous allons voir incessamment paraître l'Antéchrist. » Dalembert tirait les mêmes conséquences. Le 2 mars 1764, il écrivait à Voltaire : « Le plus difficile sera fait, quand la philosophie sera délivrée des grands grenadiers du fanatisme et de l'intolérance; les autres ne sont que des cosaques et des pandours qui ne tiendront pas contre nos troupes réglées. » Le vis (p. 176) n'a pas hésité à déclarer que le triomphe de l'irréligion ne date que de la suppression des Jésuites.
Pourquoi la destruction des Jésuites doit-elle être envisagée comme une monstruosité en morale et une folie en politique? Le 20 mars 1762, Bernis disait à Voltaire : t Vous êtes aujourd'hui le seul homme en France qui voyez les choses avec esprit et gaieté. » Voltaire était donc compétent dans l'appréciation d'un événement qui devait avoir de grandes conséquences. Aussi, le 4 juin suivant, Bernis lui faisait cet aveu : « Je ne crois pas que la destruction des Jésuites soit utile à la France; il me semble qu'on aurait bien pu les gouverner sans les détruire. » Pourquoi la destruction des Jésuites n'était-elle pas utile ? Nous trouvons la réponse à
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cette question dans ces mots que Voltaire envoyait à Dalembert, le 14 avril 1762 : « Les Jésuites étaient nécessaires. »
Pourquoi les Jésuites étaient-ils nécessaires? C'est que ce n'était pas seulement une congrégation religieuse, mais un corps enseignant. Crétineau- Joly a remarqué que les Jésuites possédaient en France quatre-vingt-quatre collèges ; ils en avaient encore un nombre plus considérable dans tous les autres royaumes. Montbarrey (t. III, p. 94) n'avait donc pas tort de confesser que, sous ce rapport, les Jésuites étaient très utiles à tous les gouvernements, qui leur devaient beaucoup de connaissances. Les Jésuites avaient l'art de rendre leur enseignement agréable. On peut voir dans les Mémoires de Marmontel et dans toutes les correspondances des philosophes comment ils savaient allier la douceur à la sévérité, et s'emparer de toutes les facultés de la jeunesse. Les Jésuites ne se bornaient pas à élever des chrétiens, ils s'appliquaient aussi à former des citoyens aptes à tout. Le duc de Levls (p. 177) leur a rendu ce témoignage : « Ils donnaient à la jeunesse des principes de religion et de morale en même temps que des connaissances positives ; ils savaient développer les talents naturels de ceux qui entraient dans leur société et les faire servir au progrès des sciences et des arts. » Dumouriez (t. I, p. 9) avoue aussi que « les Jésuites avaient le grand talent d'élever l'âme de leurs disciples par l'amour-propre, et d'inspirer le courage,
le désintéressement et le sacrifice de soi-même. » Levis (p. 171) nous donne dans ces lignes la cause véritable de ces résultats : « Dans toute l'Europe catholique, les Jésuites présidaient à l'éducation de la jeunesse. Ils faisaient des recrues parmi les plus illustres familles, et leur grand nombre ne nuisait point à leur considération individuelle. Ils avaient soin que quelqu'un d'entre eux excellât toujours dans les arts et dans les sciences. Ils avaient des mathématiciens habiles, de bons astronomes, des physiciens j de grands orateurs. Ils cultivaient la littérature avec le plus grand succès et dans toutes ses branches ; ils s'adonnaient à l'érudition sacrée et profane, à l'intelligence des auteurs classiques, à l'éloquence, à la poésie; dans tous les genres, ils ont produit des chefs-d'œuvre. Cette immense machine était si bien réglée, que ses mouvements s'exécutaient sans bruit, sans secousse, et sans qu'elle eût besoin d'être remontée. Le discernement des chefs était si admirable, que chacun des membres paraissait destiné par la nature au poste qu'il occupait ; et il résultait de tous ces choix, où les talents et le caractère étaient uniquement consultés, un ensemble si bien lié et si achevé, que ce grand corps avait une espèce de ressemblance avec les êtres animés, inimitables ouvrages du Créateur. » Toutes les connaissances humaines élant cultivées par les Jésuites, et chaque Jésuite étant exclusivement consacré à la branche de ces connaissances pour laquelle il marquait une vocation prononcée, il
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était donc impossible que l'éducation périclitât dans la main de pareils précepteurs. Marmontel a constaté que les Jésuites cherchèrent à l'attirer dans leur compagnie ; M ma de Vandeul a raconté qu'ils firent aussi des avances auprès de Diderot. Ces démarches attestent un grand amour pour le talent, partout où ils le devinaient et le rencontraient. Conseils, livres , argent même , ils mettaient tout ce qu'ils avaient à la disposition de leurs élèves, et se montrèrent toujours prêts à les protéger. Tout cela prouve que les Jésuites n'étaient pas inutiles ; on ne s'aperçut qu'ils étaient nécessaires, que quand on fut convaincu qu'il était impossible de faire mieux qu'eux. Il s'agit de démontrer qu'on ne les remplaça d'aucune façon. Le 7 août 1771, le Journal historique (t. II, p. 72) fournissait ce document : « On observe que depuis l'extinction des Jésuites en France, la plus grande partie des collèges est très mal pourvue ; qu'au moyen du sort très médiocre qu'on fait aux professeurs, tous les hommes de lettres, en état de faire mieux, se refusent à ces places. » Dans son Voyage à Langres, publié à la suite de ses Mémoires, Diderot est du même avis : « A l'expulsion des Jésuites, nous croyions toucher au moment de la restauration des bonnes études ; mais les magistrats qui nous ont débarrassés de mauvais instituteurs, n'ont pas songé à nous en donner de meilleurs. C'est que ce n'est pas le zèle du bien public, mais de petites haines particulières qui les ont dirigés. Aux Jésuites ont succédé des
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gens sans mœurs et sans lumières. » En 1790, le prince de Ligne écrivait à Catherine II : « Moi qui ne suis pas prophète dans mon pays, et pas grand sorcier dans les autres, j'ai dit, il y a longtemps, que si Ton n'avait pas chassé les Jésuites, l'on ne verrait pas ce maudit esprit d'indépendance, de chicane, de définition, de sécheresse se répandre comme un torrent qui renverse ou menace les trônes de toute l'Europe. » Montbarrey (t. III, p. 94) n'est pas moins explicite sur les effets de la suppression des Jésuites : « Dès ce moment l'éducation nationale fut remise nécessairement entre les mains de tous les grimauds subalternes soumis aux grands désorganisateurs. Les jeunes gens entrant dans le monde, y arrivaient imbus de tous les principes de licence, et sans aucun frein qui pût les arrêter. Tout fut dès lors perdu ; la ruine de la monarchie française fut prononcée, et l'époque de l'exécution fut ajournée au premier moment favorable. » Levis confirme tous ces jugements en ces termes (p. 170 et 174) : « Puisque j'ai eu occasion de parler des Jésuites, je dirai avec vérité que j'ai toujours remarqué une prodigieuse différence, pour l'instruction, entre les personnes élevées dans leurs collèges et la génération suivante. Ceux qui avaient étudié chez eux, savaient tous le latin, et par conséquent n'étaient pas absolument ignorants, au lieu que depuis, à la cour, sur dix hommes, il n'y en avait pas un qui entendît Virgile. Voilà, quant à leur manière d'élever la jeunesse, un préjugé favorable
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pour eux. On voit quel vide avait laissé dans l'État la suppression de la Société de Jésus. L'éducation de la jeune noblesse, dont elle était presque exclusivement chargée, fut partagée entre des séculiers pour la plupart sans instruction, sans mœurs, imbus des maximes philosophiques qui commençaient à se répandre, et des maîtres de pension, vils spéculateurs, plus occupés de leur fortune que de l'avancement de leurs élèves. Et que Ton ne croie pas que ce fut seulement en France que la destruction des Jésuites fit un tort irréparable à l'éducation; il en fut de même dans toute l'Europe.. * En effet, dans son Tableau de F Espagne moderne (t. I, p. 327), Bourgoing n'a pu s'empêcher de remarquer que, depuis l'expulsion des Jésuites, l'éducation de la jeunesse n'a fait qu'empirer en Espagne , et qu'il ne se présentait que des sujets très médiocres pour remplir leurs chaires. Tous les voyageurs, amis ou ennemis des Jésuites, ont été obligés d'avouer que partout où les Jésuites furent renvoyés, ils ne furent pas remplacés. Il n'y eut que deux puissances qui les conservèrent. Elles n'en furent pas plus malheureuses. Pourquoi refusèrent-elles de s'en débarrasser? Frédéric va nous l'apprendre. Le 22 avril 1769, il adressait ces mots à Dalembert : « Vous vous ressentirez avec le temps en France de l'expulsion de cet ordre, et l'éducation de la jeunesse en souffrira les premières années. Gela vous vient d'autant plus mal à propos que votre littérature est sur son déclin, et que de cent ouvrages qui parais-
sent, c'est beaucoup d'en trouver un passable. Sommé plusieurs fois par les philosophes de justï fier sa conduite à l'égard des Jésuites, il répondq à Dalembert le 15 mai 1774 : t Je ne vois en eul que des gens de lettres qu'on aurait bien de la peii à remplacer pour l'éducation de la jeunesse. C'en cet objet précieux qui me les rend nécessaires; parce que de tout le clergé catholique du pays, il n'y a qu'eux qui s'appliquent aux lettres; aussi| n'aura pas de moi un Jésuite qui voudra, étant'
très intéressé à les conserver. » Dans sa lettre du
18 novembre 1777 à Voltaire, il développe la même idée : « J'ai conservé cet ordre tant bien que mal. En voici les raisons : on ne trouve dans nos contrées aucun catholique lettré , si ce n'est parmi les Jésuites ; nous n'avions personne capable de tenir les classes ; nous n'avions ni pères de l'Oratoire, ni piaristes ; le reste des moines est d'une ignorance crasse; il fallait donc conserver les Jésuites, ou laisser périr toutes les écoles. Il fallait donc que l'ordre subsistât, pour fournir des professeurs à mesure qu'il venait à en manquer ; et si la fondation pouvait fournir la dépense à ces frais, elle n'aurait pas été suffisante pour payer des professeurs laïques. De plus, c'était à l'université des Jésuites que se formaient les théologiens destinés à remplir les curesv Si Tordre avait été supprimé, l'université ne subsisterait plus, et Ton aurait été forcé d'envoyer les Silésiens étudier la théologie en Bohême. » En Russie, Catherine II suivit
l'exemple de Frédéric et s'appuya des mêmes rai- «frons.
e| Il est donc évident que les Jésuites étaient non ckeulôment utiles, mais aussi nécessaires à tous les [gouvernements et à tous les sujets. Ils leur rendaient d'immenses services , et sans être à charge à per- 'sonne. Partout ils possédaient assez de biens pour «{n'avoir jamais rien à demander à l'État qui les tolérait, et pour exiger peu de chose de leurs élèves et i en élever un grand nombre gratuitement. Aussi en - France, sans compter leurs propriétés dans les colonies, ils possédaient, soit en irtimeubles, soit en capitaux, environ cinquante-huit millions, pour lesquels ils payaient 550,000 livres d'impositions de tout genre, comme nous l'apprend Grétineau-Joly. Ils étaient au nombre de quatre mille ; la dépense de chacun ne dépassait pas annuellement trois cents livres. Nous avons vu tout à l'heure Frédéric avouer qu'il était de son intérêt de conserver les Jésuites, non seulement parce qu'ils étaient préférables à tous les autres religieux pour l'enseignement, mais aussi parce qu'ils suffisaient à leur entretien sans recourir au gouvernement. Tous les rois avaient les mêmes motifs de maintenir les Jésuites dans leurs collèges. On peut donc dire que, sous tous les rapports, les Jésuites étaient utiles et même nécessaires. (
Cependant Ghoiseul travailla à la destruction des Jésuites. Pour y arriver, il lui fallut le concours des parlements et de la papauté. Qui donc employa-t-il
pour séduire les parlements et tromper la papauté ? Terrai et de Laverdy que nous connaissons, puis Ghauvelin et Bernis qui ne valaient guère mieux. Georgel (t. I, p. 50) nous apprend que Ghauvelin était noyé de dettes et vendu au parti janséniste; les Mémoires de Bachaumont, du 16 janvier 1770, le donnent aussi pour un* coryphée du jansénisme et ajoutent qu'il était épuisé de débauches. On ignore de quelle religion élait de Bernis. Un homme qui s'est vanté , dans sa lettre à Voltaire, du 20 mars 1762, d'avoir dit devant tous les courtisans que la barrette de cardinal était un bon parapluie, et qui eut toute sa vie des relations avec les philosophes, ne pouvait pas avoir une grande dose de dévotion. Dugast de Bois-Saint-Just raconte (t. I, p. 185) que dans sa jeunesse il fut obligé de se cacher sous un nom supposé dans un bouge de l'île Saint-Louis, pour se soustraire aux poursuites de ses créanciers. Devenu plus riche, il fut toujours aussi dérangé. Suivant Collé (t. II, p. 262), il sortit du ministère avec cent mille écus de dettes, quoiqu'il eût alors cent dix ou cent vingt mille livres de revenu. Dans une lettre reproduite par Grétineau-Joly, de Bernis avouait que, le 7 juin 1769, l'élat de ses dettes anciennes montait à deux cent sept mille livres. Il obtint de Ghoiseul des fonds pour se liquider. Resté ambassadeur à Rome, il tint table ouverte, donna souvent des fêtes magnifiques, mena un grand train, ne songea jamais à économiser, comme nous l'apprend Gorani (t. II, p. 188), et il
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finît par se trouver si endetté et même si gêné que, quand la révolution le dépouilla de ses bénéfices, il serait mort dans la misère si la cour d'Espagne n'était pas venue à son secours. Il n'était guère moins voluptueux que prodigue. Ses galanteries l'empêchèrent d'obtenir un bénéfice du cardinal de Fleury, comme l'atteste sa lettre à Voltaire, du 25 février 1772 ; le vertueux Boyer fut aussi sévère; mais dès que la Pompadour disposa de toutes les faveurs, de Bernis triompha et parvint aux plus hautes dignités civiles et ecclésiastiques. Il ne négligea pas le beau sexe. On peut voir dans les Mémoires de Casanova quel emploi il fit de son temps à Venise. A Rome, il allait si souvent passer la soirée chez la princesse de Sainte-Croix, qu'il passa pour être son amant. Sainte-Beuve qui avait beaucoup étudié la vie de Bernis, m'a assuré avoir su de bonne source que le cardinal de Bernis avait été du nombre des dix-huit cents hommes que la princesse de Sainte-Croix se vantait d'avoir rendus heureux.
Avec de pareils agents, Ghoiseul ne pouvait manquer d'aller vite et loin, quand il se détermina à détruire les Jésuites. Dans son Voyage en Italie, Duclos résume en ces termes l'impression produite par l'expulsion de ces religieux : « Le Parlement, auteur ou instrument de leur ruine, en a hautement triomphé. L'Université, qui recueille leurs dépouilles, le corps des gens de lettres, quoique la plupart leurs élèves, mais que la société, ne pou-
vant les asservir, avait décriés et cherchait à rendre suspects sur la religion, ont applaudi. Tous les jansénistes, de dogmes ou de parti, ceux-ci très nombreux et les autres assez rares, ont fait éclater leur joie, sans faire attention que, ne tirant leur existence que du combat contre leurs ennemis, ils vont tomber dans l'oubli. Le peuple, proprement dit, n'a pris aucun intérêt à cet événement. D'autre part, presque tout le corps épiscopal a pris parti
pour les Jésuites peut-être par humeur contre
le gouvernement, qu'il soupçonne de vouloir bien aller plus loin. Les ordres réguliers ont sans doute été charmés de l'expulsion des Jésuites; mais ils ont eu la décence de renfermer leur joie, qui d'ailleurs est tempérée par la crainte qu'ils ont pour eux-mêmes. A l'égard des provinces, si les opérations du Parlement n'avaient pas été confirmées par un édit presque arraché au roi (l'édit qui ordonnait aux Jésuites de fermer leurs classes le 1 er avril 1762), je doute fort que les autres parlements, excepté celui de Rouen, eussent suivi l'exemple de Paris. Je ne crains pas d'assurer, et j'ai vu les choses d'assez près, que les Jésuites avaient et ont encore sans comparaison plus de partisans que d'adversaires. La Ghalotais et Monclar ont seuls donné l'impulsion à leurs compagnies. Il a fallu faire jouer bien des ressorts dans les autres. Généralement parlant, les provinces regrettent les Jésuites, et ils y reparaîtraient avec acclamation. » Grétineau-Joly a remarqué qti l'expul-
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sibn des Jésliites fut prononcée à Rennes par 32 voix Contre 29, â Rouen par 20 contre 13, à Toulouse par 41 contre 39, à Perpignan par 5 contré 4, à Ëordeaurf par 23 contre 18, â Àix par 24 coîitre 22, et que dans toutes les cours la proportion fut la même. Ce vote justifie l'assertion de Duclos et dévoile les causes qui ont amené ou facilité un événement si important. Elles n'ont aveuglé personne. Nous connaissons l'opinion de Diderot. Le 3 avril 1170, Frédéric II écrivait â Dalembert : « On â chassé les Jésuites. Je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances sécrètes, des cabales, et enfin Yintérêt ont tout fait. » Dans sa lettre, du 4 mai 1762, à Voltaire, Dalembert parlait ainsi des magistrats occupés à persécuter les Jésuites : a Ce sont des fanatiques qui en égorgent d'autres, mais il faut les laisser faire : tous ces imbéciles, qui croient servir la religion, servent la raison sans s'en douter'; ce sont des exécuteurs de là haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir. Ce qui me paraît singulier, c'est que là destruction de ces fantômes (les Jésuites) qu'on croyait si redoutables, se fasse avec aussi peu de bruit. » Levis n'est pas moins explicite, ii dit à ce sujet (p. 172) : « Il est curieux d'examiner la force des accusations intentées contre les Jésuites et les secrets motifs de leurs ennemis. Ceux qui leur reprochaient tant d'ambition étaient des envieux ; moines comme eux, ils espéraient hériter de leur influence et de leur pouvoir. Les par-
lements, loin d'être mus par des motifs d'intérêt public, loin de chercher à défendre l'autorité des rois, dont ils se disaient insolemment les tuteurs, n'obéissaient, dans cette affaire, qu'à l'impulsion d'un esprit de secte et de parti. La grande dispute des jansénistes s'était perpétuée, malgré le ridicule du fond de la querelle. Les illustres solitaires de Port-Royal, que leurs talents avaient rendus célèbres, que l'austérité de leurs mœurs avait rendus respectables, et que leurs malheurs avaient rendus intéressants, avaient inspiré leurs maximes sévères à des magistrats restés vertueux au milieu d'un siècle corrompu; mais il s'était mêlé de l'exaltation à ces sentiments ; plusieurs d'entre eux avaient l'esprit aussi faible que le cœur honnête ; et le fanatisme, poussé jusqu'à l'extravagance, avait produit ces méprisables foli'es du cimetière de Saint-Médard et ces convulsionnaires, honte d'un siècle éclairé. Dans un pareil délire, la justice et la modération ne sauraien se faire entendre ; tout ce qui n'extravague pas avec vous paraît haïssable ; l'on n'a point d'adversaires, d'antagonistes, on n'a que des ennemis, et ces ennemis sont des monstres. Ainsi, en attaquant avec tant de violence les Jésuites, le Parlement cherchait bien moins à dissoudre une association dangereuse pour la tranquillité de l'État, qu'à détruire une secte opposée ; l'intérêt public était le prétexte, le molinisme était le véritable crime. »
Il résulte de ces différents témoignages que les philosophes n'ont eu qu'une faible part à la destruc-
tion des Jésuites ; ils ne Font ni préparée, ni provoquée, ni accélérée. Ils n'aimaient pas les Jésuites, mais ils ne les détestaient pas non plus. Ils n'avaient rien à craindre de leur part, puisque les Jésuites avaient perdu leur crédit. Les Jésuites les réfutaient, mais les philosophes se moquaient de cette polémique. Ils prévirent même que la ruine des Jésuites serait funeste à la philosophie, et que les universitaires et les parlements deviendraient plus insolents et plus despotiques du jour où ils auraient renversé les Jésuites. Aussi Voltaire disait-il à Dalembert : « Vous serez les esclaves de l'Université avant qu'il soit deux ans. Les Jésuites étaient nécessaires, ils faisaient diversion; on se moquait d'eux, et on va être écrasé par des pédants qui n'inspireront que de l'indignation. » Dalembert n'a pas jugé plus favorablement les parlements. Ainsi les philosophes ont deviné toutes les conséquences de l'expulsion des Jésuites. Ils n'ont rien fait pour l'empêcher. Pourquoi se sont-ils contentés délaisser faire ? c'est qu'ils se seraient aliéné les parlements et la cour, s'ils avaient défendu les Jésuites. Comme les parlements condamnaient les auteurs à des peines plus ou moins fortes, plus ou moins sévères, il est évident que les philosophes devaient s'attendre à être punis impitoyablement, s'ils contrariaient les parlements décidés à renvoyer les Jésuites ; et qu'au contraire ils pouvaient espérer que les parlements les ménageraient, s'ils s'abstenaient dans une affaire que les parlements avaient prise à cœur. Le
gouvernement avait donné ses conclusions dans cette opération ; c'était à l'instigation de Ghoiseul et sur les ordres de la Pompadour, que les parlements s'en étaient occupés. Or les philosophes étaient admis dans les antichambres de la Pompadour et s'y régalaient ; Choiseul les accabla tous de gratifications ou de pensions. 11 est digne de remarque que c'est dans cette circonstance que Ghoiseul rétablit la pension que Voltaire avait eue longtemps et dont il ne touchait rien depuis bien des années. En protestant contre une mesure de Ghoiseul et de la Pompadour, les philosophes se seraient exposés à ne plus être invités à la table de celle-ci, à ne plus recevoir de gratifications ou de pensions de celui-là. Gomme ils avaient tout à gagner et peu à perdre à laisser faire, il est facile de comprendre leur silence sur la destruction des Jésuites. Il était donc de leur intérêt de ne rien écrire, et de tout laisser faire ; c'était pour cela et seulement pour cela que Ghoiseul leur jetait quelques poignées d'écus ou quelques rouleaux de louis. Exiger autre chose des philosophes, c'est oublier que leur forfanterie d'indépendance publique est en raison inverse de leur bassesse secrète dans les antichambres des rois, des ministres et de leurs concubines.
Nous savons les raisons qui poussaient la plupart des magistrats à conclure contre les Jésuites. Choiseul passait pour un ministre extrêmement généreux et prodigue ; il est évident que l'espoir d'en recevoir ou des gratifications, ou des pensions, ou
de l'avancement a dû séduire un grand nombre de magistrats et les exciter à voter contre leur conscience. Ainsi la plus grande partie des membres des parlements étaient déterminés à condamner les Jésuites avant de les juger. Ils avaient la volonté et le pouvoir de les exterminer ; il n'y avait plus que des causes ou des prétextes à trouver pour en finir avec eux; cela fut bientôt fait. Levis (p. 172) dit à ce sujet : c Les reproches les plus graves, les accusations les plus odieuses s'accumulaient sur la tête des Jésuites : on ne parlait que de leur ambition démesurée, de leur projet d'envahir tous les pouvoirs, de leur morale relâchée, et de leur indifférence pour tous les moyens de parvenir. Ils auraient résisté longtemps, peut-être toujours, à des inculpations vagues, et qui par leur nature n'étaient pas susceptibles de preuves ; mais le Parlement, corps redoutable et haineux, leur chercha querelle sur des maximes ultramontaines : il fit revivre contre eux cette doctrine criminelle et absurde, professée pendant l'horreur des guerres civiles, tendant à établir que les rois peuvent être déposés par la puissance ecclésiastique ; doctrine abandonnée depuis longtemps par tout le monde, et soutenue dans ces temps malheureux par la Sorbonne .et le Parlement lui-même. Cette inconséquence ne les sauva pas, et la cour que le mauvais état des finances rendait le plus souvent dépendante de la magistrature, les abandonna à son ressentiment. » Dans le chapitre lxviii de son Histoire du Parlement, Vol-