‹ Les cours et les salons au dix-huitième siècleChapitre 9 sur 21 · LES GOURA ET LES SALONS · texte numérisé non relu

LES GOURA ET LES SALONS

l'amabilité jusqu'à la séduction, et rappela maintes fois le désintéressement d'un Romain, la modestie d'un prêtre de la primitive Église, la frugalité d'un moine de la Thébaïde. Il fut pendant dix- sept ans maître absolu de la France ; il vécut sans dettes, et ne laissa qu'une succession qui ne s'élevait pas à 10,000 écus. Il avait môme consommé son patrimoine ; 60,000 livres que lui valaient ses deux bénéfices, 20,000 que lui rapportait sa place du conseil, et 15,000 qu'il touchait comme surintendant des postes, lui avaient suffi. Il fut aussi parcimonieux pour lui-même que pour les autres. L'intérieur de sa maison rappelait à tous l'ordre qu'il chercha à mettre dans les finances et les dépenses de l'Etat. On le vit un jour, lit-on au tome III des Mémoires de Maurepas (1792), éteindre lui-même des bougies inutiles, allumées dans l'appartement du roi. De telles particularités peignent un homme et le célèbrent plus que des phrases pompeuses.

Après Fleury , il n'y eut plus que des encyclopédistes. Ils exercèrent un empire absolu et disposé*rent de toutes les places. Les libraires propagèrent leurs livres ; les comédiens déclamèrent leurs maxi* mes ; tous les grands adoptèrent leurs principes. Qu'en résulta-t-il ?

Les Mémoires de Bachaumont^ du 14 mai 1778, nous apprennent que le libraire Lacombe fit faillit© de 500,000 livres. Il n'y eut qu'un très petit nombre de libraires qui furent réduits à déposer leur bilan. La plupart s'enrichirent, mais par des friponneries ;

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les éditeurs du Dictionnaire encyclopédique furent convaincus d'avoir extorqué aux souscripteurs la somme de 634,307 livres. Presque tous les libraires volaient les auteurs, s'emparaient de leurs ouvrages, les imprimaient et les réimprimaient sans accorder d'honoraires aux auteurs ni de dédommagements aux premiers éditeurs.

Les comédiens n'étaient guère plus scrupuleux. Lekain laissa une succession de 400,000 livres 1 ; peu d'acteurs furent aussi économes : les actrices surtout déposaient des bilans dont le chiffre étonnait» La Raucourt s'expatria pour ne pas payer 200,000 livres de dettes 2 ; Le roi avançait quelquefois de fortes sommes pour tirer les comédiens d'embarras ; cela ne suffisait pas. En vain les auteurs célébraient les acteurs et les actrices, leur dédiaient des tragédies ou des comédies, et cherchaient à les faire regarder comme les apôtres de la civilisation , du goût, de la morale; acteurs et actrices excellaient à tromper les auteurs, à les frustrer, et se conduisaient envers eux avec autant d'audace que les libraires. Les caissiers, à leur tour, volaient les comédiens; les Mémoires de Bachaumont, du 29 septembre 1774, annoncèrent que le caissier de la Comédie italienne avait pris la fuite et fait aux acteurs

* Correspondance secrète, politique et littéraire ou Mémoire pour servir à l'histoire des cours, des sociétés et de la littérature en France, depuis la mort de Louis XV, 1788, tom. VI, pag. 32.

2 Correspondance secrète , tom. III, pag. 95.

une banqueroute d'environ 50,000 livres, et qu'un receveur particulier emporta 10,000 livres. Ajoutons que les comédiens se ruinaient entre eux : témoin ces lignes écrites, on avril 1755, par Collé : « Les comédiens ont trouvé le moyen de se ruiner, eux et ceux qui leur succéderont ; et Ton n'a découvert que cette année la route qu'ils prenaient pour cela. Les plus jeunes et les derniers entrés dans la troupe se sont plaints aux gentilshommes de la chambre que, depuis onze à douze ans, leur compagnie empruntait solidairement une somme qu'elle se répartissait entre elle, et dont l'intérêt se paye, en sorte que depuis 1743 jusqu'au jour de Pâques dernier, la troupe doit 400,000 livres de compte fait, de laquelle somme elle paye les intérêts ; ces dettes, qui regardent les comédiens collectivement pris, ne sauraient retomber que sur les derniers qui seraient restés dans la troupe, chacun de ces histrions, en quittant , retirant le fonds qu'il y a, que celui qui entre lui rembourse. Messieurs les gentilshommes de la chambre font travailler à un arrangement sur tout cela, qui puisse ne pas écraser les comédiens qui resteront 1 . »

Que dire des grands? Montesquieu avouait que dès qu'il en eut fait connaissance, il passa presque sans milieu jusqu'au mépris. L'auteur d' Emile ne leur préférait que leurs valets. Beaumarchais prouva que les maîtres ne valaient pas mieux que

1 Mémoires, 1805, tom III, pag. 95

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les valets. On éprouve autant de honte que d'étonnement, quand on est amené à rappeler l'abjection de ces grands , n'accueillant que des écrivains qui les bafouaient , ne dévorant que des livres qui les ridiculisaient. Ce fut Malesherbes qui remit exactement à Rousseau les épreuves à! Emile ; ce fut le maréchal de Luxembourg qui en répandit le plus d'exemplaires; ce fut le prince de Conti qui en protégea le plus l'auteur. Voltaire ne composa la Pucelle que pour les grands ; c'est avec les grands qu'il passa toute sa vie, et qu'il fut le plus longtemps en correspondance. Il n'y a pas un poète, pas un prosateur qui n'ait été nourri et pensionné par les grands ; il n'y a pas un échappé de la Bastille qui n'ait été reçu en triomphe chez les grands. Les salons et les châteaux s'ouvraient pour des écrits qu'on eût brûlés dans une boutique. La baronne d'Oberkirch raconte (t. II, p. 82) qu'au château de Brunoy le comte de Provence jouait des pièces si licencieuses qu'on ne pouvait y assister sans être déshonoré ; le roi n'y alla qu'une fois et dut s'en repentir, car deux dames qui s'y trouvèrent ce jour-là, furent obligées de partir; la reine affecta de n'y mettre jamais les pieds. On conserve encore à la bibliothèque natioale trente-trois volumes in-folio du Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autres vers satiriques et historiques ramassés par Maurepas avant et pendant son ministère. Malesherbes savait par cœur tous les vers de la Pucelle ; le comte d'Artois avait

eu soin de réunir dans un carton toutes les chansons les plus graveleuses. La pièce la plus immorale devait être la plus applaudie. Le Mariage de Figaro eut plus de cent représentations, parce que c'était la peinture la plus fidèle, la plus crue de cette société. La famille royale, la cour, les cordons bleus, les ministres, tous les grands ne se lassèrent pas de la voir et de rire à leurs dépens. Ils étaient contents de présenter la joue à ceux qui les souffletaient, et de tendre le front à la main qui leur imprimait une marque à laquelle on les reconnaîtrait comme des victimes destinées à tous les supplices. On dirait qu'ils avaient peur de n'être pas aussi méprisés qu'ils étaient méprisables, tant ils étaient empressés de se jeter entre les bras de leurs bourreaux ! Ils étaient arrivés à ce degré de perversité où le scandale plaît plus que le vice , où le cœur endurci et aveuglé reste sourd à toute leçon, même à celle du ridicule. Ce fut le dernier avertissement que la Providence leur ménagea. Après Beaumar*chais la Convention, après la Folle journée la Terreur; Figaro avait longuement prononcé et motivé son réquisitoire ; personne ne répliqua, tant s'en faut ; le bourreau ne tarda pas à se présenter.

Il y avait longtemps que tous les grands avaient perdu tout sentiment d'indépendance, de délica* tesse, d'honneur, de probité. Ils étaient à la meroi de tout leur entourage ; ils se jetaient sous la griffe de tous les usuriers. Aucun ne pouvait se contente!* de son patrimoine, de ses appointements, ni ré-

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gler ses dépenses sur ses revenus. Ils empruntaient tout, jusqu'à l'esprit ; partout où ils trouvaient de l'argent, ils le prenaient ; ils l'acceptaient à toutes conditions, et n'importe pour quelle cause. Mais ils ne le rendaient pas aussi facilement qu'ils le recherchaient. Aussi l'auteur des Lettres persanes regardait-il les dettes comme un de leurs traits caractéristiques ; leur négligence à satisfaire & leurs engagements dégénéra en mauvaise foi. On s'accoutuma à ne tenir aucun compte de leur parole, à mépriser leur signature ; on refusait leur seing-privé ; on fte voulut plus traiter avec eux que par-devant notaire ; le contrat devint indispensable, l'hypothèque nécessaire, car les huissiers marchaient derrière les créanciers, le jour de l'échéance ne faisant qu'ouvrir un cours complet de procédure qui ne finissait que par l'emprisonnement du débiteur, ou la vente de ses meubles et immeubles. Ce n'est qu'à force d'exploits, d'instances ou d'importunités, qu'on retirait ou la rente, ou le capital, ou le montant d'un mémoire. Tous les grands avaient un compte ouvert chez des banquiers ; ils avaient aussi une commission nommée d'office par les tribunaux pour liquider leurs affaires. Us songeaient bien à emprunter, mais peu à rembourser ou solder. Aussi presque tous leurs fournisseurs eurent à se repentir du crédit qu'ils leur accordaient. C'est peut-être ce qui explique pourquoi M lle Bertin , la marchande de modes la plus en vogue, fit une faillite de deux millions, suivant les Mémoires de

Bachaumont, du 2 février 1787. Les grands frustraient toutes les classes ; ils volaient jusqu'à leurs plaisirs. Manuel a constaté que le prince de Lambesc se servit de l'autorité du duc de Penthièvre pour ravoir une paire de girandoles qu'il avait donnée à une catin, et qu'il n'en récompensa une autre qu'à coups de pied. Il a également constaté que le duc de Chartres, le duc et le chevalier de Gogny, M. de la Vaupalière, M. d'Etrehan, le comte de Noailles, le prince de Ligne, le baron de Besenval, le comte de Vaudreuil, le marquis de Laval et le comte d'Estinville, et bien d'autres n'allaient chez les petites filles que pour leur laisser des preuves de leur avarice et de leur mauvaise foi 1 . Rien n'était plus connu que ces désordres. Empruntons aux Mémoires de Bachaumont , du 21 janvier 1785, quelques vers attribués à de Ghampcenets, qui peignent assez bien la plaie que nous avons à sonder :

Quel bien est solide aujourd'hui?

Le plus sûr est celui qu'on mange.

Eh ! qui ne doit pas maintenant?

C'est la chose la plus constante ; Et le plus petit intrigant De cent créanciers se vante.

En vain ces derniers sont mutins, Jamais leur nombre ne m'effraie :

Us ressemblent fort aux catins ; Plus on en a, moins on en paie.

Telle était la situation de tous les grands. Ils

t La police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel, l'an h, tom. I, pag. 331.

vivaient endettés et mouraient endettés. On fut surpris que le dauphin, qui n'avait que six mille francs à sa disposition chaque mois, ne laissât que 80,000 livres de dettes, suivant Collé (t. III, p. 232). A la page 22 des États de comptant de r année et des restes de Tannée 1783, publiés à Timprimerie royale en 1790, je trouve ces mots : c Au sieur d'Harvelay pour être employées par lui au payement de partie des dettes de feue M" 06 Sophie, tante du roi, 446,346 livres. » Les filles de France avaient été les débitrices de Beaumarchais. Ces rapports le gênèrent plus d'une fois. C'est ce qu'atteste ce mémoire qu'il envoya à M œe d'Hoppen, intendante de Mesdames, inséré par M. de Loménie dans la Revue des Deux-Mondes , du 15 octobre 1852 : « Je vous prie de vouloir bien faire attention que je suis engagé pour le- payement de 844 livres restantes, n'ayant pu les avancer, parce que j'ai donné tout l'argent que j'avais, et je vous prie de ne pas oublier que je suis en conséquence absolument sans le sol. Outre les 1,852 livres, M me Victoire nie doit, d'un reste 15 livres, plus d'un livre de maroquin à ses armes, et doré, 36, et pour le copiste de musique dudit livre, 36; total général : 1,939 livres. Je ne compte point toutes les voitures qu'il m'en a coûté pour courir chez les différents ouvriers, non plus que les messages que cela a occasionnés, parce que je ne l'ai point écrit et que je ne suis pas dans l'usage de le compter à Mesdames. N'oubliez pas aussi que M me Sophie me doit

ISS LES COURS ET tfBS SALONS

5 louis. » Le Livre rouge révéla qu'en 1783, le comte d'Artois était poursuivi pour une somme de 14,600,000 livres qu'il devait depuis six ans \ il apprit aussi que la même année, le comte de Provence touoha plus de douze millions, destinés probablement à éteindre des dettes. Louis XV acheta l'hôtel du prince de Gondé, et lui remit en outre une somme de 1 ,500,000 livres pour l'aider à payer ses dettes i . C'est également pour le tirer d'embar«ras que Louis XV, suivant une lettre de M me du Deffand à Walpole, du 6 juin 1770, acquit du prince de Condé des domaines de 250,000 livres de rente, car le prince était excessivement prodigue, et par conséquent souvent gêné : Manuel (t. I,[p. 831) remarque qu'il jetait des rouleaux de 800 ou de 1,000 louis aux catins; il en avait un troupeau dans son hôtel, où il vivait en vrai pacha, quand il trouvait de l'argent ou que ses créanciers le perdaient de vue. Pour les fuir, il s'enfermait des années entières à nie-Adam, et n'en sortait qu'accompagné d'un harem 3 . Aussi voluptueux et aussi prodigue, le duo d'Orléans dissipa presque toute sa fortune dans les orgies et les intrigues. Il n'empruntait que par millions qu'il éparpillait de tous côtés, quoiqu'il eût onze millions de revenu 3 .

1 Anecdotes sur la comtesse Dubarry, par Mairobert, 1775, pag. 284.

a V Espion anglais, 4784, tom. IV, pag, 95. — • Besenval, tom. II, pag, 183.

3 Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte La Marck, 1851, tom. I, pag. 79, et tom, II, pag. 67.

kv xviii* bièqlè. 4M

Sans la générosité du roi, la plupart des princes auraient été poursuivis et déclarés banqueroutiers. Les grands qui n'avaient pas la clef du trésor royal, finissaient ordinairement par une banqueroute. Les banqueroutes étaient devenues si communes qu'elles n'entraînaient plus la flétrissure. On ne cite guère que le père de M rae de Genlis qui, après avoir dissipé toute sa fortune, mourut de regret d'avoir été arrêté au For-1'Evêque pour une lettre de change de 600 livres qu'il n'avait pu retirer i . Après avoir été le plus fastueux, le plus magnifique, le plus galant des courtisans, le comte de Lauraguais, mal vêtu, mal peigné, simple comme le paysan du Danube, avoua au comte de Ségur qu'il se trouvait le plus heureux des hommes, indépendant, tranquille, délivré de toute inquiétude et de tout souci, depuis qu'il était complètement ruiné 2 . Le marquis de Louvois montra la même insouciance toute sa vie, dont chaque période fut signalée par une nouvelle banqueroute. A l'âge de dix-huit ans, n'ayant ni argent ni crédit, à Brest, il se résigna à vendre tous ses habits pour retourner chez son père. Il sollicita vainement des secours. Le père fut inflexible. Cependant le jeune marquis fut obligé de paraître dans une fête ; il ne possédait plus qu'un frac usé, râpé, taché, tout en loques, et il avait plaidé sa cause avec trop d'éloquence pour espérer d'atten-

i M»* de Genlis, tom. I, pag\ 78 et 148.

a Mémoires de Ségur, 1827, tom. I, pag. 488.

drir son père. Dans cette extrémité, il détacha de vieilles tapisseries de son appartement et s'en fit faire un habillement complet. C'est dans cet accoutrement qu'il présenta sa main à toutes les dames. A cette vue, le père étouffa d'indignation; mais toute la compagnie éclata de rire, quand elle connut la cause de cette métamorphose. Rien ne semblait plus naturel. À cette époque, le marquis avait déjà dépensé soixante mille livres chez les tailleurs et les brodeuses, et emprunté deux cent mille chez les usuriers. Une riche succession, la dot de quatre mariages avantageux, il dévora tout, et mérita, à cause de sa perpétuelle insolvabilité, d'être chassé de la cour de Louis XVI. Un de ses créanciers s'étant permis de lui demander un jour avec humeur quand est-ce qu'il prétendait le payer ; le marquis répondit sur le même ton : « Vous êtes bien curieux, monsieur 1 . » Les banqueroutes des grands étaient aussi considérables que nombreuses. Celle du prince de Rohan-Guéménée fut appelée la sérénissime banqueroute, parce qu'elle était la plus forte : on la porte généralement à trente-trois millions. Les époux Guéménée, remarque Besenval (t. II, p. 274), n'avaient cessé jusqu'au moment fatal d'acheter et d'emprunter pour donner des spectacles et des dîners, qui les ruinèrent et répandirent la consternation dans une multitude de familles.

1 M me de Genlis, tom. I, pag. 312. — M me cTOberkirch, tom. I, pag. 188. — Mémoires de Bachaumont, du 11 mai 1783.

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Les grands étaient si incurablement frivoles, si accoutumés aux folles dépenses que les malheurs de la révolution ne purent les faire rentrer en euxmêmes. Dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, Chateaubriand nous les peint sur la terre étrangère attendant dans les plaisirs le moment de la victoire, mangeant en quelques jours des sommes considérables qui les auraient fait vivre pendant plusieurs années, regardant dédaigneusement leurs compatriotes qui arrivaient sans argent, s'affublant de riches uniformes, s'entourant de cuisiniers, de valets, d'aides de camp, et laissant dans la misère et l'abandon leurs compagnons d'infortune, séparant les nobles des roturiers, ne se résignant à travailler que quand ils eurent épuisé toutes leurs ressources et perdu tout crédit, et alors aussi joyeux qu'auparavant, et leurs enfants aussi insouciants et aussi gais que leurs pères. Ils ne contractèrent pas moins de dettes pendant l'émigration qu'ils n'en avaient eu en France; les payer fut le dernier de leurs soins sous la Restauration. M. de Montalivet rf constaté, dans sa Liste civile, que, sans la générosité du roi Louis-Philippe, l'ex-roi Charles X aurait été emprisonné en Angleterre pour quelques centaines de mille francs que le comte d'Artois n'avait pas remboursés.

Toutes les places étant exclusivement données aux grands, il n'est pas hors de propos de rappeler comment ils s'y comportaient, et quels abus ils s'y permettaient. Nous verrons comment ils spéculaient

sur les disettes, sur toutes les faveurs, sur la liberté des citoyens. Montrons ici quel parti ils tiraient des hôpitaux, des prisons, et des diplômes de charlatan. « Le hôpitaux militaires, raconte Mallet du Pan, page 474 du tome II de ses Mémoires, sont en France l'objet de la plus honteuse prévarw cation. M. le comte de Muy, dans une tournée qu'il avait faite pour les inspecter, arriva à Toulon, où l'hôpital était sous la direction de M. de H... t aujourd'hui un des chefs de ces mêmes hôpitaux militaires. Il y avait un dépôt fermé que M. de Muy voulait visiter : on lui dit que M. de H... en avait la clef; ce qu'il avait vu dans l'hôpital lui donna des soupçons; il fit enfoncer la porte par six grenadiers : on trouva dans ce magasin trente corps morts dont on recevait depuis sept jours la pension du roi, et que par cette raison on avait suspendu d'enterrer. Chaque malade revient de huit à dix francs au roi par jour. M. Leclerc fut chargé par M. de Montbarrey de faire une tournée pour le même objet : il trouva des abus énormes, donna un plan pour sauver au moins 500,000 livres, fit une très belle ordonnance, et finit par être éconduit par les intrigues de tous les fripons qu'il avait démasqués. » Dans les prisons, les prévarications étaient encore plus scandaleuses, car il n'y entrait pas d'inspecteur, et aucun prisonnier ne pouvait y adresser des plaintes. Les Mémoires de Lztude et les Lettres de cachet de Mirabeau attestent que les gouverneurs retenaient un tiers du bois, et ne

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dépensaient pas les cinq sixièmes des sommes allouées par le roi pour le chauffage et l'entretien des prisonniers, qu'ils ne donnaient que des aliments dont la vue seule répugnait, et qu'ils profitaient du moindre prétexte pour enfermer les prisonniers dans des cachots, et les condamner au pain et à l'eau, afin de gagner davantage. Quant aux diplômes de charlatan, c'était la propriété de Senac, premier médecin du roi. M me Senac se les adjugea. Elle avait le département des charlatans, et jouissait des profits y attachés, que son extrême avarice voulait pousser aussi loin qu'ils pouvaient aller, raconte Grimm, dans sa Correspondance littéraire^ de janvier 1771. Tout coquin qui payait grassement, était sûr d'avoir une permission du premier roédecin, délivrée par sa femme, pour vendre et débiter par tout le royaume des drogues souvent funestes à la santé du peuple ; son règne fut oelui des charlatans. Tous les ans, M rao Senac gagnait cent mille livres avec les brevets qu'elle octroyait aux auteurs de remèdes particuliers, aux charla-»tans, aux empiriques, à quiconque se mêlait de guérir les autres.

On pourra facilement deviner jusqu'à quel point les abus que les grands commettaient loin de la cour devaient être scandaleux, par ceux auxquels ils se livraient journellement à la cour. Étonné de payer trente mille francs un carrosse qui en valait au plus six mille, Louis XV ne put s'empêcher d'avouer un jour au duc de Choiseul que les dépré-

dations étaient intolérables, tant elles étaient révoltantes, et il disait : « Les voleries dans ma maison sont énormes ; mais il est impossible de les faire cesser : trop de gens, et surtout trop de gens puissants y sont intéressés pour se flatter d'en venir à bout. Tous les ministres que j'ai eus ont toujours formé le projet d'y mettre de Tordre ; mais, effrayés de l'exécution, ils l'ont abandonné *. » Étant dauphin, Louis XVI eut occasion de faire la même remarque. Gomme il désirait avoir une grille, il demanda à l'officier préposé à ce détail combien elle coûterait. On lui répond 40,000 livres. Il envoie secrètement chercher un serrurier de Versailles, et lui annonce son intention. L'ouvrier se charge de livrer la grille pour 6,000 livres 2 . Tout ce qui était fourni à la cour était ainsi porté à des prix fabuleux, à cause des remises que les grands exigeaient sur tous les mémoires. Bien plus, les grands s'appropriaient quelquefois les effets sur lesquels ils avaient déjà gagné des sommes énormes. Ainsi •Louis XVI demanda à M. de Montesquiou, premier écuyer du comte de Provence, ce qu'étaient devenus tous les équipages qui avaient servi au deuil du roi de Sardaigne. M. de Montesquiou ayant répondu que le privilège de sa charge lui donnait le droit de s'en emparer, et qu'il s'en était adjugé le bénéfice : « J'ai cru, lui dit le roi, qu'il n'y avait

1 Besenval, tom. II, pag. 206.

2 L * Espion anglais, tom. I, pag. 48.

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que les palefreniers à qui on donnait pourboire * . » Voici une autre anecdote qui n'est pas moins instructive : « Le duc de Villequier, fils du maréchal d'Aumont et père du duc de Pienne, homme exigu de corps et d'esprit, était chargé, raconte le comte d'AUonville (t. I, p. 255) de fournir tous les rendezvous de chasse des vêtements intérieurs qu'après un exercice violent Ton est souvent si pressé de changer; mais, comme il savait que jamais le roi n'en changeait, et que cette fourniture, annuellement renouvelée, lui revenait le droit, il imagina de faire confectionner toutes ces chemises à sa propre taille. Louis XVI, cependant, ayant eu besoin une fois d'en passer une, ne put y parvenir, et ce prince se contenta de dire : « Qu'on recommande « à M. de Villequier qu'il y en ait au moins une qui « puisse me servir. » Objet de ridicule, ce petit grand seigneur en sut braver les traits avec l'impudente intrépidité d'un véritable courtisan. »

Cette impudence ne se borna pas à des déprédations ; elle alla jusqu'aux escroqueries les plus viles. Un maître des requêtes fut convaincu d'avoir dérobé un couvert d'argent, chaque fois qu'il avait soupe chez de Miromesnil, garde des sceaux. Il ne se déconcerta point, avoua le fait, et croyant se tirer d'affaire par une sotte plaisanterie, il répondit que le garde des sceaux lui ayant annoncé qu'il y aurait toujours à sa table un couvert pour lui,

* Correspondance secrète , tom. I, pag. 36.

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il avait cru pouvoir s'en emparer sans indiscrétion \ Une nuit du mois de mars 1780, sur la table de pharaon chez le duc de d'Orléans, un billet au porteur de mille écus disparut, sans qu'on pût soupçonner de ce vol d'autres personnes que les familiers du prince 2 . Mêmes scènes au jeu de la cour. M me du Chastelet venait de perdre 84,000 francs, en jouant chez la reine à Fontainebleau ; Voltaire, qui était à côté d'elle, lui dit de faire attention, parce qu'elle était trompée par des fripons 3 . Les Mémoires de Bachaumont, du 18 novembre 1778, nous apprennent que ce ne fut pas la seule fois qu'ils y triomphèrent. Empruntons-leur ces lignes : « Tout le monde a su l'événement arrivé au jeu de Marli, d'un rouleau de louis faux substitué à un véritable. C'est un mousquetaire réformé, nommé Dulugues, qui était l'auteur de cette fraude. Il a été arrêté et renfermé. On assure qu'il avait été présenté le matin. Cette police est, sans doute, très bien faite ; mais il serait à désirer qu'on l'étendît aux duchesses, qui journellement escroquent les joueurs crédules leur confiant leur argent. Cette filouterie se pratiquait dès le temps du feu roi, qui en avait pris plusieurs en flagrant délit, et les avait averties; mais comme il n'y a rien de si impudent que les

1 Paris, Versailles et les provinces au xvm e siècle, par Dugast de Bois-Saint-Just, 1809, édition de Lyon, tom. II, pag. 156.

2 Correspondance secrète, tom. IX, pag. 236.

3 Mémoires sur Voltaire, par Longchamps et Wagmère* 1826, tom. II, pag. 138.

femmes de cour, au moyen de l'impunité elles continuent. Dernièrement, Madame disait à MM. de Ghalabre et Poinçot, les banquiers du jeu de la reine : « On vous friponne bien, messieurs. — « Madame, nous ne nous en apercevons pas, » lui répondirent-ils par décence ; mais ils s'en aperçoivent très bien, et n*osent le manifester. » Le 25 suivant, les Mémoires de Bachaumont confirmaient cette anecdote en oes termes : < Les banquiers du jeu de la reine, pour obvier aux escroqueries et filouteries des femmes de la cour qui les trompent journellement, ont obtenu de Sa Majesté qu'avant de commencer, la table Serait bordée d'un ruban dans son pourtour, et que l'on ne regarderait comme engagé pour ohaque coup que l'argent mis sur les cartes au delà du ruban. Cette précaution préviendra quelques friponneries, mais non celles exercées envers les pontes crédules qui confient leur argent aux duchesses, et que plusieurs nient avoir reçu lorsque leur carte gagne. » Les bals étaient aussi signalés par des tours du même genre. Au bal paré qui fut donné à Versailles pour le mariage du comte de Provence, le prince de Soubise fut dépouillé de sa bourse, et plusieurs autres personnes de leur montre ; le cavalier qui s'empressa de servir au buffet un verre de limonade à la princesse de Guéménée, lui escamota son bracelet \ Il en était de même des visites faites par le roi. « Il existait, à la

* Les Fastes de Louis XV, par Bouffonidor, 1182, pag. 695é

descente du Pont-Neuf, raconte le comte d'ÀUonville (t. VI, p. 26), entre les rues Dauphine et Guénégaud, un brillant magasin d'objets de luxe, nommé le Petit-Dunkerque : Louis XVI vint le visiter en 1784, accompagné des personnages de sa suite, parmi lesquels se trouvait M. le comte de G..., homme tarC. Le marchand étala tout ce qu'il avait de mieux, et le roi, qui aimait à protéger le commerce, fit quelques emplettes, exemple suivi par quelques autres ; après la sortie du monarque, le marchand s'aperçoit qu'il lui manque une bague d'un très grand prix, court, atteint le prince et lui dit : « Je ne prétends accuser personne, mais je ne « puis retrouver le solitaire mis sous les yeux de « Votre Majesté, et qu'elle a admiré. — Peut-être, « répond Louis XVI, n'avez-vous pas bien cherché, « vous allez recommencer en ma présence. » Puis se tournant vers sa suite : « Rentrons, » dit-il ; et faisant apporter une jatte pleine de son, il y plongea sa main jusqu'au fond et ordonna à chacun d'en faire autant : durant cette opération, il avait sévèrement fixé les yeux sur toutes les physionomies et vu les regards accusateurs se porter vers le même individu. Alors il invita le marchand à vider la jatte, où, en effet, la bague se retrouva. Peu de jours après, je me rendis au Petit-Dunkerque, et c'est du marchand lui-même que je tiens ce que je viens de raconter. Quant à M. de G*.., il fut exilé à Saint- Valéry, où sa réputation le fit repousser de toute société honnête, et la révolution arrivant lui

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devint un asile. Je l'ai vu commander à Bruxelles avant la retraite de Dumouriez, puis il a disparu. Si au Petit-Dunkerque il fut sauvé de la honte, c'est que Louis XVI voulut épargner une aussi sensible peine au noble et respectable père de ce misérable. » Ajoutons que l'anneau nuptial de Marie- Antoinette fut volé ; qu'à l'exception de trois ou quatre, tous les valets qui peuplaient les anticham* bres de la cour devinrent des jacobins forcenés, les dénonciateurs et les calomniateurs de leurs maîtres ; qu'ils avaient des doubles clefs de tous les appartements, et qu'ils s'en servaient pour tout épier et ensuite tout révéler. Ainsi, grâce aune double clef, une femme de la garde-robe de la reine s'aperçut des préparatifs du voyage de Varennes, et s'empressa d'en donner avis au maire de Paris, bien qu'elle eût gagné un revenu de douze mille francs au service de 1 la reine. Un garçon de toilette du roi prit une nuit dans la poche de Sa Majesté, après son coucher, la clef du corridor qui conduisait à la chambre de la reine, et fut arrêté au moment où il allait y pénétrer pour assassiner la reine. Nous devons à M mc Campan tous ces détails, qui aident à comprendre d'autres documents qu'on serait tenté de rejeter \

En vérité, Beaumarchais n'avait-il pas raison de confondre l'intrigue avec 1§ politique, de mettre

1 Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, par M me Campan, 1822, tom. I, pag-. 208; tom. II, pag. 140, 223 et 231.

sur la môme ligne le valet fripon, impertinent, donnant le présent à la joie et s'inquiétant de l'avenir aussi peu que du passé, et le seigneur rampant, médiocre, valant moins que sa réputation détestable, et arrivant à la fortune et aux places, à cause de sa naissance? Beaumarchais n'avait-il pas encore raison de flétrir les friponneries du jeu? Mais il avait tort de dire que tout le secret d'un courtisan consiste à recevoir, prendre et demander. Sa définition eût été exacte et complète s'il y avait ajouté le verbe escroquer.

Cette scandaleuse dépravation des grands n'accuse-t-elle pas dans leur roi le mépris ou l'oubli de tous les devoirs ? Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, remarque l'auteur des Lettres persanes ; l'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.

En vrai Bourbon, Louis XV vit dans la royauté le droit de tout faire, sacrifiant les choses aux personnes, les personnes aux choses, les personnes et les choses à son bon plaisir. Doué d'un jugement exquis, il appréciait les choses et les personnes à leur juste valeur. Souvent subjugué, mais jamais aveuglé ! Dans son enfance, on lui avait dit qu'il était roi ; jusqu'à son dernier soupir, entre les bras de la volupté ou dans l'ivresse des orgies, il voulut qu'on se souvînt qu'il était roi. Cet instinct de la royauté, rien ne put l'éteindre en lui. Malheureusement le mal s'incarnait en lui aussi facilement et aussi pronfondément que le bien. Élevé en roi très

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chrétien, il ne manqua pas un jour de réciter ses prières ni d'assister à la messe. Son précepteur l'avait accoutumé à l'économie ; il fut en tout temps économe et avare jusqu'à la lésinerie. Jeté dans la compagnie des femmes, il en épousa toutes les passions. Il s'identifia avec les goûts et les défauts de toutes ses maîtresses. Celles-ci appartenaient à la noblesse, à la bourgeoisie, au peuple : voilà pourquoi, malgré sa piété et son bon sens» son âme devint l'égout de toutes les immondices de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple.

Il s'occupait de tout, excepté des affaires. Se distraire était son unique souci. Il allait si souvent à la chasse, remarque M me Campan (t, I, p. 12), que les jours où il ne chassait pas, on disait sérieusement dans ses antichambres ; « Le roi ne fait rien aujourd'hui, » Cependant il travaillait. Il fut d'abord très passionné pour la tapisserie * ; puis il tourna des tabatières, dont il avait inventé le modèle. C'était un morceau de rondin, couvert de son éoorce, creusé en dedans, qu'un artisan aurait eu honte de montrer. Il était si fier de son ouvrage, qu'il donna de ces tabatières à presque tous ses courtisans. Ces goûts-là passèrent, mais il ne cessa jamais d'accommoder des ragoûts, de préparer le café 2 . Ce n'était pas seulement pour ses maîtresses qu'il s'adon-

1 Mémoires du marquis d'Argeneon, 1825, pag. 317,

2 Mémoires de Bachaumont, du 19 avril 1775. — Vie privée de Louis XV, par Mouffle d'Angerville, 1781, tom. II, pag. 31 et 47.

nait à la cuisine ; il lui arrivait souvent, suivant M me Gampan (t. I, p. 14), de porter chez ses filles le déjeuner qu'il avait apprêté lui-même. Du métier de valet il s éleva aux divertissements des valets. <r II aima avec passion, pendant plusieurs hivers, raconte M me Gampan (t. III, p. 35), les bals à bouts de chandelle : c'est ainsi qu'il appelait les assemblées des gens du dernier étage de la société. Il se faisait indiquer les pique-niques que se donnaient, les petits marchands, les coiffeuses, les couturières de Versailles, et s'y rendait en domino noir et masqué ; son capitaine des gardes l'y accompagnait masqué comme lui. Le grand bonheur était d'y aller en brouette ; on avait soin de dire à cinq ou six officiers de la chambre du roi ou de celle de la reine de s'y trouver, afin que Sa Majesté y fût environnée de gens sûrs, sans qu'elle pût s'en douter ni en être gênée. Probablement que le capitaine des gardes prenait aussi de son côté d'autres précautions de ce genre. Mon beau-père a été plusieurs fois du nombre des serviteurs à qui il était enjoint de se présenter sous le masque, dans ces réunions formées souvent à un quatrième étage, ou dans quelque salle d'aubergiste. Dans ce temps- là, pendant la durée du carnaval, les sociétés masquées avaient le droit d'entrer dans les bals bourgeois ; il suffisait qu'une personne de la compagnie se démasquât et se nommât. » Louis XV eut aussi la curiosité des valets. Il ordonna que toutes les lettres fussent décachetées et lues, et que le directeur de

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la poste vînt lui rendre compte, tous les dimanches, de toutes les nouvelles et de tous les scandales qu'elles contenaient. Il chargea également le préfet de police de lui envoyer, tous les matins, la chronique des séductions, rapts, viols, prostitutions, adultères, incestes. C'est sur ces rapports que Manuel a rédigé sa Police de Paris dévoilée.

Sauf quelques minutes données à sa famille et quelques heures employées à présider le conseil ou à recevoir ses ministres, Louis était toujours dans la compagnie de ses maîtresses. La première, M me de Mailly, consacra toute sa fortune à lui procurer des divertissements. Elle dépensa ainsi 750,000 livres. Louis en assura le payement sur les revenus des fermes, et ne s'en occupa plus. M me de Mailly mourut sans être remboursée de ses avances. A la vérité elle avait reçu un hôtel et 40,000 livres de rente A . Deux de ses sœurs lui succédèrent mais sans s'enrichir beaucoup. Elles habituèrent leur royal amant à la vie des petits appartements, aux soupers où l'on mangeait presque à perdre haleine et où l'on buvait à se rouler sous la table. Louis ne cessa de donner de ces soupers auxquels il conviait quelques courtisans débauchés et quelques femmes libertines 2 . Dans tous ses châteaux, il voulut avoir des petits appartements, séduisants comme des boudoirs ; il les

1 D'Angerville, tom. II, pag. 129.

2 Ibidem, pag. 36.

préféra constamment à ces majestueuses chambre» de Louis XIV, où tout respire la grandeur et le respect de la dignité royale.

A la comtesse de Mailly, à M me de Vintimille, à la duchesse de Lauraguais, à la marquise de Tournelle, créée duchesse de Châteauroux, toutes quatre filles du marquis de Nesle, d'une des plus illustres maisons du royaume , succéda la Poisson , fille d'une femme entretenue et d'un vivrier condamné pour ses malversations, et mariée au sous-fermier Le Normand , seigneur d'Étiolé . M me d'Étiolé , métamorphosée en marquise de Pompadour, ne se borna pas au métier de maîtresse, elle aspira à régner. Elle parvint à faire tout ce qu'elle voulut. Elle fut le canal de toutes les faveurs ; elle disposa de tous les emplois. Son boudoir servit de cabinet aux ministres ; la noblesse afflua dans son salon, les encyclopédistes pullulèrent dans ses antichambres. Il fallut que tout pliât sous sa main ; ses caprices devinrent des lois, elle prit sa vanité pour delà politique. Tout se ressentit de son influence, depuis le roi jusqu'aux dernières classes de la société.

Elle captiva le roi, en favorisant son penchant à la cupidité; elle l'accoutuma à distinguer les intérêts du roi des intérêts de l'homme et en fit un traitant, un marchand et un monopoleur, comme nous le verrons. Plutôt froide que voluptueuse, elle craignit d'être remplacée, de cesser d'être l'amie de celui dont elle ne pouvait plus être la maîtresse.

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Elle voulut rester sultane. C'est sous ses auspices que s'éleva le Parc-aux-Cetfs, ce sérail qui ne* devait se fermer qu'après la mort de Louis XV. Cet établissement devint la source de dépenses énormes et de scandales inouïs. Partout où des courtiers de corruption remarquaient des filles jeunes et belles, ils les enlevaient. En vain les pères et les parents se plaignaient à la police ; il fallait qu'ils se tussent, se résignassent» ou qu'ils acceptassent de l'argent en dédommagement, s'ils ne voulaient pas être plongés dans les cachots de la Bastille pour le reste de leur vie. Il y avait une espèce d'agence chargée, sous les ordres de Lebel, de fureter dans les provinces comme dans la capitale, et d'y racoler ce qu'on trouvait de plus ingénu pour les plaisirs du roi. Les Mémoires de Richelieu certifient que dixhuit cents demoiselles furent les victimes de cette traite, organisée par la Pompadour \ Louis XV constituait une rente de dix à douze mille livres sur la tête de chacun de ses bâtards ; quand à leurs mères, il les mariait avec quelques-uns de ses courtisans ou de ses militaires ; il leur offrait ordinairement pour dot cent mille francs et des bijoux a . Il est difficile de se faire une idée exacte de tout ce qu'il accordait aux parents de ces jouvencelles qu'on recrutait, et à ceux qui les volaient, les élevaient, les entretenaient, puis les plaçaient,

1 Mémoires de Richelieu, 1790, tom. IX, pag. 847.

2 Mémoires de M me du Hausset, 1824, pag. 110 et 125.

quand elles étaient déshonorées et flétries. Sur cette matière on est réduit à des conjectures, car tout cela se cachait au moyen de billets au porteur, nommés acquits de comptant, parce qu'ils étaient payés à vue sur la simple signature du roi, sans qu'on mentionnât l'objet de leur émission. D'Angerville (t. III, p. 17) évalue ces frais à un milliard. M. Lacretelle, dans son Histoire du xvin 6 siècle, les réduit à cent millions, il n'y a point d'inconvénient à adopter ce dernier chiffre, car l'avarice de Louis XV permet de supposer que tous les acquits de comptant qu'il délivra, décèlent un usage honteux des finances et sont autant de preuves de sa dépravation.

Une fois sûre du roi, la Pompadour n'eut point de peine à s'attacher la noblesse. Elle y réussit, en flattant sa vanité et sa cupidité. En 1760, il y eut un règlement qui imposait l'obligation, pour être présenté à la cour, de prouver, au moins d'après trois titres originaux par génération, qu'on était noble de race à la date de 1400. La Pompadour cj*éa les croupes ou pensions sur les fermiers généraux. Elle n'en disposa qu'en faveur des courtisans et de ses créatures. Le montant de ces pensions s'élevait à deux millions ; l'usage d'accorder des pensions de ce genre subsista pendant quarante ans, jusqu'à Neker, qui les supprima. Ce fut donc une perte de quatre-vingts millions pour l'État.

Une fois qu'elle fut maîtresse du roi et souve-

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raine de la cour, la Pompadour voulut que tout pliât devant elle. On n'obtint et on ne conserva un portefeuille, un commandement, un gouvernement ou un emploi quelconque, qu'autant qu'on consentait à servir d'instrument à ses passions. Une épigramme, une parole imprudente, un propos léger contre elle, était puni comme un crime par l'exil ou la prison, sans égard pour la condition, la capacité , les services, la santé , l'âge des personnes. Dumouriez raconte (t. I, p. 285) qu'il trouva à la Bastille un gentilhomme nommé Eustache Farcy, capitaine au régiment de Piémont, enfermé depuis vingt-deux ans, pour avoir fait ou colporté une chanson contre la Pompadour. Dans ses Mémoires^ Latude nous apprend que la Pompadour fut la cause de son incarcération ; qu'elle consacra jusqu a 217,000 livres pour le ramener en prison ; qu'il y passa trente-cinq ans, et qu'à Vincennes il distingua le baron de Venac, capitaine au régiment de Picardie, qui expiait depuis dix-neuf ans le tort d'avoir blessé la susceptibilité de la Pompadour ; le baron de Vissée, détenu depuis dix-sept ans pour avoir été soupçonné de mal parler de la Pompadour ; le chevalier de la Rocheguerault, captif depuis vingt- trois ans, parce qu'on l'avait cru l'auteur d'une brochure injurieuse à la Pompadour, brochure dont il ne connaissait pas même le titre.

La Pompadour ne se borna pas à n'être pas insultée, dénigrée, ridiculisée, calomniée, bafouée par les

gens de lettres, elle voulut aussi être caressée, honorée, prônée. Dans la position où elle était, c'était manquer de tact. Rechercher les philosophes, c'était leur révéler leur importance et agrandir leur puissance; rapprocher du trône les ennemis du trône, c'était les encourager à s'emparer du trône. La Pompadour commença donc à saper les bases de la monarchie ; elle en dévoila la faiblesse. Elle ne fit pas moins de mal aux philosophes ; elle démasqua leurs bassesses. Sans elle, on n'aurait pas su qu'ils valaient si peu de chose, et que rien n'égalait l'excès de leur superbe, si ce n'est l'exoès de leur petitesse. Le vieux, le farouche Grébillon lui baisa la main pour la remercier d'une pension de cent louis qu'elle lui accorda sur la cassette du roi ; l'incorruptible Rousseau a raconté, dans ses Confessions, qu'il reçut d'elle cinquante louis à l'occasion du Devin du village représenté chez elle, à Bellevue ; Voltaire s'est vanté, dans ses Mémoires, d'avoir été le confident de ses amours, l'un de ses adulateurs, et d'être devenu, grâce à elle, l'un des quarante membres inutiles de l'Académie, historiographe de France, et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; Bernis lui servit de secrétaire. Tous les philosophes, depuis les Turgot, les Buffon, les Helvétius, les Duclos, les Dalembert, les Diderot, jusqu'à Marmontel, s'avilirent à ses pieds. Ils étaient rampants ; elle les accueillit sans intelligence et sans dignité. Elle fut moins leur patronne que leur Circé. Elle les traita tous comme des valets. Elle

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sembla ne les recevoir que pour leur enlever le droit de la mépriser et de la diffamer. Elle leur donnait à boire et à manger, mais jamais elle ne s'attabla avec eux ; elle ne leur parlait que dans ses antichambres, elle ne les admettait pas dans son salon, c Bonjour Duclos ! » disait-elle à Duclos. « Bonjour, abbé! » disait-elle aussi à Bernis. « Bonjour, Marmontel ! » disait-elle encore à Marmontel. Elle logea Bernis, mais dans les combles des Tuileries ; elle logeait aussi Quesnai à titre de médecin, elle le promenait même dans son carrosse, mais sans daigner lui adresser la parole, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, remarque M* e du Hausset. Voltaire fut le plus favorisé de tous ; elle lui permit de l'égayer pendant ses repas ; mais dès qu'il passa de l'abjection du valet à la familiaritée du poète, elle le qualifia d'impertinent, et ne songea plus qu'à l'humilier qu'aie chagriner. Afin d'exciter sa jalousie, elle se mit à la tête de la cabale qui soutenait Crébillon. Par là elle apprit aux philosophes à rabattre de leurs prétentions. Pressé un jour de choisir des courtisans -dans ce groupe de gens qu'il avait vus si souvent se cacher dans les antichambres à son approche, avec la terreur des souris surprises par un chat, Louis XV se contenta de répondre : Tout cela mangerait avec moi ? Il ne pouvait pas imiter Louis XIV, parce qu'il n'avait pas sous la main des Racine, des Boileau, deâ Bossuet, des Fénelon. Il jugea que les philosophes étaient trop vils pour être créés courtisans, et qu'ils

n'étaient bons qu'à être des valets d'antichambre. Aussi affecta-t-il de tourner le dos, quand Voltaire s'émancipa ou plutôt s'oublia en sa présence \

La Pompadour avait rassasié d'écus, de vins généreux, de mets succulents les Cerbères de l'Encyclopédie ; elle était parvenue à les assoupir, sinon à les endormir. Elle était au comble de ses vœux; cependant elle n'était pas heureuse. Elle craignait d'être supplantée par chaque femme qui passait dans les bras du roi ; elle craignait aussi que, dans un accès de religion, il ne la renvoyât. Pour prévenir ce danger, elle feignit de se jeter dans la dévotion. Il n'y avait que les Jésuites dont l'influence pût se faire sentir à la cour et pénétrer jusqu'au cœur du roi. Elle s'adressa à eux, elle se confessa à l'un d'eux. Mais ils exigèrent qu'elle quittât incontinent un endroit où sa présence seule était un scandale. Elle n'était point accoutumée à un pareil langage, elle insista ; ils restèrent indépendants, fermes et inflexibles. Elle menaça ; ils ne plièrent point. Dès lors elle jura de les perdre. Les prétextes tinrent lieu de motifs Les Jésuites furent détruits, dispersés, ruinés, sans qu'aucun philosophe osât protester contre cette atteinte à la liberté et â la propriété.

Cette fille d'une catin et d'un banqueroutier n'était pas même propre à servir de concubine, bien

* M me du Hausset, pag. 59 et 138. — Mémoires de Marmontel, liv. IV et V.

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qu'elle se bourrât de restaurants, suivant M me du Hausset (p. 92). Néanmoins elle voulait conserver sa place. Elle a pris soin de nous apprendre ce qu'elle tira du trésor royal. On peut voir, dans le Journal des Débats, du 27 février 1853, que, soit pour l'acquisition, l'entretien ou l'embellissement et l'ameublement de ses hôtels et châteaux, soit pour ses dépenses journalières pendant dix-neuf ans, elle toucha 36,327,268 livres 15 sous 5 deniers, indépendamment des centaines de mille livres prodiguées à son mari et à son frère, et des 1,700,000 livres de dettes quelle laissa à sa mort, et qui furent payées par le roi. Qu'on ajoute à ces sommes le montant des croupes et l'évaluation approximative des dépenses du Parc aux Cerfs, et l'on saura ce que coûta à la France la souveraine des encyclopédistes.

Elle fut remplacée par la Dubarry. C'était une petite grisette, qui avait reçu plus d'hommes et exigé moins cher par conséquent que la plupart des femmes de la cour qui lui disputaient le cœur du roi. Elle négligea de s'attacher les courtisans et de pensionner les philosophes ; aussi n'eut-elle pas de cour ni de panégyristes. Il faut l'en louer, puisque ce fut une épargne de plus pour le trésor. Elle s'étudia plus à amuser qu'à gouverner le roi. Elle lui arracha le renvoi des parlements ; ce ne fut pas un médiocre service qu'elle rendit à la royauté. Elle influa peu sur les affaires ; mais elle n'oublia pas ses intérêts. Il est difficile de dire tout ce qu'elle

coûta à la France, car elle fut exploitée par toute sa famille, qui menait un train de souverain. Dans son Histoire de la Décadence de la monarchie française (1803, t. III,p. 330), Soulavie certifie que, du 17 janvier 1773 au 26 avril 1774, elle toucha 2,450,000 livres. Les années précédentes, elle avait reçu des sommes énormes. On peut voir, soit dans Mairobert, soit dans Manuel (t. I, p. 333), les dépenses qu'elle occasionna, moins pour elle que pour son mari, ses beaux-frères, et surtout pour le comte Dubarry, lequel vivait avec les filles les plus coûteuses, et fit augmenter le prix de la prostitution. Tout ce qui portait le nom des Dubarry fut comblé de bienfaits ; tout ce qui leur appartenait se ressentit de la prodigalité de la favorite. Il n'est pas jusqu'à son nègre qui ne fût nommé gouverneur du château de Luciennes, dont elle avait fait un boudoir d'un prix inouï, un vrai lieu de féerie. Elle disposait des deniers de l'Etat ; on prétend qu'elle y puisa dix-huit millions, indépendamment des millions extorqués par le comte Dubarry. Louis XV fermait les yeux sur toutes ses dilapidations. Il ne semblait respirer que pour elle. Sur son lit de mort, il remit confidentiellement aux mains du duc d'Aiguillon, pour l'usage de la Dubarry, dans le cas où il viendrait à trépasser, un portefeuille contenant, en billets de caisse, trois millions ; mais le duc porta ce dépôt au nouveau roi, raconte Wraxall (t. I, p. 107). La Dubarry, n'ayant jamais économisé, se trouva dans la gêne. La Correspondance secrète (t. I, p. 30),

avance qu'elle devait 1 ,200,000 livres. Elle les paya et passa, suivant l'Espion anglais (t. II, p. 371), pour jouir encore de 200,000 livres de rente. Montigny i nous apprend qu'à sa mort elle avait encore pour un million d'argenterie et pour 4,800,000 livres de diamants. Georgel (t. I, p. 392), assure que Louis XVI lui avait accordé une pension de 60,000 livres, par considération pour la mémoire de son aïeul, qui la lui avait recommandée, dans un écrit de sa main. Il appert du Livre rouge qu'elle abandonna des contrats à quatre pour cent pour une somme de 1,250,000 livres. Dumouriez raconte (t. I* p. 441) qu'il l'aperçut une fois au camp de Gompiègne, étalée dans un phaéton magnifique, pendant que Louis XV resta, chapeau bas et à pied, à côté d'elle ; suivant M me Gampan (t. I, p. 31), il la laissa assister une fois au conseil d'État; il lui pardonna même de jeter au feu des paquets de lettres importantes ; il ne l'empêcha point d'accorder des audiences aux corps de l'État et de présider des cérémonies publiques ; il lui permit même de le tutoyer et de l'appeler la France, si Ton en croit les mémoires du temps, dont Mairobert s'est fait l'écho. Ces honneurs et ces familiarités, ii faut les reprocher moins à celle qui en profitait qu'à celui qui les tolérait; ils peignent jusqu'à quel degré d'avilissement Louis XV était tombé, et justifient les libelles qui se sont plu à le flétrir et à

1 Les illustres victimes, 1802, pag. 365.

conserver les noms de tous ses proxénètes philosophes.

Mais si les maîtresses du roi étaient gorgées d'or, il n'en était pas de même de sa famille. Lorsqu'il tomba malade à Metz, la reine fut obligée d'emprunter mille louis pour aller le joindre, suivant d'Angerville (t. II, p. 185). Ses filles n'eurent jamais d'autre séjour que leur appartement dans le château de Versailles, remarque M me Gampan (t. I, p. 109), d'autres promenades que le grand parc de ce palais, d'autre parterre que les caisses et les vases remplis d'arbustes sur leurs balcons ou dans leurs cabinets. Pensions, solde, appointements, fournitures, avances, tout était oublié. Les pensions n'étaient jamais régulièrement payées ; il fallait quelquefois les solliciter trois années de suite \ Les compagnies d'ordonnance de la garde de Paris restèrent longtemps sans toucher de solde. Ces malheureux militaires furent obligés de vivre à crédit et de contracter des dettes criardes, ce qui occasionna des sarsies-arrêts et d'autres frais qui diminuèrent considérablement les arrérages qui leur étaient dus. Heureusement ils obtinrent que leur solde fût insaisissable 2 . Beaucoup de domestiques, de laquais du roi, désespérant de recevoir

1 Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavie, 1801, tom. II, pag. 308.

2 Journal historique de la révolution opérée dans la constitution de la monarchie française^ par M. Maupeou, 1774, tum. II, pag. 49.

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un acompte des gages après lesquels ils soupiraient depuis des années entières, furent réduits à demander l'aumône chez le curé de Versailles. Louis XV le sut, et il ne donna aucun ordre de les tirer d'embarras i . Il ne s'occupait pas davantage de tous ses fournisseurs. En 1768, il avait pour quatre-vingts millions de dettes criardes 2 . Aussi les ouvriers refusaient-ils de travailler pour lui, et les fournisseurs, épuisés et las d'attendre, ne lui accordaient plus de crédit. A Choisy, il manquait des vitrages aux serres 3 ; à Versailles, les jardins étaient mal entrenus; les eaux n'étaient plus en état de jouer, plusieurs bassins étaient à sec, le canal même était malpropre et plein de fange, les statues étaient mutilées ou gisaient par terre ; il n'y avait pas jusqu'aux marches d'escaliers qui ne fussent cassées ou dégradées 4 . Tous ceux qui dirigeaient des maisons dépendant de la couronne, étaient amenés à faire des avances. Dans ses Lettres de cachet, Mirabeau a remarqué qu'à Vincennes un gouverneur, M. Guionnet, avança jusqu'à vingt mille écus au roi. La manufacture des Gobelins ne se soutint que parce que les entrepreneurs prirent ses intérêts à cœur, en fournissant toutes les laines et soies, en payant les ouvriers, et en se ruinant ainsi en avances dont ils ne furent pas dédom-

1 Ibidem, tom. I, pag. 238.

2 Notice sur Necker, par A. de Staël, 1820, pag. 67.

3 Mémoires de Terrai, par Coquereau, 1716, pag. 144. * D'Angerville, tom. IV, pag. 183.

mages, et pas même remerciés, car cet établissement fut tellement perdu de vue que, quand ils réclamèrent les fonds sur lesquels ils comptaient, on leur permit de vendre, au tiers de rabais environ, une grande quantité de tapisseries, pour couvrir le déficit toujours croissant \

Cependant, lorsque survenait un prétexte de donner de grandes fêtes, Louis XV étalait un luxe oriental. Jamais, sous Louis XIV, on ne vit des bals, des festins, des illuminations comparables à ceux qui eurent lieu à l'occasion du mariage du Dauphin, à une époque où quatre mille personnes étaient mortes de faim dans le Limousin 2 . Il en fut de même aux noces du comte d'Artois ; on dépensa deux millions pour les seuls préparatifs de cinq opéras qu'on joua 3 . On ne manquait pas alors de mettre de nouveaux impôts pour payer les fournisseurs ; l'argent arrivait au trésor, mais il en était toujours détourné pour les bons du roi. Le commerce se ressentait de ce désordre ; la misère conduisait au désespoir. En 1771, on compta à Paris 200 suicides, et 2,350 banqueroutes s'élevant à la somme de cinquante millions 4 . La rareté du numéraire doubla le prix de toutes les denrées et rendit la vie à charge à tout le monde. Les édits n'en

1 Notice historique sur les manufactures impériales de tapisseries des Gobelins et de tapis de la Savonnerie, par A. Lacordaire, 1853, pag. 109.

2 D'Angerville, tom. IV, pag. 179 à 186.

3 Coquereau, pag. 244.

4 Idem, pag. 167.

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allaient pas moins leur train ; ils tombaient comme la grêle sur une nation déjà si pressurée. Le parlement avait fait de vertes remontrances ; on le détruisit, pour n'être plus importuné. Un prêtre osa tonner en chaire, devant toute la cour, contre la véritable cause de tous les malheurs ; il fut traité d'insolent * . Les évêques se plaignirent à leur tour ; on se moqua de leurs avis, car on n'en voulait qu'à leur bourse. Le roi était devenu inaccessible ; ses favoris l'avaient mis dans l'impossibilité de rebrousser chemin.

Il s'endurcit de plus, en plus en s'abandonnant à des orgies et à des débauches dont il étéit depuis longtemps dégoûté. Il lui fallait de l'argent pour se dégrader et se consumer, il en chercha toute sa vie à tout prix. Pendant plusieurs années, il se passa de chancelier, et en remplit les fonctions ; huit cents expéditions furent scellées en sa présence ; il en perçut les honoraires 2 . Il jouait souvent, mais pour gagner 3 . Il possédait cent vingt-six maisons à Paris A ; il en vendait lui-même et il en touchait exactement les loyers, ou le prix de vente. Il avait imaginé de distinguer le roi du Bourbon ; c'était sous le nom de Louis de Bourbon qu'il gérait ses affaires privées *. Il étalait les porcelaines de Sèvres

* D'Àngerville, tom. IV, pag. 268.

2 Idem, tom. III, pag. 125.

3 L'Espion anglais, tom. I, pag. 22.

4 Coquereau, pag. 245.

5 M m * Gampan, tom. I, pag. 13, et tom. III, pag. 42.

dans une galerie de Versailles, et il en fixait le prix très haut, afin d'en tirer plus de bénéfice. Il exhortait lui-même les courtisans à lui en acheter \ Il avait intéressé tous ses favoris au succès des fermes, en leur donnant un tiers du produit sous le nom de croupes; il ne s'oublia pas dans ce partage. Il avait pour son compte une place de fermier général et une place d'administrateur des postes 2 . Il ne resta étranger à aucun genre de spéculation. Il s'occupa même d'agiotage. Il ne manquait jamais de se défaire de ses papiers royaux, lorsqu'il prévoyait une baisse. A la page 563 de VAlmanach royal de 1774, publié par Le Breton, premier imprimeur ordinaire du roi, on lut ces mots : « Trésorier des grains pour le compte du roi, M. Demirlavaud, rue Saint-Martin, vis-à-vis la fontaine Maubué. » Dans le registre de Louis XV, dont je parlerai tout à l'heure, j'ai trouvé ces lignes : « Février 1768, à M. Mirlavaud à compte de 600,000 livres pour achats de grains pour le soulagement de diverses provinces du royaume, 300,000 livres. Mai 1768, à M. Mirlavaud, reste de 600,000 livres pour achats de grains pour le soulagement de diverses provinces du royaume,300,000 livres. » Ainsi, dès 1768, le roi était marchand de blé ; il est faux qu'il songeât à soulager les provinces ; on l'avait soupçonné de favoriser le monopole des grains, car il avait des magasins qui en

4 V Espion anglais, tom. I, pag. 291.

2 Journal historique, tom. V, pag. 14.

regorgeaient. On voyait sur son secrétaire des carnets exacts du prix des blés jour par jour dans les principaux marchés du royaume. UAlmanach royal de 1774 dessilla les yeux à toutes les classes de la société. Alors on comprit la famine et les différentes lois favorables ou contraires à l'exportation des grains. On ne pouvait se méprendre sur les intentions du roi, en se rappelant que Mirlavaud avait failli être pendu pour monopole en Guienne. On remarqua que les blés ne cessèrent de se vendre plus cher, et que leur prix ne diminua que le jour de la mort du roi A . Aussi un des premiers soins de Louis XVI fut-il de notifier à ses sujets qu'il ne serait fait aucun achat de grains ni de farines pour son compte, comme on l'avait reproché à son prédécesseur. Louis XV avait eu un ministre, du nom de Bertin, spécialement chargé de toutes ces négociations et affaires,sous le titre de trésorier des parties casuelles. Il est facile de deviner le gain du roi, si l'on se rappelle les dépenses de Bertin. Ce dernier vécut quinze ans avec la Hus, actrice de la Comédie-Française ; il lui avait donné un mobilier évalué à cinq cent mille livres par les Mémoires de Bachaumont, du 1 er janvier 1762 ; Manuel (t. I, p. 333) a constaté qu'il remit plus de cent mille livres en diamants, en louis et en effets à une autre femme.

Complétons ces particularités par un document

1 Journal historique, tom. V, pag. 146, et tom. VI, pag. 41. — Goquereau, pag. 200.

inédit. On m'a communiqué le registre de la dépense et de la recette faites au trésor royal pendant les années 1768, 1769 et 1770. Tous ces comptes sont arrêtés de la main de Louis XV. En 1768, la recette est fixée à 190,140,662 livres 11 sous 4 deniers, et la dépense à 183,475,350 livres 19 sous 6 deniers ; en 1769, la recette est de 43,475,617 livres 3 sousl denier et la dépense de 43,094,710 livres 2 sous 4 deniers. En 1768 le montant des billets au porteur s'élève à 10,078,739 livres ; enl770, il n'est plus que de 299,402 livres. Il est facile de deviner l'usage de ces billets, car dans ce môme registre figurent toutes les dépenses ordinaires et extraordinaires, prévues et imprévues, les appointements ordinaires et extraordinaires, les gratifications ordinaires et extraordinaires des ambassadeurs, des ministres, des courriers, des fonctionnaires publics, des laquais et de tous les employés, jusqu'aux derniers des palefreniers ; on y trouve aussi les indemnités accordées aux présidents des états ; elles sont énormes, de même que les pensions octroyées à tous les favoris. Ainsi en 1768 la pension du duc d'Orléans est de 150,000 livres; celle du prince de Garignan, de 160,000; celle du prince de Condé, de 100,000 ; celle du comte de Glermont, de 70,000; celle de la princesse de Conti, de 45,000 ; celle du comte de La Marche, de 60,000 ; celle du duc de Penthièvre, de 50,000. Les aumônes, au contraires, sont faibles ; les secours envoyés aux particuliers sont presque une dérision ; les appointements des laquais et des domestiques sont très

AU xvin* SIÈCLE. 155

bornés. Aux Jésuites, on n'alloua d'abord pour leur subsistance que 200,000 livres, qu'on doubla en 1769 et qu'on fixa enfin à 430,000 livres. Pour l'année 1768, on abandonna à la reine 96,000 livres pour ses menus plaisirs, étrennes et foire de Saint- Germain; 48,000 à Madame, pareille somme à M ma Sophie et à M me Louise pour le môme motif ; 4,500 par mois au Dauphin, autant au comte d'Artois et au comte de Provence.

Ce contraste de parcimonie et de prodigalité aide singulièrement à démontrer ce qu'aurait été Louis XV s'il eût cultivé les précieuses qualités qu'il reçut de la nature, s'il eût été fidèle aux principes d'éducation religieuse dont il fut imbu, s'il n'eût pas été précipité dans la débauche, circonvenu par des oourtisans dépravés, et ce qu'il en coûta à la France d'être gouvernée par un roi qui abdiqua en faveur de favoris philosophes, qui se disaient sans préjugés et croyaient que le bonheur de l'État était incompatible aveo la puissance des Jésuites et du clergé catholique, comme le constate M me du Hausset (p. 127).

Des excès de table et de libertinage avaient mis Louis XV aux portes du tombeau à Metz ; suivant M me du Hausset (p. 84), il fut dangereusement indisposé une nuit entre les bras de la Pompadour ; il s'accointa avec une fille du peuple ; ce fut la dernière femme qu'il flétrit. Une maladie honteuse le délivra d'une vie dont il avait toujours été ennuyé, car il ne goûta jamais la paix ni le bonheur. Il connut le plaisir, mais il paya cher l'oubli de tous ses

devoirs. Son testament résuma toute cette vie de parcimonie, de prodigalité et de débauches. Louis légua 500,000 livres à chacun de ses bâtards, suivant les Mémoires de Bachaumont, du 8 juin 1774, et seulement 200,000, suivant la Correspondance secrète (t. I, p. 12), et il ne laissa que 200,000 livres de reitfe à ses filles. Les Mémoires de Bachaumont prétendent que sa cassette renfermait dix-sept mille louis en or et pour vingt-deux millions d'effets. La Correspondance secrète, au contraire, ne parle que de 44,000 livres en espèces, et ne donne aucun détail sur ses contrats.

Les délassements de Louis XVI furent plus innocents et moins onéreux que ceux de Louis XV. Il se plaisait à poursuivre et à tuer les chats, suivant Levis (p. 18), dans ses fréquentes promenades sur les immenses toits en terrasse du château de Versailles. Il n'était pas moins passionné, en vrai Bourbon, pour la chasse; on remarquait dans ses petits appartements, raconte Soulavie, au tome II de ses Mémoires du règne de Louis XVI, six tableaux des états de ses chasses, indiquant le nombre, l'espèce et la qualité du gibier qu'il avait tué â chaque chasse, avec des récapitulations pour chaque mois, chaque saison et chaque année de son règne. Chez lui, il trouvait des moyens de passer son temps. Il aimait à faire des cartes géographiques et à les laver. Il avait un goût prononcé pour la menuiserie et la serrurerie ; il nettoyait lui-même tous ses outils ; il recevait un garçon serrurier avec lequel il s'exer-

'AU XVIII e SIÈCLE. 157

çait à forger des clefs, des serrures de toutes les façons; forges, enclumes, rien ne lui manquait. Quand il était fatigué, il recourait à la lecture ; il dévorait les voyages; ses connaissances géographiques étaient prodigieuses ; il ne dédaignait pas l'histoire, non plus que le Télénaque et les écrits de Nicole ; il suivait les débats des Chambres d'Angleterre. Mais comme ses délassements manuels lui tenaient lieu d'occupation, et que ses études étaient plutôt des manies d'amateur que des investigations de philosophe, il ne développa aucune de ses facultés morales. Sa bonté native dégénéra en indolence ; cette indolence l'amena à négliger tous ses devoirs. Au lieu de surveiller et de dominer la reine, il l'abandonna à toute sa légèreté. Aussi fut-elle bientôt entraînée et subjugée par tout son entourage. Elle enpatrona tous les goûts, toutes les passions, toutes les inconvenances. Elle assistait régulièrement à la messe, les yeux fixés sur un livre magnifiquement relié, et marqué à ses armes ; mais ce livre, dont le dos porte pour titre : Livre d'Heures, et qui est conservé précieusement dans Tune des Bibliothèques publiques de Paris, n'est autre chose que YHistoire d'Ernestine, roman de M me Riccoboni. Elle accueillit et pensionna un grand nombre de philosophes. Ce ne fut pas sa faute, si elle ne parvint pas à ouvrir les deux battants du grand salon de Versailles au nom de Voltaire : elle visita le tombeau de Rousseau, comme le constatèrent les Mémoires de Bachaumonty du 14 juin 1780. Elle tra-

vailla activement à rappeler au ministère Choiseul, le destructeur des Jésuites, le plus immoral et le plus prodigue des secrétaires d'Etat sous Louis XV; elle proposa de Brienne pour l'archevêché de Paris, et le poussa au timon des affaires, quoiqu'il fût épuisé de débauches et passât pour être athée. Elle honora de sa présence, remarque le comte de Ségur (t. I, p. 135), toutes les courses de chevaux, et encouragea par là les folies des parieurs qui s'y ruinaient. M me Campan va nous fournir d'autres traits non moins caractéristiques. Tous les gens riches et tous les gros joueurs se pressaient autour de la table de jeu chez la reine ; elle occasionna ainsi bien des pertes considérables. Elle courait les bals masqués et fréquentait les théâtres, ne rentrant jamais qu'à des heures indues, et avançant quelquefois l'aiguille de sa pendule pour prendre plus tôt congé du roi. Passionnée pour le théâtre, elle en construisit dans ses appartements un petit où elle était tour à tour actrice ou spectatrice, et cela jusqu'à deux fois par jour. Le soir, à défaut de spectacles, elle donna des concerts en plein air et établit l'usage des promenades dans les bosquets. Le jour, elle se plaisait beaucoup à se récréer à Trianon, à y examiner les chaumières, les fabriques, les bergeries qu'elle avait fondées, et à voir traire les vaches et pêcher dans le lac. Tout cela était entrecoupé de conversations où Ton relevait la chanson nouvelle, le bon mot du jour, toutes les petites anecdotes scandaleuses, la chronique des spectacles. Marie-Antoinette en

AU XVIII e SIÈCLE. 159

était venue à oublier sa majesté de reine et sa dignité de femme ; elle avait confondu l'étiquette avec la réserve, la familiarité avec la folâtrerie, la gaieté avec la frivolité. Elle fut téméraire jusqu'à * l'imprudence ; du soupçon on passa à la calomnie ; elle brava la rumeur publique. De bonne heure, elle perdit tout droit à la considération et au respect dus à son rang, à son âge, à sa beauté, à ses grâces, à son sexe. Elle fut traitée partout comme ne le fut aucune reine ; il ne lui resta plus de domicile, plus de retraite contre les avanies. Le cardinal de Rohan pénétra dans ses jardins de Trianon où il n'était pas invité ; la Dubarry s'assit sur le même banc qu'elle dans une des promenades nocturnes de Versailles ; un soir, ce fut un commis, un autre, un simple militaire qui se permirent de l'apostropher sans façon. Même licence dans ses salons. Necker, raconte Montyon \ eut la hardiesse de lui prendre et de lui baiser la main ; le duc de Fronsac la bernait; le comte de Vaudreuil cassa la queue de billard dont elle s'était réservé l'usage et à laquelle elle tenait beaucoup ; le baron de Besenval, malgré ses cheveux blancs, lui fit une déclaration d'amour dans toutes les formes ; le duc de Lauzun fut aussi entreprenant ; la Pompadour les eût emprisonnés, la Dubarry les eut souffletés ; Marie-Antoinette leur pardonna leur insolence. Toutes ses actions furent

1 Particularités et observations sur les ministres des finances de France, 1812, pag. 283.

flétries; les chansons s'en emparèrent; elle en connut les auteurs et ne les inquiéta pas. Cette impunité aiguisa tous les traits de la malveillance. La reine ne se corrigea *pas ; elle fut sourde à tous les avertissements ; la plus détestable réputation fut sa punition. Ce fut Louis XVI qui lui porta le coup dont elle ne se releva que pour succomber sous le fer de ses assassins. D'un mot, il pouvait assoupir la fameuse Affaire du Collier. Il est donc responsable de tout le scandale qui en rejaillit dans le monde entier. Il contribua ainsi à déshonorer la reine.

C'était une grande faute comme époux, comme chrétien. Un chrétien doit éviter de donner des scandales. Louis XVI est donc coupable de n'avoir pas épargné le tort immense que les débats de l'Affaire du Collier firent à l'Eglise de France, au collège des cardinaux . Comme chrétien, on attendait beaucoup de sa piété et de son zèle. Dans son gouvernement, il n'employa et ne consulta que des gens sans religion; Necker était, de tous ses ministres, celui qui avait conservé le plus de principes religieux, ce fut celui cependant qu'il accueillit le moins favorablement; il ne choisit qu'un ministre parmi les prélats prônés, et ce pontife, Louis XVI savait qu'il était athée. Amis et ennemis des Jésuites convenaient ouvertement que les Jésuites n'étaient pas remplacés, et que l'éducation se ressentait de leur destruction. Rien ne s'opposait à leur rétablissement : les évoques, les philosophes, les pères de

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famille le désiraient. En laissant les Jésuites dans la misère et l'inaction, Louis XVI consacrait Tinjustice de Louis XV, contrastait la majorité de ses sujets et contribuait par là à pervertir et à corrompre les mœurs et le goût de la jeunesse abandonnée à des gens sans religion, sans mœurs et sans aucune teinture des lettres. Louis XV avait pu ne pas prévoir les conséquences de la destruction des Jésuites. Pour Louis XVI, l'illusion était impossible. Il prouva qu'il n'avait pas saisi l'esprit du christianisme.

Avait-il donc besoin d'une forte dose de génie pour régner? Non. Il pouvait contempler en Angleterre les entraves que les Chambres apportaient à tous les projets du gouvernement; en Suède, la facilité avec laquelle Gustave III, par la seule force de sa volonté, et une poignée d'hommes dévoués, avait anéanti une puissante aristocratie ; en Prusse, la prépondérance que Frédéric II avait méritée par l'empire qu'il exerça sur son armée ; en Autriche, les inconvénients et les funestes conséquences de réformes intempestives, ridicules, tyranniques, inutiles, tentées par Joseph II; en Pologne, l'avilissement d'un roi qui n'était que le premier de ses sujets; en Espagne et en Portugal, l'abus que des ministres absolus faisaient de leur autorité; en Suisse, les perpétuelles révolutions des républiques. En France, il avait vu sous Louis XV "les dangers de guerres inutiles, l'impéritie et l'improbité des hommes d'esprit dans un conseil, et l'usur-

pation et la mutinerie des parlements. Il avait sous les yeux un curieux échantillon de gouvernements. Il ne lui restait qu'à choisir. Malheureusement il ne se créa aucun plan, ne s'arrêta à aucun système, ne s'attacha à aucun homme. Il ne chercha point à dominer son conseil; il ne s* en laissa point subjuguer. Il ne protégea ni ne seconda ceux qui se dévouaient à lui. Il ne fut pas impitoyable pour la nullité, ne sut point tolérer l'immoralité en faveur d'une capacité incontestable. Il ne s'adjoignit que des individus dont il réprouvait les principes; il ne se confia point dans ceux qu'il élevait. Ni les hommes, ni les circonstances ne lui firent échec ; il n'en tira aucun parti. Il acheta très cher des consciences qu'il aurait eues pour rien ; il tenta de séduire, quand il aurait fallu réprimer. Il préféra souvent les avis d'un courtisan aux arrêts d'un ministre. L'intrigue l'emporta chez lui sur la politique. Il suffisait de l'importuner, de le brusquer pour l'amener à rétracter tout ce qu'il avait signé. Il manqua en tout temps de fermeté ; quand il sortait de son indécision, c'était toujours pour multiplier les obstacles qui naissaient sous ses pas, et paralyser ses actes. Toutes ses mesures avortaient, car après avoir dit oui, il disait non, et son non était bientôt suivi d'un oui. Il avait si souvent rapporté ce qu'il avait promulgué, improuvé ce qu'il avait approuvé, qu'on s'accoutuma à ne tenir aucun compte de ses paroles ; il perdit tout droit à la considération et au respect dus à un roi et à un homme mûr. Il devint un jouet pour tous

AU XVIII e SIECLE 163

ceux qui l'approchaient et le connaissaient. Leur insolence était aussi grande. « Le roi ne veut pas permettre la représentation de ma pièce, criait à haute voix Fauteur du Mariage de Figaro; donc on la jouera. » Le comte de Lauraguais, raconte Ségur (t. I, p. 136), appelait des lettres de cachet qu'il s'était attirées, par la hardiesse de ses propos et par l'originalité audacieuse de ses écrits, sa correspondance avec le roi, et il se promenait tranquillement dans des endroits où se trouvait la cour, et dont il était exilé. Une pareille licence peint un règne.

Louis XVI avait hérité d'une autorité sans bornes ; il se hâta de la partager en rappelant les parlements. C'était se créer des obstacles insurmontables pour toutes les innovations qu'il tenterait, les mesures qu'il projetterait ; c'était aussi perdre le mérite de tout le bien qu'il aurait fait, et dont on n'aurait tenu compte qu'à lui seul, s'il eût conservé intact le pouvoir formidable de tout faire que lui avait laissé Louis XV.

Il était roi ; il devait donc favoriser tous les principes sur lesquels repose la monarchie et s'opposer à tout ce qui peut la déconsidérer et l'affaiblir. Cependant il contribua puissamment à l'indépendance des Etats-Unis ; il accueillit à sa cour et choya tous ceux qui avaient coopéré à l'établissement de cette république, leur permit d'en porter l'ordre, et, dans ses promotions, leur donna la pré* férence sur ceux qui n'avaient pas quitté la France*

C'était jeter un germe de république dans ses Etats ; il le féconda. Il laissa ouvrir les clubs, où chacun eut le droit de tout dire ; il accorda la même licence aux journalistes. Il souffrit que les Œuvres de Vol* taire se vendissent partout ; il fut même l'un des premiers souscripteurs de l'édition publiée par Beaumarchais, si j'en crois la lettre de Dalembert au roi de Prusse, du 13 décembre 1782, bien que le clergé en eût instamment demandé la suppression dans l'intérêt de la religion, des mœurs et du trône. Il finit par engager tous les écrivains à éclairer le gouvernement de leurs conseils, et à approfondir toutes les affaires delà politique. Octroyer la liberté de tout dire et de tout imprimer, c'était se mettre dans la nécessité de réprimer tous les abus qui seraient signalés, d'embrasser toutes les réformes qui seraient proposées : autrement, c'eût été une niaiserie ou une duperie.

Or, de tous les abus contre lesquels on déblatéra journellement, soit dans les clubs, soit dans les journaux, les plus révoltants étaient les privilèges énormes de la noblesse, et les dilapidations scandaleuses des deniers de l'État.

Loin de diminuer les privilèges de la noblesse, Louis XVI les augmenta; il érigea le fait en droit. Il se détermina à réserver à la noblesse tous les biens ecclésiastiques, depuis le plus modeste prieuré jusqu'aux plus riches abbayes, remarque M* 6 Gampan (t. I, p. 239). Il n'accorda presque aucun évêché aux roturiers, comme le prouve YAlmanach

royal. Disposer d'un revenu de cent quatre-vingts millions en faveur des nobles, c'était sans doute se créer un parti puissant dans le haut clergé, mais c'était aussi faire de la cupidité un des motifs de vocation, et favoriser par là les scandales qui devaient résulter nécessairement de ces ordinations intéressées. Ce qui porte à croire que la plupart des nobles n'embrassaient l'état ecclésiastique que pour s'y enrichir, c'est que depuis qu'il n'y a plus de bénéfices à donner, on ne voit plus de nobles entrer dans les séminaires, de sorte qu'aujourd'hui qu'un évêque a mille peines à entretenir deux pauvres "bêtes pour ses courses pastorales, il est aussi rare de rencontrer parmi les prélats un noble qu'il Tétait d'en apercevoir de roturiers sous Louis XVI. Il adopta le même principe pour son armée. Il publia un édit qui déclarait inhabile à parvenir au grade de capitaine tout officier qui ne serait pas noble de quatre générations, et interdisait tous les grades militaires aux officiers roturiers, excepté à ceux qui étaient fils de chevaliers de Saint-Louis. Puis il autorisa les coups de plat de sabre pour châtier les soldats. Par là il indigna et mécontenta presque tous ceux qui étaient sous les drapeaux ou avaient envie de s'enrôler. L'injustice paraissait d'autant plus criante qu'il ne comblait la noblesse de faveurs qu'au moment où il laissait Beaumarchais démasquer et flétrir ses turpitudes, son ineptie, son insolence, son immoralité, ses intrigues, ses bassesses, son incurable cynisme, et son impertinente ingratitude.

166 les cotms et les salons

A son avènement au trône, Louis XVI trouva un déficit de quarante millions à combler ; c'était un merveilleux prétexte pour examiner les affaires de l'Etat et commencer toutes les réformes possibles. Ce fut le moindre de ses soucis. Il entreprit bientôt inutilement une guerre qui porta le déficit à plus d'un milliard. Cette fois, ce qui n'avait été d'abord qu'un motif, devenait une nécessité. Louis XVI supprima, à la vérité, quelques places, mais il en dédommagea amplement les titulaires; il renvoya beaucoup de domestiques inutiles, mais peu rétribués, et il conserva grand nombre de dignitaires, encore plus inutiles, mais magnifiquement entretenus. Il licencia toute sa maison militaire, sous prétexte d'économie, sans songer que c'était le corps d'armée dont la solde était la plus faible. De pareilles réformes sont imperceptibles pour le budget. Il avait à sa disposition les Tuileries, Versailles, Fontainebleau, Gompiègne, Saint-Germain, Choisy, Marly, Trianon, la Muette; il ne se contenta pas de ces palais et de ces maisons de plaisance qui avaient suffi à la splendeur de ses prédécesseurs. Il acheta donc pour lui Rambouillet dix-huit millions ; l'Ile- Adam près de neuf millions ; le Clermontois plus de sept millions ; l'hôtel Beaujon, à Paris, un million passé ; puis, pour la reine, Saint-Gloud six millions; pour Mesdames, Bellevue, 754,337 livres, outre une villa à Montreuil et un hôtel à Versailles. On évalue à quatre-vingts millions le montant des acquisitions qu'il fit sans y être obligé, et pour son

AU XYIH* SIÈCLE. 161

seul agrément, et sans s'informer s'il était en état de payer de pareilles superfluités. En même temps il doubla l'apanage de la reine, de ses tantes, de sa sœur, de ses frères, et satisfit tous leurs créanciers. Il les accoutuma à ne mettre aucune borne à leurs goûts ni à son indulgence. En fournissante ses proches les moyens, de vivre loin de lui, il brisa les liens de famille, dispersa la cour et contribua à former autant de partis qu'il y avait de membres dans la famille royale. De plus, ces acquisitions, il fallait d'abord en acquitter le prix, puis pourvoir à leur embellissement et à leur entretien. C'était donc occasionner des frais énormes et perpétuels à l'État, à une époque où les contrôleurs généraux ne savaient comment aviser au plus pressé. Tous les princes étrangers, tous les courtisans trouvèrent continuellement dans Louis XVI un roi disposé, soit à leur avancer des fonds considérables, soit à payer leurs dettes, soit à les accabler de sinécures et de gratifications. Ils obtinrent de lui à peu près tout ce qu'ils se donnèrent la peine de demander. Il suffisait de l'importuner pour en arracher autant de milliers de francs qu'on en désirait. Il lui arrivait même souvent de prévenir les postulants. Il porta à vingt-huit millions la liste des pensions auxquelles il serait bien difficile d'assigner des titres. Les mi* nistres reçurent de lui une centaine de mille francs pour se liquider; à peu près autant en guise de gratifications, outre d'énormes appointements, et pour retraite des pensions pour eux et leurs enfants,

proportionaées au mal qu'ils avaient fait et au scandale par lequel ils s'étaient signalés. Ces profusions ne sauraient être comparées qu'au désordre des finances. Ce ne fut qu'en 1788 que Louis XVI eut l'idée d'arrêter les états au vrai des exercices de 1776 à 1780. Il avait donc négligé le principal, le plus important de ses devoirs. Ni le temps ni les hommes ne lui avaient manqué ; il fut maître absolu depuis 1774 jusqu'en 1789, et disposa, pendant cet intervalle, des lumières et du concours de Terrai, de Turgot, de Glugny, de Taboureau, de Necker, de Fleury, de d'Ormesson, de Calonne, de Fourqueux, de Brienne, en qualité de contrôleurs généraux. Il était jeune, bien frais, bien gras, bien portant, très instruit, doué d'une mémoire prodigieuse et d'un jugement très sur, comme l'attestent Bertrand-Moleville A et Dumouriez (t. II, p. 139), sérieux, apte à toute espèce d'études, et, par un miracle de la Providence, cette passion qui nuit à tant de réformateurs, et qui est comme une seconde nature chez les Bourbons, il n'en fut ni troublé, ni tourmenté. Rien ne s'opposait donc à ce qu'il jouât le plus beau rôle qui ait été réservé à un roi en France ; bien plus, tout l'y poussait. Sans doute, en abolissant les privilèges, il irritait quelques milliers de libertins qui en jouissaient, mais il captivait pour toujours des millions d'individus qui étaient las de leur joug. Les nobles s'étaient rendus

1 Mémoires, 1816, tom. I, pag. 222.

AU XVIII e SIÈCLE. 169

si méprisables qu'il y avait autant d'abjection que de folie à ne pas en purger la cour et les administrations. Louis XVI avait des lettres de. cachet pour se débarrasser des impertinents ; il avait la Bastille pour châtier les séditieux. Il était sûr de l'appui de tout le peuple, dans le cas où il aurait eu besoin de recourir à la force. En finir avec eux, telle était, sa mission. Il s'était engagé à la remplir ; car en autorisant Necker à publier son Compte rendu, il avait fixé l'attention de tous les esprits sur l'emploi des finances, les avait initiés à tous les arcanes jusque-là impénétrables de la recette et de la dépense, et avait ainsi démontré la possibilité, l'urgence des innovations. Négliger de les tenter, c'était une faute inpardonnable. Il avait le glaive pour punir et le sceptre pour gouverner. Gomme roi absolu, il était responsable de tout le mal qu'il avait commis et de tout le bien qu'il n'avait pas opéré, ses ministres étant censés n'être que des instruments sous sa main et traversant la salle du conseil presque aussi vite que les petites pensionnaires du Parc-aux-Cerfs sous Louis XV. On n'attendait pas qu'il ne tombât dans aucune bévue, ni qu'il frappât toujours, aussi juste que fort, à une époque où l'on regardait comme perdue la journée où l'on n'avait point ri ; mais on exigeait et on avait droit d'exiger que sa volonté se traduisît en actes, et que son amour du peuple ne ressemblât pas à du quiétisme. Quand on remonte aux causes de la révolution, on fait peut-être une part trop large à Y Encyclopédie,

aux ouvrages de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Raynal. Voltaire avait exercé une immense influence sur les idées ; mais il avait été le panégyriste et le courtisan de Louis XV, le flagorneur de toutes ses maîtresses, l'adulateur de tous ses ministres passés, présents et futurs, et l'un des plus infatigables soutiens de la monarchie, au point qu'il ne chercha à détruire la religion que pour enrichir de ses dépouilles la royauté. Tous les écrits des philosophes avaient paru sous Louis XV, sans l'ébranler. Il est digne de remarque que les Œuvres complètes de Voltaire, éditées par Beaumarchais, et tant prônés sous Louis XVI, n'eurent aucun succès ; elles ne sont pas encore "épuisées aujourd'hui. Quand Louis XV prévit le danger où pouvaient l'entraîner les parlements, il les anéantit, grâce à sa maison militaire. Il s'était avili comme homme, mais il était resté roi et était parvenu à une autorité illimitée. Il avait accordé bien des pensions, mais il ne les payait pas. Il ne laissa qu'un déficit de quarante millions. C'était une bagatelle. Louis XVI ne fut donc pas le martyr de la royauté; il ne fut que la victime de ses fautes. Elles lui sont toutes personnelles. C'est lui qui a préparé la révolution, c'est lui qui l'a brusquée. En convoquant les États généraux, il confessa qu'il n'avait pas voulu faire ce qu'il devait faire ; les charger de parfaire ce qu'il avait refusé d'essayer, c'était leur abandonner le pouvoir; dévoiler l'impuissance de la monarchie, c'était en proclamer l'inutilité : de

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là à la déchéance, il n'y avait qu'un pas. Il ne restait plus à Louis XVI qu'à parer ce coup; il s'obstina dans l'inaction. Tout autre que lui se serait tiré d'embarras à force d'énergie et de prudence ; il aggrava sa position déjà si difficile. Il abandonna le Livre Rouge ; c'était publier sa confession générale ; Prudhomme n'avait pas tort de le regarder comme le catéchisme des amis de la révolution. On en releva tous les détails, tous les chiffres; on fut indigné d'apprendre qu'en sept ans les acquits de comptant s'étaient élevés à plus de huit cent cinquante-six millions. De pareilles révélations provoquaient un châtiment. Cependant on ne désirait ni on ne complotait pas encore la mort du roi. Dès hommes pleins de courage et dévoués jusqu'à l'héroïsme l'auraient sauvé s'il avait profité de la popularité qu'il avait méritée par ses vertus privées. Il refusa de les seconder. Ils n'eurent plus d'autre parti à prendre que d'errer sur la terre étrangère. Louis XVI avait lancé son navire dans une mer semée de rochers et de tempêtes. C'était le moment de se tenir debout à l'avant de sa nacelle, de se roidir contre les obstacles, de détruire les factions, de déployer toutes les puissances de sa virilité, d'épuiser toutes ses ressources, d'abonder au moins une fois dans son sens. Dieu illumina d'éclairs les écueils contre lesquels il allait échouer, et lui montra le sort qui l'attendait. Louis XVI se persuada, racontent Bertrand-Moleville (t. II, p. 43) et Dumou* riey (t. II, p. 139), que sa destinée était d'être

assassiné. Il n'avait pas vécu en roi ; il lui était réservé de mourir en roi ; il devait à sa race, à son rang, à sa famille, à sa nation, à sa religion de tenter l'impossible et de ne pas se désespérer. Les rois mérovingiens s'étaient laissé couper les cheveux; attendre le fer du bourreau n'était pas d'un roi capétien. Louis XVI n'eut pas de confiance en Dieu, Dieu l'abandonna ; il n'eut point de confiance dans sa nation, la nation l'abandonna, puisqu'il avait manqué toutes les occasions de s'illustrer et de se sauver. Roi absolu, il avait tout laissé dire et tout laissé faire à une poignée de vauriens titrés ; roi déchu, il laissa tout dire et tout faire à une poignée de vauriens plébéiens. Ceux-là l'avaient bafoué, ceux-ci le tuèrent. Son indolence l'avait détrôné ; ne pas en prévenir les résultats, c'était un crime devant Dieu et devant la France. Au lieu de livrer à des scélérats, avec la douceur d'un agneau, le descendant de Louis XIV et de saint Louis, n'eut-il pas mieux valu mille fois que Louis XVI pérît l'épée à la main, à la tête de ses gens ? Ce trépas eût racheté toutes les fautes de son règne. Louis XVI ayant tout fait pour préparer la révolution, et n'ayant rien risqué pour en éviter le terme fatal, n'est donc ni un saint, ni un martyr, comme on n'a cessé de le répéter. La postérité le jugera sévèrement, parce qu'il avait reçu du Ciel tout ce qu'il fallait pour réussir, qu'il a eu la conscience de tous ses actes, et qu'il a deviné toutes les conséquences des principes qu'il avait adoptés.

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Quel âge d'or pour les ministres peu délicats et philosophes !

Si nous en croyons Duclos, le comte d'Argenson, auquel Diderot et Dalembert dédièrent l'Encyclopédie, étant ministre delà guerre, ne songea jamais qu'à étendre son département, et, comme Caton, il concluait toujours pour la guerre, parce qu'il y trouvait son profit. Il créa inutilement une multitude d'officiers généraux qui surchargèrent et embarras- * sèrent les armées , dévorèrent les approvisionnements par le luxe et ruinèrent les finances. Tous les gens du métier l'accusèrent d'avoir perdu le militaire. Sans être avide d'argent pour lui-même, il obéra l'État par les fortunes immenses qu'il procura dans les vivres, les hôpitaux à ses milliers de créatures, indépendamment du brigandage de sa famille. D'ailleurs affranchi de tout principe moral, le bien et le mal lui étaient indifférents. L'intérêt fut son seul mobile d'action. Chamfort prétend qu'il se jouait de sa propre honte et qu'il disait : « Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas ; il n'y a ici personne plus valet que moi. »

Séchelles, Moras, Boulogne et tous les contrôleurs généraux qui leur succédèrent, remarque Duclos, ne songèrent qu'à s'enrichir ou qu'à gorger d'or leurs créatures et leurs parents. Si la Pompadour paya pour quatre cent mille livres de dettes de son père, et si elle eut un traitement de six cent mille livres, M œe du Hausset (p. 13 et 16) nous apprend qu'elle en fut redevable à Machault, qui comprit

que, pour rester au pouvoir, le meilleur moyen était de faire sa cour à la favorite, en lui donnant tout l'argent qu'elle désirait. Tous les contrôleurs généraux suivirent cet exemple, sans s'oublier euxmêmes, bien entendu.

De Silhouette ne parut que huit mois au contrôle général des finances ; il n'en sortit pas aussi honnête qu'il y était entré. « Il acheta des héritiers d'un traitant, raconte Grimm, dans sa Correspondance littéraire, d'octobre 1770, une ancienne prétention de six cent mille livres qui avait été engloutie dans la banqueroute générale du temps du système de Law; il en fit l'acquisition pour six mille livres. Nanti de ces papiers en qualité d'acquéreur, il trouva moyen, en qualité de ministre de la justice du roi et de la plus urgente nécessité de l'État, de les acquitter à leur valeur primitive ; et après les avoir fait payer au trésor royal, en qualité d'homme qui sait calculer, il les prêta au roi à fonds perdu sur sa tête et sur celle de sa femme, et se fit, moyennant six mille livres, une fois payées, une rente viagère de soixante mille livres par an. *

Pe Laverdy ne fut pas plus gêné, quoiqu'il eût manifesté l'intention de ne pas augmenter ses capitaux pendant le temps qu'il serait au pouvoir. Il fit faire à son beau-père, fort riche et retiré du commerce des draps, une seconde fortune plus considérable que la première. Il enrichit ses beaux-frères et toute sa famille. Mais il eut soin de ne pas oublier son avenir. Quand il se chargea de la gestion des

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finances, il possédait peu de biens ; il ne se retira cependant qu'avec deux cent mille livres de rente qu'il put dépenser dans un hôtel que lui avait donné Louis XV, et qu'il avait rebâti et agrandi aux dépens du trésor. C'est d'Angerville (t. IV, p. 123) qui nous a fourni ces détails.

Le sous-diacre Terrai était parvenu à se oréer un revenu de onze à douze cent mille livres, grâce à ses dignités et à ses bénéfices. Il ne négligea aucune occasion d'augmenter cette immense fortune* Il se vantait de faire argent de tout. Ce fut lui qui organisa la compagnie privilégiée pour le monopole des blés ; il s'associa Louis XV pour être plus sûr. de l'impunité de ses déprédations. Il faisait la hausse ou la baisse des grains dans la capitale comme dans les provinces. Tantôt il empêchait la circulation des blés, tantôt il la favorisait, suivant l'intérêt qu'il y trouvait. Quand ils étaient à bon marché, il en achetait beaucoup ; il les mettait en réserve dans son château où ils arrivaient par un chemin magnifique, qui avait coûté de 4 à 500,000 livres à l'État, quoiqu'il n'y eût que Terrai qui s'en servît. En avait-il une grosse provision, il interdisait l'exportation, et envoyait vendre sa denrée dans les localités où elle était montée à un prix excessif. Une fois, il ne s'en défit à Sézanne qu'à vjnt-cinq livres le setier. Grâces, emplois, justice, il n'accordait rien qu'au poids de l'or. Blâmé un jour, dans le conseil, d'avoir laissé sa maîtresse toucher un potde-vin de 150,000 livres pour te signature d'un bail

de forges, il rompit en visière avec l'accusée, mais il exigea la somme stipulée, qu'il porta au trésor royal pour le compte du roi, afin d'en obtenir plus facilement son pardon. Pour le renouvellement du bail des poudres, il accepta une inscription de trente mille livres de rente, outre un présent de trois cent mille livres. Le secret fut ébruité. Le roi bouda* d'abord. Terrai se hâta d'offrir le pot-de-vin à la Dubarry, et tout fut oublié. Il érigea toutes les magistratures en titres d'office, afin de les vendre à l'enchère en bloc ou en détail. Corny, israélite de Metz, fort riche et intrépide spéculateur, s'insinue sur ces entrefaites auprès de Terrai, qui lui propose d'acheter les charges municipales et les droits domaniaux de son pays, moyennant deux millions pour lesquels il aura le droit de former une compagnie de finances. Gorny accepte et dépose la somme dont on est convenu. Terrai retira sa promesse et garda l'argent. Corny se fâcha inutilement; il se brûla la cervelle pour échapper aux reproches de ses associés. Le renouvellement du bail des fermes valut 450,000 livres à Terrai ; mais Louis XVI, en le disgraciant, les lui redemanda, ainsi que les sommes consacrées à paver le chemin de son château.

Louis XV fermait les yeux sur cette conduite qui indignait toute la nation. Terrai étalait un luxe prodigieux; son lit seul était estimé 80,000 livres. On disait qu'en dix-huit mois sa maîtresse avait gagné 1,800,000 livres à trafiquer de sa signature. Quoique tous ces faits fussent connus, Terrai n'en

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aspirait pas moins à devenir cardinal; il aurait volontiers acheté la pourpre 500,000 livres. Il pouvait tout oser, parce que Louis XV lui donnait carte blanche. Nul ne plut davantage à la Dubarry. Elle déclara qu'elle ne le renverrait jamais, parce qu'il ne la laissait jamais dans le besoin. En effet, il la gorgeait d'or et acquittait régulièrement tous les bons du roi. On prétend qu'il en paya pour 180 millions en deux ans. C'est ce qui explique la durée de son ministère. Il déploya d'incontestables talents ; les moyens qu'il employa étaient dignes de la fin à laquelle il visait. Telle est l'idée que Coquereau nous inspire de Terrai, et son témoignage est confirmé par tous les mémoires du temps.

De Calonne avait toujours dépensé au delà de son revenu, et sa vie-dissipée n'était un secret pour personne. Dans un entretien avec de Machault, ancien contrôleur général et garde des sceaux, il lui parla de la situation des finances, avoua qu'elles étaient dans un état déplorable, et qu'un honnête homme avait peine à se charger de cette administration ; qu'il ne s'y était déterminé que parce qu'il y avait été forcé par le désordre de ses affaires personnelles; que, quand il était arrivé au contrôle général, il devait 220,000 livres exigibles; que, dès les premiers moments, il avait donné au roi connaissance de son embarras et lui avait représenté qu'un ministre des finances avait bien des moyens d'acquitter une telle dette, sans que Sa Majesté en fût instruite ; mais qu'il préférait une

voie franche ; et que le roi, sans lui répondre, avait été prendre dans son secrétaire des actions de l'entreprise des eaux, et lui en avait donné pour 230,000 livres; et Calonne ajouta qu'il avait trouvé le moyen de se liquider et avait gardé ses actions des eaux. On a prétendu que ces actions étant tombées de prix, Galonné avait employé des sommes du trésor public, destinées à soutenir le cours des fonds publics, à relever celui de ces actions qui étaient une propriété particulière, et qu'il avait fait acheter de préférence les actions qu'il possédait à un taux supérieur à celui qu'elles avaient alors. Quoi qu'il en soit, Galonné mérita d'être jugé avec sévérité à cause de l'énorme et scandaleux gaspillage de la fortune- publique qu'on doit reprocher à ses intrigues, à sa lâche complaisance, à sa coupable négligence, qui était telle que, quand il rendit son portefeuille, il y avait dix mois qu'il ne s'était informé du montant de ses dépenses, qui chaque jour dépassaient un million. Il ne sut jamais rien refuser aux favoris. Ge fut lui qui poussa le roi à payer les dettes du comte d'Artois et de bien d'autres, comme le prouve le Livre rouge. Il prêta ou donna plus de 800,000 livres au comte de Vaudreuil \

De Brienne avait toujours été criblé de dettes, quoiqu'il eût plus de 200,000 livres de rente,

1 Levis, pag. 79. — Montyon, pag. 267 à 301. — Besenval, tom. III, pag. 217. — Soulavie, tom. III, pag. 245. — Mirabeau et La Marck, tom. I, pag. 57. .

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parce qu'il fut toujours livré aux plaisirs, comme on pouvait l'attendre d'un archevêque prôné par les philosophes et qui passait pour être athée, et épuisé de débauches. Les femmes et les philosophes le poussèrent au contrôle général. Il est accusé d'avoir recelé dans son palais une religieuse qu'il avait séduite et qui vendit toutes les grâces dont il disposait. Ce n'est pas le seul reproche qu'il ait mérité* « Il voulut, raconte Montyon, créer de nouveaux offices d'agents de change, d'autant que les pourvus de ces offices avaient fait des fortunes énormes dans le trafic des fonds publies. Gomme ils désiraient éviter d'avoir des concurrents, ils offrirent une somme considérable pour que leur nombre ne fût point augmenté ; mais dès que cette somme fut payée, les nouveaux offices furent créés. » Son impéritie dans les affaires dépassait encore son immoralité. Il n'en obtint pas moins l'archevêché de Sens et une abbaye, et l'autorisation de couper dans cette abbaye pour 900,000 livres de bois pour se liquider. Il fut même nommé cardinal, sur lfes instances de Louis XVI, quoique les scandales de toute sa vie et les fautes de son ministère lui eussent valu des avanies et des outrages i .

Au tour de Necker. Commençons par ces détails que Dugast de Bois-Saint-Just (t. I, p. 10) nous donne comme des faits dont les partisans mêmes

i M m * de Genlis, tom. IX, pag. 361. — Soulavie, tom, III, pag. 105. — Montyon, pag. 306. — Besenval, tom. III, pag. 320^

du ministre n'ont pu contester la vérité : « M. Pourra, banquier à Paris, apprend que M. Necker possède une quantité assez considérable d'effets négociables sur Livourne. Il va le trouver et lui propose de lui en céder une forte partie sous un bénéfice avantageux. Le marché est bientôt conclu , mais §ous deux conditions expresses : la première, que les [papiers ^seront transmis à M. Pourra dans ce même jour , et assez de bonne heure pour qu'il puisse les adresser par le courrier à sa maison de Lyon ; la seconde , que M. Necker n'enverrait à Lyon, par ce même courrier, aucun de ces mêmes effets qui restaient dans ses mains. M. Pourra, après avoir terminé son arrangement, retourne chez lui, prépare ses lettres d'avis pour ses correspondants MM. Pourra père et fils, et n'attend pour les clore que la remise des effets qui n'arrivaient point. Il les fait demander; on s'excuse du délai sur quelques légers prétextes ': on promet de les faire passer dans un moment. Enfin ils arrivent à l'instant où l'heure du départ de la poste ne permettait plus de les faire partir ce jour-là, et l'envoi se trouve nécessairement différé jusqu'au lendeman. Mais ce retard, qui paraissait si indifférent en lui-même, avait été fort habilement calculé par M. Necker pour s'approprier la spéculation de son confrère. En effet, par ce même courrier, et bien sûr de ne pouvoir être prévenu, il fit paser à MM. Gaillard, Grenus et G ie , ses correspondants à Lyon, ce qui lui restait d'effets sur Livourne, lesquels furent enlevés tout

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de suite, et vingt-quatre heures après, lorsque ceux de M. Pourra arrivèrent, le prix en était tellement baissé qu'ils éprouvèrent, sur l'achat même, une perte considérable. M. Pourra, instruit de cette odieuse manœuvre, rencontre M. Necker à la Bourse et lui reproche publiquement sa mauvaise foi. Celuici lui répond avec le ton d'arrogance qui lui était ordinaire, et auquel son adversaire réplique par un soufflet. Le magistrat de police, chargé du maintien de Tordre dans les lieux publics, informé de cette voie de fait par la plainte de M. Necker, mais sachant le motif qui y avait donné lieu, se contenta de faire une réprimande à M. Pourra sur sa vivacité. — Le duc de Ghoiseul, qui venait de conclure la paix avec l'Angleterre, fit appeler M. Necker et lui confia qu'il avait besoin de son zèle et du crédit de sa maison de banque pour une commission importante, qui faisait partie des clauses secrètes du traité. Il s'agissait de payer au pair, dans une époque courte et déterminée, tous les billets du Canada qui lui seraient présentés à Londres. Le banquier se chargea avec empressement d'une opération aussi majeure, pour laquelle le ministre lui donna toutes les sûretés dont il pouvait avoir besoin. Mais après s'être bien assuré de la confiance du gouvernement, il eut l'adresse de prolonger pendant quelques jours cette négociation, et profita de cet intervalle pour accaparer, soit par lui-même, soit par des agents fidèles et discrets, tout ce qu'il put amasser à Paris de ces mêmes billets qui y perdaient

65 0/0 ; et avec moins d'un million, il s'en procura environ trois qui furent, ainsi que Ton s'y attend, J les premiers soldés à Londres. Cette manœuvre, que des gens délicats taxeraient au moins d'abus de confiance, mais que son auteur et ses partisans ont appelée modestement opération de banque, parvint à la connaissance du public par la cupidité de M. Necker, qui, en réglant ses comptes avec M. Telusson, avait omis les bénéfices immenses de cet article, prétendant qu'ayant agi en cette occassion sans le concours de son associé, celui-ci n'avait aucun droit aux avantages qui en avaient résulté. De son côté, M. Telusson, bien informé de tous les détails de cet arrangement, soutenait que les fonds de commerce étant en commun,il ne pouvait se faire par l'un ou l'autre des associés aucune opération dont les bénéfices comme les pertes ne dussent être également partagés. Chacun s'entêtait dans son opinion, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt aux voies judiciaires pour régler ce différend. Mais quelques amis des deux parties, en leur représentant que l'affaire était de nature à amener l'intervention du gouvernement, et qu'ils pourraient tous deux en être victimes, parvinrent à les décider au partage. Telle fut la première base de la fortune splendide de M. Necker. On sait combien elle s'est accrue pendant son ministère par la vente des actions de ses emprunts, dont il confiait en premier ordre l'agiotage à une société de banquiers qu'il tenait à sa disposition; et Ton n'est point dupe du désin-

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téressement hypocrite de l'homme qui, en gagnant des millions à volonté, se jactait avec insolence de refuser les émoluments attachés à sa place de directeur général des finances. » Dans son ouvrage Du gouvernement, des mœurs et des conditions en France avant la Révolution, avec le caractère des principaux personnages du règne de Louis XVI (1814, p. 196), Senac de Meilhan parle en ces termes de la fortune de Necker : « Son incroyable rapidité suffirait seule pour en rendre la source suspecte. Les faits viennent à l'appui des soupçons légitimes qu'elle fait naître. Des traités frauduleux avec la Compagnie des Indes, et des spéculations sur les fonds anglais au moment de la paix de 1763, dont il fut instruit à l'avance, sont les principes de cette étonnante fortune, évaluée à six millions par les calculs les plus modérés. Sa conduite avec la Compagnie des Indes est trop connue pour en retracer ici le tableau : mais une circonstance relative à l'affaire de ses spéculations en Angleterre, mérite d'être rapportée. Un premier commis des affaires étrangères, favori de M. le duc de Praslin, avait connaissance, par sa place et par la confiance du ministre, du prochain succès des négociations pour la paix ; instruit avec certitude que les préliminaires étaient au moment d'être signés, il voulut mettre à profit cette connaissance et concerta son projet avec Favier, homme très instruit des affaires de l'Europe. Ils convinrent ensemble de faire part de la notion assurée qu'ils avaient de la paix à un riche capitaliste en état

de fournir des fonds pour acheter au plus tôt des effets en Angleterre. Ces effets perdaient considérablement, et il était évident qu'ils remonteraient infailliblement à la première nouvelle de la paix. Les profits de la négociation devaient être partagés entre celui qui fournissait les fonds et ceux qui donnaient l'avis important qui déterminait l'entreprise et en assurait le succès. On s'adressa à Necker, qui sentit tout l'avantage du projet et se chargea des achats ; on lui fît part ensuite d'un léger obstacle qui s'opposait à la paix ; mais, à l'arrivée du courrier suivant, les associés s'empressèrent de l'instruire de la levée de cet obstacle et de la certitude de la paix. Necker, dès le lendemain de leur première entrevue, avait expédié pour Londres un courrier chargé d'instructions pour ses correspondants, auxquels il marquait de ne pas perdre un moment pour faire des achats considérables de fonds anglais. Il s'était aussi engagé avec Favier et le premier commis à partager les bénéfices ; mais ils différèrent à mettre par écrit leurs conditions, et Necker, qui avait eu le temps de faire ses réflexions et formé le projet de s'approprier en entier les bénéfices de la spéculation, annonça alors à ses associés qu'il avait fait de nouvelles réflexions, et que, quels que fussent les motifs de croire à la paix, elle pouvait être retardée et le retard l'exposer aux plus grands risques. Il ajouta qu'il avait fait partir un second courrier pour révoquer les ordres qu'il avait donnés, et faire revendre à tout prix les effets achetés. Enfin il fît

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valoir à ses associés la bonté qu'il avait de ne point leur faire partager la perte. Indignés de son effronterie, mais forcés au secret, ils n'osèrent éclater, et se contentèrent de faire secrètement des perquisi-, tions à Londres. Le résultat fut que les effets n'avaient été revendus qu'après la nouvelle certaine et publique de la paix, et que la vente avait produit quarante pour cent de bénéfice. Necker s'assura ainsi un gain immense. » L'Espion anglais (t. V, p. 303) n'est pas moins positif; il dit : c M. de Saint- Foy, qui était premier commis des affaires étrangères lors delà paix dernière, se plaint que, d'après les renseignements qu'il lui donnait, M. Necker, en jouant aux actions à Londres à coup sûr, avait gagné 1,800,000 livres, dont il lui avait toujours refusé la part qu'il lui avait promise. Un M. Favier, autre commis qui avait été le porteur de parole et en devait profiter aussi, atteste le fait et le conte à qui veut l'entendre. » Soulavie (t. IV, p. 99) adopte le bénéfice de ces 1,800,000 livres et ajoute que, sous Terrai, Necker passait pour avoir fait avec le roi, le petit agiotage de banque ou d'honnête usure, prenant des effets qui perdaient sur la place pour les vendre avec avantage au trésor royal, et avoir, par tous ces moyens, gagné une fortune immense. Bertrand-Moleville (t. I, p. 54) rapporte aussi que, sous Terrai, Necker profita delà détresse du trésor royal, et fit si bien valoir les fonds de son patron et compagnie, que sa part dans les bénéfices, évidemment usuraires, fut immense, et qu'on lui reprocha vi-

vement la conduite peu loyale qu'il avait tenue dans les assemblées delà Compagnie des Indes. Montyon (p. 216), ayant été amené à parler de la fortune de Necker, rappela qu'on en attribuait l'origitie à deux manœuvres qu'il jugeait bien condamnables, si la vérité en était prouvée. Il les cita, parce qu'elles étaient trop répandues, et avaient obtenu dans quelques esprits trop de croyance pour qu'il lui fût possible de les omettre ; mais il observa que ces faits, qui ne sont autre chose que les accusations copiées précédemment, n'étant pas prouvés, devaient être rangés dans la foule des imputations auxquelles sont en butte les hommes en place, et qu'ils étaient comme refutés par le désintéressement et la noblesse que Necker a montrés dans les diverses situations dans lesquelles il s'est trouvé. Je ne veux être ni le panégyriste ni l'accusateur de Necker ; cependant j'ai besoin d'examiner les pièces que j'ai reproduites et les raisonnements de Montyon. Necker ayant établi des réformes qui blessaient les intérêts des courtisans et des financiers, a eu une légion d'ennemis : ceci est tout naturel. Necker a-Ml été calomnié? ce n'est point impossible. Il s'agit de savoir si Necker a été calomnié : les témoignages à sa charge sont nombreux, clairs, positifs; sont-ils certains? non. On exigerait que les faits allégués fussent prouvés ; malheureusement ils étaient de nature à ne pouvoir l'être qu'en justice : l'affaire n'y a pas été portée. Ces faits restent donc au rang des probabilités ; pour les rejeter, il faut des raisons. On

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oppdse le désintéressement de Necker dans plusieurs circons tances. Il est permis de penser que si Necker refusa les émoluments attachés aux charges qu'il accepta, c'était un moyen d'obtenir de rester plus longtemps en faveur. Si Necker a été plus que désintéressé, étant ministre, il ne s'ensuit pas que, pour pai*venir â Une fortune immense, il n'ait pas eu recours aux expédients qui ont été signalés plus haut ; mais il n'est pas démontré que Necker, comme ministre, soit à l'abri de tout grief. Montyon va nous en fournir un tout à l'heure, et, par conséquent, il démasquera la réserve qu'il s'était imposée sur cette matière, et donnera gain de cause aux accusateurs de Necker. Pour cela il est nécessaire de raconter comment Necker gravita au contrôle général et à qui il fut redevable de son élévation. « A titre de bel esprit, le marquis de Pesai, lit-on dans là brochure précitée (p. 189) de Senac de Meilhan, était admis dans la société de M. Necker. Pesai fit confidence à M. Necker de la correspondance qu'il avait avec le roi, et dès ce moment, la caisse du banquier lui fut ouverte. Necker s'appliqua à critiquer secrètement les opérations de Turgot et à le discréditer dans le public. Le marquis envoyait ses mémoires (au roi) et présentait sans cesse Necker comme un génie transcendant dans la partie des finances. Des services aussi signalés excitaient toute la reconnaissance de Necker, qui trouvait dans son immense fortune des moyens de témoignér au marquis sa sensibilité ; il ne négligeait

aucunmoyend'entre tenir ces favorables dispositions; sa table, son esprit, son savoir, sa caisse étaient aux ordres de Pesai. Le superbe Necker, enveloppé d'une redingote, est venu plusieurs fois attendre chez M. de Pesai, au fond de la remise d'un cabriolet, le moment où il devait revenir de Versailles. Quand on songe que le même homme a si souvent parlé dans ses écrits de la noblesse de ses sentiments, de son mépris pour l'intrigue, qu'il a tant de fois imprimé ces mots : un homme de mon caractère, et qu'on se le représente caché dans cette remise du cabriolet de Pesai, on se rappelle le bon M. Tartufe.» A la fin, Necker mit le marché à la main pour cent mille écus, certifie Barruel (t. V, p. 118) ; à ce prix il fut nommé contrôleur général. Il s'ingénia à créer en faveur de Pesai un emploi de soixante mille francs de traitement, suivant Senac de Meilhan (p. 194). Quant aux cent mille écus promis, Pesai les a obtenus « par le payement d'une prétendue créance sur l'Etat d'environ cent mille écus, créance rejetée et prescrite depuis environ trente ans, avoue Montyon. Nous ne déciderons pas quelle censure on encourt par de tels procédés ; mais certainement il est difficile de les concilier avec la dignité de sentiment que s'est attribuée M. Necker, et la pureté de la morale qu'il a professée. » Voilà Necker inaugurant son ministère par un acte qui justifie ceux qui ont remonté aux sources de sa fortune. Fut-il depuis un modèle de toutes les vertus? Barruel nous fournit ce document (t. I, p. 196) : « Dans le temps où Necker,

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rappelé au ministère pour remplacer Brienne, publiait et faisait publier ses prétendus efforts et ses prétendues générosités pour donner du pain au peuple, dans ce temps-là même, Necker était plus que d'intelligence avec Philippe d'Orléans pour réduire ce peuple à toutes les extrémités de la famine et l'entraîner ainsi à l'insurrection contre le roi, les nobleset le clergé. L'assassin vertueux accaparait les blés, les tenait renfermés dans des magasins ou les faisait promener de côté et d'autre sur des bateaux, et défense était faite aux intendants de laisser vendre ces grains jusqu'au moment que Necker marquerait. Les magasins restaient fermés, les bateaux continuaient d'errer d'un port à l'autre. Le peuple demandait du pain à grands cris, mais en vain. Le parlelement de Rouen, touché de l'extrémité où se trouvait la Normandie, chargea son président d'écrire au ministre Necker pour obtenir la vente d'une grande quantité de blés que l'on savait être dans la province. Necker laissa la lettre sans réponse. Le premier président reçut de sa compagnie ordre de revenir à la charge, d'écrire de nouveau et d'insister sur les besoins du peuple. Necker répond enfin qu'il fait passer à l'intendant les ordres demandés. Les ordres de Necker s'exécutent; pour sa propre justification, l'intendant est forcé de les produire au parlement. Loin de porter que le blé sera vendu, on n'y voit qu'une exhortation à différer la vente, à trouver des moyens dilatoires, des excuses, des prétextes pour éluder les sollicitations des magis-

trats et délivrer Necker de leurs instances. Cependant les vaisseaux chargés de grains se promenaient de l'Océan dans les rivières , et des rivières dans TOcéan, ou même simplement dans l'intérieur des provinces. Au moment où Necker fut renvoyé pour la seconde fois, le peuple était encore sans pain. Le parlement avait acquis des preuves que les mômes bateaux, chargés des mômes bléSj avaient été de Rouen à Paris, et de Paris à Rouen, rembarques à Rouen pour le Havre et du Havre rapportés à Rouen à moitié pourris. M. le procureur profita du renvoi de Necker pour écrire à tous ses substituts dans la province d'arrêter ces manœuvres, ces exportations, et de donner au peuple la liberté d'acheter ces grains. Sur le renvoi de son vertueux ministre, la populace, stupide souveraine de Paris, courut aux armes, redemandant Necker,portant son buste dans les rues. Il fallut rendre à cette populace son bourreau qu'elle appelait son père, et Necker de retour se hâta de la tuer encore par la famine. A peine eut-il appris les ordres donnés par le procureur général du parlement de Normandie que des brigands partirent pour Rouen, ameutèrent le peuple contre ce magistrat, pillèrent ou brisèrent tout dans son hôtel et mirent sa tête à prix. L'historien citera pour témoins de ces faits tous les magistrats du parlement de Rouen. * Le comte d'Allonville (t.II,p.l78) donne ce tableau pour pendant : « Louis XVI, désespéré de voir l'arrivage des farines arrêté, en dépit des ordres multipliés qu'il adressait aux moulins

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de Corbeil, et ne pouvant plus se fier à ce qui l'entourait, car la corruption ôt là malveillance avaient pénétré jusque dans son palais, demanda au duc du Ghâtelfet uii homme qu'il pût avec confiance charger d'éclafrcir un profond et funeste mystère. Le choii du duc tomba sur mon ancien camarade Lepelletier, celui-là même qui avait quitté lé régiment du roi pour entrer comme instructeur aux gardes françaises. Il fut donc envoyé chez les frères Leuleu, fournisseurs des farines pour la capitale,et en rapporta des ordres signés Necker, leur enjoignant de ne pas expédier de subsistances pour Paris. Lepelletier s'était assuré aussi qu'aucun des ordres directement envoyés par le i*oi n'était parvenu à Corbeil. Louis XVI furieux, fait appeler le ministre, qui, après avoir examiné les signatures* dit : « Elles sont parfaitement imitées, mais je n'ai signé aucun de ces ordres. » Voilà ce que Lepelletier, homme d'honneur, m'a raconté comme témoin ; carie roi, pressé d'éclaircir la chose, l'avait fait entrer malgré le désordre de sa toilette- II croyait à la culpabilité du ministre. » On est bien tenté de partager l'opinion du roi. Bertrand-Moleville (t. I, p. 59) atteste dans quelle fureur entrait Necker à la publication d'une brochure qui lui était peu favorable. Le comte d'AUonville (t. II, p. 371) convient aussi que Necker envoya à la Bastille un écrivain qui avait critiqué ses opérations. Du moment que Necker objectait à Louis XVI qu'on avait contrefait sa signature, il devait rechercher qui avait tcommis ce crime. Une pareille faute n'avait pu avoir

lieu que dans ses bureaux. Il ne paraît pas que Necker se donnât la peine de connaître le coupable. Or s'il était si insensible aux attaques dirigées contre ses actes ministériels par les écrivains, comment admettre que, s'il avait eu la conscience nette, il se fût si peu occupé de détromper Louis XVI sur un point si délicat ? Necker ayant eu l'habitude de régaler, tous les vendredis, les philosophes, d'en secourir quelques-uns, et ayant proposé d'ériger une statue à Voltaire, il n'est pas étonnant qu'il ait été porté aux nues. Dans toutes ses lettres à Walpole, M me du Deffand ne cessait de vanter la probité de Necker ; dans sa Correspondance littéraire , d'avril 1781, Grimm le proclamait le plus vertueux des hommes; d'autres béats l'ont regardé comme un Dieu; le comte d'Allonville (t. II, p. 104) était persuadé de sa probité. C'est au lecteur à décider si ce concert de louanges et d'applaudissements suffit pour écraser toutes les dépositions que nous avons transcrites contre Necker.

La biographie des ministres n'est pas moins curieuse que celle des contrôleurs généraux.

Au ministère de la marine parut de Boynes. Il était regardé comme un fripon. Il obtint quarante mille livres de pension pour avoir bouleversé tout son département. Il fut renvoyé, suivant la Correspondance secrète (t. I, p. 36), parce que l'on découvrit que six mois avant la mort de Louis XV, il avait fait armer à Brest, aux frais du roi, un bâtiment pour l'île de Gorée, à l'effet de transporter des

nègres sur les habitations qu'il possédait à Saint- Domingue. On en fournit la preuve et même Ton remit en original à Louis XVI les instructions que de Boynes avait données au capitaine du vaisseau * .

Au même ministère on vit Sartine, beaucoup plus connu comme lieutenant de police. Sa dépravation l'empêcha de thésauriser. Suivant le Livre rouge, il obtint une ordonnance de deux cent mille livres pour se liquider. Pour retraite il reçut une pension de soixante mille livres 2 .

« Le duc de la Vrillière, raconte Georgel (t. I, p. 404), avait vieilli dans le ministère de la cour, de Paris et de l'intérieur; on l'appelait le ministre aux lettres de cachet, parce qu'elles partaient de ses bureaux. Ces bureaux, sous son ministère, avaient la réputation de vendre les lettres de cachet et les places dépendantes de son département : sa maîtresse, M me Sabbatin, depuis comtesse de Langeac, avait, disait-on, une espèce de bureau ouvert où se déposaient des sommes exigées pour telle ou telle grâce, pour telle ou telle place : Louis XV, qui ne l'ignorait pas, laissait, par faiblesse, subsister ce scandale. Ce ministre ne fut pas déplacé par Louis XVI, par égard pour M. de Maurepas, dont il était le proche parent. » Suivant les Mémoires du duc d'Aiguillon (1790, p. 233), Louis XV lui avait fait don, en 1773, d'un hôtel de la valeur de

4 Foisset, pag. 560. — Coquereau, pag. 316.

2 Allonville, tom. I, pag. 117. — Correspondance secrète , tom. X, pag. 271 ot 305.

1M les eoimfc et tfes Salons

*MAS Sk

cinq cent mille livres. Après cinquante ans de ministère, le duc était loin d'être riche, quoique ses lettres dé cachet fussent vendues vingt*cinq louis, et qu'il y en eût peu qui valussent moins de cinq louis. Mais il était continuellement ruiné par ses bâtards et surtout soutiré par la Sabbatin, soutirée à son tour par son amant de eoôUr, le chevalier d'Arcq, soutiré aussi par une foule de maîtresses. Louis XVI n'ignorait ni ces trafics ni ces scandales. Néanmoins on voit dans le Livre rouge que, le 12 juillet 1774, il donna au duc une ordonnance de 15,000 livres pour six mois d'augmentation de traitement, tin an après, il se résigna à le disgracier, mais en lui accordant une pension de 60,000 livres i . t Une fois appelé au ministère de la guerre, lfe oômtè dô Saint-Germain, raconte Senac de Meilhan (p. 179), prétendit faire des économies et augmenta les dépenses. Il affichait dans ses discours l'héroïsme, la vertu, et il s'avilissait en secret par dés bassesses. Tandis qu'il parlait de sa modération, de son désintéressement, il refusait l'offre qui lui avait été faite de lé meubler au* dépens du roi, et demanda cent mille écus pour son établissement à la cour. Le ministre des finances trouva cette somme exorbitante et lui fit des représentations ; mais M. de Saint-Germain insista pour que cette somme lui fût comptée, et il économisa sur cette somme quarante

i Correspondance secrète, tom. XI, pag. 18, et tom. XTI, pag. 92. — L'Espion anglais, tom. I, pag. 488.

au xvm* 8IÈGL1. It5

mille écus qu'il plaça chez l'étranger. * Soulavie (t. III, p. 61-64) constate aussi que Saint-Germain reçut cent mille écus pour son mobilier avec un logement à l'Arsenal, que son administration fut plus onéreuse que celle de ses prédécesseurs, quoiqu'il eût cassé tous les marchés qu'ils avaient faits, en alléguant que tous les entrepeneurs étaient des fripons. La Correspondance secrète prétend (t. V, p. 189 et 216) qu'il acheta un très beau domaine près de Paris, qu'il conserva son logement à l'Arsenal, qu'il reçut une pension de vingt mille livres, sa vie durant, indépendamment d'une autre pension de la même somme, en attendant qu'on pût lui procurer un gouvernement de province, et de 150,000 livres une fois payées pour le dédommager des dépenses que son ministère lui occasionna.

La baronne d'Oberkirch a parlé (t. I, p. 118) des noces de M lle de Montbarrey, âgée de dix- huit ans, et du prince de Nassau, âgé de douze ans. Elle a relaté comment ce mari, qui pleurait du matin au soir* refusait de voir sa femme, et comment il fallut le menacer de le battre et l'accabler de dragées, d'avelines, de pistaches, pour l'amener à prendre part à la fête dont il était l'objet. Voici la cause de ce mariage si comique. « Le prince de Montbarrey, ministre de la guerre, raconte Georgel (t. I, p. 540), avait marié sa fille avec le prince héréditaire de Nassau- Sarbruck, en lui faisant assigner pour dot les trois millions que réclamait le prince régnant comme une dette de la dernière guerre : rien dô

plus équivoque que cette dette; mais elle fut légitimée à raison de ce mariage honorable pour la famille de Montbarrey ; ce fut l'ouvrage de la comtesse de Maurepas, flattée de voir une de ses parentes l'épouse d'un prince souverain. Tant d'honneurs et de richesses persuadèrent au prince de Montbarrey qu'il pouvait impunément prodiguer les grâces de son département. Les promotions, les récompenses militaires, les grades dans les régiments servirent à payer ses plaisirs. La publicité de cette conduite indécente devint pour la reine un motif bien légitime d'exciter le mépris du roi contre l'auteur de tant d'abus. Louis XVI en porta ses plaintes à M. de Maurepas, qui réprimanda vivement le prince de Montbarrey, et le menaça d'une disgrâce prochaine s'il ne mettait un terme à ce scandale. Le scandale ne cessa pas; la fille entretenue qui le subjuguait, à laquelle le ministre ne savait rien refuser, continua le commerce des places et des grâces militaires qui lui procurait des sommes considérables. » Suivant les Mémoires de Bachaumont, du 29 octobre 1780, cette fille se nommait Renard, se faisait par ce commerce plus de cent mille livres de rente, et en rendait autant au moins à son amant; elle vendit une fois 50,000 livres sa protection à un officier général, et refusa de lui rendre cette somme, quoique sa protection eût été inutile. Louis XVI ayant eu entre les mains des preuves de ces honteux marchés, se décida enfin à renvoyer le prince de Montbarrey. Celui-ci a pris

AU XVIII e SIÈCLE. 197

soin de nous apprendre qu'il avait reçu du roi un présent de 200,000 livres à l'occasion du mariage de sa fille, et qu'il se retira du ministère avec un logement à l'Arsenal et une pension de 67,000 livres, indépendamment d'une pension de 8,000 livres que touchait sa femme, et d'un traitement de 23,000 livres dont jouissait son fils 1 .

Le duc d'Aiguillon avait été commandant en Bretagne; ses infidélités et ses exactions dans cette province le firent mettre en accusation. Le procès fut évoqué au parlement de Paris, et cette cour le déclara convaincu des méfaits qui lui étaient imputés, et qui entachaient son honneur, et le suspendit de ses fonctions de pair. Cet arrêt fut tiré à dix mille exemplaires, envoyé dans toute la France et répandu dans la capitale. Louis XV trancha cette affaire d'un mot. Il nomma le duc d'Aiguillon ministre des affaires étrangères et le conserva jusqu'à sa mort. Louis XVI étant monté sur le trône, la famille La Chalotais porta plainte contre le duc d'Aiguillon. Le roi assoupit les poursuites avec les deniers de l'État, quoique le ministre eût 500,000 livres de rente, suivant les Mémoires de Bachaumont, du 15 novembre 1776. Une gratification de cent mille livres et une pension de huit mille livres, l'érection d'une terre en marquisat, et une charge de président furent le prix du désistement que la

1 Mémoires de Montbarrey, 1827, tom. II, pag. 370, et lom. III, pag. 28.

famille La Chalotais remit entre les mains du roi, le 5 août 1775.

Le comte de Maurepas était très riche. Cependant le Livre rouge constate que la comtesse de Maurepas reçut une ordonnance de 166,666 francs, le 29 juillet 1782. Les Mémoires de Bachaumoht, du 22 novembre 1781, apprirent que l'Hermitage, château de plaisance bâti dans le parc de Versailles pour la Pompadour, fut donné â vie par Louis XVI au comte et à la comtesse de Maurepas.

Lamoignon était endetté. Suivant le Livre rouge, il reçut, le 28 octobre 1788, une ordonnance de 200,000 livres. Besenval (t. III, p. 874) nous apprend qu'il obtint encore la même somme pour se liquider entièrement.

Bertrand-Moleville (t. î, p. 118) raconte que les affaires du comte de Montmorin étaient si dérangées que ses dettes absorbaient la totalité de ses revenus, et au delà. Louis XVI lui accorda un secours provisoire de 50,000 livres par an, sur le9 fonds des dépenses secrètes du département des affaires étrangères.

Dumouriez a raconté, dans ses Mémoires, comment il dissipa un patrimoine de soixante-dix mille livres, tomba dans la gêne et fut réduit à vendre son argenterie. Il était poursuivi par ses créanciers quand Louis XVI jeta les yeux sur lui. Il fallut donc payer toutes ses dettes, suivant Bertrand- Moleville (t. I, p. 294), pour élever Dumouriez au ministère des affaires étrangères. Une fois ses af-

faires arrangées, il entreprit hardiment des réformes auxquelles le roi répugnait, comme il le dit dans ses Mémoires.

Finissons par le plus célèbre de tous les ministres. « On s'étonnait, remarque Ghamfort, de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi longtemps contre M me Dubarry. Son secret était simple : au moment où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économie qu'il avait faite dans le département de la guerre, observant qu'il n'était pa3 convenable de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire et lui répondait : « Parlez à Bertin ; donnez-lui « trois millions en tels effets : je vous fais présent € du reste. » Le roi partageait ainsi avec le ministre ; et n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul malgré les intrigues de M me Dubarry. » Avant son élévation, il aVait eu beaucoup de succès auprès des femmes, dit Senac de Meilhan 1 ; depuis, il n'en eut pas moins, suivant Lauzum (p. 82). C'est par le crédit des femmes que Choiseul se soutint. « Il avait d'abord compromis sa fortune, raconte le comte d'Allonville ( 1. 1, p. 120), par des sarcasmes sur M me de Pompadour : il se rapprocha d'elle par un service essentiel, et lui dut un riche mariage qui

1 Portraits et caractères, 1818, pag. 29.

le mit à même de soutenir le rang où sa naissance l'appelait, des ambassades qui mirent ses talents en évidence, enfin les deux ministères réunis de la guerre et des affaires étrangères, qui le placèrent en Europe au rang le plus élevé parmi les hommes nés sujets. Il obtint la dignité de duc et pair, la place de colonel-général des Suisses et Grisons, un grand gouvernement (celui de la Touraine),le grand bailliage d'Haguenau, la surintendance des postes ; ce qui lui rapportait 700,000 livres de rente, outre les 300,000 que la duchesse lui avait apportées. Cependant cette fortune ne l'empêcha pas de faire des dettes que le roi daigna payer. » Senac confirme toutes ces particularités et ajoute : « Le roi lui donna deux millions. Choiseul joignait au pouvoir que lui donnaient ses places, un crédit sans bornes, qu'il tenait de M me de Pompadour, dont on ne peut douter qu'il n'ait été l'amant. Il eut l'habileté de se soutenir plusieurs années après la mort de la favorite, et aurait pu conserver encore tous ses avantages s'il eût eu pour M me Dubarry les plus petits ménagements ; mais il crut être assez fort pour lutter contre l'ascendant d'une maîtresse, et il fut disgracié. Un homme de mes amis fut chargé, malgré lui, de dire au duc de Choiseul que M mc Dubarry désirait vivre en bonne intelligence avec lui, et que s'il voulait se rapprocher d'elle, elle ferait la moitié du chemin. Ce furent les paroles de la favorite. Le négociateur représenta que les maîtresses chassaient les ministres, et que les ministres

ne chassaient pas les maîtresses. L'orgueil et l'honneur du duc furent inflexibles, et il s'obstina à ne donner que la vague promesse d'accorder à M me Dubarry les demandes qu'il trouverait justes. Cette déclaration, qui mettait à découvert dans le ministre la volonté de conserver tout son ascendant, ne satisfit point, et il fut exilé à sa terre de Chanteloup, en Touraine. » M me du Hausset convient qu'il avait introduit sa femme et sa sœur chez la Pompadour, qu'il ne passait aucun jour sans la courtiser, qu'il était aimable et même galant avec elle, mais elle nie qu'il fût son amant, quoiqu'elle ne vît que par ses yeux; elle convient aussi qu'il avait obtenu la communication des lettres qu'on ouvrait à la poste et qu'il en abusait au point de révéler toutes les historiettes et les intrigues qu'elles contenaient. Ainsi Ghoiseul ayant été l'adulateur, le confident, l'ami, le conseiller de la Pompadour, s'il fut disgracié pour avoir refusé de plier le genou devant la Dubarry, on ne peut attribuer sa conduite à des sentiments honorables. Besenval (t. II, p. 50) certifie qu'il reçut une pension de soixante mille francs et cent mille écus d'argent comptant pour l'aider à payer ses dettes. Je lis dans la lettre de M me du Deffand à Walpole, du 6 janvier 1772, qu'il s'agissait de trois à quatre millions qu'il avait mangés du bien de sa femme et de deux autres à différents créanciers; elle ajoutait: « Il a pris la résolution d'acquitter ses dettes, non ce qu'il doit à sa femme, car cela est impossible, mais à ses

autres créanciers ; ils vendent leurs tableaux, leurs diamants, une grande partie de leur vaisselle; il est même question de leur hôtel et de deux maisons qui y tiennent. Si vous pensez que tout ceci diminue la gaieté de M. de Choiseul, vous vous trompez; sa bonne humeur n'en souffre pas la plus légère altération. » Le 14 avril suivant, M me du Deffand mandait à Walpole que la vente des tableaux du duc avait été portée à un prix énorme, qu'elle était montée à quatre cent cinquante mille livres. Elle alla à Chanteloup et écrivit de là ces mots, le 22 mai : « La vie qu'on mène me convient fort ; on joue à toutes sortes de jeux ; on fait très bonne chère. » En effet le Journal historique (t. V, p. 45) le prouve par ces détails qui lui furent envoyés, le 6 novembre 1773, de Chanteloup : * M. de Choiseul continue à vivre ici dans la plus grande opulence ; il a toujours un monde prodigieux. Vous jugerez des consommations par deux articles très sûrs, qui consistent en trente moutons par mois et quatre mille poulets par an. Tous les commensaux y sont traités avec magnificence. Pour la chasse, on leur donne, ou des gardes, s'ils veulent chasser à pied, pour les accompagner; des chevaux ou des voitures, s'ils veulent accompagner le seigneur à la chasse de la grosse bête. Cet ex-ministre, accoutumé aux spéculations du génie, se livre actuellement à celles de l'agriculteur et du commerçant ; il cul* tive ses manufactures, il défriche, il améliore sa terre ; il a recueilli cette année pour 60,000 livres

de blés. Il est fort gai dans la société. » Ministre, il avait eu, au dire de Coquereau (p. 54), une table ouverte et donnait, tous les dimanches, un dîner de cent couverts ; exilé, il continua le même train, quoiqu'il n'eût pas les mêmes ressources. Il y avait tous les jours une affluence considérable de courtisans à Ghanteloup ; il devint de mode d'y séjourner ou d'y paraître. Ségur (t. I, p. 18) constate qu'on y éleva une colonne sur laquelle on inscrivait les noms de ceux qui s'y présentaient. Ils étaient tous bien accueillis. Ils s'imaginaient que la France ne pourrait pas se passer de lui, et qu'il était certain qu'il ne manquerait pas de redevenir ministre *sous Louis XVI, dont il avait négocié le mariage avec Marie-Antoinette. Louis XV mort, Choiseul revint habiter son hôtel. Quoique sa galerie fût si grande qu'il fallait soixante-dix bougies pour l'éclairer et une cheminée et des poêles aux deux bouts pour la chauffer, elle avait peine à contenir le monde infini qui y vola, si nous croyons la lettre de M m * du Deffand à Walpole, du 9 décembre 1776. Elle ne commença à être désertée que lorsqu'on eut perdu l'es* poir de voir Choiseul rappelé aux honneurs, comme l'a noté Besenval (t. III, p. 118). Louis XVI se montra inexorable, chaque fois que la reine le supplia et le pressa d'employer Choiseul ; toutes les tentatives de la reine furent aussi inutiles qu'elles étaient vives, suivant M me Campan (t* I, p. 84). Tout ce qu'elle obtint, ce fut que le roi, pour soustraire Choiseul à l'infamie d'une banqueroute, lui prêterait

trois millions sans intérêt pour deux ans, et sans autre condition que celle de fournir des sûretés suffisantes pour le remboursement du capital, ainsi qu'on le lit dans Bertrand-Moleville (t. I, p. 381). Choiseul laissa en mourant ses affaires dans le plus grand désordre. Soulavie (t. I, p. 148) prétend que des excès de débauches avaient hâté son trépas. Onlit dans les Mémoires de Bachaumont, du 13 mai 1785, qu'il était débiteur de dix millions. Tous les mémoires du temps attestent que la duchesse de Choiseul prit l'engagement de les payer, et que pour y parvenir, elle n'eut d'autre moyen que de se retirer dans un couvent de la rue du Bac, où elle vécut dans la plus grande gêne, n'ayant avec elle que deux domestiques, quoiqu'elle fût née dans le sein de l'opulence. La prodigalité de Choiseul explique l'engouement dont il fut l'objet. Il n'y a pas un philosophe, depuis Voltaire jusqu'à La Harpe, il n'y a pas non plus un courtisan qui n'ait été comblé de gratifications ou de pensions, lorsqu'il disposait des deniers de l'Etat. Il est accusé d'avoir eu, en 1770, une liste de pensionnaires qui s'élevait à dix millions. Après sa chute, la Dubarry négligea d'entretenir une bonne table pour les courtisans, de protéger les philosophes; Terrai rogna toutes les pensions, il en supprima un grand nombre, et il finit par n'en payer aucune, puisqu'il est avéré qu'à la mort de Louis XV il y avait trois ans qu'on les réclamait inutilement au trésor royal. Les ministres de Louis XVI annonçaient chaque jour la

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résolution de commencer les réformes par l'examen des pensions, qui toutes remontaient nécessairement au temps de Ghoiseul, lequel les avait accordées sur la plus faible recommandation, sur le plus simple prétexte, souvent même sans motif, afin de se créer un parti formidable à la cour et dans les lettres. Aussi, pour éloigner Ghoiseul du conseil, Maurepas se borna-t-il, comme nous l'apprend Soulavie (t. II, p. 150), à le dénoncer à Louis XVI, dans des mémoires manuscrits et dans des conversations intimes, comme un dissipateur des deniers de TEtat qui, pour se former en France un parti inattaquable, avait prodigué plus de douze millions de pensions accordées inutilement à des gens qui n'avaient d'autre mérite que celui d'être protégés par la maison de Ghoiseul. Maurepas dressa aussi le tableau des grâces dont jouissaient tous les individus portant le nom de Ghoiseul, et prouva qu'aucune autre famille en France n'avait envahi autant de dignités et de sinécures. Il était tout naturel que tant de gens qui avaient tout perdu à la disgrâce de Ghoiseul, s'attachassent à sa fortune, travaillassent à le pousser au timon du gouvernement, puisqu'il était de leur intérêt d'agir ainsi. Si Choiseul a été le plus flatté, le plus choyé, le plus vanté de tous les ministres, cela n'est pas surprenant; il serait même surprenant qu'il en eût été autrement. Il rétribuait trop magnifiquement les éloges pour qu'on l'en privât. Mais du moment qu'il est évident que sa réputation repose sur ses dilapidations et ses

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