‹ Les cours et les salons au dix-huitième siècleChapitre 17 sur 21 · LES GÔUHS ET LES SALONS · texte numérisé non relu

LES GÔUHS ET LES SALONS

le monde debout ; je juge que je pourrai bien me perdre dans cette foule, ou du moins laisser supposer à M. de Francueil que j'y suis perdu. Je sors, je reprends ma contre-marque, puis mon argent, et je m'en vais, sans songer qu'à peine avais-je atteint la porte que tout le monde était assis, et qu'alors M. de Francueil voyait clairement que je n'y étais plus. Comme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce trait-là, je le note. Ce n'était pas précisément voler cet argent ; c'était en voler remploi ; moins c'était un vol, plus c'était une infamie. » Après ces aveux, concluons. Rousseau s'est cru un héros, et un héros digne d'avoir une statue; je lui aurais été mon chapeau, s'il nous avait prouvé à quelle heure et de quelle manière il le fut» Faut-il attribuer cet oubli à sa modestie ou à son inadvertance ? Aucun homme modeste, que je sache, ne s'étant donné pour un héros, je suis tenté de croire que la distraction de Rousseau est une faute que la Providence a permise en punition de sa superbe. Mais quand il démontre surabondamment et péremptoirement que sa conduite comme apprenti, compagnon, laquais, précepteur, catéchumène, amant et ami, est celle d'un vaurien et d'un fripon, il m'est impossible, très impossible de récuser son témoignage. Ses larmes ou plutôt ses pleurnicheries ne sauraient être une excuse. Il est de la nature de certaines bassesses de ne trouver grâce devant aucun tribunal. Je n'appellerai point Rousseau un monstre, ni un scélérat, car il

valait bien Diderot ou Dalembert ; toutefois, dussé-je être arrêté par un être assez fanatique pour m'étouffer, et être regardé comme un homme à étouffer, je déclare hautement que, la nature prise sur le fait, et le livre des Confessions à la main, Rousseau n'est à mes yeux qu'un malhonnête homme, et je suis convaincu que plus d'un lecteur n'aura point vu ces extraits de ses Confessions, sans s'écrier involontairement :

Si par malheur j'en avais fait autant, Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.

Heureusement il existe assez de Philintes qui se feront grâce sur cet arrêt et se garderont bien de se pendre pour cela. Je compte sur leur indulgence pour continuer l'appel nominal de mon état-major. Après Rousseau va figurer Raynal, que Grimm regardait comme un bon homme, un parfaitement honnête écrivain, et dont Voltaire, dans sa lettre à Darget, du 21 avril 1750, ne parlait que comme d'un sage d'une probité reconnue. Moi-même, si peu disposé à me laisser séduire par les scintillations de la réputation et les flatteries de la camaraderie, j'ai loué ailleurs ses fondations et ses prix, mais auparavant je dois divulguer ses bassesses, c L'abbé Raynal, jeune et pauvre, raconte Chamfort, accepta une messe à dire tous les jours pour vingt sous ; quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé de La Porte, en retenant huit sous dessus :

celui-ci , moins gueux , la sous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus, outre la portion de l'abbé Raynal ; si bien que cette pauvre messe, grevée de deux pensions, ne valait plus que huit sous à l'abbé Dinouart. » Dans les fonctions de son ministère, Raynal ne fut pas scrupuleux. Vicaire à Saint-Sulpice pendant plusieurs années, il s'en fit chasser, selon Thiébault, « non pas tant pour avoir enterré beaucoup de protestants comme bons catholiques, que pour n'avoir rendu ce service qu'à ceux qui lui apportaient, avant tout, la rétribution simoniaque particulière et secrète d'au moins soixante francs, car il n'en enterrait jamais à moins. » La découverte de cette conduite l'ayant laissé sans carrière et rendu à sa liberté d'homme, quel personnage va-t-il jouer? Pauvre et obscur, il lui fallait de la fortune et de la célébrité. La fortune, il la demanda pendant trente ans à des spéculations habiles sur les échanges du globe, à des publications littéraires et surtout, remarque La Harpe, à des bénéfices sur les vaisseaux négriers, au moment où il s'élevait avec tant de force contre la traite des nègres dans ses écrits et même dans les sociétés, où, suivant d'Allonville (t. III, p. 14), on Ta entendu dire à ceux qui sucraient leur café : « Arrêtez, vous allez boire du sang. » Pour parvenir à la célébrité, il passa de l'autel du Christ dans le camp des ennemis du Christ, puis des bureaux du Mercure dans les bureaux de l'Encyclopédie, d'où il fut bientôt ex-

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puisé. Les Mémoires de Barruel (t. I, p. 54) vont nous en révéler la cause : « J'avais besoin d'argent, avoua un jour à Barruel l'abbé Yvon, l'auteur de la Défense de F abbé de Prades; Raynal me rencontra et m'exhorta à faire quelques articles, ajoutant qu'on me paierait bien. J'acceptai l'offre ; mon travail fut remis au bureau par Raynal, et je reçus de lui vingt-cinq louis. Je me croyais très-bien payé, lorqu'un des libraires de Y Encyclopédie, à qui je faisais part de ma bonne fortune, me parut fort surpris d'apprendre que les articles remis au bureau par Raynal n'étaient pas de lui. Il s'indigna du tour qu'il soupçonnait. Peu de jours après, je fus mandé au bureau, et Raynal, qui avait reçu mille écus en donnant mon travail pour le sien, fut condamné à me restituer les cent louis qu'il avait gardés pour lui. » On le bouda quelque temps, mais ensuite on l'accueillit comme si de rien n'était, car on n'y regardait pas de si près. Comment d'ailleurs renoncer à ses bons déjeuners où, ainsi que le constatent les Mémoires de Bachaumont, du 30 mai 1781, l'on volait comme à un spectacle, et où l'on trouvait la meilleure compagnie de la ville et de la cour ? Et pourquoi repousser un littérateur qui s'était jeté à corps perdu dans la phalange irréligieuse, et pouvait lui rendre de grands services par son audace ? Raynal dépassa toutes les espérances. Sa rage contre les rois et le clergé lui tint lieu de génie ; aussi devint-il à la mode de le prôner, lorsqu'on aurait dû le bafouer. Son Ilis-

faire philosophique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes fut l'objet d'un enthousiasme général. Grimm la recommanda comme un livre capital, et on en fit plus de quarante contre-façons, au dire de La Harpe. Pourtant on n'avait jamais poussé l'impudence plus loin. Tout le monde savait que ce chefd'œuvre n'avait guère de Raynal que le nom et son portrait , et Grimm lui-même fut étonné d'y rencontrer des plagiats qui tenaient du ridicule* Si j'en crois La Harpe, Grimm et Thiébault, les faits, les détails et les résumés qui ne concernent que le commerce, lui ont été fournis, pour la France, par le duc de Choiseul, qui, pour les recueillir, avait commandé de grandes recherches et de grands travaux dans les archives de Versailles; pour la Hollande, par un Français connu et qui y demeurait alors ; pour le Portugal et l'Espagne, par le comte d'Àranda, M. de Sou*a, et par le général des gardes wallonnes, qui se donna des peines et des soins incroyables à Madrid, pour répondre à la confiance qu'on lui témoignait au nom de Diderot ; pour les Indes, par plusieurs Anglais de dis* tinction ; pour l'Angleterre, par Suard. Grâce au zèle de ses amis, il fut bien servi de toutes parts. Quant aux épisodes, aux morceaux philosophiques ou littéraires, ils sont de la composition de Pechmeja, de d'Holbac, et de plusieurs autres, et surtout de Diderot. Il a existé un exemplaire où ce dernier avait indiqué à la marge tout ce qui lui

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appartenait dans cette rapsodie. Cette partie très considérable, suivant La Harpe, est évaluée à un tiers par Grimra. Aussi dans ses Mélanges (1822, t. II, p. 12), J. Meister n'a-Ml pas hésité à dire : « Pendant deux années entières, Diderot s'est occupé presque exclusivement de Y Histoire philosophique et politique des deux Indes, Qui ne sait aujourd'hui que près d'un tiers de ce grand ouvrage lui appartient ? Nous lui en avons vu composer une bonne partie sous nos yeux. » Mais Raynal n'a pas jugé à propos de nommer ses collaborateurs. Une fois paré des dépouilles du paon, il brûla d'étaler son plumage, affectant de laisser des fondations et de proposer des prix dans les villes où il passait. A Londres, il parut dans la galerie de la Chambre des communes : l'orateur l'ayant appris, fit tout à coup cesser la discussion, jusqu'à ce qu'on lui eût procuré une place d'honneur. En Saxe, il fut reçu comme un prince ; et à Spa, il vécut dans les plus brillantes compagnies. De là il se rendit à Berlin, où il devait cuver sa fatuité. « 11 songea à s'y établir d'une manière peu coûteuse, agréable, et propre à donner quelque relief, nous dit Thiébault. Il avait dégà trouvé un gîte qui l'avait sauvé de l'auberge et qui ne lui coûtait rien, chez un brave et honnête libraire. C'était beaucoup de vivre aux dépens d'autrui ; mais cela ne lui suffisait pas : il voulait plus d'apparence. Il désirait avoir une maison honorable où on pût lui céder deux chambres et un coin pour un domestique. Il frappa inutilement à

bien des portes. Sur ces entrefaites, Tassaert, le sculpteur du roi, lui offrit généreusement trois pièces dans sa maison et une place à sa table. A cette proposition, Raynal alla voir l'appartement, en fut très satisfait, ainsi que de la table, et s'y installa . Par reconnaissance , il commanda son buste en marbre pour être placé dans une île du lac de Zurich, et orner ainsi un monument qu'il avait dessein d'y élever en l'honneur de Guillaume Tell. Le buste terminé, il en demanda des copies pour ses parents, et Tassaert de fournir marbre, plâtre et travail, et de se charger encore des emballages et de l'expédition. Pour répondre dignement à cette attention, Raynal voulut ajouter une aile à la maison du sculpteur ; il manda des architectes, on sonda le terrain ; on dressa le plan, Raynal voulut incontinent y mettre des ouvriers. Mais Tassaert le devina et l'apostropha ainsi : « Je ne vous ai point demandé cette aile dont je n'ai pas besoin : vous avez tout préparé en mon nom, et ce serait me faire jouer le rôle d'un fanfaron, que d'avoir ainsi affiché une entreprise qui ensuite n'aurait pas lieu. Je ne vous pardonnerais pas de m 'avoir donné ce ridicule. Je vous déclare que je ne permettrai pas l'emploi d'un seul ouvrier, que l'argent ne soit venu pour le payer. » Tout fut suspendu, Raynal n'ayant avancé aucun fonds. Il était temps de quitter la Prusse. Tassaert avait méprisé en lui un hâbleur et un gascon, n'ayant que de l'effronterie et de la jactance;

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les salons ne s'occupaient que de ses escroqueries et de ses plagiats *. En vain le paon s'était pavané,

Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué,

Berné, sifflé, moqué, joué, Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte. Même vers ses pareils s'étant réfugié,

11 fut par eux mis à la porte.

De sorte qu'il court, qu'il court encore.

Ne courez pas si vite, vous m'êtes dénoncé par le marquis d'Argenson (p. 219), vous, spirituel et savantissime de Rothelin, descendant de Dunois, l'ami et le conclaviste du" cardinal de Polignac, membre de l'Académie française et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, vous que je coudoierais tous les jours sur les quais et dans les échoppes des bouquinistes, et que le Bulletin des Bibliophiles aimerait, si l'impitoyable mort ne vous avait pas arraehé depuis plus d'un siècle à votre immense bibliothèque, dont le Catalogue est encore recherché des bibliomanes, cette race éternelle si nécessaire au monde, et si justement louée par Nodier. Au goût des livres vous joigniez la manie des médailles, de tout métal et de toutes formes. Vous en aviez plus de neuf mille en grand et en petit bronze, huit mille en argent, sans compter trois cents médaillons d'empereurs et quatre cents de villes grecques. Si je ne

1 La Harpe, tom. I, pag. 17 à 23. — Thiébault, tom. III, pag. 173 à 199. — Ségur, tom. I, pag. 264. — Grimm, Correspondance, d'avril 1772, d'avril et de juin 1781.

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vous en félicite pas, ce n'est point par jalousie, mais parce que, ces médailles, vous êtes accusé de les avoir adorées, au point que, quand vous en trouviez une à l'écart, et que personne ne vous regardait, vous n'hésitiez pas à mettre la main dessus r à la faire passer dans votre poche, et de là dans votre médaillier, devenu, grâce à ces larcins, l'un des plus beaux et des plus précieux du royaume de France et de Navarre ^ en février 1746 le Mercure l'estimait 120,000 livres.

Quoi ! vous aussi, Euler, que je croyais du petit nombre des élus, dont ce siècle ne fut pas digne ! Je le nommerai, tant j'ai envie d'être sincère. Célèbre entre les physiciens célèbres, géomètre des plus recommandables, l'un des savants qui rendirent le plus de services au monde dans les mathématiques, qu'il avait tort de préférer à tout ; il en fut puni, lui respectable, honnête, bon homme, selon Thiébault lui-même, qui nous apprend (t. V, p. 9) pourquoi il comparaît en ce moment devant nous. Ses qualités, autant que ses connaissances, lui avaient gagné la confiance de tous ses confrères de l'Académie de Berlin. Néanmoins il ne soutih; point leurs intérêts dans une affaire grave et délicate. Frédéric crut devoir lui écrire la lettre la plus amère pour lui reprocher de s'être mis de connivence avec un vil caissier, accoutumé à faire tort annuellement au docte corps d'un bénéfice net de près de quatorze mille francs. Euler crut alors qu'il était de son honneur de quitter la Prusse, per-

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suadé quon ne lui pardonnerai! pas cette perfidie. Je vous démasquerai aussi, vous, de Maupertuis, président de l'Académie de Berlin, célèbre ma thé* matîcien et astronome, et connu surtout par vos . querelles avec Voltaire, dont les diatribes empoisonnèrent vos jours. Il y avait de la barbarie, au jugement de toute l'Europe, à châtier un fat d'une manière si sanglante. La Providence, dans ses des* seins impénétrables, le permit peut-être, comme dirait le comte de Maîstre, en punition d'une faute secrète. En voici une qui mérite justement d'être flétrie. « Maupertuis, résidant souvent à Potsdam, raconte Thiébault (t. V, p. 346), s'y était fait une maîtresse d'une jeune personne pauvre, mais très jolie; et cette fille étant devenue grosse, il eut peur que ses amours ne vinssent à s'ébruiter, et ne lui fissent une querelle avec sa femme, avec toute la famille à laquelle cette dame appartenait, et même le roi, qui n'aimait pas les scandales propres à indisposer le public. Pour prévenir les chagrins et les tracasseries qu'il redoutait, Maupertuis usa de tout son crédit auprès du commandant militaire de Potsdam, qui fit enlever cette fille dans le plus grand secret, et la fit enfermer, sans bruit, à Spandaw (ce donjon de Vincennes de la Prusse), où elle a vécu assez longtemps, toujours entièrement inconnue ; car on avait pris toutes les précautions possibles pour que ses parents ignorassent ce qu'elle était devenue, et pour qu'elle-même n'osât parler, et en tout cas, ne pût se faire entendre. »

Il convient aussi de démasquer ce Pope, que Warburton vantait comme l'un des plus excellents ouvrages de Dieu, comme un homme de bien qui avait plus de vertu solide lui seul qu'un grand nombre d'autres n'en ont souvent ensemble. Charles de Rémusat, dans un des articles sur Bolingbrocke, sa vie et son temps, publié dans la Revue des Deux-Mondes, du 1 er octobre 1853, raconte que Pope, ayant été chargé par Bolingbrocke de faire imprimer seulement à quelques exemplaires le Roi patriote, ne se fit aucun scrupule d'en tirer 1,500 qu'il espérait vendre très cher, dans le cas où il survivrait à Bolingbrocke. Mais Pope étant mort le premier, Bolingbrocke reçut de l'imprimeur les 1 ,500 exemplaires de son ouvrage, se hâta de les brûler, et ne manqua pas de divulguer l'abus de confiance dont il avait lieu de se plaindre.

Grâce, grâce, grâce, duc de Richelieu! Pourquoi vous attacher à mes pas et me suivre comme l'ombre? Je vous ai visité sous la tente et au bivouac, je vous ai accompagné sur les champs de bataille jusqu'au fond de l'Allemagne, je vous ai ramené sous votre pavillon de Hanovre, je vous ai laissé la coupe du plaisir à la main dans votre gouvernement de Bordeaux. Et nous revoilà face à face, comme si nous avions fait un pacte de ne point nous séparer. Cette fois, moi qui n'ai pas été allaité par une princesse, j'espère en finir avec vous qui affectiez d'estropier tous les noms roturiers. Je ne m'arrêterai point à vous reprocher, comme l'historien

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de votrç Vie privée, d'avoir dû quelquefois jusqu'à trente mois de nourriture à vos domestiques, de vous être peu soucié d'acquitter un mémoire de Servandoni présenté pendant vingt-cinq années consécutives, et toujours inutilement ; d'avoir forcé Voltaire à recourir à des huissiers pour toucher ses rentes réclamées pendant deux lustres. Peccadilles pour un gentilhomme accoutumé à ne rien respecter ! Écoutez : il avait soustrait une de ses parentes, M me de Saint- Vincent, à l'autorité de sa famille et d'un époux, président du parlement d'Aix. Dès qu'il l'eut affichée, il la délaissa, mais il la délaissa ruinée. Pour des causes que je suis dispensé d'examiner, il lui donna pour plus de quatre cent mille livres de billets signés maréchal de Richelieu. Elle les négocia; lui s'en plaignit et la fit enfermer en l'accusant de faux. Elle s'en défendit et prouva péremptoirement que, si ces billets étaient faux, elle les avait reçus tels ; elle produisit, comme pièces justificatives, des lettres signées de lui qui attestaient l'origine des billets. Une enquête sévère et minutieuse n'amena pas d'autre résultat. Si la position du demandeur le mit à l'abri d'un arrêt déshonorant, l'histoire doit flétrir sa mémoire avec indignation. Il doit, donc rester convaincu d'avoir émis quatre cent mille francs de billets faux, qui réduisirent la demanderesse à aller pleurer et mourir dans un couvent, où elle persista jusqu'à sa dernière heure à confesser qu'elle avait été victime d'un faussaire. M me du Deffand nous apprend,

dans sa lettre à Walpole, du 12 mars 1775, que cette double accusation de rapt et de faux fut, pour les meilleurs amis du maréchal, l'objet de la plus vive inquiétude et d'une grande désolation. Ses démarches auprès de ses juges suffisaient pour accuser son trouble dans une affaire qu'il eût bien voulu assoupir à tout prix A .

Passez à la suite de votre doyen, vous, de Foncemagne, membre de l'Académie française, sousgouverneur du duc de Chartres, c Ayant eu occasion de soupçonner un moment sa droiture, dit Chamfort, je demandai à M. Saurin s'il l'avait connu particulièrement. Il me répondit qu'oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment, répondit ; « Il y a < longtemps qu'il est honnête homme. » Je ne pus en tirer rien de positif, sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs affaires d'intérêt. •

Passez aussi à la suite de votre doyen, vous, de Rulhière, qui fûtes aide de camp en Guienne, avant de vous asseoir à ses côtés à l'Académie. Suivant Duclos, la czarine Elisabeth avait fait parvenir à Voltaire pour cinquante mille livres de médailles d'or ; elle lui envoya aussi quatre mille ducats ; mais son mandataire les mangea au lieu de les envoyer au destinataire. A ce prix, Voltaire crut pouvoir

1 L'Espion anglais, tom. I, pag. 1 à 61, et tom. VI, pag. 83 à 135. — Mémoires de Bachaumont, des 1 er , 7, 14 et 19 janvier 1779.

pactiser avec la vérité. Lui, ordinairement si empressé et si fier de se rendre le fidèle écho de toutes les assertions les plus hasardées, de toutes les er* reurs, de toutes les calomnies, voire même de toutes les plates rapsodies du protestantisme contre la papauté, il invoqua les plus sottes raisons pour justifier son silence Sur les crimes, les désordres, les faiblesses de la vie privée de Pierre I* r . Rulhière voulut se montrer et plus sincère et plus véridique dans tin ouvrage sur la Russie. Ces révélations firent trembler l'impératrice Catherine. Elle trouva le moyen d'apprivoiser Rulhière. Il s'engagea donc à ne pas publier son manuscrit, mais il n'eut aucun scrupule de le lire au comte de Provence et dans des sociétés nombreuses, de sorte que ses confidences équivalurent à une publication. Ses ami» eurent l'indiscrétion de répéter ce qu'ils avaient entendu. Le secret était donc ébruité. Cette conduite aurait mené l'auteur à la Bastille, si le Cônttè de Provence ne l'avait pas pris sous sa protection pour le tirer des griffes de hauts et puissante personnages qui croyaient lui avoir lié la langue, les lois du secret et du dépôt étant les mêmes, a dit Ghamfort, lequel, néanmoins, lit-on dan» les Mémoires d'Outte- Tombe de Chateaubriand , trahissait la confiance dés maisons où il était admis * .

Voua passerez pareillement, vous, de Crébillon,

* Mémoires de Bachaumont, des 2 novembre 1771 et 18 avril 1773.

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membre de l'Académie française, et, de plus, censeur de la police. Il faut que vous quittiez un instant votre ménagerie de chats et de chiens pour venir entendre votre arrêt. Vous, avocat manqué, vous invoquâtes des fins de non-recevoir pour vous débarrasser de vos créanciers. Le maître de pension de votre fils était de ce nombre. Après trente-deux ans d'attente, il crut pouvoir vous importuner; vous lui répondîtes que vous ne payiez pas vos anciennes dettes. Cette philosophie ne les ayant pas satisfaits, vos demandeurs mirent opposition entre les mains des comédiens et de Prault, votre éditeur, sur vos droits d'auteur de Catilina, nous dit Collé (t. I, p. 76). Et vous d'en appeler au conseil du roi y qui, sur votre requête , déclara insaisissables les propriétés littéraires. Et vous vous rejouîtes d'avoir rendu un grand service aux hommes de lettres! Presque tous s'empressèrent de blâmer votre conduite et de crier de toute la force de leurs poumons au scandale.

Dans sa Biographie de Condorcet, placée en tête de Œuvres de Condorcet, publiées chez Didot en 1847, F. Arago a dit que Condorcet avait honoré l'humanité par ses vertus; il ne me sera pas difficile de prouver que Condorcet n'est point indigne de trouver place dans ma revue. Suivant d'Allonville (t. III, p. 31), il ne put jamais pardonner à Louis XVI de n'avoir pas voulu de lui pour gouverneur du Dauphin, et c'était lui qui avait philosophiquement arrange la ires intime liaison

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de sa propre épouse avec le manchot Duchatelet, son ami, ce qui signifie qu'il la lui céda, ou, pour parler français, qu'il la lui vendit, et très cher, j'imagine, puisque c'était une femme pleine d'espritj de talents, de qualités séduisantes, suivant plusieurs personnes qui Font connue. Bertrand- Mole ville raconte (t. II, p. 30) que sur la liste des philosophes payés pour révolutionner Saint-Domingue, Brissot figurait pour 300,000 livres, Condorcet pour 150,000 livres, l'abbé Grégoire pour 80,000 et Pétion pour 60,000. A la page 325 du tome III de la Correspondance entre Mirabeau et La Marck, on trouve ces mots envoyés par Montmorin à La Marck, le 13 juillet 1792 : « Brissot, Condorcet, Vergniaud, Guadet, etc., sont munis de passeports pour l'Angleterre et sont, à ce qu'on m'assure, dans ce moment en négociation pour avoir de l'argent, afin de pouvoir s'en aller si cela leur paraît nécessaire. Leur projet actuel, s'ils n'y réussissent pas, est de s'emparer une seconde fois du ministère, afin d'avoir la main sur les caisses, d'y prendre ce qui leur conviendra et de partir, quand ils verront que le danger devient trop pressant et qu'il faut renoncer à leur grand plan. » Ces documents n'ont pas besoin de commentaires et peignent suffisamment l'académicien Condorcet.

Voici deux autres académiciens qui se présentent. Attendez un peu, La Harpe, et vous, de Marivaux; je vous dirai votre fait tout à l'heure.

Bien me plaît de me débarrasser tout de suite de

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