LÉS GOURS ET LB6 SALONS
ses habits de noce, qu'il n'avait pas encore payés. Il prêchait les doctrines de Y Emile, et néanmoins il continua d'emprunter sans s'inquiéter du remboursement, de dépenser et d'acheter beaucoup plus que sa fortune et les faveurs du roi ne le lui permettaient. Au lieu de prendre un appartement pius décent que celui qu'il avait occupé jusque-là, il voulut avoir une maison entière à lui ; au lieu d'un seul domestique dont il s'était contenté, il prit des chevaux, un cuisinier, un cocher, un valet de chambre, et les affubla d'une riche livrée, quoique la mode fût venue de ne plus en porter. Il acquit aussi une partie des livres de Buffon ; à sa mort, il n'avait remis que les neuf dixièmes du prix convenu. Il devint propriétaire d'une maison de campagne de la valeur de cinquante mille livres, mais il n'en donna aucun acompte, quoique la vente fût résiliable, faute de payement, dans les trois mois. Il avait tonné contre la banqueroute, la hideuse banqueroute, et cet infâme mot de banqeroute fut le seul bien qu'il laissa à ses héritiers. Car son exécuteur testamentaire monta à la tribune des représentants du peuple pour déclarer que Mirabeau était décédé insolvable, et pour recommander à la générosité de la nation les victimes de son insouciance. Il était mort en avouant qu'il ne savait pas la quotité précise de ses dettes et qu'il ne connaissait pas mieux la situation de sa fortune. Cependant, le 22 octobre 1790, il avait écrit à La Marck : « Je suis un bon citoyen, qui aime la gloire, l'honneur et la li-
AU XVIII e riAcle. 299
berté avant tout. Je suis l'homme du rétablissement de Tordre. » Mais aussi c'était lui qui disait au même comte, le 10 mars 1791 : € Il y a au fond une grande duperie dans ce bas monde à n'être pas fripon. » Il est impossible de ne pas se souvenir de cette pensée, quand on veut apprécier la moralité de Mirabeau, en parcourant les écrits qui lui sont le moins défavorables, comme la Correspondance entre Mirabeau et la Marck et les Mémoires biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau, publiés de 1824 à 1835, par Lucas Montigny, son fils adoptif, qui sont les seuls ouvrages dont nous nous soyons servi.
Lorsque les portes du Panthéon s'ouvrirent à deux battants pour recevoir les restes de Mirabeau, de grandes questions avaient été discutées, approfondies. Les esprits se reportaient involontairement vers le passé et attribuaient à Voltaire cette immense révolution qui les transportait d'admiration. Chacun répétait à l'envi ce mot échappé à La Harpe, dans le Mercure, du mois d'août 1790 : « Il n'a point vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. »
Voltaire n'était point mort sans entendre gronder le tonnerre dans le lointain, ni sans gémir sur la bassesse de ses nombreux adeptes. Aussi disait-il à Dalembert, le 1 er février 1773 : « La littérature est un bois de voleurs: cela est digne du siècle. »
Dans un chant de son poème immonde, il a ras-
semblé ses ennemis, les a enchaînés deux à deux et les a condamnés aux galères pour leurs escroqueries. Il n'a pas manqué de mettre Fréron à leur tête. Le plus grand crime de ces esprits indépendants était d'avoir refusé de prodiguer leur encens à Voltaire. L'histoire trouverait difficilement des preuves de leur culpabilité.
Il n'en est pas de même de tous ces rois, de ces ministres, de ces favorites, de ces courtisans, de ces maréchaux, de ces magistrats, de ces philosophes en frac ou en jupon, que nous avons cités à la barre de l'histoire, et que des témoignages graves, nombreux, sincères nous permettent de juger sans appel. Ils juraient tous par le grand nom de Voltaire; ils l'aimaient pour lui-même; il était devenu l'objet de leur pensée habituelle; leur admiration pour son génie ressemblait à de l'idolâtfie ; son portrait trouvait place dans tous leurs boudoirs; son buste triomphait sur toutes leurs cheminées ; ses œuvres ornaient toutes leurs bibliothèques. Ils ratifiaient tous ses jugements; ils épousaient toutes ses opinions. Ils apprenaient par cœur, comme des écoliers, chacun de ses poèmes ; ils ruminaient et répétaient toutes ses maximes. Ce quiétisme, ces maximes n'en ont fait que des avares, des concussionnaires, des fripons.
Quels que soient les mémoires les plus authentiques et les biographies les plus sincères que l'on étudie , on est forcé de conclure que , depuis les Césars, aucun siècle n'est comparable au dix-hui-
AU XVIII e SIÈCLE. 801
tième pour l'immoralité comme pour l'impiété. La littérature qui est l'expression de la société, porte jusqu'à l'évidence les preuves de cette affirmation. Car tout ce qu'on a lu, tout ce qu'on connaît , ne saurait donner une idée de ce qu'il y a encore d'œuvres inédites, soit condamnées à l'enfer des bibliothèques publiques, soit cachées dans les armoires de fer des archives des maisons historiques. Depuis Voltaire jusqu'à Maurepas, la plupart des philosophes des deux sexes ont laissé des manuscrits dont la police d'aucune nation ne tolérera jamais la publication. Qu'on juge de ce qu'ont dû oser la rage de l'impiété et le désespoir de l'impuissance des excès de la luxure, par la licence des personnages auxquels la gravité de leurs études et l'austérité de leurs fonctions conseillaient une grande retenue! Nous tenons de bonne source qu'il reste plusieurs copies autographes de ces Lettres familières du président de Brosses , qui ont le plus scandalisé notre époque. Il faut que Montesquieu se soit bien oublié, puisque ses descendants ont toujours refusé aux littérateurs et aux éditeurs la communication de ses papiers.
Aussi quelle statistique que le tableau de tous les genres de vice à cette époque qui avait tant à cœur de braver toute morale !
Suivant les Mémoires de Peuchet, dès 1726, la police connaissait à Paris plus de vingt mille individus adonnés au crime contre nature, et comptait dans ce nombre trois princes du sang, sept ou huit