liv
Valérien Zouboff reçut beaucoup d'argent, des terres en Pologne et en Gourlande, et une pension 4e 48,000 livres payable en or. Le tout peut être estimé 3,200,000
Total 321,280,000 liv.
Il faut ajouter à ces dons la dépense du favori évaluée à 5,000,000 de livres par an, ce qui fait pendant trente-quatre ans qu'a duré le règne de Catherine II 170,000,000
491,280,000 liv.
Quelque énorme que paraisse cette somme, elle n'est pas exagérée ; il convient de la tripler, d'après des renseignements plus exacts, fournis à Masson. Il était persuadé que les cadeaux et les bienfaits que tous ces favoris en titre reçurent publiquement, à titre de récompenses, n'équivalaient pas aux dons secrets dont ils furent comblés. Gomme Potemkin, les Orloff et les Zouboff puisaient dans le trésor impérial, sans rendre de compte. Zouboff, le dernier favori, mettait 120,000 livres sur une carte en jouant au pharaon, et il eut des propriétés encore plus considérables que celles de Potemkin.
Tous ces favoris vendaient les emplois, les rangs, la justice et l'impunité, même les alliances, la
guerre et la paix. Il fallut aussi gorger d'or toute leur famille. Le père de Zouboff reçut, en un seul jour, un cadeau de 240,000 livres de rente ; devenu procureur général du sénat, il fit de la justice un trafic scandaleux. Il achetait les procès, quels qu'ils fussent, et donnait gain de cause à la partie qui avait eu soin de lui payer d'avance ses épices. Tout homme qui avait directement ou indirectement la protection d'un favori, tous les agioteurs de sa signature, les directeurs de ses menus plaisirs parvenaient à la fortune par les voies les plus honteuses. Ils bravaient leurs supérieurs, écrasaient leurs subordonnés et ne connaissaient d'autres lois que leurs caprices et leurs intérêts.
« Chaque général, chaque gouverneur, chaque chef de département, dit Masson, était devenu un despote particulier. Les rangs, la justice, l'impunité se vendaient à l'enchère : une vingtaine d'oligarques, sous les auspices d'un favori, se partageaient la Russie, pillaient ou laissaient piller les finances, et se disputaient les dépouilles des malheureux. On voyait leurs plus bas valets, leurs esclaves même, parvenir en peu de temps à des emplois et à des richesses considérables. Tel avait douze à seize cents livres d'appointements qu'il ne pouvait augmenter sans malversation, qui bâtissait autour du palais des maisons de cinquante mille écus. Catherine, loin de rechercher la source impure de ces richesses éphémères, se glorifiait de voir la capitale s'embellir sous ses yeux, et applaudissait au luxe dé-
sordonné des coquins, quelle prenait pour une preuve de la prospérité de son règne. Quiconque voyait passer par ses mains une somme de la couronne pour exécuter quelque entreprise, en retenait effrontément la moitié, et faisait ensuite des représentations pour obtenir davantage, sous prétexte que la somme était insuffisante : on lui accordait ce qu'il demandait, ou l'entreprise était abandonnée. Les grands voleurs partagaient même les vols des petits, et en étaient les complices. Un ministre savait à peu près ce que chacune de ses signatures rapportait à son secrétaire, et un colonel n'hésitait pas à s'entretenir avec un général du gain qu'il faisait sur ses soldats. À commencer par le favori en titre et à finir par le dernier employé, tous regardaient le bien de l'État comme un cocagne à conquérir. En général, rien n'a été si petit que les grands ; durs comme des bâchas, exacteurs comme des péagers, pillards comme des laquais, et vénaux comme des soubrettes de comédie ; on peut dire qu'ils étaient la canaille de l'empire. Leurs complaisants, leurs créatures, leurs valets, leurs parents même, ne s'enrichissaient pas de leur générosité, mais des exactions qu'ils commettaient en leur nom et du trafic de leur crédit : d'ailleurs on les volait eux-mêmes comme ils volaient la couronne. Les services qu'on leur rendait, même les plus vils, étaient payés par l'Etat ; souvent leurs domestiques, leurs bouffons, leurs musiciens, leurs secrétaires particuliers, et le gouverneur de leurs
enfants, étaient salariés par quelque caisse de la couronne dont ils avaient le maniement. »
La rapine était permise aux soldats dans les pays ennemis; ils la regardaient comme un de leurs droits dans le sein de l'empire ; on vit un régiment qui allait joindre l'armée de Perse traiter les provinces russes comme des pays conquis par des barbares. Les colonels favorisaient ces pillages, qui leur permettaient de garder les sommes allouées pour l'entretien de leurs régiments. Grâce à ces moyens, leurs appointements, qui n'étaient que de deux à trois mille livres, s'élevaient quelquefois à quatre- vingt mille.
Catherine connaissait ces désordres, mais elle les tolérait. Elle répondit une fois à un ministre qui la sollicitait pour un pauvre officier : « C'est sa faute s'il est pauvre, il a eu longtemps un régiment. » Une autre fois, elle ne voulut pas même qu'on jugeât des trésoriers de l'empire qui avaient détourné l'argent de leurs caisses à leur profit, crime dont la mort devait être le châtiment.
Si ce régime convenait singulièrement aux fonctionnaires publics, il ne pouvait manquer de plonger le peuple dans la misère. On la vit s'accroître de jour eiî jour, en même temps que le prix des marchandises quintuplait. Dans les palais, on était ébloui à l'aspect du mobilier et des habillements tout étincelants de pierreries; mais dans les rues on n'apercevait qu'une multitude à peine couverte de haillons. L'argent devint très rare. Alors on
multiplia les assignats. Catherine en créa même une nouvelle espèce sous le nom de billets de cabinet. Ces billets étaient destinés au payement des dettes particulières de l'impératrice; mais ils ruinèrent un grand nombre de familles aisées qui avaient fait des avances à la cour, et à la iin personne n'en voulait plus accepter. Ce n'étaient proprement que des lettres de change à un an d'échéance, et à raison de six pour cent d'intérêt. Ce terme échu, le cabinet se souciait peu de payer, et on a vu des marchands, dans un besoin pressant, les négocier à quarante pour cent de perte. Le cabinet poussa l'injustice jusqu'à refuser les intérêts qui allaient au delà d'une année, et exigea un sacrifice de ceux qu'il remboursait. Cette mauvaise foi, qu'on attribuait personnellement à Catherine, lui ravit le reste de confiance que ses sujets lui conservaient, et que les étrangers lui avaient retiré depuis longtemps. On tripla le prix de tout ce qui fut vendu à la couronne ; et comme il y eut toujours un grand nombre d'intrigants et de corrupteurs protégés par les valets, les femmes de chambre et les chefs du cabinet, qui se faisaient payer en partageant leur immense profit, il y eut autant de fortunes scandaleuses qu'on avait vu de ruines déplorables. Les coffres de l'État étant épuisés et les assignats n'ayant plus de cours, l'altération générale des monnaies de cuivre, d'argent et d'or fut décidée. On se hâta d'en fabriquer une grande quantité. Catherine n'eut pas le temps d'en profiter. Elle mourut au moment
où elle se disposait à les répandre. Elle laissa les finances dans le plus grand désordre. Elle engloutit donc tout l'argent du royaume, après avoir, dès le commencement de son règne, dépouillé son clergé de toutes ses richesses. Elle ne régna ainsi que pour le bonheur de ses favoris et de ses panégyristes. Familière avec eux, pleine d'attentions pour eux, elle les gorgea d'or, les combla d'honneurs et leur permit même de la tutoyer, comme on le voit dans les Œuvres du prince de Ligne. CrueUe pour ses sujets, impitoyable pour ses ennemis, dure pour sa famille, elle refusa de payer les dettes de sa mère, morte insolvable à Paris ; elle fit étrangler son mari; elle ne put souffrir son fils, elle se plaisait à l'humilier, à le tenir éloigné de la cour ; elle tâcha de le tuer moralement. Quant aux turpitudes de sa vie privée, elles sont si dégoûtantes, qu'elles ne peuvent être racontées dans aucune langue. Telle fut Catherine, tant prônée par les encyclopédistes 4 .
1 Frédéric le Grand, ou mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, par Thiébault, 1826, tom. III, pag. 350. — Vie du prince Potemkin, par M me de Ceren ville, 1808, 1 vol. in-8°. — Vie de Catherine II, par Gastéra, 1797, tom. II. — Mémoires secrets sur la Russie, par Maison, 1800, 3 vol. in-8°. — Histoire de Pierre III, par Laveaux, an vin, tom. I, pag. 96. — Histoire de la Russie, par Levesque, 1812, tom. V, pag. 37.
AU XVIII e SIÈCLE. 58
Prusse.
Il n'est pas difficile de saisir l'esprit de cette cour. Le baron de Poellnitz, en qualité de chambellan, y avait ses entrées. Ruiné de bonne heure, il lit argent de tout ; il changea trois fois de religion par intérêt ; il quitta la France, après y avoir dérobé un écrin; accueilli de Frédéric I er , il vendit et sa faveur et son crédit. Il se vengeait de la manière la plus barbare de tous ceux qui rejetaient ses demandes : c'est ainsi qu'un Français perdit deux millions, pour avoir refusé de lui prêter une somme considérable. Mais la monnaie coulait comme un torrent entre ses doigts ; jusqu'à sa mort, il fut aux expédients et ne vécut que d'emprunts, ou plutôt d'escroqueries, car il avouait qu'il ne recevait qu'à fonds perdus. Frédéric le Grand convenait de ces faits ; il reprochait au baron d'avoir vendu de l'argent faux pour du fin, et le félicitait de n'avoir été ni voleur de grand chemin ni coupeur de bourses. Néanmoins il le garda et l'admit même dans son intimité, quoique tout le monde sût à quoi s'en tenir sur la moralité et l'honneur du roué.
Certaines anecdotes de la vie du philosophe couronné nous expliquent et cette indulgence et cette liaison. Lorsqu'il était, dans sa jeunesse, détenu à Custrin dans la plus grande gêne, une famille honorable prit pitié de ses malheurs, avoue Thiébault,