ESPRIT DES COURS
Le 17 auguste 1760, Voltaire écrivait au roi Stanislas : « Les hommes ne peuvent être heureux que quand les rois sont philosophes, et qu'ils ont beaucoup de sujets philosophes. » Le 30 septembre 1767, il mandait encore à Dalembert : « Celui qui dit le premier que les hommes ne pourraient être heureux que sous des rois philosophes, avait sans doute grande raison. » Cependant Frédéric le Grand se piquait de philosophie comme tous ses confrères couronnés, et il avait dit, dès le 8 février 1742, à Voltaire : « La supercherie, la mauvaise foi et la duplicité sont malheureusement le caractère dominant de la plupart des hommes qui sont à
la tête des nations, et qui en devraient être l'exemple. » Était-il moins clairvoyant que Voltaire? Comme ce dernier lui avoua, dans le mois de jujlr let 1742, qu'on n'est jamais loué que par les faits,, étudions les faits , pour savoir si nous devons épouser l'opinion de Frédéric ou celle de Voltaire.
Portugal.
Besenval et Desoteux nous représentent le roi Jean V consacrant des sommes immenses à ramasser des livres qu'il ne lit point, battant les ministres qui le contredisent, allant, tous les matins, à matines chez les Dominicains avec un bâton de deux à trois pieds qu'il jette à la tête des frères endormis, vivant publiquement avec une religieuse, étalant un grand faste et négligeant néanmoins d'entretenir ses troupes et de leur payer la solde. Elles étaient en si mauvais état, que, très souvent, sa garde était couverte de haillons et manquait de chaussures. Lorsqu'il rencontrait quelques-uns de ses soldats, il les appelait ses pauvres disgraciés, et continuait son chemin, sans aviser aux moyens de prévenir les désordres que la milice devait nécessairement commettre dans une telle pénurie.
Sous Joseph I er , les troupes ne furent ni mieux payées, ni mieux vêtues, ni mieux nourries. On les laissa quelquefois des années entières sans solde, sans vêtements, et presque sans aliments. Les sol-
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dats qu'on licenciait ne recevaient aucune retraite, quoiqu'ils eussent vieilli sous les armes. Ceux qui avaient fait quelques fautes, étaient enfermés dans des prisons, d'où ils ne sortaient que pour être transportés dans l'Inde. Tous les domestiques du roi n'étaient pas traités avec plus d'égards. Il y en eut un qui tomba d'inanition près du carrosse de son maître ; il prouva qu'il n'avait rien mangé depuis longtemps et qu'il ne portait plus de chemise, parce qu'il y avait plusieurs années qu'on refusait de lui donner ses gages. Joseph, de même que Jean V, mourut endetté. Cependant, à peine eut-il fermé les yeux qu'on s'empressa d'ouvrir ses coffres ; on y compta 195 millions. Comment expliquer ces faits? Le marquis de Pombal avait régné sous le nom de Joseph. Son pouvoir avait été sans bornes et sans contrôle. Maître absolu du Portugal, il songea avant tout à ses propres intérêts et ne recula devant rien pour assouvir toutes les passions qui le dévoraient. Son premier soin fut de travailler à sa fortune et d'en imposer au peuple par ses titres. Il se créa conseiller d'État, surintendant général des finances et de la reconstruction de Lisbonne, protecteur des vins de la compagnie de Porto, grand-maitre de l'Université, lieutenant général de toutes les troupes, secrétaire d'État, premier ministre, commandeur de plusieurs ordres, ïl parvint aussi facilement à devenir le plus riche personnage de tout le royaume. Quels moyens employa-t-il pour accumuler tant de trésors? Il
s'empara des biens de sa propre mère, la réduisit à la mendicité, puis la confina dans un couvent, afin de n'être plus importuné de ses gémissements, et d'être délivré du souci de pourvoir à sa subsistance. Il se rendit maître du testament d'un de ses oncles, et menaça de châtiments sévères ceux qui réclamèrent les legs que ce testament leur assurait. Il se porta héritier de l'opulence d'un ministre d'État, sans pouvoir représenter un papier qui l'y autorisât. Avait-il besoin d'argent, il forçait des fabricants de lui prêter 50,000 livres; un jour, c'était à des directeurs delagunes, un autre, à des religieux qu'il extorquait 375,000 livres : emprunts qu'il n'aurait jamais remboursés, s'il n'y eût été contraint plus tard. Il détournait du trésor des sommes considérables, quelquefois jusqu'à 625,000 livres, pour bâtir des maisons dont il conservait ensuite la propriété. Convoitait-il de superbes domaines, il en prenait possession et envoyait les seigneurs languir et s'éteindre dans des cachots malsains. C'est ce qui explique pourquoi, parmi les 9,640 personnes qu'il emprisonna, exila, ou brûla , il y en eut 3,970 auxquelles on ne put reprocher le moindre délit , lorsqu'elles furent admises à demander justice des mauvais traitements qu'elles avaient essuyés. Quand Pombal ne volait pas, il achetait à vil prix. Il consacra 65 millions à se défaire des Jésuites. Il avait commencé par les incarcérer ; il trouva plus commode et plus convenable de les bannir de leur patrie, afin de n'a-
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voir rien à dépenser pour leur subsistance. Il n'oublia pas de confisquer au profit de l'État tous leurs biens, meubles et immeubles, mais il s'en réserva une partie, pour sa peine, sans doute. Il recevait avec joie l'argenterie et les objets précieux que ses suppôts pillaient dans les couvents. Il ordonna de lui expédier dix-neuf caisses, pleines d'argenterie et de pierres précieuses, enlevées au célèbre tombeau de saint François-Xavier. Il fit aussi sentir son joug de fer aux autres classes de la société. Il accaparait les blés et ne les vendait qu'à un prix exorbitant ; il n'en remettait pas même la quantité payée d'avance, et la qualité stipulée. Une famine s'ensuivit à Lisbonne ; la populace sans pain fut réduite à se jeter sur tout ce qui lui tombait sous la main ; au lieu de lui distribuer des aliments, le monopoleur condamna au gibet tous ceux qui furent convaincus de s'être livrés au brigandage. Après la farine, le vin attira son attention. Il arracha les vignes d'un grand territoire, afin de donner plus de valeur à celles de Porto. La vente des vins de Porto, ainsi que celle des eaux-de-vie, fut accordée exclusivement à une compagnie de négociants dont Pombal se déclara le protecteur. Il puisa dans la caisse de l'État pour creuser un canal destiné à faciliter ce commerce, dont il tirait le plus gros bénéfice. Ce monopole lui rapporta d'abord 300,000 li* vres par an. Dans toutes ses entreprises, il trouva des gens dignes de le seconder. Il laissa à la tête de l'inquisition un individu pourri de débauches,
et qui mourut en blasphémant. Il imposa pour supérieurs aux couvents, des religieux qui ne s'occupaient que de les dépouiller pour enrichir leurs propres familles, et trafiquaient de toutes les dignités dont ils disposaient. Un décret promettant 50,000 livres de récompense à quiconque dénoncerait ceux qui auraient dénigré la conduite du ministre, fermait la bouche à toutes les victimes de ses cruautés. Par ses espions, Pombal était instruit de tout ce qui se disait; il ouvrait les lettres à la poste; une ligne suspecte provoquait sa vengeance. Ce despotisme dura vingt ans. Joseph expiré, il fut permis de porter plainte contre Pombal; tous les sujets se levèrent comme un seul homme pour l'accuser ; il vit toutes ses créatures destituées ; il lui fallut restituer tout ce qu'il avait pillé et extorqué. Traduit devant des juges, il fut déclaré criminel et digne d'un châtiment exemplaire. Cette sentence, rendue après un long et minutieux examen de l'administration de Pombal, ne paraîtra pas trop sévère, si Ton prend en considération toutes ces particularités extraites du jésuite François Gusta. Il est difficile de les révoquer en doute, car aucune n'a été réfutée par Desoteux, qui a consacré quatre volumes à justifier Pombal et à le magnifier à propos de tout ce qu'il a projeté ou exécuté, mais s'est bieii gardé de répondre directement par des faits authentiques aux Mémoires qui nous ont servi pour cette esquisse.
Pendant que Pombal décimait la noblesse^ lortu-
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rait les Jésuites, opprimait le clergé, affamait le peuple, que faisait le roi Joseph ? Suivant Wraxall, à chaque repas, il mangeait beaucoup et buvait encore mieux; quand il quittait la table, il allait assister au combat des taureaux ou chasser au tir ou au faucon. Si le temps était mauvais, il jouait aux cartes ou raclait du violon avec ses filles. Le soir, il entendait un morceau de musique à l'Opéra ou dans son salon : il ne consacrait pas moins d'un million à cette distraction. Avant de se coucher, il signait tout ce que Pombal lui disait de signer, puis il s'endormait et ronflait jusqu'au matin. Il ne se réveillait et ne se levait que pour vivre comme il avait fait la veille i .
Angleterre.
Cinglons vers la Grande-Bretagne , où, depuis Voltaire, tant d'esprits se vantèrent d'avoir appris à penser, mais sans en devenir meilleurs citoyens. Ils affectèrent de la proclamer le sanctuaire de la justice et de la liberté ; mais ils se gardèrent bien de dévoiler tous les abus qu'ils eurent le loisir d'y remarquer. Aussi n'ont-ils pas gémi une seule fois
1 Mémoires du baron de Besenval, 1805, tom. I, pag. 22î — Mémoires historiques de mon temps, par William Wraxall, 1817, tom. I, pag. 10 à 65. — Mémoires de Pombal, par François Gusta, traduits par Gattel, 1784, 4 vol. in-12. — V Administration de Pombal, par Desoteux, 1788, 4 vol. in-8*.
8 LES COUhS ET LES SALONS
sur le sort de cette malheureuse Irlande, abandonnée, la plupart du temps, à des êtres corrompusi affamés d'or, asservis aux caprices de la cour, n'ayant d'autre désir ni d'autre occupation que d'opprimer le pays qu'ils avaient à gouverner. Là les catholiques étaient nombreux; néanmoins ils n'avaient aucune existence politique ; ils étaient exclus de toutes les fonctions publiques, de tous les emplois dans le gouvernement; ils n'avaient pas même le droit d'élection, et se voyaient contraints d'envoyer leurs enfants faire leur éducation dans les pays étrangers. Ils étaient traités comme des cadets de famille , pour ne pas dire comme des parias. Leur liberté, leur fortune, leur temps, leur santé, leur commerce, leur avenir étaient sacrifiés à la prospérité des protestants.
Qu'attendre d'un gouvernement qui avait deux législations, deux poids et deux mesures, suivant la religion de ses sujets ?
Georges I er avait brûlé le testament de sa femme et celui de son beau-père, qui tous deux avaient nommé Georges II leur héritier. Il avait traité sa femme avec la plus grande inhumanité, et l'avait enfermée dans un château pour le reste de ses jours. Une fois séparé d'elle, il vécut publiquement avec ses maîtresses , la comtesse de Darlington et la duchesse de Kendal. Celle-ci parvint à le subjuguer et à tenir les rênes du gouvernement. Elle fît argent de tout, trafiqua de sa faveur avec les ministres et leurs ennemis, avec les ambassadeurs étrangers,
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avec les gens d'affaires, et cimenta tous les traités. Elle trouva des imitateurs parmi ce cortège d'étrangers qui avaient quitté le Hanovre avec Georges I er . Ils ne se contentèrent pas de tirer des sommes immenses de la vente des emplois et des offices publics, et de tous les titres honorifiques. Leur avarice n'épargna pas même les colonies. Ils y nommaient ou conservaient les gouverneurs, moyennant de fortes remises ; ils se permettaient même de s'emparer des traitements affectés à ces places, et laissaient les titulaires se dédommager de ces pertes par les exactions qu'ils commettaient dans les pays lointains. Ils finirent par accaparer tous les postes ; ils les gardaient ou les cédaient, suivant leurs intérêts. Il y eut de ces courtisans qui purent ainsi disposer de plusieurs centaines de sinécures. A l'exception du baron de Gortz, tous les ministres ne songèrent qu'à amasser des richesses et à épuiser les trésors de l'État. Les autres fonctionnaires ne furent pas plus scrupuleux. Un grand nombre furent poursuivis et destitués à cause de leurs malversations. Mais ils ne furent pas punis comme ils le méritaient ; car c'était en quelque sorte sous le patronage des personnages les plus influents qu'ils agissaient. Le prince de Galles et les ducs favorisaient des compagnies d'agiotage. Quand on s'avisa de sévir contre tous ceux qui avaient négocié des actions de la Compagnie du Sud, on remarqua que sur deux mille inculpés , dignes de châtiments exemplaires, il y en avait près de trois cents qui
étaient membres du Parlement et jouissaient d'un grand crédit. Aussi se relâcha-t-on peu à peu des mesures sévères qu'on s'était proposé de prendre à leur égard. Il n'y eut pas un coupable qui ne fût traité avec la plus grande indulgence* Georges I er profita de cette circonstance pour obtenir les fonds nécessaires au payement de 550,000 livres sterling dues par sa liste civile* quoiqu'elle eût un revenu fixe de 700,000 \
Ce témoignage de la bienveillance des Chambres, Georges V en fut redevable à l'habileté de Robert Walpole. Rien ne résistait à ce ministre. Il avait été chassé de la Chambre des communes et enfermé à la Tour, après avoir été convaincu de corruption notoire et de grande malversation dans sa charge de secrétaire d'État au département de la guerre» Depuis cette condamnation, l'offre de près de deux millions qu'il avait faite pour l'acquisition d'une va9te propriété prouva jusqu'à quel point il avait abusé de sa position. Cela ne l'etnpècha point de devenir un potentat. Pendant vingt ans, il fut dans les Chambres maître des voix, parce qu'il acheta toutes celles qui étaient à vendre. Il ne s'oublia
1 Mémoires des dix dernières années du règne de Geor~ ges II, d'après les manuscrits originaux d'Horace Walpolo y traduits par Cohen, 1823, tom. II, pag. 531. — Wraxall, tom. II, pag. 37. — Mémoires de Jean Ker de Kersîand y 1726, tom. I, pag. 182, et tom. II, pag. 141 et 443. — Mémoires d'Angleterre sous le règne de Georges 7 er , par Philippe-Henri de Limiers, 1729, tom. III, pag. 404, et tom. IV, £àg. 30 à 90.
pas. Il sut se défaire à temps de toutes ses actions. Quand il fut obligé de déposer son portefeuille, il allait de nouveau être convaincu de n'avoir régné que par la borruption et d'avoir détourné les fonds publics. Georges II ferma la bouche à ses ennemis, eh les comblant d'honneurs et de sinécures. Dés lors Robert Walpole put jouir tranquillement de toutes ses friponneries au milieu des pairs 1 .
Ce n'est pas que la générosité fût le trait caractéristique de Georges II. Suivant la Vie de Garricic, par Davies, quand le peintre Hogard lui présenta l'un de ses meilleurs tableaux, il crut bien le récompenser en lui donnant une guinée. Toute sa vie, il ne songea qu'à thésauriser. Aussi eut-il soin de faire augmenter sa liste civile de 100,000 livres sterling. Quand on lui remit le testament de son père* il se hâta de l'anéantir, afin d'être dispensé d'en acquitter les legs. Mais il en existait un double. Chesterfield en eut connaissance ; il attendait de fortes sommes de ce testament ; il réclama, il menaça même d'intenter un procès au roi. Celui-ci lui donna 20,000 livres sterling,, et il n'en fut plus question. Dans les Œuvres posthumes de Frédéric II il lui est reproché d'avoir refusé de payer les denrées et les fourrages fournis à ses troupes dans les pays étrangers. Il n'accorda qu'une pension modique au prince de Galles, et le laissa à la merci
1 Histoire du ministère du chevalier Robert Walpole, par Dupuy-Demportes, 4764, tom. I, pag. 58, 418, 157,197, 209, et tom. III; pag. 433.
de son entourage, de sorte que ce prince contracta des dettes considérables dont son père ne s'occupa jamais. Quoique plein de déférence pour la reine, Georges II eut des liaisons assez publiques avec ses maîtresses. L'une d'elles, la comtesse d'Yarmouth, fut accusée d'avoir abusé de son crédit et d'avoir vendu jusqu'à des pairies à son profit 1 . Il faut louer Georges III d'avoir donné le plus bel exemple de la fidélité conjugale ; il faut aussi le louer d'avoir généreusement secouru les émigrés français. Mais il faut le blâmer d'avoir, maintes fois, violé le droit des gens, de n'avoir point puni ceux qui lançaient des chiens contre les esclaves des colonies insurgées, et de s'être obstiné à repousser tout bill favorable à l'émancipation des catholiques. Il faut aussi le blâmer de n'avoir x payé ni les dettes de son père, ni celles du prince de Galles, ni les siennes ; en 1769, il devait 500,000 livres sterling ; en 1777, il devait aussi 600,000 livres sterling ; dans ces deux circonstances, il s'adressa aux Chambres et obtint de leur générosité tous les fonds nécessaires pour satisfaire ses créanciers. Il finit par faire augmenter sa liste civile de 100,000 livres sterling. II est difficile de concilier ces dettes et ces demandes avec les éloges donnés à ses vertus privées. On est naturellement amené à conclure qu'il n'eut besoin de tant d'argent que
1 Dupuys-Demportes, tom. III, pag. 96. — Horace Walpole, tom. H, pag. 527 et 531. — Wraxall, tom, II, pag. 38 et 53. — Mémoires de Waldegrave, 1825, pag. 1 et 9.
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pour corrompre ses Chambres, et acheter des consciences vénales. Il est digne de remarque que presque tous ceux qui parvinrent au faite des grandeurs, affichèrent la plus grande immoralité. Les comtes de Rochford et de Sandwich, lord Weymouth, lord Barrington, lord Thurlow étaient loin d'être des modèles de vertu dans les premiers postes de l'Etat qui leur furent confiés. Sir François Dashwood fut nommé premier baron d'Angleterre, sous le titre de lord Le Despenser, et chancelier de l'échiquier, quoiqu'il eût fondé une société dont le but était de travestir toutes les cérémonies de la religion au milieu des plus sales orgies. Le général Burgoyne tirait du jeu une subsistance régulière et brillante, et demeura, pour le reste de sa vie, infâme et satisfait de l'argent qu'il avait reçu du duc de Grafton pour la vente d'un emploi supérieur dans les douanes. Les Lettres de Junius, des 29 novembre et 12 décembre 1769, portent à 3,500 livres sterling la somme exigée du duc de Grafton pour ce marché i .
Déjà Bute ne s'était signalé que par sa corruption. Il l'introduisit dans la Chambre des communes. Pour y régner il épuisa les fonds de la liste civile, et ne négligea aucun moyen pour s'assurer
y Georges III, sa cour et sa famille, traduit de l'anglais, 1823, pag. 10, 88, 93, 160, 223, 267 et 315. — Annales du règne do Georges III, traduites de John Aikin, par Eyriès, 1820, tom. I, pag. 102 et 238. — Wraxall, tom. I, pag. 124, et tom. II, pag. 52, 135 et 164.
la majorité des voix, remarque Frédéric II, dans ses Œuvres Posthumes.
Le duc de Newcastle avait eu un patrimoine de 90,000 livres sterling de rente. Sa santé, son incapacité semblaient l'avoir condamné àl'obsôurité. L'ambition s'empara de sa tête. Il voulut gouverner et occuper les premiers postes. Pendant cinquante ans, on le vit à la tête des affaires. Gomment put-il s'y soutenir? en dissipant 500,000 livres sterling, suivant une lettre du marquis d'Argens à Frédéric, du mois de juin 1762; à corrompre les électeurs et les Ghambres \
Lord Chatam dut à des testaments une fortune qui le mit dans la plus grande indépendance. Gela ne l'empêcha point de mourir accablé de dettes. Les Ghambres en payèrent pour 20,000 livres ster^ ling \
William Pitt, le second de ses fils, avait 5,000 livres sterling de rente. Il afficha la plus grande intégrité, et poussa le désintéressement jusqu'à refuser les pensions et les sinécures qu'on le pressa d'accepter. Mais avide de pouvoir, il voulut le conserver à tout prix. Il distribua aux hommes dont il voulait stimuler le zèle ou acheter le concours, les emplois, les commissions et la pairie. Il gouvernait le monde, et il ne savait pas régir sa maison. Il songeait à tout, excepté à ses affaires.
1 Walpole, tom. 1, pag. 125. — Waldegrave, pag. 1*7.
2 Essai historique sur les deux Pitt, par le baron Louis de Viel-Castel, 1846, tom. I, pag. 40 et 1T7.
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Sa sœur tint sa maison. Tant qu'elle on conserva la direction, on y remarqua de Tordre et de l'économie; Elle se tnaria et quitta son frôre. Dès lors, tout resta en souffrance dans l'hôtel de Pitt. « Ce grand financier, raconte Chateaubriand* dans le tome III de ses Mémoires d' Outre-Tombe, n'avait aucun ordre chez lui ; point d'heures réglées pour ses repas ou son sommeil» Criblé de dettes, il ne payait rien, et ne se pouvait résoudre à faire l'addition d'un mémoire. » Il se fit un besoin de l'usage immodéré du vin et des plaisirs de la table. Quand il était attablé avec Thurlow, Dundas, Jenkinson, lord Rutltand et Gower, c'était à qui boirait le plus dé bouteilles. Il se présenta une fois dans un tel état d'ivresse à la tribune qu'il lui fut impossible de suivre les débats. Cette intempérance acheva de ruiner sa constitution. Il avait vécu criblé de dettes ; il mourut criblé de dettes. Les Chambres en payèrent pour 40,000 livres sterling \
Malgré tout son esprit, Shéridan ne sut jamais régler ses dépenses sur ses revenus. Il retirait d'immenses profits de son théâtre. Ils ne suffirent pas à sa dissipation. Il avait trois maisons montées, où il vivait en prince. Il consacrait des sommes considérables aux paris ; une seule année, il s'exposa ainsi à perdre 1,100 guinées. Souvent sans argent, il prenait des équipages, et donnait des festins
* Viel-Castel, tom. II, pag. 68, 282, S68 et 379. — Wraxal, tom. Il, pag. 338. — Mémoires de la margrave cTAnspach, traduits par Parisot, 1826, tom. II, pag. 231 et 232.
splendides sans songer à la nécessité de les payer. Il se mettait de même en voyage et se trouvait forcé de s'arrêter dans des auberges pour attendre des secours. Il ne vivait que d'emprunts. Quand il eut épuisé toutes ses ressources, il lui fallut vendre son théâtre, se défaire de ses meubles les plus précieux, du portrait même de sa femme, et mettre en gage jusqu'aux livres qui lui avaient été donnés. Vivement poursuivi par ses créanciers, il ne vit d'autre moyen d'échapper à leurs contraintes que de s'expatrier. Revenu en Angleterre, il ne fut pas plus économe. En vain le prince de Galles lui donna-t-il 4,000 livres sterling pour le mettre à Taise. Shéridan fut arrêté dans la maison d'un huissier. Quand la débauche avança l'heure de son trépas, il était assiégé d'exploits. Des huissiers l'auraient emmené rendre le dernier soupir dans une prison, si son médecin ne les eût attendris sur son sort. C'est au milieu de ces disputes qu'il termina sa vie. Il passait pour l'un des plus mauvais payeurs. On fut étonné qu'il ne laissât que 500,000 livres sterling de dettes. Rien n'était plus connu que les singuliers expédients auxquels il recourait pour tromper ses fournisseurs et extorquer des guinées à ses amis < .
Lord Holland avait été payeur des troupes. Il fut destitué à cause de ses exactions ; il fut poursuivi
1 Mémoires sur la vie privée, politique et littéraire de Shéridan, par Thomas Moore, traduits par Parisot, 1826/2 vol. in-8°.
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pour des millions par l'échiquier ; on réclama 200,000 livres sterling à sa succession. Quoique rognée, elle s'éleva à des millions. Le troisième des fils de lord Holland, Çharles-James Fox, ne pardonna pas cette action au gouvernement. Il ne fut pas moins indigné d'être privé d'un emploi lucratif qui lui avait été donné de bonne heure à la trésorerie. Cependant il ne paraissait presque jamais dans les bureaux ; quand on avait quelques papiers à lui faire signer, il fallait les lui porter dans des maisons de jeu ou aux courses. Il avait un manège de trente coursiers et suivait avec avidité toutes les courses. Il ne fut pas moins passionné pour tous les genres de jeux. Il pariait jusqu'à 1,000 guinées à croix ou à pile. Avant sa majorité, dans un de ses voyages à Naples, il avait dissipé 384,000 francs. Héritier d'un bénéfice honnête, d'un superbe château, de vastes propriétés, et jouissant d'un revenu de 4,000 livres sterling, il contracta des dettes immenses et se mit en relations habituelles avec des juifs, de sorte qu'il avait une chambre de Jérusalem exclusivement consacrée à les recevoir. Us y affluaient. Quand Fox n'eut plus de garanties à leur offrir, il fut obligé de leur abandonner tout ce qu'il possédait. A trente ans, il était ruiné. Il recouvra sa fortune au jeu et aux courses. Bientôt il fut dépouillé de nouveau de tout ce qu'il avait gagné, et resta absolument sans argent. Ses amis se cotisèrent et lui assurèrent une rente viagère de 3,000 livres sterling, constituée de manière à le mettre
dans l'impossibilité de la dissiper au jeu. Sans cette attention, il serait mort de misère, probablement \
Lejeuetla débauche firent connaître leurs suites funestes à Rodney. Pour échapper à ses créanciers, il se vit forcé de s'expatrier. Il passa même pour avoir été détenu à Paris pour dettes. Le duc de Biron lui prêta 60,000 francs ; ce qui lui permit de revenir occuper sa place dans les Chambres, car il n'avait pu obtenir aucun secours de ses amis, quoiqu'il les eût mis au courant de ses affaires, par l'intermédiaire de sa femme 2 .
Le général John Irwin éprouva le même sort* Il avait occupé des emplois très lucratifs. Mais ses dépenses furent presque fabuleuses. Dans un festin, il servit une pièce montée qui avait coûté 1 ,500 livres sterling* Ses folies le réduisirent à s'expatrier pour échapper aux tracasseries de ses créanciers. Le roi lui envoya 1 ,000 livres sterling pour le secourir. Cela ne l'empêcha pas de mourir banqueroutier en Italie, après avoir joui cependant de toutes les faveurs de la cour 3 .
Nelson ambitionnait une place à côté de ces illustres personnages. Il serait parvenu au terme de ses désirs, si une mort glorieuse n'eût point si tôt tôt*-»
1 Vie politique, littéraire et privée de Charles-James. Fox y par Ralph Fell, traduite par Martinet, 1807, 1 vol; in-8°.
2 Wraxall, tom. I, pag. 310. — Mémoires secrets, par le comte d'Allon ville, 1828, tom. I, pag. 103. — Souvenirs et Portraits, par de Levis, 1813, pag. 193.
3 Wraxall; tom. II, pag. 314 à 818.
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miné sa carrière. Ses victoires lui avaient valu des aigrettes, des épées, de riches effets garnis de diamants* des pensions, et un beau duché de 3,000 livres sterling de revenu. Il touchait un fort traitement. Tout cela ne lui suffit pas. Il avait une femme qu'il aimait et estimait ; il la délaissa pour vivre avec une ancienne grisette qui le subjugua et lui fit contracter des dettes. Il n'eut pas le courage de la renvoyer, et lui sacrifia son bonheur, son honneur et son repos. Il devint triste et attendit presque avec impatience l'occasion de finir une vie dont il était honteux \
Gibbon aurait eu le temps de jouer un rôle pendant les huit sessions auxquelles il assista. Il jugea à propos de garder le silence, et justifia sa conduite par sa timidité. L'opposition espérait l'attirer sous ses drapeaux. Il avait déclaré publiquement que l'Angleterre ne pouvait espérer de salut cju'en faisant déposer les têtes de six des meneurs du conseil privé sur les bureaux des deux Chambres du Parlement pour servir d'exemple. Le roi, craignant qu'il n'écrivît l'histoire de la honte de la Grande-Bretagne, crut qu'il n'y avait pas de moyen plus sûfr, pour paralyser sa plume, que de donner une plaôè à cet historien. Gibbon se trouva heureux de dévenir lord du conseil du commerce et de jouir pendant trois ans d'un traitement de 750 livres sterling.
1 Vie d'Horace Nelson, traduite dé Robert Southey, 1820, 1 vol. in-8°.
Telle est peut-être la véritable cause de son mutisme \
Que dirai-je du champion de l'opposition, du héros de la démagogie, du plus véhément, du plus insolent, du plus redoutable des libellistes? Il ne fut donné à aucun Anglais d'exciter plus de tumulte, d'inquiéter plus vivement le gouvernement, de fixer davantage l'attention publique, de recueillir plus de sympathies et d'applaudissements, de jouir d'une plus grande popularité. Pitt ne craignit pas de traiter Wilkes de blasphémateur de son Dieu, de calomniateur de son prince, d'être indigne d'appartenir à l'espèce humaine. Était-ce avec raison? Wilkes était aux gages de la France, suivant la lettre d'Horace Walpole à Georges Montagu, du 29 mars 1763. Il avait été membre de la société des Franciscains, fondée par François Dashwood. Il dissipa dans des orgies toute sa fortune et celle de sa femme, et contracta une dette de 20,000 livres sterling. Une fois ruiné, il ne pouvait rien faire de mieux que de déblatérer contre les abus du pouvoir et de s'en faire acheter. Aussi, dans une des Lettres de Junius y du 31 juillet 1771, il lui fut reproché d'avoir demandé le gouvernement du Canada ou de la Jamaïque, ou l'ambassade de Gonstantinople, et, en cas de refus, d'avoir menacé de renverser par ses écrits le ministère; d'avoir chargé Thomas
1 Mémoires de Gibbon, traduits par Marinié, tom. I, pag. 204 à 207, 221, 239, et tom. II, pag. 242, 278, 355. — Fell, pag. 97. — Wraxall, tom. II, pag. 143.
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Walpole de solliciter pour lui, sur l'établissement irlandais, une pension de 1,000 livres sterling pour trente ans, et d'avoir déclaré qu'il se montrerait satisfait de cette pension ; d'avoir accepté une pension clandestine et précaire, une espèce d'aumône du ministère de lord Rockingham, et d'avoir extorqué 100 livres sterling de ce dernier, et pareille somme du duc de Portland pour retourner en France, comme ils le désiraient. Chassé plusieurs fois de la Chambre, il se vit autant de fois réélire membre de la Chambre des communes. On ouvrit une souscription pour payer ses dettes et une amende à laquelle il avait été condamné. Il fut comblé d'honneurs et porté en triomphe, et il finit par devenir lord-maire de Londres. Désormais satisfait, il vécut dans la plus grande obscurité, et n'eut d'autre préoccupation que de faire sa cour au roi. C'est dans l'intimité de la plupart de ces membres du Parlement, et notamment dans la compagnie de Fox et de Shéridan, que le prince de Galles passa sa jeunesse. Il fut le compagnon de toutes leurs orgies, adopta toutes leurs folies, épousa tous leurs principes ; il les accompagnait dans les tavernes, et se vit une nuit arrêté, pris de vin, par des hommes du guet et enfermé dans un corps de garde. Il ne manqua pas de contracter des dettes. Sa situation préoccupa vivement les Chambres, en 1787. Elles vinrent à son secours, parce qu'il promit de changer de conduite. Cependant, en 1795, il était obéré de 15 millions. Le Parlement le tira de nouveau
d'embarras. En 1803, encore des dettes. À cette époque, le prince était marié, et avait dû par conséquent réformer sa maison. Le Parlement se garda bien de flétrir cette vie déréglée. Gomme le prince de Galles n'avait eu de rapports qu'avec les orateurs les plus influents de l'opposition, ce fut par leur intermédiaire qu'il obtint trois fois les fonds nécessaires à l'acquittement de ses dettes. La princesse de Galles suivit son exemple, et fut poursuivie pour la somme de 75,000 livres sterling 1 .
Peut-être ees documents aideront-ils à expliquer pourquoi, malgré la prétendue perfection de la Constitution britannique, les impôts et la dette publique ne firent qu'augmenter chaque année ; pourquoi les États-Unis s'insurgèrent et se proclamèrent indépendants; pourquoi les Irlandais cherchèrent si souvent à suivre leur exemple, et pourquoi tant d'individus de tout âge et de toute condition s'expatrièrent pqur trouver dans les pays étrangers la liberté et le bonheur que leur refusaient des rois et des ministres libéraux.
Du roitelet de Lunéville et des princes d'Allemagne.
Pendant trente ans, Stanislas fut maître de la Lorraine. Il vivifia cette province et s'y fit aimer de
1 Fell, pag. 124. — Moore, tom. I, pag. 338, 346, et tom. II, pag. 196* — John Aikin, tom. Il, pag. 44, 197 et 341. —
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tous ses sujets. Il y mérita le surnom de Philosophe bienfaisant. Il eut des vertus qu'on ne saurait trop louer ; mais il est difficile de concilier toutes ses pratiques de'piété avec l'empire qu'il laissa prendre à la marquise de Boufflers, qui occupait une partie du ehâteau de Lunéville, où il résidait habituellement ; elle paraissait jouir de toute la faveur d'une maîtresse nominale. Il est encore plus difficile d'excuser certains abus qui se commettaient presque sous les yeux de Stanislas, et qu'il ne pouvait ignorer. Ainsi, sur la fin de sa vie, il se retirait chaque soir à neuf heures. « Son départ, raconte William Wraxall, page 90 du tome I er de ses Mémoires, était le signal pour commencer le faro. Toutes les personnes des deux sexes composant sa cour et sa maison s'occupaient alors de ce jeu, et le continuaient, sans interruption, jusqu'à une heure avancée. Une circonstance presque incroyable, c'est que la rage de ce jeu devint générale, et s'empara de tous les habitants du palais, y compris les marmitons et les valets. Assemblés autour de la table, ils jetaient leurs écus sur les cartes par-dessus les têtes des personnes de la société. Un tel fait prouve assez le relâchement de mœurs qui avait lieu à la cour de Lorraine sous Stanislas. »
L'Allemagne était pleine de princes aussi indépendants que Stanislas, mais moins vertueux que
Margrave d'Anspach, tom. II, pag; 801. — Allonville, tom. VI, pag. 18.
lui. Quelques-uns se permettaient de chasser leurs sujets de leurs possessions pour faire de la place à leurs cerfs et à leurs sangliers. La table ne leur coûtait pas moins que leur passion pour la chasse. Pour satisfaire toutes leurs convoitises, ils accablaient leurs peuples d'impôts et empruntaient continuellement de l'argent, partout où ils en trouvaient. Ils ne songeaient à réformer leur train que quand ils avaient perdu tout crédit et qu'ils étaient criblés de dettes. Le prince de Darmstadt avait un revenu de 2,760,000 livres; il dut en consacrer une partie à acquitter d'anciennes dettes. Pour le même motif, le margrave de Bade se contentait d'un palais de bois, vendait les fleurs de son jardin, et poussait l'économie jusqu'à l'avarice , quoiqu'il jouît de 2,640,000 livres de rente. De folles dépenses avaient réduit à une gêne aussi grande presque toutes les cours d'Allemagne A .
Ces cours étant trop nombreuses et trop peu connues pour qu'il nous soit permis de leur consacrer une mention, nous nous bornerons à parler du duc de Wurtemberg, de l'électeur palatin et du souverain de la Saxe.
Charles-Eugène, duc de Wurtemberg, était le prince le plus riche de l'Allemagne, après les électeurs. 11 jouissait de 6,600,000 livres de revenu. Il ne sut jamais s'en contenter. Il voulut que sa cour
1 Voyages on Allemagne, par le baron Riesbeck, 1788, tom. I, pag. 13 à 16, 29, 32, et tora. III, pag. 196.
de Stuttgard fût aussi brillante, que celle de Versailles. Il la remplit d'un essaim de favoris et de maîtresses ; chaque jour, il leur offrait des bals, des concerts, des spectacles, des chasses, des festins; il leur prodigua les trésors de l'État. Il dépensa ainsi des millions. Les états se permirent de lui faire des remontrances ; il les traita d'irrespectueuses et continua le même train de vie. Il fut même menacé d'être cité au ban de l'Empire. Cette fois, il rentra en lui-même. Il avait cinquante ans, quand il s'avisa de réformer sa maison et de notifier à ses sujets qu'il allait s'occuper de leur prospérité. Ses dissipations l'avaient entraîné à. prendre de l'argent de toutes mains, à hypothéquer toutes ses propriétés. Quand il jeta un coup d'œil sur l'état de ses affaires, il s'aperçut qu'il lui restait 28,800,000 livres de dettes \ Voltaire fut un de ses créanciers. Il en obtenait difficilement ses rentes. Il fut forcé de recourir au roi de Prusse pour toucher les arrérages qu'il réclamait aussi éloquemment qu'inutilement au duc. C'est à cette occasion que Frédéric écrivit, le 13 auguste 1777, à Voltaire : « Ce prince, à l'exemple des grandes puissances, a embrouillé le système de ses finances de telle sorte que peut-être ses arrièrehéritiers seront occupés à payer ses dettes. » Dans une autre lettre, du 19 février de la même année, il lui disait: « Je jouis de peu de crédit à cette cour,
1 Riesbeck, tom. I, pag. 21 à 24. — Mémoires de la baronne d'Oberkirch, Paris, 1853, chez Charpentier, lom. I, pag. 27, et tom. II, pag. 240.
et Son Altesse Sérénissime, surchargée de dettes, a une fluxion d'oreilles qui l'assourdit toutes les fois qu'elle entend le mot payez ; et, prononcé par ma bouche, ce mot lui répugnerait encore plus que par celle d'un autre. Il était réservé à votre éloquence victorieuse d'amollir le cœur de bronze dudit duc, et de le persuader à délier en votre faveur le cordon de sa bourse. »
Voici un autre débiteur de Voltaire : c'est Charles^ Philippe -Théodore de Sultzbach, électeur palatin. Il était doux, modéré et même dévot. Il cultivait les sciences et les beaux-arts. Il s'appliquait à former de magnifiques collections de gravures et d'antiques. 11 rendit son orchestre et son Opéra des plus célèbres de l'Europe. Il avaitfixé sa résidence à Manheim ; il avait une maison de plaisance à Schwetzingen. Il étalait un faste vraiment oriental. Quoiqu'il n'eût qu'un revenu de 7 V 040,000 livres, il consacrait annuellement 440,000 livres à son Opéra et à sa musique. Chaque année, l'entretien de ses jardins de Sehwetzingen s'élevait à 80,000 livres, et celui des châteaux de Manheim et de Schwetzingeji à 132,000 livres. La chasse lui coûtait 176,000 livres et ses écuries 220,000. Il n'abusait pas de son autorité, mais ses courtisans ne manquèrent pas de le faire. Ils étaient si nombreux qu'ils pullulaient dans les pièces de la cour ; tous les grades étaient multipliés à l'infini; il y avait autant de chefs que de subordonnés. Comme le prince ne s'occupait pas du gouvernement, ses ministres vendaient leur fa-
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veur et trafiquaient de toutes les places. Les commis, à leur tour, se permettaient toutes sortes d'exactions. Leur luxe attestait les richesses qu'ils extorquaient au peuple. Ils ne négligèrent aucun moyen de le pressurer. Il n'est pas jusqu'au bois qui ne devint un sujet de monopole. La taxe s'étendit à tout ; il fut impossible de faire quelques pas sans avoir des droits à payer à 1$ douane. Aussi la moitié des sujets émigrèrent; le reste mourait de faim, parce qu'il succombait sous le poids des impôts. Il n'y avait personne pour plaider sa cause, car Charles-Théodore n'avait point d'états, et n'était en relation qu'avec des nobles qui ne vivaient que de friponneries. En 1777 ; il hérita du cercle de la Bavière. Il quitta incontinent Manheim pour se rendre à Munich, capitale de ses nouveaux États. Qu'y trouvat-il ? Le dernier éledteur, Gharles-Maximilien-Joseph, venait de laisser 60 millions de dettes. Il avait cependant joui d'un revenu de près de 15 millions. Mais il n'avait jamais songé à mettre de Tordre dans ses affaires, et avait semblé ne vivre que pour chasser. Il avait tout abandonné à un essaim de ministres, de conseillers, d'intendants; car à cette cour on ne voyait que des gens galonnés. Il y avait un amiral pour deux vaisseaux, un général pour chaque régiment, et, dans chaque compagnie, le quart des militaires portait les épaulettes d'officier. Les ministres multipliaient toutes les sinécures, parce qu'ils les vendaient. Ils favorisaient des loteries et augmentaient journellement les impôts. Us n'encou-
rageaient que les manufactures de porcelaines, de tapisseries, de soieries. Ils négligèrent l'agriculture et laissèrent de vastes terrains incultes. Tout le pays offrait un spectacle désolant. Il n'était pas donné à Charles-Théodore de le vivifier. Il n'y réforma aucun abus, quoiqu'il passât pour un philosophe éclairé i .
De la cour de Munich, dont le dernier électeur payait des taux exorbitants à Voltaire, passons à la cour de Dresde, dont la détresse ne fut pas inutile à la fortune de Voltaire. Sous Auguste II, le palais de Dresde devint le sanctuaire des arts, des plaisirs et d'un faste scandaleux. Il y eut une galerie où l'on pouvait contempler pour quarante-quatre millions de porcelaines. Auguste III ne fut pas moins magnifique. Il porta le nombre de ses tableaux à douze cents; l'un d'eux lui avait coûté 500,000 livres. Il n'hésita pas à donner plus de deux millions de la collection du duc de Modène. Il consacrait annuellement près de 800,000 livres à la musique, à Topera et à la danse. Il n'épargnait rien pour que sa table fût bien servie ; pendant ses repas, il s'amusait à laisser battre des bouffons. Toutes ces dépenses étaient encore surpassées par celles que lui occasionnait son goût pour la chasse. Il n'avait pas moins de quatre mille personnes employées à la garde de ses forets. Uniquement préoccupé de
1 Riesbeck, tom. I, pag. 80 à 118, et tom. III, pag. 240 à 253.
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son plaisir, il fermait les yeux sur tous les abus qui se commettaient dans ses bureaux. Il était content de tout, pourvu qu'on lui fournit continuellement l'argent nécessaire pour mener une vie dissipée. Mais s'il ne manquait de rien, il n'<en était pas de même de tous ses sujets. Les officiers passèrent jusqu'à quinze mois sans toucher leur solde. Le Trésor de l'État une fois épuisé, il fallut emprunter des capitaux à raison de dix pour cent d'intérêt : on chargea la banque de plus de billets qu'elle ne possédait de fonds. Les impôts furent augmentés, mais la cour ne changea rien à ses habitudes. Aussi, à sa mort, Auguste III laissa-t-il 62,400,000 livres de dettes, quoique le revenu de la Saxe fût de près de 15 millions. Tant qu'il avait vécu, il avait abandonné la direction da toutes les affaires au comte de Bruhl. Celui-ci ne se maintint au pouvoir que par le soin qu'il eut constamment de ne jamais rien refuser à la prodigalité de son maître. 11 aima aussi l'ostentation et se permit des dépenses qui tenaient de la folie. Sa bibliothèque de 220 pieds de long, sa galerie de tableaux, ses jardins, ses châteaux, étaient dignes d'admiration. Il ne comptait pas moins de trois cents personnes à son service; il avait le même nombre de chevaux dans ses écuries. Personne n'avait plus d'habits, de montres, de dentelles, de bottes, de souliers et de pantoufles, a dit le roi de Prusse. En effet, il possédait trois cents habits complets et le duplicata de chacun d'eux, parce qu'il changeait de vêtement l'après-dîné, et qu'il ne voulait
pas que son costume du soi* fût différent de celui du matin. Tous ces habits, avec chacun leur canne et leur tabatière, étaient exactement représentés dans un grand livre que le valet de chambre de Son Excellence lui apportait le matin, afin qu'il déterminât l'habillement du jour. C'est en ruinant la Saxe que Bruhl parvint fi éblouir les yeux par son luxe. Cependant il mourut banqueroutier, a|>rès avoir dépensé annuellement près de 1,400,000 li-
vres 1
Danemark.
Frédéric V était depuis longtemps le patron du génie, de la science et des lettres, et l'idole de son peuple. Tout à coup un changement extraordinaire se fit remarquer dans ses habitudes et dans ses manières : il perdit le goût qu'il avait eu pour les nobles travaux auxquels il s'était jusqu'alors livré. Il s'entoura de gens débauchés et leur prodigua ses trésors au milieu des orgies. Il s'abandonna à une ivresse excessive et continuelle ; elle affaiblit ses facultés morales et physiques et hâta l'heure de son trépas. Son fils Ghristiern VII lui succéda. Il n'avait que dix-sept ans. Il était plein de grâces, affable, généreux. D'ignobles passions détruisirent
i Riesbeck, tom. it, pag. Î63 à 165, 181 et 182. — Walpole, tom. II, pag. 535 à 541. — Voyages de John Moore en France, en Suisse et en Allemagne, traduits par M lle de Fontenay, 1806, tom. II, pag. 200. — Journal d'un voyageur en Allemagne, par Guibert, 1803, tom. I, pag. 151. — Histoire de Paharchiè de Pûlôgne, par Rtilhièrè, Hv. ÎH.
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les séduisantes qualités qu'il avait reçues de la nature* 11 donna son amitié à une foule de libertins de son âge. Il prit plaisir à les suivre dans des maisons de débauche et dans les cabarets ; il y cassait les vitres, battait les domestiques, brisait les meubles. Cette conduite lui valut d'être plusieurs fois traîné la nuit dans des corps de garde. 11 épousa la princesse Mathilde ; elle était ravissante, elle devint mère. Christiern continua de se vautrer dans la fange. Il voulut visiter les pays étrangers; en six mois, il y dissipa cinq millions. Il avait parcouru la Hollande, l'Angleterre et la France. Quel fruit tira-t-il de toutes ces courses ? A Amsterdam et à Londres, ce fut dans les guinguettes et les lieux de prostitution qu'il passa les heures dont il put disposer. De Paris il rapporta une maladie honteuse qu'il cotnmuniqua à la reine. Il revint dans ses États, étiolé, presque épuisé. (1 s'appliqua à forcer la nature* Il recourut à des restaurants et à des stimulants. Il s'adonna de plus en plus au vice. Rien ne le retint. La présence de ses domestiques ne l'empêcha pas une fois de s'avilir. Bientôt il passa de la puberté à la décrépitude la plus dégoûtante. A vingt-cinq atis, c'était un vieillard. Il était mort virilement, physiquement et moralement. 11 tomba dans l'imbécillité la plus complète. Il ne savait plus ce qu'il signait, ou plutôt ce qu'on lui apportait à signet*. Il fut gardé à vue ; ses domestiques eurent ordre de ne jamais lui adresser la parole ; on se ' contenta de lui laisser des vitres à casser, des por-
celaines à briser. La seule compagnie qu'il eût, ce fut un chien, nourri comme lui, traité comme lui, au point qu'il y avait un carrosse destiné à recevoir ce chien à la suite du carrosse où on flanquait le roi quand il voyageait. Pendant ce temps-là, la reine Mathilde se soigna. Le médecin Struensée lui avait rendu la santé. Par reconnaissance la reine s'attacha à lui. Struensée obtint son cœur, et avec ce cœur les rênes du gouvernement. 11 était aussi athée que dissolu ; il eut soin de pervertir sa royale maîtresse, afin de régner despotiquement. La cour se déprava. Mathilde abdiqua toute pudeur, et n'appela autour d'elle qu'un essaim de jeunes prostituées. Son palais se transforma en temple de la volupté. Chaque jour fut un jour de fête, les affaires furent sacrifiées aux divertissements ; les trésors ne servirent qu'à alimenter toutes les passions. Le scandale fut pqrté si loin que toutes les femmes qui se respectaient affectèrent de déserter la cour. On éloigna tous les gens austères. Cependant, de toutes les mesures ordonnées par Struensée, il en est qui méritent d'être louées. Il avait tout à redouter des nobles, qui ne voyaient pas sans jalousie son élévation si rapide et son empire absolu. Or, comme ces nobles étaient criblés de dettes, il autorisa leurs créanciers à les arrêter. Cette ordonnance obligea presque tous les mécontents de se retirer dans leurs provinces. On ne lui pardonna pas de froisser ainsi les esprits. Une conspiration éclata. La reine fut précipitée du trône,
répudiée et condamnée à un exil perpétuel. Slruensée avait pour ami intime Brandt, qui partageait et ses principes et ses inclinations. Ils furent arrêtés. Une commission fut chargée de les juger ; elle avait le pouvoir et le désir de les tuer. Elle les tua en vertu d'une sentence aussi insensée que longue, appuyée sur des motifs avec lesquels on pourrait envoyer à l'échafaud tous les fonctionnaires publics. L'exécution des deux potentats ne doit être regardée que comme un assassinat juridique. Le peuple respira et attendit des jour3 meilleurs. La reine douairière avait excité cette révolution ; elle avait été soutenue par des ambitieux qui. en se prêtant à ses bassesses, espéraient s'emparer du pouvoir. Mais elle jugea à propos de le conserver pour elle. Elle paya quelques dettes, elle réforma quelques abus, elle diminua quelques dépenses ; mais elle prétendit avoir le droit de ne relever de personne, quoiqu'elle se fût servie de ce prétexte pour renverser Struensée. Elle succomba à son tour. Les affaires furent ainsi dirigées par plusieurs personnages intrigants qui parvinrent à s'arracher les uns aux autres l'autorité qu'ils convoitaient. Le roi n'était dérangé dans l'isolement où il croupissait, que quand il fallait apposer son nom sur des parchemins qui annonçaient un coup d'État. Il passa lereste.de sa vie dans l'inertie à laquelle l'avait réduit sa précoce dépravation i .
1 Mémoires authentiques et intéressants ou Histoire des comtes Struensée et Brandt, 1789, pag. 243. — Mémoires
Suède.
Rien n'égalait l'autorité que les grands avaient usurpée ; rien n'était plus connu que l'usnge qu'ils en faisaient. Sur 900 membres dont se composait rassemblée de la noblesse, il n'y en avait pas 100 qui fussent exempts de corruption. Ils vendaient leur crédit et leur bassesse, et ne subsistaient que de ces honteux trafics. Ils étaient redoutés du roi ; ils n'étaient pas moins odieux au peiiple. Quand Gustave III les eut renversés et dispersés, et qu'il leur eut arraché le levier avec lequel ils opprimaient la Suède, il se vit aimé et béni de ses sujets. Il iie sut pas profiter de la position nouvelle où il s'était i placé pour inaugurer une ère de bonheur. Sur les I débris de l'oligarchie, il n'établit qu'un despotisme presque aussi dangereux et funeste. Il composait des drames, des comédies ; il était en correspondance avec d'illustres personnages ; il s'exerçait à ! traduire la Henriade ; il se nourrissait des écrits modernes; il écrivait des éloges et des discours pompeux ; il visita les pays étrangers. Il était donc instruit, il parlait avec éloquence, il séduisait par ses nianières. C'était titi philosophe accompli. A quoi lui servirent toutes ces connaissances et toutes ces qualités si précieuses ? Il se glorifia de mépri-
de l'abbé Roman, 180*7, pag. 13 à 103.— Les Cours du Nord, traduites de John Brown, par Gohen, 1819, tom. 1.
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ser les préjugés; il brava toutes les convenances; à Rome, suivant Gorani, il affecta, un vendredi saint, de donner un repas composé de toutes sortes de viandes ; dans son palais, il se piqua d'irréligion. 11 permettait l'incrédulité, mais il voulait être honoré comme un dieu. Aussi exigeait-il que tous ses sujets se découvrissent à son aspect, et que ceux qui étaient en voiture en descendissent pour le saluer, quand il traversait les rues de sa capitale. Qu'avait-il donc fait pour mériter tant d'attention? Il avait une femme pleine de grâces; il la négligea et n'eut jamais de rapports intimes avec elle. Il essaya de la corrompre ; il l'engagea, il la pressa de choisir un amant. Pour lui, il n'était entouré que de mignons efféminés. Il passait ses jours avec eux dans des habitudes infâmes. Pour leur complaire, il afficha un luxe scandaleux. Il leur donnait tous les jours des bals, des festins ; il se livra à des dépenses immenses, dont la conséquence la plus naturelle fut une augmentation d'impôts. Sa mère lui reprocha ce scandale ; il lui défendit de se mêler de ses affaires. Les paysans se plaignirent ; il se moqua de leurs requêtes. Il s'attribua le monopole de Teau-de-vie; cette tyrannie excita partout des séditions. Il punit les rebelles et profita du gain qu'il faisait de son nouveau commerce pour gorger d'or tous ses courtisans. Une disetfe survint ; le peuple mourait de faim. Gustave ferma les yeux sur cette misère et ne réforma pas sa maison. Le trésor étant épuisé,
il emprunta partout de l'argent ; mais il ne paya pas les intérêts, ne satisfit pas à ses engagepients. Aussi les usuriers eux-mêmes refusèrent-ils de traiter avec lui, et ils exigèrent des garanties des gens qu'il chargeait de trouver des capitaux. Il en vint à diminuer d'un tiers la valeur du papiermonnaie. Cette ordonnance ruina une multitude de familles. 11 se rit de leur désolation. Il ne vivait que pour se divertir. Ce fut dans un bal qu'un assassin sut le frapper à mort. Ce régicide crut venger la morale et l'humanité en tuant un philosophe couronné qui outrageait la morale et l'humanité, et jusqu'à la volupté elle-même \
Pologne.
Auguste III était électeur de Saxe et roi de Pologne. Il résida constamment à Dresde, afin de se livrer plus facilement à sa passion pour la chasse. Il ne fit à Varsovie que quelques apparitions toujours très courtes. Gomme il avait besoin d'un allié puissant, il se mit sous la dépendance de la Russie. Toutes les affaires de la Pologne se ressentirent et de l'absence et de l'alliance du roi. Il y avait une multitude de places à donner ; ce fut le cabinet de
1 Mémoires secrets et critiques des cours, des gouvernements et des mœurs des principaux Etats de l'Italie, par Gorani, 1793, tom. I, pag. 348. — Levis, pag. 120. — Brown, tom. II et III.
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Pétersbourg qui en disposa, de concert avec Bruhl. Elles furent toutes mises à l'encan, et exploitées par ceux qui les avaient chèrement achetées. Comme ils n'avaient aucun compte à rendre, aucun maître à craindre, ils ne cessèrent d'opprimer le peuple pour amasser des richesses immenses. Les impôts furent souvent augmentés, mais les folles dépenses ne furent jamais diminuées. Pour satisfaire aux prodigalités de la cour, on réforma la moitié de l'armée, et le pays resta ainsi sans défense. Quand le trésor était épuisé, on falsifiait la monnaie. Tel fut jusqu'à la mort d'Auguste III le triste spectacle qu'offrit la Pologne.
Stanislas-Auguste Poniatowski était un gentilhomme frivole, ne dévorant de la littérature que les vers les plus orduriers, sachant par cœur toute la Pucelle de Voltaire, n'ayant de goût que pour les arts du luxe, recherchant toutes les femmes sans s'attacher à aucune. De bonne heure, cette vie dissipée l'avait ruiné. Dans un voyage à Paris , sa détresse fut si grande, qu'il fut poursuivi par ses créanciers et enfermé dans la prison pour dettes. Madame Geoffrin lui offrit sa bourse et le rendit ainsi à la liberté. Cette aventure était si publique que les Mémoires de Bachaumont la constatèrent, le 4 mai 1766. Un autre voyage fit la fortune du prisonnier déshonoré. Il eut occasion d'aller en Russie. Il plut à Catherine et devint son amant. Cette faveur décida de son avenir et lui valut le trône de Pologne vacant à la mort d'Auguste III.
Ce fut donc uniquement à la protection de la Russie qu'il fut redevable de son élévation. Au lieu de prendre à cœur les intérêts de ses sujets, il les sacrifia à la Russie. Il lui laissa la disposition de toutes les dignités et de toutes les places; il lui abandonna les rênes du gouvernement. Il ne songea qu'à donner des fêtes, s'accointer avec toutes les femmes légères et qu'à dissiper tout l'argent qu'il percevait. N'ayant ni énergie, ni caractère, ni moralité, il fut bientôt aussi abhorré que méprisé.
Les magnats ne lui pardonnèrent pas de les avoir contraints de l'accepter pour roi. Ils travaillèrent à secouer ce joug étranger. Stanislas devait ou se les attacher ou les abandonner. Il flatta tous les partis et les trahit, quand il le jugea à propos. Il n'avait qu'un désir, c'était de conserver la couronne à tout prix. Menacé d'être détrôné, il invoqua l'appui de la Russie.
Ce perpétuel asservissement du roi à une puissance étrangère aigrit de jour en jour les nobles. Ils s'insurgèrent tous comme un seul homme. Ils étaient braves , et courageux jusqu'à l'héroïsme. Mais ils étaient ambitieux; ce fut ce qui fit échouer tous leurs projets. La plupart étaient ruinés ; ils avaient dissipé leur patrimoine avec leurs maîtresses dans les bals, les festins et les chasses. Ils avaient opprimé tous leurs serfs, et n'avaient aucun dévouement à attendre de leur part. En prenant les armes, ils espéraient s'emparer de toutes les dignités, après s'être enrichis dans les pillages. De
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là leurs efforts pour usurper le commandement. Ils voulaient tous être chefs; aucun d'eux ne consentait a jouer un rôle obscur. Ils devaient travailler à l'affranchissement de leur pays, et cependant ils ne cherchèrent qu'à s'arracher les uns aux autres une portion de leur patrie. Des partis nombreux se formèrent. Des confédérés marchèrent contre des confédérés; des magnats se battirent contre des magnats. Remportaient-ils quelque avantage, ils opprimaient les paysans, les dépouillaient au lieu de les enrôler et de les gagner à leur cause. Ils leur enlevaient tous leurs biens et refusaient ensuite de les partager entre ceux qui les avaient secondés dans leurs labeurs. Il y en eut qui gagnèrent ainsi plusieurs millions qu'ils s'approprièrent. Aussi voyait-on des maréchaux gorgés d'or, et à côté d'eux d'autres maréchaux qui manquaient d'habits et d'armes. Tout le butin ramassé dans de périlleuses excursions ne servait qu'à entretenir le luxe, la table des vainqueurs. Il en fut de même des subsides et des pensions que leur envoyait la France.- La cupidité éteignit donc tout sentiment de patriotisme et causa la perte de tant d'hommes prêts à mourir pour la liberté.
Le prince Henri de Prusse passa trente-cinq ans sans adresser la parole à sa femme, et lui préféra la compagnie de mignons avec lesquels il se permettait tous genres d'abominations. Il se piquait de philosophie, au point qu'il n'entra jamais dans uû temple et qu'il voulut être enterré sans aucune
cérémonie religieuse, absolument comme un chien. Il fut criblé de dettes presque toute sa vie. Tel fut l'être qui d'un mot fixa le sort de la Pologne. Il proposa à la Russie de s'entendre avec la Prusse et l'Autriche pour partager ce royaume. Cette idée parut merveilleuse et fut bientôt goûtée. Des hordes de Russes, de Prussiens et d'Autrichiens se ruèrent sur les confédérés, les traquèrent comme des bêtes fauves, les dispersèrent, les égorgèrent ou les envoyèrent en Sibérie. Ils incendièrent ou pillèrent tous les villages ; ils se rendirent maîtres de tous les châteaux. Ils ramassèrent un butin immense. Un ambassadeur russe sortit de la Pologne avec cent cinquante mille livres de rente. Chefs et soldats se distinguèrent et par leur férocité et par leurs brigandages. Quand ils furent rassasiés de sang et gorgés d'or, ils attendirent un dernier ordre. La Pologne fut rayée de la liste des nations ; Stanislas conserva la couronne, mais resta préfet du pays ; il n'eut plus de sujets; il toucha annuellement un million d'écus pour entretenir une cour de Russes qui le méprisaient. Il vécut ainsi dans l'avilissement jusqu'au jour où la main qui l'avait élevé le précipita du trône pour lui laisser finir ses jours dans l'abjection* tardive punition de son incurable frivolité i !
1 Voir, sur la Pologne : Rulhière; la Vie et les Mémoires de Dumouriez, 1822, tom. I, pag. 166 à 209; les Lettres Particulières du baron de Vioménil, 1808, pag. 73, 135 et 155; et sur le prince Henri de Prusse : Vie privée, politi-
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Quand la Prusse, la Russie et l'Autriche eurent subjugué, égorgé tous les confédérés, elles se vantèrent d'avoir pacifié la Pologne. Elles ne tardèrent pas à se dédommager de leurs sacrifices. La Russie s'appropria 3,444 lieues carrées contenant 1,500,000 âmes; l'Autriche eut pour sa part 2,700 lieues carrées, peuplées de 2,500,000 âmes; à la Prusse échut un lot de 900 lieues carrées, occupées par 800,000 habitants.
Suivons donc dans leurs gouvernements ces bourreaux d'une si belle province.
Russie.
Pour apprécier le caractère de l'impératrice Catherine II, et comprendre pourquoi Voltaire luimême la signalait, le 26 juillet 1773, a Dalembert comme la puissance la plus despotique qui fût sur la terre, il est à propos de démasquer le feld-maréchal prince de Potemkin lequel, pendant seize ans, fut son favori, son conseiller, son Richelieu, pour ainsi dire. Toutes les croix qu'il pouvait porter, il les étala sur sa poitrine; toutes les dignités qu'il convoita, il les obtint; toutes les provinces qu'il voulut gouverner, il s'en empara; tous les sujets
que et militaire du prince Henri de Prusse, par Bouille fils, 1809, pag. 147, 157, 173, 238 et 345; Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosse, pag. 31 ; et Nouvelle Revue encyclopédique, tom. V, pag. 438.
qu'il détestait, il les humilia. Parvenu au faîte des honneurs, il se montra dur, hautaiu, brutal, injuste, inabordable ; son joug fut un joug de fer pour tous ceux qui l'entouraient. A son aspect les Russes gémissaient et tremblaient comme des hommes ivres. Les étrangers eux-mêmes maudirent son élévation. Ainsi, raconte Thiébault, il avait un cheval malade, cheval superbe, le plus beau peut-être de l'empire, que Joseph II lui avait envoyé, et qu'aucun Russe ne pouvait guérir. Alors arriva de Vienne Pierre Lafosse, célèbre et savant écuyer. Il fut bien reçu, il eut ses entrées libres, dès qu'on lui eut mis le cheval malade entre les mains. Il construisit un hangar pour traiter cet animal si rare avec tous les soins dont il était capable; au bout de quelques mois, il parvint à le rétablir; on l'en remercia avec toute l'exagération d'une fausse reconnaissance , mais on ne lui remboursa point ses dépenses, on ne lui envoya aucune gratification, on refusa même de l'écouter, et il partit comme il était venu, quoiqu'il n'eût entrepris ce voyage que sur de pressantes sollicitations et des promesses positives. Cette aventure n'étonna personne. Le prince affichait un luxe oriental qu'aucun souverain du monde n'aurait osé imiter ; il portait des habits tout étoiles de diamants, et estimés huit cent mille livres ; il habitait un palais qui valait près de trois millions ; il donnait des repas qui ne lui coûtaient jamais moins de douze cents livres ; mais il croyait au-dessous de sa position de s'abaisser à payer ses dettes. Tout
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le monde criait au fiiracle, quand il achetait un domaine ou un objet au comptant. Il envoyait en Sibérie les créanciers qui se permettaient de réclamer le montant de leurs mémoires. Cependant il puisait dans le trésor public comme dans sa cassette privée ; il y prenait, à chaque instant, des sommes considérables affectées à des travaux urgents; ces déprédations causaient des torts irréparables. On s'en plaignait souvent, mais toujours inutilement. Catherine lui pardonnait tout; elle tolérait jusqu'à ses impertinences , ses caprices , ses mépris. Il l'avait de bonne heure trouvée trop vieille pour qu'elle lui tint lieu de maîtresse; il la força à n'agréer pour amants que ceux qu'il préférait, et à les renvoyer dès qu'il s'apercevait qu'elle les aimait trop , et il ne lui en procurait un nouveau que moyennant une aubaine de quatre cent mille francs, et quelquefois de huit cent mille. Elle le visitait souvent, elle assistait à toutes ses fêtes; à certaines époques fixes, elle lui remettait une bourse de quatre cent mille livres. Elle défrayait sa maison, elle se chargeait de remplir sa cave de vins généreux, elle lui fournissait des équipages magnifiques, elle lui allouait, chaque année, quatre cent mille livres pour l'entretien d'une table de vingtquatre couverts, et, chaque mois, elle lui abandonnait quarante-huit mille livres pour ses menus plaisirs , comme elle l'accordait à chacun de ses Priapes à partir du jour où elle leur avait cédé quatre cent mille livres à titre de joyeux avènement.
Elle ne lui demandait aucun compte de tous les fonds dont il disposait , quoiqu'il en abusât à tel point qu'il y eut des années où le numéraire disparut des provinces, et qu'on fut réduit à recourir aux emprunts dans les pays lointains. Elle finissait par satisfaire et ses fournisseurs et ses créanciers, car il ne s'en occupait pas, bien que chaque acte diplomatique devînt pour les cours étrangères une occasion de le gorger d'or, et que ses charges et ses propriétés lui rapportassent un revenu énorme, indépendamment des faveurs dont nous venons de parler. Telles furent les profusions de la maîtresse et les dilapidations du favori que, quand il mourut, sa succession fut évaluée à environ deux cents millions. Voilà Potemkin d'après M œ * de Cerenville, qui a écrit sa vie avec beaucoup d'impartialité et de réserve. Ses calculs concordent avec ceux de Gastéra, biographe de Catherine.
Gomme Potemkin ne fut pas seul convié à partager la couche impériale, toute souillée de sang, nous allons emprunter à Gastéra la liste de tous les favoris en titre d'office de la lascive Catherine, et le montant des sommes et des présents dont elle récompensa leur complaisance sans bornes.
Or, dit Castéra :
Les cinq frères Orloff ont reçu 45,000 paysans, et en terres, palais, bijoux, vaisselle et argent 68,000,000 liv.
Wissenski, officier des gardes, environ deux mois en faveur 1,200,000
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Wasielilschikoff , simple lieutenant des gardes, reçut en vingtdeux mois qu'il fut en faveur :
Une terre, avec 7,000 paysans,
estimée 2,400,000 liv.
En argent 400,000
En bijoux 240,000
En vaisselle 200,000
Un palais meublé 400,000
Une pension de 80,000 livres de
rente, à peu près. 800,000
L'ordre de Saint-Alexandre-Newsky.
4,440,000 liv.
Potemkin reçut, dans les deux premières années, environ 36,000,000 de livres. 11 accumula ensuite des ri* chesses immenses. Il avait de grands biens en Pologne et dans toutes les provinces de la Russie. Une de ses armoires était remplie d'or, de diamants et de billets des banques de Londres, d'Amsterdam, de Venise.
Sa fortune était estimée 200,000,000
Zawadoffsky reçut, en dix-huit mois, des terres en Pologne avec 2,000 paysans, en Ukraine avec 6,000, en Russie avec 1,800. Ces terres
étaient estimées 4,000,000
Il reçut en argent 600,000
En vaisselle 200,000
En bijoux 320,000
En une pension du cabinet de
40,000 livres 400,000
Le cordon de l'Aigle blanc de Pologne. 5,520,000
Zoritz reçut, en un an, le cordon
de l'ordre de l'Épée de Suède et celui
de l'Aigle blanc de Pologne.
Une terre en Pologne de 2,000,000
Une en Livonie de • 400,000
Une commanderie en Pologne, valant 48,000 livres, estimée 480,000 liv.
En argent 2,000,000
En bijoux 800,000
5,680,000 liv.
Korzakoff reçut, en seize mois, le cordon de l'Aigle blanc en Pologne, le palais de Waeielitschikoff, qui avait été racheté
Une terre avec 4,000 paysans.
En argent et en bijoux. . . .
L'acquittement de ses dettes..
Pour s'équiper et pour voyager
Gratifications pendant son voyage
Lanskoï reçut en terres et en argent 12,000,000
En diamants 320,000
Pour payer ses dettes 820,000
Un palais estimé 400,000
En outre, sa sœur et sa cousine 13,040,000
furent admises au nombre des demoiselles d'honneur de l'impératrice, et reçurent beaucoup de présents non évalués.
Yermoloff reçut, en seize mois, le cordon de l'Aigle blanc de Pologne.
Une terre estimée 400,000
Une autre avec 3,000 paysans. . . 1,200,000 En argent 600,000
Momonoff reçut, en vingt-six mois,
en terres 2,400,000
En argent 800 000
En bijoux 320,000
Platon Zouboff fut décoré du titfe de prince et de divers cordons, et nommé grand-maître de l'artillerie.
Il reçut de grandes terres en Russie, en Pologne et en Courlande. Sa for-
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tune, non compris le mobilier el les bijoux, s'éleva à environ 400,000 liv.
de revenu» et conséquemment estimée 10,000,000 liv.
Son mobilier et ses bijoux. . . . 800,000