LIBRAIRE DB LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
Palai8-Royat,,13 et 17^galerie d'Orléghs.
1863* ' Tous droits réserrés.
La maison de Condé. — M. le Prince. — Son portrait. — Rose, secrétaire du cabinet. — Se» griefs contre M* le Prince. — Sa maison de campagne à Coye. — Voisine de Chantilly. — M . le Prince la trouve à sa convenance. — Rose ne veut pas la céder. — Manœuvre infernale. — Une invasion de renards. — Louis XIV prend son secrétaire sous sa protection et enjoint à M. lé Prince de laisser désormais eà repos son voisin. — Une famille de nains. — Les poupées du sang. — Le grand Condé et mademoiselle de Brézé. — L'inconvénient de trop hauts souliers. — Projets d'établissement pour le duc dû Maine. — Mademoiselle. d'Uzès. — Empressement des Condé. — Le ohoix tombe sur mademoiselle de Charo-
■, lois. — Lts Vendanges de Suresnes et mademoiselle Thomas seau. — Fiançailles.— Absence remarquée de mademoiselle de Condé. — Son chagrin de s'être tu préférer sa sœur. — La
r duchesse de Montpensier fait également défaut. — Ses motifs. — Menées dont elle est l'objet. — Elle se dépouille pour mettre fin à la captivité de Lauzun. — Promesses illusoires* — Jouée par madame de Montespan et Louis XIV. — Mademoiselle de Bourbon. — Les dangers de la moquerie.— Ressentiment de Mademoiselle. — Toilette de mademoiselle de Charolois. — La bénédiction du lit. — La cérémonie de la chemise. — Madame de Montespan. — Sa conduite avant d'appartenir au roi. Son sentiment sur mademoiselle de La Vallière.
Le mariage de mademoiselle de Chaleauiriant avec M. de Lassay nous a introduit au
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sein de cette cour des Condé à laquelle Thumeur et le caractère du chef donnent une physionomie tout étrange. M. le Prince n'est plus pour nous déjà un inconnu ; ses amours . avec madame de Ne vers Pont révélé sous un jour avantageux, et qui 's'en tiendrait à cet épisode n'aurait qu'une idée très- insuffisante et très-fausse du personnage. Tour à tour magnifique, parcimonieux, obséquieux, hautain, audacieux et trembleur, courtisan presque rampant à Versailles, despote farouche dans sa famille, retors et taquin dans les afiaires, extravagant et moBomane à certaines heures et pétillant d'esprit et de finesse à certaines autres, changeant de face et de visage sans transition comme sans raison , c'était un bizarre assemblage, une réunion inconcevable ,^ un fantasque amalgame de pe qu'il y a de meilleur et de pire. Saint-Simon nous a laissé un portrait de lui qui ne le flatte pas, où tous ces contrastes se retrouvent. Son gendre de la main gauche, qu'il avait si longtemps promené et désespéré par ses incertitudes et ses caprices, n'est pas plus indulgent : on di- • rait même qu'il s'est entendu avec le premier, tiant ils semblent s'être copiés Tun l'autre. Tous deux reconnaissent et son es-
prit*, et son savoir, et sa politesse, et Tamabililé de son commerce, quand il lui convenait d'être aimable. Mais autant de dons et de qualités stériles , qui ne devaient servir que de repoussoir aux côtés déplorables de ce caractère créé pour le tourment des autres et de lui-même.
« C'étoit, nous dit Saint-Simon, un petit homme très-mince, dont le visage d'assez petite mine ne laissoit pas d'imposer par le feu et l'audace de ses yeux, et un composé des plus rares qui se soit guère rencontré. Personne n'a eu plus d'esprit, et de toutes sortes d'esprit, ni rarement tant de savoir en presque tous les genres, et pour la plupart à fond, jusqu'aux arts et aux mécaniques, avec Un goiU exquis et universel. Jamais encore une valeur plus franche et plus naturelle, ni une plus grande envie de plaire ; et quand il vouloit plaire, jamais tant de discernement, de
* Bussj écrivait à sa cousine : « Pendant le temps que nous avons fait notre cour au prince, qui, par parenthèse, a de l'esprit, après le roi, plus que toute la maison royale..... » — Madame de Sévigné, Lettres (éd. Monmerqué), t. IX, p. 478. Lettre du comte de Bussy à madame de Sévigné ; à Coligny, ce 9 août
grâces, de gentillesse, de politesse, de noblesse, tant d'art caché coulant comme de source. Personne aussi n'a jamais porté si loin l'invention, l'exécution, l'industrie, les agréments ni la magnificence des fêtes, dont il savoit surprendre et enchanter, et dans toutes les espèces imaginables. » Cette dernière phrase est à noter, et vient donner raison aux éloges de La Bruyère qui, nous Tavons vu plus haut, reporte tout Thonneur de la fête de Chantilly à l'esprit inventif et créateur du prince.
Mais la médaille a son revers, et quel revers!
« Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir, jaloux, soupçonneux, inquiet sans aucun relâche, plein de manèges et d'artifices à découvrir et à scruter tout, à quoi il étoit occupé sans cesse aidé d'une vivacité extrême et d'une pénétration surprenante, colère et d'un emportement à se porter aux derniers excès même sur des bagatelles, difficile en tout à l'excès, jamais d'accord avec lui-même, et tenant tout chez lui dans le tremblement ; à tout prendre, la fougue et l'avarice étoientses
maîtres qui le gourmandoient toujours *... »
Lassay porte les mêmes accusatious : « Il est avare, injuste, défiant au-dessus de tout ce qu'on peut dire ; sa plus grande dépense a toujours été en espions ; il ne peut pas souffrir que deux personnes parlent bas ensemble, il s'imagine que c'est de lui et contre lui qu'on parle '... » et le reste à Tavenant.
Saint-Simon, qui nous présente M. le Prince comme un courtisan des plus déliés, pour ne pas dire des plus abjects, raconte à Tappui une aventure sanglante où celui-ci eut à subir en silence une leçon de tenue donnée par un homme qui n'était pas même un grand seigneur. Louis XIV avait placé si haut la royauté que les princes de son sang ne s'inclinaient pas moins profondément que le dernier de ses sujets devant sa radieuse majesté. En se prosternant aux pieds du maître, M. le Prince ne faisait que continuer les soumissions de son père, qui passa la dernière partie de sa vie à racheter, à force de complaisances, les écarts et les audaces de la
* Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. VII, p. 138, 139, 140.-— Dangcau, Joùmaly t. XII, p. 371, 372.
' Lassay, Recueil de différentes choses (Lausanne 1756), 1" partie, p. 844, 345.
première. Rien donc à cela que de naturel, si le maître eût été l'objet absolu de ces adulations et de ce zèle excessif. Mais le fils du grand Condé ne s'humiliait pas moins, n'avait pas Téchine moins souple à Tégard des ministres qu'il recherchait, caressait, se mêlant sans façon à la foule des solliciteurs, saisissant avec un empressement qui étonnait Toccasion de leur adresser la parole « sans avoir rien à leur dire, avec le maintien d'un client qui fait bassement sa cour. » Presque tous les jours de conseil, on était certain de le rencontrer, après la messe, sur leur passage, quand ils se rendaient dans le cabinet du roi. Une telle assiduité n'avait pu échapper; mais ceux même sur les brisées desquels M. le Prince allait gardaient sagement pour eux ce qu'ils en pensaient. Un seul, qui n avait rien à attendre de lui, qui avait d'ailleurs sur le cœur un tour atroce dont il avait été la victime non résignée, se donna le malin et audacieux plaisir de le rappeler au sentimentde sa propre dignité et de le faire rougir du triste personnage qu'il n'avait pas honte de jouer.
Un matin' qu'il s'était montré et plus empressé et plus courtisan que de coutume,
le bonhomme Rose, secrétaire du cabinet, qui avait acquis par son esprit, sa probité, de longs services auprès de Louis XIV le rare privilège de tout dire sans se préoccuper de la qualité de ceux auxquels il s'attaquait*, s'approcha du prince et, s'adressant à lui :
« Monsieur, lui dit-il tout haut, je vous vois faire ici un manège avec tous ces messieurs, et depuis plusieurs jours, et ce n'est pas pour rien ; je connois ma cour et mes gens depuis longues années, on ne m'en fera pas accroire : je vois bien où cela va. » Il était moins facile de voir où Rose voulait en venir. Mais il parlait haut, son ton, ses gestes, la personne à laquelle il osait s'en prendre, devaient attirer Tattention ; les conversations particulières cessèrent, on s'approcha, on entoura les deux interlocuteurs, et M. le Prince se vit enfermé avec cet étrange assaillant, ne sachant trop où il en était et comment lui échapper. Rose, qui avait traîné l'attaque juste assez pour se constituer l'auditoire le plus complet, ajouta avec un sourire d'une finesse
1 II était fils d'un fermier de M. de Chauvallon, duquel il avait été domestique. — Sorheriana (Tolosse, 1694), p. 213.
et d'une malice diabolique : « Seroit-ce point, Monsieur, que vous voudriez vous faire premier prince du sang? » Rien ne pouvait être plus sanglant, plus mérité, d'une plaisanterie plus heureuse, plus irrésistible. En elTet, que venait faire ici le premier prince du sang, et qu'avait-il à souhaiter qui ne fût au-dessous de sa Naissance et de son titre? et que répondre à une pareille drôlerie formulée avec un perfide respect par un vieillard de quatre-vingtcinq ans? Il fallait ronger son frein en silence et sourire, si l'on pouvait. « M. le Prince fut enragé, raconte Saint-Simon, mais il ne put et n'osa que dire ^ » Quant à Rose, il se relira, savourant sa vengeance, car c'en était une*.
Rose, pour son malheur, avait, prés de Chantilly, à Coye, une jolie terre et une jolie
1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. III, p. 61, 62. — Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon}, t. I, p. 52, 53.
' Rose était h. ménager, on savait de quoi il était capable et on le craignait. Racine écrivait à Boileau : <x. ...Faites bien des compHmentspour moi àM. Roze. Les gens de son tempéramment sont de fort dangereux ennemis; mais il n'y a point aussi de plus chauds amis, et je sais qu'il a de l'amitié pour moi.» — Racine, Œuvres complètes (Éd. Lefèvre), t. VI, p. 214; Bourbon, le 28 mai 1687.
maison, avec un joli bois au bout de la foret, où il se plaisait fort, mais qui eût fort convenu également à M. le Prince. Ce dernier voulait percer des routes et se trouvait arrêté court par le bois de son voisin. Des offres furçnt faites à Rose qui les déclina. Gourville , chargé de la négociation , prétend qu'il n'eût pas demandé mieux que de vendre sa terre deux fois plus qu'elle ne lui avait coAté ; M. le Prince eût bien payé trois fois la valeur de ce qu'il était nécessaire de terrain pour la route projetée, il eût encore acheté le petit bois, après estimation, le double de ce qu'il pouvait valoir, il ne voulait pas aller au delà. Rose répondit alors qu'il savait le respecfqu'il devait à M. le Prince, mais qu'en France chacun était maître de son bien, et qu'il entendait rester chez lui. Celui-ci, furieux, jura qu'il n'en aurait pas le démenti et qu'il s'y prendrait de telle sorte que Rose serait trop heureux d'en passer par son bon plaisir. Il fait ramasser, de tous côtés, trois ou quatre cents renards, qui sont tout aussitôt lancés par-dessus le mur du parc. On se figure aisément quels dégâts commirent ces pensionnaires .turbulents, le remue-ménage, la dévastation que ce fléau opéra dans le petit
paradis du bonhomme. Ce dernier n'eut pas besoin d^aller aux informations pour savoir d'où partait le coup. En était-il plus avancé et que pouvait-il contre si forte partie?
Si M. le Prince avait compté sur Timpuissance de sa victime, il s^était trompé.
Rose court tout d'ua trait chez le i^oi et lui demande la permission de lui faire une question « peut-être un peu sauvage. » Le roi, qui Taimait et qui était habitué à ses façons, lui demanda de quoi il retournait.
« Ce que c'est, Sire, c'est que je vous prie de me dire si nous avons deux rois de France ? — Qu'est-ce à dire? lit le roi assez étonné d'une pareille interpellation. — Qu'est-ce à dire? repartit Rose, c'est que si M. le Prince est roi comme vous, il faut pleurer et baisser la tête sur ce tyran. S'il n'est que premier prince du sang, je vous en demande justice, Sire, car vous la devez à tous vos sujets, et vous ne devez pas souffrir qu'ils soient la proie de M. le Prince. » Rose raconta ensuite le tour atroce qu'on venait de lui jouer et fit partager au roi son indignation. Louis XIV, qui n'était pas fâché, à l'occasion, de faire sentir aux princes de son sang qu'ils n'étaient que ses premiers sujets,
manda le coupable, l6 tança vertement, et lui enjoignit d'avoir à faire disparaître de la propriété jusqu'au dernier des hôtes incommodes qu^ily avait introduits, et de vivre désormais en bon voisin avec son secrétaire du cabinet l. La semonce produisit son effet, M. le Prince fit des avances à Rose et n'épargna rien pour le gagner. Il n'en vint que fort insuffisamment à bout, bien que celui-ci se vît dans l'obligation de répondre extérieurement à des politesses partant de si haut. On a pu juger qu'intérieurement le bonhomme n'avait rien moins que pardonné et qu'il n'attendait que roccasiqn de prendre sa revanche '.
^ Rose était, en réalité, un personnage important. Il avait lapiume du roi, écrivait, signait pour lui; ilimitait si bien l'écriture de Louis XIV, qu'il n'y eût pas eu moyen de discerner la fausse de la vraie, et le faisait parler avec une dignité, une noblesse, un tact merveilleux. Vigneul-Marville en dit autant^ du reste, de Thonier. — JJfeZanycs d'/iM<otr« ti de littérature (Paris, 1755), t. I, p. 311, 312.— Callières lui succéda. Ce fut Rose qui^ élu membre de l'Académie française, obtint pour elle le droit de haranguer le monarque comme le Parlement et les autres compagnies supérieures. — D'Alembert (Bélin, 1818), t. II, p. 62. Éloge dii président Rose.
• Saint-Simon, Mémoiret (Chéruel), t, III, p. 62,
Henri-Jules, sans compter mademoiselle de Ghateaubriant, eut dix enfants, quatre garçons et six filles. Des quatre petits princes, le second seul survécut et fut le duc de Bourl?on, qui épousa mademoiselle de Nantes, fille naturelle . de Louis XIV et de madame de Montespan. L'aînée des filles fut mariée au prince de Gonti ; venaient après Anne de Bourbon, qui mourut à Tâge. de cinq ans; mademoiselle de Gondé, mademoiselle de Charolois, mademoiselle d'Enghion (madame de Vendôme), et mademoiselle de Clermont qui ne vécut guère qu'un an*. G'étaitune sin-
H3. — Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. I,'p. 52, 53. —Rose n'avait pu, toutefois, empêcher son adversaire de percer une route à travers son bois, ce qui don^a lieu entre eux à un démêlé qui dura tant que vécut Rose. Gourville, comme domestique dos Condé , n'est pas pour Rose , et trouve très-plaisant, entre- autres peccadilles, que les gens de M. le Prince, rencontrant un domestique du bonhomme chargé de faisans qu'il lui apportait de sa terre, l'en débarrassent sans autre forme de procès. Quoi qu'il en soit, après trente ans d'attente, M. le Prince devait en arriver à ses fins et devenir possesseur de la propriété de Rose, qu'il acquit de ses héritiers.— Gourville, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXIX, p. 362.
1 Le père Anselme, Histoire géne'alogique et chrono'
gulière famille que celte famille de Condé»
Si le grand. Condé était d'une belle stature, il s'en fallait , en revanche , que sa femme eût des proportions gigantesques, comme on en peut juger par une mésaventure plaisante qui lui arriva le propre jour de ses noces. « Ils furent fiancés, raconte Mademoiselle, dans la chambre du roi, comme c'est la coutume pour les princes du sang ; et ce jour-là le prince donna un fort beauballet dans le Palais-Cardinal, où le roi, la reine et toute la cour étoient. Il y eut bal ensuite, où mademoiselle de Brézé, qui étoit fort petite, tomba comme elle dansoit une courante, à cause que, pour rehausser sa taille, on lui avoit donné des souliers si hauts, qu'elle ne pouvoit marcher. Il n'y eut point de considération qui empêchât de rire toute la compagnie, sans en excepter M. le duc d'Enghien, qui ne consentoit à cette affaire qu'à regret, et que par la crainte qu'il avoit de déplaire à M. son père ^ » Son fils et sa belle-fille
logique de la Maison de France (Paris, 1726), t. I, p. 194, 195.
* Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 14.— Mademoiselle de Brézé était nièce du cardinal de Richelieu.
-étaient déjà d'une taille au-dessous de la moyenne, cette dernière, en outre, quelque peu bossue, « et a^vec cela un gousset fin qui se faisoit suivre à la piste même de loin, »
ce qui n'empêchait pas son mari d'être terriblement jaloux^ Tous leurs enfants, sauf la princesse de Gonti, qui n'était que petite^ étaient presque des nains : M. le duc de Bourbon était petit « jusque dans T/expès -. » On voulut trouver la cause d'un phénomène aussi étrange dans la présence d'un nain que madame la Princesse avait eu longtemps chez elle, et'la singulière ressemblance de M. le. Duc et de madame de Vendôme avec ce nain donnait une sorte d'apparence à cette supposition '. Quoi qu'il en soit, les princesses, que madame la Duchesse appelait « les poupées du sang, » étaient tellement audessous de la mesure commune, qu'une ligne de plus ou de moins devenait pour elles quelque chose de plus important et d'autrement décisif que les charmes de la figure et les séductions de l'esprit. La question n'était pas
1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. VII, p. 142.
* Marquis de SourChes, Mémoires (Adhelm Bernier, 1836), t. I, p. 95.
• Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. II p. 442.
entre elles d'être la pins jolie, mais la moins petite. Et ce fut, en effet, la seule considération qui détermina le choix de M. du Maine.
Louis XIV répugnait à marier ses bâtards, nous dit Saint-Simon : « M. le duc du Maine voulut se marier. Le roi Ten détournoit et lui disoit franchement que ce n'étoit point à des espèces comme lui à faire lignée... * » Le jeune pfince, conseillé par madame de Maintenon, persista, et son père ne chercha pas davantage à combattre ces instincts matrimoniaux. S'il faut en cEoire madame de Gaylus, il eût été assez dans les vues de Louis XIV que le choix tombât sur la fille d'une des grandes maisons du royaume. « Je sais même, ajoute-t-elle, que le roi avoit eu dessein de choisir mademoiselle d'Uzès, et qu^il étoit sur le point de le déclarer, lorsque M. de Barbezieux vint lui faire part de son mariage avec elle ; ce qui fît que le roi n'y songea pas davantage*. » Il avait cependant marié déjà au prince de Gonti Taîné la fille qu'il avait eue de mademoiselle de La Vallière. Madame de Montespan et le grand Çondé s'étaient prêr
1 Saint-Simon, Mémoires (Chérujel), t. I, p. 34. ' Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 183.
tés des premiers à cet arrangement. La marquise travaillait, en effet, pour ses propres enfants en créant lin semblable antécédent ; et le mariage de mademoiselle de Nantes avec le jeune prince de Bourbon avait donné raison à une habileté que les simples purent prendre pour du désintéressement. Quant à l'Achille de la Fronde, on Ta dit, il avait à faire oublier le passé, et croyait par cette complaisance effacer dans Tesprit du roi le tenace souvenir de ses rébellions d'autrefois.
Les avances vinrent de M. le Prince qui, en cela fort différent de la duchesse d'Orléans, seconde femme de Monsieur', regardait
* La duchesse d'Orléans prétend que le duc du Maine avait songé à sa fille, et raconte à ce propos une histoire assez inintelligible. € Le duc du Maine pensait qu'il pourrait épouser ma fille; mais, des marchands qui étaient chez madame de Montespan l'entendirent qui parlait à madame de Maintenon de ce mariage ; ces dames ne pensaient pas que des gens du commun pussent les comprendre ; ils prirent la parole, et dirent : « Mesdames, ne « vous y jouez pas; il vous en coûtera la vie si ^ vous faites ce mariage. » Cela empêcha la chose ; madame de Maintenon fut effrayée, elle alla trouver le roi et le priât de n'y plus penser. » — Duchesse d'Orléans, Corrtipondance complète (Charpentier, 1855), t. I, p. 258.
cette alliance comme la fortune de sa maison . La perspective de s'unir aux Condé était, d'autre part, trop avantageuse pour que de pareilles ouvertures se vissent rèpoussées ou seulement froidement reçues; il ne restait plus qu'à décider laquelle des trois princesses écherrait au duc du Maine. Mais, ce que semblent ignorer Saint-Simon et madame de Caylus, c'est que ces projets dataient de loin, que Ton ayait songé un instant à mademoiselle de Bourbon, depuis madame de Conti, quoique plus âgée que le duc du Maine de quatre ans, et que la crainte de s'aliéner la duchesse de Montpensier avait empêché fort probablement, comme on le verra plus loin, de donner suite à ces arrangements.
Mademoiselle de Gharolois n'étai t pasFaînée de celles qui demeuraient à marier; elle ne venait qu'après mademoiselle de Condé; mais elle était un peu plus grande, elle lui fut préférée. « J'avoue qu'on lui avoit fait tort, dit epcore l'auteur des Souvenirs^ et que si elle étoit un tant soit peu plus petite, elle étoit beaucoup mieux faite, d'un esprit plus doux et plus raisonnable'. » Madame du Maine
4 Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Pou-
n'était pas, toutefois, plus haute qu'an enfant de dix ans. Au commencement de Tautomne de 1695, Ton représentait à la Comédie-Française une farce de Dancourt, les Vendair^es de Suresnes, dans laquelle un acteur, sous le nom de mademoiselle Thomasseau, faisait le personnage d'une naine. Le comédien, pour arriver à un raccourci vraisemblable, marchait sur ses genoux ; une robe longue et traînante, en l'enveloppant tout entier, sauvait les difficultés du travestissement. Cette parade fit courir tout Paris. Mais ne s'avisat-on pas de comparer la duchesse du Maine à la demoiselle de la pièce ? Des vaudevilles se répandirent dans lesquels on neTappelait que « la princesse Thomasseau; » et, bien plus tard (en 171 3), Ton retrouve des couplets satiriques
joulat), t. XXXir, p. 510. — « Elle épousa depuis, dit Voltaire dansuoe note, M. le duc de Vendôme, dont elle n'eut point d'enfants. » L'erreur est d'autant plus flagrante, que la duchesse de Vendôme, loin d'être l'aînée de madame du Maine, avait deux années de moins que sa sœur. Ni M. Monmerqué, ni les divers éditeurs des Souvenirs n'ont relevé cette méprise. Celle des filles de M. le Prince, dont il est réellement question ici, est Anne-Marie-Victoire, d'abord mademoiselle d'Enghien, puis mademoiselle de Condé.
011 ses fils sont désignés sous le sobriquet de Thomasseaux, race de Thomasseaa^
Mademoiselle de Charolois n'était pas belle, « Quand elle ferme la bouche, dit Madame, elle n'est pas laide, elle a de vilaines dents et mal rangées. Elle n'est pas très-grosse, elle met horriblement de rouge, elle a de joUs yeux, elle est blanche et blonde '. »
Il est juste d'ajouter qu'elle animait tout cela, et faisait, oublier les imperfections et les défauts par sa pétulance , son esprit, la mobilité d'une physionomie qui changeait d'expression" et presque de forme comme de sentiments.
^ Recueil de chansons historiç[ues (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. VIJI, f" 330; t. XII, f* 297.— Dancourt avait eu en vue un tout autre personnage, cette fameuse madame du Noyer, l'auteur des Lettres historiques et galantes^ dont la figure grotesque lui avait paru bonne à introduire dans cette parade. Celle-ci, se trouvant à la représentation des Vendanges de Suresnes^ se reconnut la première, et Dancourt eût pu se repentir de ce méchant tour, si le mari eût été homme à épouser le ressentiment de sa femme. — Madame du Noyer, Lettres historiques et galantes (Amsterdam, 1720), t, V, p. 65, 1.17, 172 et suiv.
* Duchesse d'Orléans, Correspondance complète (Charpentier, 1855), t. II, p. 13.
Lorsque Ton fut bien fixé sur celle des trois filles de M. le Prince que le duc du Maine épouserait et que tout fut arrêté avec le père, qui n'était pas le moins impatient de conclure, Louis XIV alla faire laf demande en forme à madame la Princesse. Un mois après, on signait le contrat. Le traitement de la princesse de Conti servit de règle pour mademoiselle de Charolois. Le roi donna à celle-ci cent mille francs comme il les donnait à toutes les princesses du sang, sans compter deux cent mille francs de bijoux, et un million à M. du Maine *. Les fiançailles eurent lieu le 18 mars 1692, en présence de toute la cour. Mademoiselle d'Enghien, celle qui bien plus tard épousa le duc de Vendôme, portait la mante de mademoiselle de Charolois. Mademoiselle de Gondé n'était pas à la cérémonie, elle était restée à Paris, t Mademoiselle de Gondé, dit Saint-Simon, ne vint point à celui-ci (à ce mariage), parce qu'elle étoit si affligée que, pour deux pouces de taille de plus qu'elle qu'avoit sa cadette, elle lui eût été préférée pour un mariage qui la tiroit d'une vie fort
» Dangeau, Journal, t. IV, p. 25, 45, 46; 13 février, 15, 16, 17 mars 1692.
triste et fort esclave, pour la mettre dans tous les plaisirs de la cour, qu'elle ne s'en consola point et en mourut à la fin *. » C'était prendre trop à cœui:, ce nous semble, les dédains du duc du Maine, qui, plus d'une fois dans la suite, eut occasion devant les emportements et l'humeur fantasque de sa femme de regretter sans doute Tégalité de caractère et la raison de son infortunée belle-sœur.
La gi'ande Mademoiselle, qui avait plus que personne le droit de signer au contrat, ne parut pas davantage. Des susceptibilités à regard de Monsieur et de II, le Prince pour la succession de madame de Guise, la retinrent chez elle. Ce n'était pas là, toutefois, les seuls motifs. Mademoiselle de Montpensier, la plus altière et la moins endurante des femmes, croyait avoir à se plaindre du sans-gêne
t Dangeau , Journal (addition de Saint-Simon) , t. IV, p. 47; t. VII, p. 326, 400.— Mademoiselle de Condé mourut le samedi 23 octobre 1700. Le père Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison de France ^ t. I, p. 341. — Mercure de France^ novembre 1700, p. 154 à 160. — La comtesse de Caylus dit également qu'elle ressentit vivement cet affront et en conserva le souvenir jusqu'à la fin de ses jours. — Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Poujoulal), t. XXXII, p. 510.
avec lequel on en avait usé à son égard , et tenait à protester par son absence. L'on ne s'était montré, il est vrai, ni honnête ni loyal envers elle. L'on n'avait été que trop prodigue de promesses et de belles paroles, quand il avait été question d'obtenir; lorsqu'elle se fut dessaisie, elle n'eut plus qu'à en passer par les dures conditions qu'il plut de lui dicter. Sa rancune était déjà vieille, elle remontait à douze ans de là, à la captivité de Lauzun.
Madame de Montespan venait souvent la voir, elle semblait prendre une part réelle à . sa douleur ; ses conseils étaient ceux d'une amie véritable qui entre dans vos intérêts et ne demande qu'à vous sortir de peine. Il fallait à tout prix désarmer le roi, dont le ressentiment contre Lauziin était toujours aussi vif. Mademoiselle était sans postérité, et l'on se préoccupait déjà, bien qu'il n'y eût pas de * péril en la demeure et qu'elle fiit d'une santé à vivre longteraps encore, où irait cet immense héritage. « Si vous leur faisiez espérer votre bien pour M. du Maine! » lui avait dit un des amis de Lauzun. Elle convint, en eJBTet, que c'était le seul moyen de briser les chaînes de son amant. Elle n'hésita pas, et s'ouvrit à
madame de Montespan, bien plusen suppliante qu en femme maîtresse de la situation. Elle avait affaire à un esprit retors qui, sans engager outre mesure la parole royale, sut l'amener à toutes les concessions. On la conduisit près du roi dans les petits cabinets. Il lui sourit. « Madame de Montespan, dit-il, m'a appris hier au soir la bonne volonté que vous avez pour le duc du Maine; j'en suis touché comme je dois. Je vois que c'est par amitié pour moi que vous le faites; il n'est qu'un enfant qui ne mérite rien. J'espère qu'il sera un jour honnête homme ; qu'il se rendra digne de l'honneur que vous lui vou- • lez faire. Pour moi, je vous assure qu'en toutes occasions je vous donnerai des marques de mon amitié*. » Mais de Lauzun, pas un mot.
Louis XIV redoublait d'amabilités, sans pour cela qu'il fût le moins du monde question du prisonnier; et, si elle Je trouvait étrange et s'en alarmait : « Il faut avoir patience»» lui répétait-on. En revanche, le petit prince lui était eijvoyé : on savait son faible
1 Mademoiselle de Montpeiisier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), 1. XXVIII, p. 493.
pour les enfants. « Comme il avoit bien de Tesprit, on lui dit Tafifaire; on le connoissoit capable de garder un secret.Il me fit de grands remercîments et me venoit voir avec grand soin. » On poussa la recherche, plus tard, jusqu'à lui faire porter ses livrées ^ Si Mademoiselle était pressée d en arriver à ses fins, même hâte existait d'autre part. Demande lui futfaite d'une donation deDombes et du comté d'Eu. Cela sonna mal aux oreilles de mademoiselle de Monlpensier qui repartit que son testament réglerait touti Mais ce n'était pas ainsi qu'on l'entendait, et madame de Montespan avait dit même à l'un des gens de confiance de la princesse : « On ne se moque point da roi; quand on lui a promis, il faut tenir. • Mademoiselle signa tout. Elle avait donné déjà par un contrat de vente le comté d'Eu à. Lauzun ; mais celui-ci, qui se mourait d'eanui à Pignerol, ne crut pas payer trop cher sa liberté par le sacrifice de ce riche apa— nage^
* Mercure galant^ mars 1692, p. 301.
» Mademoiselle donna au duc du Maine, le 2 février 1681, la principauté de Dombes, ainsi q^ue le comté d'Eu, que le roi érigea de nouveau eu
La romanesque fille de Gaston supposait avoir assez fait pour obtenir la réalisation d'une chimère qui était le but de sa vie: être la femme de Lauzun^l'élever jusqu'à elle à la face de l'univers ! Gela avait été possible un moment et se fût accompli , s'ils eussent su profiter des instants*; avec de semblables titres à la complaisance royale, qui oserait désormais s'y opposer ? La pauvre princesse s'abusait étrangement. « Il ne vous faut point flatter, lui dit un jour madame de Montespan : le roi ne consentira jamais que vous épousiez M. de Lauzun comme vous voulez faire, ni qu'on l'appelle M. de Montpensier ; il le fera duc, et si vous voulez vous marier, il ne fera pas semblant de le savoir; il grondera ceux qui le lui diront : ce sera tout de même. — Quoi ! madame, s'écria celle-ci, il vivra avec moi comme un mari, il ne le sera pas publiquement? Que pourra-t-on dire et croire*? » Force
pairie, au mois de mars 1694. — Le père Alselme. Histoire généalogique et chronologique de la maison de France, t. I, p. 191.
1 Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 491.
* Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 297.
fut bien, pourtant, d'accepter le pis-aller d'un mariage de la main gauche humiliant pour Lauzun qui, du reste, une fois libre, se conduisit de telle sorte que Mademoiselle, si elle regretta quelque chose, ne dut regretter que d'avoir cédé à un entraînement dont on se montrait parfaitement indigne.
Il paraîtrait que depuis la mort de M. de Vermandois *, Ton songeait à une des filles de M. le Prince pour le duc du Maine. Mademoiselle cite une petite aventure qui remonte au mariage de mademoiselle de Nantes avec M. le Duc *, et qui n'était pas dé nature à la rendre favorable à ces combinaisons matrimoniales.
La grande Mademoiselle avait la conscience de ce qu elle valait ; bonne et facile avec ses domestiques, elle exigeait des siens des respects qu'elle ne rencontrait pas toujours. Un soir, au souper du roi, elle toussa beaucoup; cela parut plaisant à mademqiselle de Bourbon qui ne se cacha pas pour en rire avec la princesse de Conti ^. A une nouvelle
1 18 novembre 1683.
« 24 juillet 1685.
» Anne-Marie de Bourbon, mademoiselle de Blbis, fille légitimée de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière. Elle épousa, le 16 juin 1680, Louis-Ar-
I quinte, nouveaux ricanements des deux folles.
! Louis XIV essaya bien d'expliquer cette in-
' convenance à laquelle Monseigneur avait pris part; mais mademoiselle de Montpensier n'en avait pas été dupe. Pour elle il n'était point de petites choses, et ses Mémoires sont
I pleins d'événements de cette importance.
M. le Prince et madame la Princesse furent désolés : « Ils ne vouloient pas qu'elle me déplût..» Mais TefFet était produit, et Mademoiselle ne cacha pas son ressentiment.
• Mademoiselle de Bourbon avoit le bras
I droit incommodé : il paroissoit plus court que l'autre et même elle ne Tallongeoit pas aisément. Je me souviens qu'on m'a voit dit qu'elle avoit eu les écrouelles, et que les drogues qu'on lui avoit mises Tavoient estropiée. Je le dis à madame de Montespan : « Ce sera « un beau couple si M. du Maine réponse :
• im boiteux .et une manchote *. » Elle me
mand, prince de Conti, qui mourut le 9 novembre
1685, trois mois après précisément cette petite scène.
Elle était naturellement moqueuse et ne cédait que
trop à son penchant pour la raillerie. Mademoiselle
de Bourbon, en s'unissant au frère cadet de son
mari , le prince de La Roche-sur-Yon , devenait
♦également princesse de Conti, le 29 juin 1688.
* «: Madame la princesse de Conti est fort petite, dit
dit qu'on n'y songeoit pas. Madame de Montespan conta à madame de Thianges Taversion qui m'avoit prise pour mademoiselle de Bourbon sur son rire, la peur que j'avois qu'on ne songeât à la marier au duc du Maine, et tout ce que j'avois dit. Madame de Thianges le dit à M. le Prince, et madame de Montespan le dit au roi. Un jour que j'étois chez madame de Maintenon, le roi y vint et me parla de cela, et me dit qu'il ne falloit pas m'inquiéter que Ton mariât le duc du Maine sans ma participation; qu'il m'avoit trop d'obligation ; qu'il ne falloit pas aussi que je me fâchasse si aisément et que je prisse des aversions pour si peu ; que M. le Prince et madame la Princesse étoient au désespoir. Je dis qu'il n'en falloit plus parler, et que si elle épousoit M. le duc du Maine, je ne les verrois ni l'un ni l'autre. Le roi étoit fort embarrassé et moi fort fière. Je les laissai et je m'en allai *. »
Gomme on le voit, si Mademoiselle avait
Madame, sans être cependant bossue. » — Duchesse d'Orléans, Correspondance com'plHe (Charpentier, 1855), t. II, p. 14. . '
* Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Mii chaud et Poujoulat), t. XXVIir, p. 530.
institué M. du Maine son légataire, elle ne l'avait pas fait de son propre mouvement, bien qu'elle se sentît quelque penchant pour l'enfant ; elle avait toujours sur le cœur la quasi -violence qu'on avait exercée sur ses décisions, et une misère l'avait mal disposée pour une alliance avec la maison de Condé.
Saint-Simon donne une dernière raison de son abstention à la signature du contrat du jeune prince, qui n'est que trop vraisemblable. L'on trouvait qu'elle ne s'était pas encore assez dépouillée, et, à l'occasion du mariage, on agit maladroitement près d'elle pour lui faire faire de nouveaux sacrifices, auxquels elle se refusa, non par lésinerie, car elle était grande, mais par un sentiment de fierté blessée très -légitime *. Il est vrai qu'aussitôt le mariage arrêté, le roi avait ! envoyé le duc du Maine demander son adhésion à la princesse, pour laquelle il lui avait donné une lettre, et que celui-ci Tétait allé trouver à Paris où elle se tenait '.
Le mariage se fit à la messe du roi. Le
* Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. IV, p. 47; 18 mars 1692.
• Mercure galant f mars 1692, p. 300.
Mercure, dont c'est remploi, entre dans des détails de toilette qui, en dépit de leur puérilité, sont autan); de renseignements pour l'histoire de l'ajustement et du costume au XVII* siècle. Il décrit longuement Thabit du roi, ceux de Monseigneur, du duc du Maine, de M. le Prince et de M. le Duc. Vient ensuite la description des vêtements des princesses.
Nous nous bornerons à extraire de ce prolixe récit rénumération des beautés du costume de la mariée, donné par madame la Princesse, t ... Il y a quelques bas-reliefs parmi les ornemens qui représentent, les uns des Amours attachés à forger des dards, et d'autres à en aiguiser et affiler les pointes. Junon est représentée dans un autre bas-relief, passant dans les airs et commandant aux vents qu'elle y rencontre de se retirer, afin de ne pas troubler la fête des jeunes princes dont elle fait porter les armes. Des coquilles en relief servent de bordure à quelques-unes des pièces qui composent la toilette. Ces coquilles et les vents qui se rencontrent dans les autres pièces, conviennent assez à un général des galères*... » Nous en demeurerons là. Mais
1 Mercure galant j mars 1692, p. 302 à 319.
ne semble-t-il pas assister à la description du bouclier d'Achille, dans Homère ?
Ce fut Tévéque d'Orléans qui fit la cérémonie ' . Après le souper, la bénédiction du lit par le même prélat, en présence du roi.
Le roi d'Angleterre donna la chemise au marié. En l'absence de la reine d'Angleterre que sa grossesse -retenait chez elle, Madame la donna, de son côté, à la duchesse du Maine. Ce cérémonial de la chemise n'est pas l'un des moins étranges de l'étiquette de Tancienne cour. C'était une faveur que le roi et la reine faisaient aux princes de leursang, le jour de leurs noces. Le roi et la reine ne se couchaient jamais sans qu'on leur passât la chemise.
Quand Monseigneur était chez le roi, cet honneur lui revenait de droit ; à son défaut, c'était à Monsieur, puis à M. le Prince, et ainsi des autres selon qu'ils se trouvaient le plus rapprochés du trône. Les choses avaient lieu de même chez la reine. Elle recevait la
* C'est à tort que Saint-Sim.on fait célébrer le mariage par le cardinal de Bouillon, « que quelques affaires, dit le Mercure, avoient obligé d'aller visiter une de ses abbayes. » Quant à Dangeau, si minutieux d'habitude, il ne parle nullement de cette substitution de prélat.
chemise des mains de la première princesse du £ang, ou, à son absence, de la main de la princesse qui marchait après elle. S'il ne se trouvait aucune princesse du sang, le privilège de donner la chemise à la reine et de lui présenter « lia sale *, » qui avait été longtemps celui de la plus ancienne duchesse, avait uni par devenir le lot exclusif de la dame d'honneur*. Ce privilège était envisagé comme le plus caractéristique et le plus considérable. *Louis XIV, qui fit tant pour ses bâtards, n'eût pas osé recevoir la chemise de M. du Maine ou du comte de Toulouse, M. le Prince étant là, par exemple. Aussi écrivait-il à Colbert à propos du comte de Vermandois, le fruit de ses amours avec mademoiselle de La Vallière : « J'ai ordonné que le comte de Vermandois fût traité comme les princes de
* Il faut se hâter d'expliquer ce qu'on entendait par la sale. Heureutement, le terme veut dire autre chose que ce qu'il semble signifier: c La sale, dit Saint-Simon, est une espèce de soucoupe de vermeil sur laquelle les boites, étuis, montres et l'éventail do la reine lui étoient présentés couverts d'un taffetas brodé, qui se lève en la lui présentant. » — Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. IV, p. 196, 197.
« Chéruel, Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de UFrance (Paris, 1855), 1. 1, p. 381.
Conti. 11 faut seulement éviter qu'il se trouve en des occasions trop marquées, comme à la chemise^ à la serviette *. »'
De pareils détails ne sont pas oiseux. Ce cérémonial avait son importance et sa signification en assimilant les princes légitimés aux princes du sang, pour lesquels on n'eût fait ni plus ni autre chose. Une innovation, sans antécédents jusque-là, devait même avoir lieu plus tard en faveur du Benjamin du roi et de madame de Maintenon. L'on ne portait pas le deuil à la cour des enfants au-dessous de sept ans ; lorsque M. du Maine perdit son premier enfant, un*e petite fille qui vécut quinze jours ' et qui était si petite, si peu viable qu'on la tint pendant sa très-courte vie dans une boite remplie de coton *, la marquise obtint de Louis XIV l'ordre de
1 Œuvres de Louis XIV (Treuttel et Wurtz, 1806), t. V, p. 539. Lettre de Louis XIV à Colbert; au camp de Saint-Tron, le 3 juiUet 1675.
* Elle vint au monde le 11 septembre 1C94, et mourut le 25 du même mois. On l'avait appelée mademoiselle de Dombes. — Le père Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison de France (Paris, 1726), t. I, p. 195.
. * Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. YIII, p. 336.
, prendre le deuil : cela devait faire loi dans la suite *. Tiraillé par M. du Maine et madame de Maintenon, le roi' cédait aux instances et aux importunités dont il était l'objet, sans toutefois s'abuser sur la fragilité de Tédifice que Ton construisait à Tombre de son autorité. Lui vivant, Ton n'avait qu'à obéir; mais sa mort livrait sans défense aux ressentiments des princes du sang ses bâtards qui n'eussent pas dû sortir de la noblesse et que la noblesse haïssait, elle aussi, de toute Thumiliation que lui avait causée cette élévation non moins insultante que monstrueuse. ^
Le duc du Maine, né en 1670, n'avait que vingt-deux ans, lorsqu'il épousa la petite-fille du grand Condé, qui n'en avait pas encore seize. A ne regarder qu'à distance, et à ne le juger que par la triste et passive figure qu'il fit dans les quelques circonstances où il devait témoigner de sang-froid et d'énergie, ce prince, mené et malmené par sa femme, dont il était l'esclave craintif, homme de guerre d'un courage plus que douteux, nié positivement par Saint-Simon qui, du reste,
< Dangeau, Journal, t. V, p. 84, dimanche 26 sep.tembre 1694 ; t. VII, p. 132, lundi 17 août 1699.
n'est pas moins dur pour la duchesse, M. du Maine nous apparaît sous des traits d'une nullité si complète, qu'il ne pourrait venir à la pensée que ce fût, malgré tout, un homme d'un rare esprit, d'une finesse à laquelle, il est vrai, il faudrait donner un autre nom, et d'une conversation d un agrément inépuisable. Personne ne ressemblait moins à Louis XIV que ce prince chéri, qu'il préférait à tout. « Mon fils, écrit là duchesse d'Orléans, n'a jamais pu croire que le duc du Maine soit le filsduroi; » et elle ajoute, quelques lignes plus loin : « Je crois bien que le comte de Toulouse est fils du roi; mais j'ai toujours pensé que le duc du Maine est fils de Termes, qui était un faux coquin et le plus grand rapporteur de toute la cour. . . » Madame , la meilleure femme du monde, quand iln'é- ' tait question ni de madame de Maintenon, qu'elle appelait « la vieille » et aussi a la giienippe, » ni du duc du Maine, l'ennemi souterrain de son fils, laisse trop naïvement déborder le fiel qu'elle avait amassé contre ce dernier, pour être crue sans examen sur ce qu'elle ne peut, après tout, présenter elle-même que comme une conjecture plus ou moins spécieuse. Ce Termes, qu'elle don-.
nerait pour père au prince, était d'ailleurs, avec infiniment d'esprit , un personnage trop décrié, trop avili pour que Taccusation soit admissible, lorsque la favorite pouvait choisir entre les plus. jeunes, les plus beaux, les plus illustres. Un Lauzun, un chevalier de Rohan, qui furent en cause un moment, étaient vraisemblables* ainsi qu un Frontenac " ou un maréchal de Noailles ' :
1 Madame de Caylus, Souvenirs (Micbaud et Poujoulat), t. XXXn/p. 491. — Histoire de la vie et du règne de Louis XIV (La Haye, 1741), t. III, p. 550 (par le père de La Motte, sous le nom de La Hode].
> Le bruit avait couru, en effet, qu'il était Tamant favorisé de madame de Montespan, avant qu'elle fût la maîtresse du roi. Louis XIV, pour réloigner. l'avait même fait gouverneur de Québec. — Lettres de madame de Mainienon (Léopold Collin, 1806), t. II, p. 201. — Nouveau siècle de Louis XIV ou poésiesanecdotes du règne et de la cour de France (Paris, 1793), t. IV, p. 40.
3 A en croire Madame, Louis XIV ne serait pas davantage le père de madame de Bourbon, mademoiselle de Nantes. « J'ai connu, dit elle, un gentilhomme allemand qui est mort depuis longtemps, et qui m'a juré que madame la Duchesse n'était pas fille du roi, mais du maréchal de Noailles. Il a marqué l'heure où il a vu entrer le maréchal chez la Montespan, et madame la Duchesse est née juste neuf mois après. Cet Allemand s'ap-
de Termes n'est même pas possible \ La marquise de Lassay disait à son mari , un jour qu'il se portait garant de la vertu de madame de Maintenon d'un air de conviction qui semblait même dépasser la certitude morale: « Comment faites-vous, monsieur, pour être si sûr de ces choses-là? » Nous ne voudrions pas nous attirer une repartie de ce genre ; cependant tout nous autorise à croire à la parfaite honnêteté de madame de Montes-
pelait Beitendorf, il était brigadier dans les gardes du corps; il montait la garde chez' la Montespan quand le capitaine de la première compagnie se rendit chez elle. » — Duchesse d'Orléans, Correspondance complète (Charpentier, 1855), t. I, p. 303.
* « Terme, de même maison que M. de Montespan, n'avoit de noble que sa naissance; il étoit si pauvre et si bas qu'il fit l'impossible pour être premier valet de chambre du roi. Il fut tellement accusé de lui rapporter tout ce qu'il voyoit et entendoit, qu'il étoit seul au milieu de la cour, sans que personne voulût lui parler ou le recevoir. M. le Duc et madame de Conti firent aposter des Suisses, qui le chargèrent si violemment de coups de bâton, qu'il en fut plusieurs jours au lit.» — Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. I, p. 81; t. IX» p. 448, 419.7-11 est question de Termes dans tous les Mémoires du temps. Tous reconnaissent son esprit et le jugent plus ou moins sévèrement sur le reste. m. 4
pan , avant ses amours avec le roi. « Loin d'être née débauchée, dit madame de Caylus, le caractère de madame de Montespan étoit naturellement éloigné de la galanterie et porté à la vertu. Son projet avoit été de gouverner le roi par Tascendant de son esprit : elle s'étoit flattée d'être maîtresse non - seulement de son propre goût, mais de la passion du roi. Elle croyoit qu'elle lui feroit toujours désirer ce qu'elle avoit résolu de ne lui pas accorder*. . . » Charmante, spirituelle, dévorée du besoin de plaire, d'avoir des adorateurs, tout une cour à ses pieds, elle ne vit longtemps autre chose, et ceux qui se prirent à son sourire furent bien plus les dupes de leur propre vanité que des mines décevantes de la marquise. La Fare tomba des premiers dans le piège" et convient qu'elle se moquait de tout le monde, un seul excepté, le roi, avec qui elle n'eût pu oser un pareil manège, mais quelle était enchantée, ravie, tout honnête femme qu'elle fût et qu'elle voulût rester, de détacher d'une
1 Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Poujoulat), t. XXX:iI, p. 482, 494.
2 La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulat), i.XXir, p. 264.
autre, sans donner aucuns gages, en faisant même sa cour à la reine, que ces coquetteries semblaient servir (1666). On sait où mène tôt ou tard un jeu aussi hasardeux.
Le roi venait de déclarer la fille qu'il avait eue de mademoiselle de La Vallière et de créer la mère duchesse (1667); cette dernière s'étant présentée devant Marie- Thérèse, réponse outragée en ressentit un tel saisissement qu'elle s*en trouva mal. Cette audace ou cette étourderie (car ce mot d'audace ne va guère à l'idée qu'on s'est faite de la douce La Vallière) indigna, plus que personne, madame de Montespan , qui était à mille lieues alors de se douter qu'elle laisserait loin derrière elle, à cet égard, sa timide devancière : ■ Dieu me garde d'être maîtresse du roi, ditelle ! Si j'étois assez malheureuse pour cela, je n'aurois jamais l'effronterie de me présenter devant la reine*. ■ S'exprime-t-on de la sorte , quand la conscience n'est pas tran-
ï Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Mi chaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 399. — «. . . Elle étoit alors fort sage, et disoit même, en parlant de La Vallière : Si j'étois assez malhev/reuse pour que pareille chose ni'arrivâtj je me cacherois pour le reste de wa vie. Nous avons vu qu'elle a, dans la suite, pensé
quille, la conduite exempte de tout reproche? Joignez à cela de réelles terreurs à l'approche du danger. La femme qui prévient son mari des pièges tendus à sa vertu et qui lui demande en grâce de remmener dans une de ses terres pour la sauver de l'amour d'un roi, doit en être à sa première faute; et, lorsqu'elle succombera, le roi n'aura à succéder ni à Frontenac, ni à nul autre*. ^
bien autrement. » — Lettres de madame de Maintenon (Léopold CoUin, 1806), t. VI, p. 238. Entretiens de madame de Maintenon.
1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. VI, p. 40.
Enfance du duc du Maine. — Convulsions occasionnées par le travail de la dentition.— Il devient boiteux. — La Faculté n'y peut rien. — L'empirique flamand. — Madame de Maintenon part pour Anvers avec le petit prince. — Elle prend le nom de marquise de Surgères. — M. du Maine revient boiteux de l'autre pied. — Les eaux de Baréges . — Accueil que les voyageurs reçoivent sur leur route. — On s'arrête à Blaye, chez le maréchal ^'Albret. — Second voyage à Baréges. — Séjour à Cognac. — Compagnie d'enfants servant de garde.au prince. — Fagon. — Halte à Bordeaux. — Etrange aventure arrivée à madame de Maintenon. — Un abbé à visions.— Le maçon Darbé à l'hôtel d'Albret.— Santé chancelante de M. du Maine — Alertes continuelles. — Esprit précoce du jeune prince. — Il se meurt d'envie de ne plus porter de jupes. — En écrit par deux fois à sa mère.— Un auteur de sept ans. — Epitre dédicatoire de madame de Maintenon. — Son affection pour les enfants du roi. — La maison de Yaugirard. — Le feu y prend. — Incertitude de madame de Maintenon. — Réponse curieuse de madame de Montespan. — Dialogue entre Louis XIV et la nourrice. — Tendresse du roi pour M. du Maine. — La jeune duchesse.— Elle trompe son monde. — Laisse paraître peu de religion.— Les vapeurs de M . le Prince. — Il croit être tour à tour lièvre et chauvesouris. — Repas d'outre- tombe avec Luxembourg et Turenne. — Madame du Maine se révèle.
Tout en ne ressemblant aucunement à Louis XIV, M. du Maine était aussi bien son
fils que le comte de Toulouse, si différent de son frère par la figure, Tesprit, le caractère. Il était né droit et bien fait. La dentition, chez les enfants, est toujours une grosse affaire qui se résout, pour la majorité, en de vives mais passagères souffrances. Chez le petit prince, Téclosion des grosses dents occasionna de si terribles convulsions qu'une de ses jambes se raccourcit d'une façon trèssensible. Il fut livré à la Faculté, qui n'y put rien. En désespoir de cause, on le conduisit à Anvers, où se trouvait un habile homme dont on disait merveille. Ce voyage s'entreprit au milieu du mois d'avril 1674 : ce fut madame de Maintenon qui raccompagna sous le nom de la marquise de Surgères. Notre empirique , qui voulait gagner son argent, soumit le jeune prince à un traitement si violent qu'il allongea démesurément la jambe malade, et le résultat de cette belle cure fut de rendre désormais l'autre trop courte. M. du Maine revint à Versailles fort souffrant; ce qui ne devait pas empêcher, au printemps suivant, d'essayer des eaux de Baréges.
Cette fois, il voyagea en prince, en vrai fils de roi. Sa gouvernante fut admirable de sollicitude, de tendresse, de résignation, EIIq s'ac-
commodait de tout, et quand elle n'avait pas à trembler pour le précieux dépôt qui lui était confié, elle trouvait Toccasion- de rire, de jaser, de se moquer, comme si elle n'eût pas eu les plus graves soucis *. L'on marchait à petites journées, se prêtant de la meilleure grâce aux ovations que Ton rencontrait sur la route. A Blaye, le maréchal d'Albret et sa femme, d'anciens amis de madame Scarron, font aux voyageurs un accueil dont Louis XIV ne dédaigna pas de témoigner sa gratitude par une lettre de remercîments *. La réception n'est pas moins chaleureuse à Bordeaux : « Le roi, écrit Pellisson,nous dit hier au soir au petit coucher, avec plaisir, le grand accueil qui avoit été fait à Bourdeaux à M. le duc du Maine, et lajoye que le peuple témoigna de le voir, bien différente des mouvemens où il étoit naguère, et comme marquant son repentir. C'est madame de Maintenon, qui lui en a écrit une lettre de huit ou dix pages.
* Lettres de madame de Maintenon (Léopold C'ollin, 1806), t. II, p. 45. Lettre à l'abbé Gobelin; à Montéléone, ce 8 mai.
« Œuvres de Louis XIV (Treuttel et Wurtz, 1806), t. V, p. 536. Lettre de Louis XIV au maréchal d'Albret; au camp de Latines, le 7 juin 1675.
Elle marqué qu'en son absence le petit prince répondit de son chef aux harangues, et qu'au retour l'ayant trouvé fort échauffé de la foule, qui avoit été auprès de lui, elle lui demanda s'il n'aimeroit pas mieux n'être point fils de roi, que d'avoir toute cette fatigue, à quoi il répondit que non, et qu'il aimoit mieux être fils de roi *. » Eût-on rendu plus d'honneurs, témoigné plus de respects au Dauphin ?
Au mois de mai 1677, lorsqu'il est décidé qu'il reprendra le chemin de Baréges, un président Nicole se fait l'interprète des nymphes de Clagny et gémit avec elles sur une absence qui va jeter le deuil dans ces beaux lieux. Le Mercure galant ne manquera pas davantage à suivre le demi-dieu en toutes ses étapes. Ce ne sont sur son passage que réceptions, que galas, que fêtes : on sait bien que c'est prendre Louis XIV par sou côté faible et que nulle flatterie ne vaudrait ces hommages à ce fils adoré. A Cognac, d'Aubigné, gouverneur de la ville et du château, monte à cheval, se met à la tête de cent gentilshommes et va à la rencontre de sa sœur et de son
i Lettres historiques dé M. Pellisson (Parif, 1727), t. II, p. 277; au camp de Latines, le 3 juin 1675.
élève. Et, pendant les deux jours qu'on demeure dans la ville, une compagnie d'enfants, vêtus en aragons, montent la garde à la porte du petit prince ^ Fagon était du voyage, c'était lui auquel avait été confiée cette santé précieuse. Il n'avait alors ni l'autorité, ni le renom qu'il conquit par la suite, et ce fut là le point de départ de son incroyable fortune. Au reste> les alertes étaient incessantes. Madame de Maintenon, témoin passif de ces rechutes, fait part de ses chagrins à son confident habituel avec une émotion qui n'est pas feinte. Il n est presque pas de jours où l'on n'essuie quelque accès de fièvre tierce; mais, la crise passée, on se rassure, et Ton reprend son chemin. L'on s'arrête chez la comtesse de Junsac, dont le mari fut plus tard gouverneur de M. du Maine; puisa Blaye, où madaniie de Maintenon devait embrasser, pour la dernière fois, la maréchale d'Albret*. Le duc de Roquelaure, l'intendant
* Mercure galant, juillet 1677, p. 142. — Madame de Cajlus, Souvenirs (Michaud et Poujoulai), t. XXXII, p. 485.
> Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. II, p. 75. Lettre à l'abbé Gobelin ; octobre 1677.
de Guyenne et les jurats de Bordeaux y étaient venus en toute hâte. Le lendemain , la cité bordelaise, hors de ses murailles, se pressait sur les pas de cet enfant chétif qui reçut encore les compliments de la ville et dut subir les honneurs et les lassitudes de sa condi* tion de fils de roi.
Saint-Simon raconte une aventure étrange arrivée durant le séjour du duc du Maine à Bordeaux, sans préciser si ce fut à ce dernier ou au précédent voyage. Cela importe peu d'ailleurs, quant au résultat. Madame de Maintenon, ayant trouvé le moyen de se dérober un instant à ses fonctions de surveillante, était allée voir une ancienne amie qu'elle avait dans la ville. Cette amie n'était pas seule ; il y avait là un abbé qui, àVaspect de la survenante, se troubla, changea de visage et, tant que la visite dura , eut les yeux attachés sur elle, sans articuler une parole, comme fasciné. Cet abbé passait pour avoir des visions et être doué d'une faculté divinatoire dont il avait déjà donné des preuves. A peine madame de Maintenon est-elle sortie, qu'il est interrogé, assailli, accablé de questions. Il se défend longtemps de répondre; il finit par céder, bien convaincu d'avance qu'on
ne fera que rire de ses oracles. « Vous me forcez, dit-il, et nous nous en repentirons tous deux; vous, parce que vous me croi-^ rez fou; moi, parce que je perdrai toute estime auprès de vous; mais tout mon art est faux, ou cette femme sera reine, et il y a si loin entre ce qu'elle est et la couronne, que c'est ce qui m'a mis et me met encore hors de moi-même*.... » De pareilles prédictions sont le plus souvent faites après coup, et l'histoire en tient peu de compte. Saint-Simon, sans qu'il s'en doute, est d'ailleurs trop friand du merveilleux, pour ne pas laisser en défiance; et nous nous fussions gardé de citer celte bizarre aventure, si, bien avant
1 Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon) , t. II, p. 23. Saint-Simon) à la même place, cite une autre prédiction non moins extraordinaire, et qui, selon lui, avait été funeste à la faveur du duc de Créqui. — Le père Laguille» dans des Fragments de Mémoires^ s\*r madame la marquise de Maintenons en rapporte une dernière d'un gentilhomme qui, à l'inspection de la main delà petite Francine, s'écria : c Voilà des signes d*une grande fortune^ je n*ose dire qu'elle approchera de la couronne. » — Edouard Fournier. Variétés historiques et littéraires (Jannet, 1857, t. VIII, p. 63.)— On voit que les prophéties ne firent pas défaut.
cela, madame de Main tenon, de son propre aveu, n'eût été l'objet d'oracles tout aussi explicites. Interrogée par mademoiselle. d'Aumale sur le plus ou moins de véracité d'une prédiction qui avait couru sur sa grandeur future : « Oui, avait-elle répondu, c'étoit une espèce d'architecte *, qui me dit, pendant que
i Un nommé Darbé, qui se mêlait d'astrologie. Ce fut à Thôtel d'Albret qu'il lui promit cet avenir miraculeux. Aussi écrivait-elle en ce temps à madame de Chantelou, ne sachant où donner de la tète, évincée par Colbert, froidement reçue par cette madame de Chalais, qui, elle aussi, devait faire une si étrange fortune, et plus mal accueillie encore par madame de Lyonne : « Me voilà, madame, bien éloignée de la grandeur prédite. » — Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. I, p. 36. — A une époque où cette grandeur n'était plus un rêve, mademoiselle d'Aumale lui lisait, un jour, la Vie de Bayard; lorsqu'on fut arrivé à l'endroit où il est annoncé au chevalier qu'il serait le plus grand homme de son époque, mais non le plus riche, madame de Maintenon se mit à dire : «c Je lui ressemble, et Darbé me l'avoit prédit.» — Mémoires manuscrits de mademoiselle d'Aumale.^- La marquise fit chercher Darbé, mais il était mort ; elle fit du bien à ses enfants. Segrais donne à cette recherche un tout autre mobile que la reconnaissance : « S'il s'est trompé, dit- il, c'est qu'il ajoutoit que cette élévation auroit sa fin peu de temps après qu'il
j etois encore à Paris, et fort éloignée de la faveur, que j'aurois un jour les plus grands honneurs auxquels une femme pût parvenir, plus de bien que je n'en avois alors, mais jamais à proportion de mon état, et que ce seroit toujours l'endroit le plus foible pour moi. Je le dis à quelques-unes de mes amies, qui en rirent comme moi. Cependant tout ce que cet homme m'avoit prédit m'est arrivé*. • On repartit, le lendemain, de Bordeaux; Ton avait hâte de toucher au Lut du voyage. Cependant les crises ne laissent pas de relâche et tiennent incessamment en alarmes. « Vous savez, écrit de Bagnères madame de Maintenon, qu'il tomba malade dès Amboise; il le fut encore ici; et dès qu'il eut commencé à se baigner à Barèges, la fièvre quarte le reprit : il en a eu quatorze accès. Cela joint au peu d'effet des bains et à Tennui du lieu où j'étoîs
seroit mort. Madame de Maintenon fut un peu alarmée quand eUe apprit qu'il étoitmort; mais un nombre d'années s'est déjà écoulé depuis qu'il n'est plus, et madame de Maintenon se porte bien dans l'état de splendeur où elle est. :k—Œuvres de monsieur Segrais (Paris, 1755), t. II, p. 9.
* Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806}, t. VI, p. ^dQ. Entretiens de madame de Mainttnon.
ne me donnoit pas peu de chagrin. Nous sommes venus ici où nous Tavons baigné longtemps sans avoir de succès *. Enfin nos douleurs sont finies, et je l'ai vu considérablement fortifié; j'en ai senti la joie deux jours; le troisième, la fièvre quarte Ta repris; il n'en a eu que deux accès : c'étoit hier le jour du troisième ; et comme je goiltois le plaisir de le voir passé sans fièvres, nous nous aperçûmes que son mal renouveloit. Me voici donc à envisager sa mort : car s'il est dans Tétat où on le croit, il est presque impossible de le sauver. Pour comble de désespoir, c'est la plus jolie créature du monde, et qui surprend vingt fois le jour par son esprit *... » Après Baréges, on avait essayé de Bagnères*, où il
4 « ..«.M. Fagon, écrivait le petit prince à madame de Montespan, m'échauda hier au petit bain, j'espère qu'il sera modéré une autre fois, et que je n'y crieray pas tant. Je me baigne dans les bains les jours qu'il fait frais, et dans ma chambre quand il fait chaud. » — Œuvres diverses d'un auteur de sept anSj p. 74.
s Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. II, p. 57, 58. A M. l'abbé Gobelin; à Bagnëres, 27 octobre.
' En réalité, on ne savait trop quoi faire. Lors du premier voyage à Barèges, les médecins de Bor-
f avait été relancé , comme ailleurs , par 1 15 noblesse et le clergé. Tous les évêques de la ji province accoururent et ce fut à qui s'inclif, nerait devant le frêle rejeton d'une union ^ doublement adultérine. « On s'empresse parc tout où il passe à lui rendre les honneurs r; qui lui sont dus, raconte le Mercure^ et son j esprit et ses promptes et vives reparties sont fj admirés de tout le monde *. »
Quant à l'esprit, il n'y a rien là que d'exact. Si le corps était malingre, Tintelligence était ; alerte et d*une rare précocité. Le duc du Maine tournait déjà un billet avec une facilité , une désinvolture si peu habituelles f dans un enfant de cet âge qu'on pourrait 1 croire qu'il n'eût fait qu'écrire sous la dictée de sa spirituelle gouvernante. Cette lettre,
j deaux avaient été consultés, et leur décision mit à I nu leur insuffisance en présence d'une inârmité qui, d'ailleurs, était sans remède. « Le roi dit encore que [ les médecins de Bourdeaux, aussi incertains que I ceux de Paris, avoient été d'avis qu'il allât à Bourbon, plustôt qu'à Baréges , et que le lendemain ils avoient conclu, au contraire, qu'il essayât Baréges avant que d'aller à Bourbon. ^^-L^ffres historiques de M. Pellisson (Paris, 1727), t. Il, p. 278. Au camp de Latines, ce 3 juin 1675.
» Mercure galant y août 1677, p. 296.
entre autres, adressée à sa cousine mademoiselle de Thianges , non pas Taînée .
qui était depuis sept ans la femme de M. de Nevers, mais la cadette et la moins jolie, cette duchesse de Sforze, dont le nez tombant dans une bouche d'un vermillon très-vif faisait dire à M. de Vendôme qu'elle ressemblait à un perroquet qui mange une cerise * : « Quand j'ay sceu la nouvelle de vôtre mariage j'ay été fort affligé, et rien ne m'en pourra consoler, cela vous fait voir Tamour que j'ay pour vous ; à vous dire franchement je suis en colère de ce que vous consentez à vous marier, après ce que je vous ay dit de mon extrême passion, vous en devriez avoir beaucoup pour moy , je crains bien, grosse vilaine, que vous ne demandiez pas mieux que d'estre mariée. Vostre amant*.»
Ce ton familier était de mise, entre parents. Voici un billet d*un autre tour adressé à mademoiselle de Villette, ce prodige d'esprit et de grâce qui fut madame de Caylus : « Je n'oublieray jamais, mademoiselle, la marque d'a-
1 Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Pou joulat), t. XXXII, p. 488. — Saint-Simon, Mémoires 'Chéruel), t. XII, p. 120, 121, 122.
t Œuvres diverses d*un auteur de sept anSf p. 43.
mitié que vous m'avez donnée en partant de Cognac, et je vous pardonne le mal que m'a fait vostre modestie. Je vous envoyerai mon portrait, afin que vous ayez toujours vostre amant devant les yeux^ » Il ne faut pas perdre de vue que cette charmante créature n'avait pas cinq ans alors. Veut-on savoir comment il en use avec une femme en puissance de mari ? Nous citerons cet autre billet, à la duchesse de Foix : « Je suis malheureux, madame, de m'être adressé à une personne mariée : mais aucun homme ne peut vous résister, je vous prie de trouver bon que nous ayons un petit commerce de lettres, l'amour nous inspirera assez de matière pour nous entretenir. Je suis à vous autant qu'on y peut es.tre*. »
Ce badinage n'est pas d'un enfant de sept ans et contraste étrangement, en tous cas, avec deux autres billets tracés durant le dernier voyage de Baréges, et qui nous rejettent eu pleine réalité. Ils sont écrits l'un et l'autre à madame de Montespan. « ... J'ay encore une
1 Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, p. 39. A Cognac, ce 27 décembre 1677.
* Ihid., p. 41. A Fontainebleau, au mois de décembre 1678.
prière à vous faire qui est qu'on ne me mette plus de juppes, j'en marche mieux, et je vous le demande, ma belle madame. » Cela lui tient au cœur, et il y revient en une autre rencontre : « Vous m'avez écrit une lettre dontjesuis ravy, madame, et puisque vous nx'ordounez de vous demander une récompense, je vous prie, ma belle madame, que je ne mette plus de juppes '... » Les enfants ne s'émancipaient pas alors aussi aisément que de nos jours, et, loin de faire des hommes avant Theure, on gardait , dans les transitions successives menant à Tadolescence, une lenteur qui paraîtra, à bon droit, excessive. Anne d'Autriche ne voulait-elle pas, pour nous ne savons quel manquement, faire donner les verges au duc d'Anjou, qui n'avait pas moins de dix-sept ans? et il n'y échappait que par le refus de son gouverneur et du sous-gouverneur*. Le grand Dauphin (l'élève de Montausier et de Bossuet) dans son enfance, était fouetté par ses femmes. Plus tard, le fouet passa aux mains de
* Œuvres diverses d'un auteur de sept ans; p. 52. 71. « Guy Patin, Lettres (Paris, 1846), t. Il, p. 320. 19 juin 1657.
son gouverneur qui agissait si consciencieusement qu'il crut, dans une de ces exécutions, s'être cassé le bras\ On sait que la future comtesse de Caylus mit pour principale condition de sa conversion qu'on ne lui donnerait plus le fouet V C'était à dix ans que les princes quittaient leurs gouvernantes pour un gouverneur. Le duc du Maine, en demandant qu'on remplaçât les jupes par les chausses et le justaucorps, réclamait une faveur à laquelle son âge n'avait pas droit, et nous ne savons, en somme, si Ton souscrivit à sa requête.
Il y aurait eu mauvaise grâce, en tous cas, à répondre par une fin de non-recevoir, au moment même où il allait donner les meilleures preuves de virilité intellectuelle. Madame deMaintenon, fîère de progrès qui étaient son ouvrage, imagina de recueillir les devoirs du petit duc et d'en faire un volume sous le litre A'Œuvres diverses d'un auteur de sept ans. C'étaient des versions de Florus, de Justin et d'autres historiens latins, surveillées et sans
* Revue des Deuœ-Mondes, t. XXXIII, p. 551 (!•' juillet 1861). Michelet, Louvois et Saint-Cyr,
* Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 479.
doute remaniées par son précepteur Le Ragois, le neveu de l'abbé Gobelin, et l'auteur d'une Histoire de France par demandes et par réponses que, sous la Restauration encore, on faisait apprendre dans les collèges. Disons que ces divers fragments, tout en tenant une bonne part du volume ^ sont loin d'avoir l'intérêt de la seconde moitié, composée de lettres écrites, soit au roi, soit à madame de Montespan et où Ton remarque une finesse, un esprit étonnants. Mademoiselle de Montpensier dit dans ses Mémoires, que M. du Maine lui écrivit plusieurs fois de Baréges* L'on ne retrouve cependant aucune de ses lettres dans ce recueil. C'est à regretter d'autant plus qu'il eût été curieux de voir avec
1 On sait quel cas il y a à faire de ces chefs-d'œuvre où l'auteur en nom est celui qui a la^ moindre part. Dans les Œuvres de Louis X/F (Treuttel et Wiirtz, 1S06), on a inséré une traduction des Commentaires de Jules César, par Louis le Bien-Aimé, qui n'ajoutera rien à la gloire de Louis XIV; t. VI, p. 255-260. — Il existe aussi des Éléments de géométrie de monseigneur le duc de Bourgogne^ qui sont des leçons écrites par le prince, pendant le cours de quatre années que fit Malezieu, de 1696 à 1700, et rassemblées par Boissière, bibliothécaire du duc du Maine, en 1715.
quels .ménagemenis il en usait envers la redoutable Mademoiselle : on lui avait fait la leçon, il savait ce dont il retournait et, de Taveu de celle-ci, il était fort capable de remplir dignement son rôle *.
En tête du livre se trouvait une épltre dédicatoire de la gouvernante à la marquise de Montespan qui est si bien un véritable chefd'œuvre de mesure, de convenance, de flatterie, d'art et de style, qu^on a voulu qu'elle fût de Racine ». Elle fit l'admiration de Bayle,
* « Il a été deux fois à Barèges, d'où il écrivoit souvent; et même il m'écrivoit, et on faisoit fort valoir l'amitié qu'il avoitpour moi naturellement. » — Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 492.
s firossëtte prétend que madame de Maintenon s'adressa k Racine, qui en eût revu et corrigé le style. Celle-ci était, en tout cas, très-capable de faire sans aucune aide cette jolie lettre. Luneau de Boisjermain est l'un des premiers, sinon le premier, qui l'ait insérée dans les œuvres de Racine comme étant de lui. Charles Nodier en attribue aussi la paternité au poëte et donne à l'appui des raisons qui ne sont peut-être pas aussi concluantes qu'elles lui paraissent. — Mélanges tirés d^une petite bibliothèque, — Si Racine, comme c'est notre avis, n'est pour rien dans cette épitre dédicatoire, il est en revanche l'auteur d'un madrigal qu'il met dans la bouche du petit prince. Ces vers, qui ne se trou-
juge compétent et désintéressé : « Cette épître dédicatoire, dit-il, est tournée de la manière la plus délicate : il semble qu'on n'y touche pas, ou qu'on ne veuille qu'effleurer : cependant on loue jusqu'au vif, et on va bien loin en peu de paroles. » Si peu de paroles qu'il y ait, et tout exquis qu'il soit, nous sommes forcé de réprimer la tentation de citer ce petit chef-d'œuvre. Bien qu'il ne fût nullement destiné à la pubhcité S il n'est rien
vent pas dans l'édition de Boisjermain, ont été insérés pour la première fois dans les Pièces intéressantes et peu connues pour servir à Yhistoire de la littérature^ par M. D, L. P. (de Laplace), Bruxelles, 1785, t. IV, p. 186. — Boileau ne fut pas moins courtisan que son ami, et il composa également un madrigal destiné à mettre au bas du portrait de M. du Maine en Apollon, portrait que nous n'avons pas trouvé dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale. — Boileau, Œuvres complètes (édition de Saint- Surin), t. II, p. 538, 539. — Ses vers n'eurent que peu de succès auprès de madame de Maintenon. « Je voiie envoie, écrit-elle à madame de Saint-Géran, deux exemplaires des vers qui seront en bas du portrait du prince ; ils sont pourtant de Boileau. J'ai dans la tête que Racine et Coulanges même auroient mieux fait. » — Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. II, p. 117.
' Les Œuvres diverses d'un auteur de sept ans ne furent tirées qu'à sept ou huit exemplaires.
moins que rare à cette heure ; on peut le lire dans la correspondance de madame de Maintenon * et même dans quelques éditions des œuvres de Racine*, cela nous dispense de lui donner place ici.
Madame de Maintenon n'est pas un personnage sympathique, et cette absence d'attrait a rendu plus qu'injuste à son égard. Elle fut jeune, elle fut adorable et adorée, et « deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage, de belles mains el beaucoup d'esprit »
furent toute la dot qu'elle apporta à son mari, qui la déclara assez riche. On ne veut, pourtant, la voir que vieille et en guimpe, le visage chagrin et rembruni de Tarrièresaison. Sa bonté contenue est taxée de sécheresse ; sa générosité d'hypocrisie comme sa dévotion ; son abnégation, son désintéressement à l'endroit des siens, d'hypocrisie encore et d'égoïsme. Enfin rien ne trouve grâce auprès d'une postérité prévenue. On aime mieux les autres avec leurs défauts, leurs emportements, leur faste qui
^ Lettres de madame de Maintenon (Léopold CoUin^ 1806), t. I, p. 54 à 58.
* Racine, Œuvres (Luneau de Boisjermain, 1768), t.VI, p. 427, 428,429.