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ruine TÉtat que cet être sans besoins, sans dépense, qui met sa gloire dans sa modération et sa médiocre fortune. Pourquoi cette rigueur, cette extrême injustice envers madame de Main tenon, quand, malgré ses colères, son arrogance, un despotisme qui se fit sentir tant d'années, on est tout préparé à Tindulgence pour cette Montespan si insolente et si hautaine? Serait-ce que la dernière chose que Ton pardonne à une femme c'est de n'êlre pas femme, de n'avoir aucun des côtés, bons ou méchants, qui font la femme? Madame de Montespan le fut, elle, autant qu*il est possible; on lui en sait gré et on excuse le reste. Ce qui manque à madame de Maintenon, c'est la' passion, c'est l'élan ; a-t-elle jamais aimé? Saint-Simon Taccuse d'avoir cédé à Villarceaux*, et nous sentons bien, nous autres, que Taccusation est calomnieuse. Madame de Maintenon, qui n'eut pas toujours la même rigidité, ne fut jamais tentée. Elle n'eut pas de mérite à demeurer vertueuse, elle n'était pas faite pour aimer, elle eu convient volontiers elle-même ; et c'est cela qui nous rend à notre insu, plus que rigides envers cette organisa-
* Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. I, p. 36, 37.
tion si bien douée à d'autres égards, si spirituelle, si sensée, et qui, en définitive, si elle fut sans passion, ne fut ni sans tendresse, ni sans sensibilité.
Ne fit-elle pas preuve de toute la sensibilité, de toute la tendresse, de toute l'abnégation d'une mère envers les enfants du roi< et particulièrement le duc du Maine? Elle se consacra jà eux corps et âme, s'enferma clandestinement avec eux non sans risques d'abord pour sa bonne renommée, vivant de leur vie et dans les transes à la moindre alerte. « Je sens, écrivait-elle à Tabbé Gobelin, avec beaucoup de douleur, que je n aime pas moins cet enfant-ci que je n'aimois l'autre* ; et cette foibîesse me met en si mauvaise bumeur que j'ai pleuré tant que la messe a duré. Rien n'est si sot que d'aimer avec excès qui n'est point à moi, dont je ne disposerai jamais; et
1 « L'aîné des enfants du roi et de madame de Montespan mourut à l'âge de trois ans. Madame dé Maintenon en fut toucliée comme une mère tendre et beaucoup plus que la véritable; sur quoi, le roi dit, en parlant de madame de Maintenon : c Elle sait bien aimer; il y auroit du plaisir à être c aimé d'elle. » — Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 482.
qui ne me donnera dans la suite que des soins qui déplairont à ceux à qui il appartient, ou des soucis qui me tueront *. »
C'était être mauvais prophète et prendre bien à reboura un avenir qui l'indemnisera à usure de tout le mal qu'elle se donna pour ces enfants de son cœur. M. du Maine, pour ne parler que de lui, fut bien plus à elle qu'à madame de Montespan et ne ressentit que pour elle une affection sincère, quand sa mère selon la nature n'eut que les dehors et des témoignages extérieurs. De quel côté furent les torts? du côté de la marquise ou de celui de son fils ? Madame de Montespan, trop occupée de sa fortune et de son orgueil , ne voyait ses enfants qu'à la volée, tandis que madame Scarron , comme on rappela longtemps , ne les quittait point ; et si quelque accident survenait , ce n'était pas la véritable mère qui s'en alarmait le plus.
Il arriva, à l'époque où tout se passait encore dans l'ombre, au fond d'une maison mystérieuse du faubourg Saint- Germain ,
1 Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. II, p. 15. Lettre de madame de Maintenon à l'abbé Gobelin; à Versailles, ce 14 juillet 1674.
« fort au delà de madame de La Fayette*, quasi auprès de Vaugirard, dans la campar gne *, » et « par delà les Carmes *, » que le feu se déclara à une poutre de la chambre des
1 Madame de La Fayette demeurait rue de Vaugirard, en face les dames du Calvaire, au coin de la rue Férou.
* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t- III , p. 158, 159. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan; Paris, 4 décembre 1673.' — Cette maison, située, ditM. d'Argenson, c quelques maisons après la barrière de la rue de Vaugirard, » fut habitée dans la suite par M. et madame de Plélo; un marquis de Vilaines lui succéda en 1740. Bien que cette maison tombât déjà en ruines, il en subsiste encore des parties, boulevard Montparnasse, n® 25. — Marquis d'Argenson, Mémoires {Jeuinett 1857), t. Il, p. 167. — Eviouard Fournier, Variétés historiques et littéraires (Jannet , 1857), t. VIII, p. 74. — Avant Toccupation de cet hôtel spacieux, oij madame de Montespan établit, vers la fin de 1672, madame Scarron sur un très-bon pied, avec un carrossa, des gens et des chevaux, quoique d'une façon toujours murée, les enfants avaient été logés séparément, hors Paris, à la garde d'une nourrice ; leur gouvernante alors ne demeurait pas encore avec eux.Lefaitde la réunion des enfants semblerait indiquer que ce fut à l'hôtel de la barrière de Vaugirard que cette alerte eut lieu.
s Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 485.
enfants. Toutefois, le défaut d'air avait empêché qu'il ne fit des progrès très-rapides et permettait de se reconnaître. Madame de Maintenon était fort embarrassée : si ses gens étaient insuffisants à circonscrire ce commencement d'incendie , elle pourrait être obligée d'appeler du dehors à l'aide, et c'en était fait de leur incognito. Dans cette appréhension, elle envoie demander quel parti elle aurait à prendre. L'exclamation qu'une pareille nouvelle arracha à madame de Montespan est étrange: « J'en suis bien aise; dites à madame Scarron que c'est une marque de bonheur pour ces enfants*. » C'est là, on le sait, un préjugé assez répandu parmi le peuple. Mais était-ce la pensée qui devait venir à une mère tendre en semblable circonstance?
Un jour, les enfants sont menés à Saint- Germain ; la gouvernante reste dans l'antichambre , la nourrice seule est introduite près du roi et de la favorite. « A qui sont ces enfants? lui dit le roi. Ils sont sûrement, répondit-elle, à la dame qui demeure avec
* Madame de Caylus, Mémoires (Michaud et Pouj oulat), t. XXXn, p. 482. •
nous; j'en juge par les agitations où je la vois au moindre mal qu'ils ont^ Et qui croyez-vous, reprit le roi, qui en soit le père? Je n'en sais rien , répondit la nourrice; mais je m'imagine que c'est quelque duc ou quelque président au Parlement. La belle dame est enchantée de cette réponse et le roi en a ri aux larmes.*» La marquise avait tort de rire. Elle eût mieux fait de prendre ombrage d'une affection qui, à la longue, pouvait empiéter sur des droits que le sang n'assure pas toujours, quand ni le dévouement ni les soins ne s'y riiêlent. Elle n'en fit, par la suite, que la trop sévère expérience. Mais revenons au duc du Maine.
Qui sait si celte infirmité qui donne au maintien quelque chose d'indécis et de gau-
1 A Anvers, chez Tempirique auquel fut confié le "petit prince, Madame Scarron ne put supporter même la vue de l'appareil, ce qui fit dire à quelqu'un qui assistait au traitement : « Nous ne voïons pas le père de cet enfant; mais, à coup sûr, voilà la mère. >' — La Beaumelle, Mémoires pour servir à Vhistoire de madame de Maintenon (Amsterdam, 1756), t. Il, p. 42.
< Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. I, p. 52. Lettre de madame de Maintenon à madame d'Hudicourt; Paris, le 24 décembre 1672.
che n'influa pas essentiellement sur la nature du jeune prince? Dès le voyage d'Anvers, il en souffrait, il en avait honte: « Au moins', monsieur , disait-il à l'empirique , je ne suis pas né comme cela : voïez ma mère : et papa n'est rien moins que boiteux, » Le dnc du Maine eut le caractère faible et incertain comme la marche; parce qull était timide, il devint dissimulé ; s'il eut à attaquer ou à se défendre, ce futoccultement, souterrainement. Sa condition de bâtard, si délicate, semblait conspirer, elle aussi, à faire de ce prince un politique à la façon de Philippe II, bien plus qu'un cœur ouvert comme Henri IV, dont, après tout, il était rarrière-petit-fila. Madame de Maintenon n'était pas femme à corriger ces instincts de discrétion et de dissimulation . nature pleine de réserve , de mesure, elle ne pouvait que développer des défauts (des qualités, si Ton prend garde au milieu où il se trouvait) qui le rendirent si puissant en réalité ; car Louis XIV se voyant caressé, adulé par ce fils chéri, d'ailleurs admirablement seriné par la marquise, se laissait aimer et amuser avec d'autant plus de complaisance qu'on ne l'amusait plus guère, et que celui-là seul parvenait aie désennuyer
et à le faire sourire. Et de là à une influence presque souveraine, si elle était adroitement déguisée sous des airs de dévouement et de désintéressement sans bornes, on sait combien la pente est rapide.
Madame du Maine , très-jeune et très-éprise, édifia d'abord toute la cour par sa modestie, sa bonne tenue, et une docilité dont madame de Maintenon fut parfaitement dupe, « Parlons, écrit-elle à madame de Brinon, de madame la duchesse du Maine : le roi en est trèscontent. Voilà ce mariage que vous trouviez si raisonnable à faire; j'étois fort de cet avis. On m'a dit que la princesse ira passer la semaine sainte à Maubuisson * ; reposez-la bien : on la tue ici parles contraintes, par les fatigues de la cour ; elle succombe sous Tor, sous les pierreries : sa coëflure pèse plus que toute sa personne. On l'empêchera de croître et d'avoir de la santé; elle est plus jolie sans
< Madame de Brinon, d'abord supérieure de Saint- Cjr, d'où l'avaient fait éloigner ses grands airs et l'enivrement de la faveur, avait été reléguée, depuis 1688, à Maubuisson. Madame de Maintenon, qui avait cru devoir la sacrifier à l'intérêt de ses élèves, n'avait pas cessé pour* cela de correspondre avec elle.
boDnet qu'avec toutes les parures. Elle ne mange guère; elle ne dort peut-être pas assez, et je meurs de peur qu on ne Tait trop tôt mariée. Je voudrois la tenir à Saint-Cyr, vêtue comme Tune des vertes, et courant d'aussi bon cœur*. Il n'y a point dans les couvents d'austérités pareilles à celles auxquelles l'étiquette de la cour assujettit les grands ...* »
Mais madame de Maintenon dut bientôt rabattre de ses illusions et de son admiration sans partage, bien que le charme subsistât toujours : « ... Vous m'avez trompée, écritelle plus tard à la même madame de Brinon, sur madame la duchesse du Maine dans l'ar-
^ Les demoiselles de Saint-Cjr étaient divisées en quatre classes, suivant l'âge et Tinstruction, toutes vêtues de même, à la seule différence de la couleur de leurs rubans, qui servait aussi à les désigner : les rouges d'abord^ puis les vertes, les jaunes et en dernière transformation les bleues. Madame de Maintenon n'eût donc pas fait de la jeune duchesse même une élève de première ou de seconde classe, puisqu'elle la rangeait dans les vertes, qui prenaient cette couleur à onze ans pour la garder jusqu'à quatorze. — Théophile Lavallée, Histoire de la maison royale de Saint-Cyr (Paris, 1853), p. 31, 77, 140.
« Lettres de madame.de Maintenon {Léopoià CoWin. 1806), t. II, p. 283, 284.
ticle principal, qui est celui de la piété : elle n a veine qui y tende ; elle veut faire en tout comme les autres. Je n'ose rien dire à une jeune princesse élevée par la vertu même *;je ne voudrois point la faire dévote de profession : mais j'avoue que je voudrois bien la voir régulière et agréable à Dieu, au roi et à M. le duc du Maine, assez sensé pour vouloir sa femme plus sage que bien d'autres. Je lui avois donné une dame d'honneur qui est une sainte; mais elle est peu autorisée, et ne fait que la suivre *. Ce n'est qu'une enfant : elle auroit plus besoin d'une gouvernante que d'une dame d'honneur. Du reste, elle est telle
* Par madame la Princesse. «EUe étoit également laide et vertueuse, avec beaucoup de piété. >— t)angeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. XII, p. 371. — Saint— Simon, Mémoires (Chéruel), l. XIX, p. 436.
* C'était madame de Saint-Valery qui, trois mois après la lettre qu'on vient de lire, se retirait pour céder la place à madame de Manneville. Celle-ci prit possession de la charge de dame d'bonneur de la duchesse du Maine, le 10 décembre 1693. Elle se retira elle-même en 1702, et fut remplacée par madame de Chambonas, femme du capitaine des gardes du duc du Maine. — Dangeau, Journal, t. IV, p. 49. 50,409, 41?; t Vin, p. 309.
— Toque vous me l'avez dépeinte, jolie, aimable, gaie, spirituelle, et par-dessus tout cela, fort éprise de son mari, qui de son côté, l'aime passionnément, et la gâtera plutôt que de la gronder... j'avoue que je voudrois aimer la duchesse du Maine, étant ce qu'elle est, à un homme qui est la tendresse de mon cœur '. . . » La jeune duchesse, à part les exigences de cour, mena d'abord ime vie fort retirée et très-obscure, entièrement remplie par les livres et les savants. Madame du Maine, mal* gré sa frivolité , eut toujours un amour sincère pour l'étude; et elle s'entourera tant qu'elle vivra, d'artistes et de poètes qui devront, il est vrai, s'accommoder à ses fantaisies et à son humeur. Toutefois, si elle ne se manifesta pas davantage alors, c'est que son père, par une malice bizarre, comme il ne lui en venait en tête que trop souvent, lui avait fait une peur extrême de la jalousie de son mari et de son tempérament sauvage. Il avait en même temps fait la leçon à son gendre, lui donnant à entendre que sa femme
t Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. II, p. 285, 286. Lettre de madame de Maintenon à madame de Brinon ; à Versailles, ce 37 août 1693.
était « très-particulière, adonnée à ce genre de vie et d'étude, et qu'il la désespéreroit s'il lui proposoit d'en changer*. » Les deux époux furent, Tun et l'autre, assez longtemps dupes de cette double mystification. Un ennui réciproque leur ouvrit les yeux, et cette découverte n'élait pas plutôt faite qu'ils se précipitaient, avec une ardeur égale, dans le tourbillon de toutes les fêtes et de tous les plaisirs. Mais, ime fois déchaînée, madame du Maine ne devait plus s'arrêter, et son mari eût pu deviner ce qui en résulterait, qu'il se fût prêté sans doute de moins bonne grâce à une transformation dont il allait être l'incessante victime.
La princesse s'affranchit vile de toute contrainte, même envers le roi, si habitué à ce que tout pliât devant lui, et qui dut renoncer à réduire cette jeune femme mutine, ce terrible enfant gâté dont les violences épouvantaient son mari pour plus d'une raison.
Saint-Simon fait plusieurs fois allusion aux anxiétés qu'inspirait au duc son excessive exaltation '. Il n'y eût pas eu là de quoi pour-
1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. VII, p. 89j
s Ihid.; t. V, p. 78,348; t. VI, p. 4; t. XX, p. 271.
tant baser ces frayeurs, si elles n'eussent eu d'autre fondement que les pétulances et les emportements d'une organisation vive comme le salpêtre. Mais les étranges vapeurs auxquelles son père était sujet légitimaient jusqu'à im certain point ces inquiétudes de M. du Maine. M. le Prince passa les vingt dernières années de sa vie à alarmer les siens par mille lubies, mille extravagances inouïes qui n'avaient rien de bien différent de la folie, si ce n'est que cet état était intermittent, et qu'au plus fort de ses accès il apportait la même lucidité et la même vigilance dans les affaires d'intérêt. A son dernier voyage en Bourgogne, où il allait présider les Etats, il s'était mis dans la tête qu'il était devenu lièvre ; il avait défendu de sonner les cloches, parce que, prétendait-il, le son des cloches l'eût obligé de fuir au fond des bois. Il lui arriva de se croire chauve-souris ; il fit lambrisser et plafonner de grosse toile, à Chantilly, un cabinet où il se retirait, quand cette idée le poursuivait, craignant, s'il demeurait dans sa chambre, de se meurtrir contre le plancher et les murailles. Une autre fois il s'imagina qu'il était changé en plante, et exigea, en conséquence, qu'on l'arrosât.
• Après s'être rais dans le petit jardin de riiôtel de Gondé, il chargea de cette commission un de ses pages, nommé M. de Plainville, qui n'eu voulut rien faire, et laissa les deux arrosoirs qu'il avoit remplis d'eau, et s'en alla, en fu"j^ant, se cacher dans l'hôtel. M. le prince en fut dans une colère épouvantable contre lui, et cette idée lui étant passée comme une autre, il oublia le tour que ce page lui avoit fait.
« Elle fît place à une autre qui fut de se croire mort; il dit alors qu'il n'avoit plus besoin de nourriture. On fut fort embarrassé pour Ten faire revenir ; et si on n'avoit pas trouvé le moyen de le faire manger, il seroit effectivement mort de faim. Voici comment on s'y prit :
« Girard, l'un des valets de chambre, qui depuis a laissé un fils qui est devenu secrétaire de M. le Duc, à qui ce prince a donné la charge de secrétaire de la province de Bourgogne, vacante par la mort de M. de Millin ; ce Girard, dis-je, et Richard, son autre valet de chambre, s'imaginèrent de lui faire prendre de la nourriture. Ils se couvrirent pour cela, l'un et l'autre, de draps, et entrèrent dans sa chambre, l'un sous le nom du feu m. 7
maréchal de Luxembourg, et l'autre sous celui de son grand-père. Après une conversation qui roula sur le pays des morts qu'il étoit venu habiter avec eux, ils le prièrent à dîner chez le maréchal de Turenne, où ils lui dirent qu ils dévoient aller. Il fut surpris de la proposition, et leur dit qu'il ne croyoit point qu'on mangeât chez les morts ; mais rayant assuré du contraire, il les suivit dans un souterrain de l'hôtel de Gondé, où il trouva un autre de ses gens vêtu de même qui faisoit le personnage du maréchal de Turenne. Ils se mirent tous ensemble à table et mangèrent fort bien, servis par des domestiques aussi vêtus de draps blancs. Tant que cette idée a continué, il a toujours mangé dans ce souterrain ; on lui faisoit donner des repas par tous les grands hommes de sa connaissance qui éloient morts*. »
* Mémoires du comte de Maurepas (Paris, 1792), t. I, p. 266, 267, 268. — Saint-Simon, qui rapporte également cette anecdote, fait honneur de l'expédient à Finot, médecin du prince, et à un autre de ses confrères qui lui était adjoint. « On disoit tout bas qu'il y avoit des temps, raconte-t-il encore, où tantôt il se croyoit chien, tantôt quelque autre bête dont il imitoit les façons ; et j'ai vu des gens très dignes de
Ces vapeurs *, M. le Prince pouvait en avoir transmis le germe à ses enfants, et le duc du Maine, comme il le dit un jour à madame
foi qui m'ont assuré l'avoir vu, au coucher du roi et
' pendant le prie-Bieu, et lui, cependant, près du
fauteuil, jeter la tête en l'air subitement plusieurs
fois de suite, et ouvrir la bouche toute grande
comme un chien qui aboie, mais sans faire de
r bruit. > — Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. VII,
p. 146. — Dangeau, Jaurndl (addition de Saint-Simon),
t. Xir, p. 375. — On remarquait un Jour devant sa
I belle-fille qu'il n'avait pas été tourmenté de ses
vapeurs pendant un grand mois, celle-ci qui, en
digne fille de la caustique madame de Montespan,
passait son temps à faire des épigrammes et des
> chansons sur tout le monde, sans qu'aucune consi- I dération pût la retenir, rimait à ce propos, le couplet suivant, qui vient confirmer ces incroyables vertiges :
Quelle fortune ! n*ètre ni loup, ni lapin Pendant le cours d'une lune * Quelle fortune!
— Madame du Noyer, Lettres historiques et galantes , (Amsterdam, 1720), t. I, p. 208. — Recueil de chansons -, pour servir à Vhistoire-anendo te (Bïhlioihkqvie Mazarine. Manuscrits), t. III, p. 319, 320.
* Le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, était sujet à des vapeurs pareilles. Il laissait pousser déme-
► sûrement les ongles de ses pieds, et, s'il se déchirait en dormant , il disait qu'on avait profité de son sommeil pour lui faire ces blessures ; d'au-
la Princesse, redoutaitque la tête de sa femme, pour peu qu'on exaltât une cervelle aussi ardente, ne se détraquât tout à fait. Ces craintes étaient outrées. !Nfadame du Maine était volontaire, emportée; la résistance la plus mesurée suffisait pour la mettre hors d'elle ; mais ses folies ne furent jamais que des étourderies ou
très fois, il prétendait qu'il y avait des scorpions autour de son lit qui le piquaient. Enfin, comme le prince de Condé, il se croyait quelquefois mort, et demandait pourquoi on ne l'enterrait pas. Le duc d'Orléans, fils du Régent, ne croyait, en revanche, à la mort de personne, et il refusa de garder le curé de Saint-Paul pour confesseur, parce que celui-ci avait voulu lui faire accroire que mesdames d'Alincourt et de Gontaut étaient mortes. Elles l'étaient, de toute notoriété, madame de Gontaut depuis plus d'un an, madame d'Alincourt depuis trois ans. Même opiniâtreté à la mort de l'abbé d'Houtteville, son bibliothécaire. Que ces imaginations fantasques aient eu, ou non,, chez ce dernier la cause que leur attribue d'Argenson, n'en voilà pas moins, de compte fait, trois princes de la maison de Bourbon atteints et convaincus de monomanie, pour ne pas dire de folie. — Pièces intéressantes et peu connues pour servir à Vhistoire de la littérature, pavM.D. L. P. (de Laplace), Bruxel-J les, 1785, t. II, p. 152. — Lémontey, Histoire de la Régence (Paris, 1832}, t. I, p. 281.— Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet, 1857), t. I, p. 249, 250, 254.
des légèretés menaçantes seulement pour la bourse de son mari. Ce dernier, en donnant un pareil prétexte à sa longanimité, s'efforçait de cacher, aux autres comme à lui, son infériorité et sa faiblesse. En réalité, sa femme le dominait, elle lui faisait peur. Elle l'écrasait de son titre de bâtard en lui opposant l'illustration de la maison de Condé. M. du Maine, à ce compte, n'avait pas la foi vive de sa sœur, la duchesse d'Orléans, la femme du Régent, qui, elle, n'était que trop infatuée de son origine royale. « La Montespan, écrivait sa belle-mère, laguenipe (madame de Maintenon) et toutes les femmes de chambre ont fait croire à madame d'Orléans qu'elle avait fait beaucoup d'honneur à mon fils en consentant à l'épouser. Elle ne peut supporter nulle contradiction au sujet de sa vanité comme fille du roi. Elle ne comprend pas quelle difiérence il y a entre des enfants légitimes et des bâtards *. »
Madame du Maine, en définitive, tant qu'on ne la contrariait ni dans ses fantaisies ni dans la ruineuse mise en scène de ses
* Duchesse d'Orléans, Correspondance complète (Charpentier, 1855), t. I, p. 303.
plaisirs, était, comme on le verra, affable, caressante, charmante; elle voulait plaire, et rien ne lui coûtait pour y parvenir. Aussi M. du Maine laissait-il faire, assistant ou n^assistant pas, selon qu'il était ou non retenu près du roi, aux bals, aux spectacles, aux réjouissances que donnait sa femme à Glagny .
L*abbé Lécuyer et madame de Montespan . — Refus d'absolution à la favorite. — Bossuet et le duc de Montausier donnent raison au prêtre. — M. de Condom est chargé de préparer la marquise à une séparation. — Emportements de celle-ci. — Elle essaye en yain de mettre Bossuet dans ses intérêts. — Repartie de Bourdaloue à Louis XIV.— Clagny.
— Commencements d'Hardouin Mansart. — Madame de Montespan se résigne. — La reine se réconcilie avec elle.— Les Carmélites de la rue du Bouloi. — Douze cents ouvriers à Clagny. — Description de ce palais enchanté. — Sollicitude de Louis XIV envers la marquise. — Efforts de Bossuet pour rendre durable la conversion des deux amants. — Retour de la favorite à la cour. — Visage désolé du prélat. -^ Entrevue du roi et de madame de Montespan. — Réserve dans leurs rapports.— Le jubilé. — Départ du roi pour l'armée. — Il revient à Saint-Germain. — La chaîne se renoue.
— Les confesseurs de Louis XIV.— Les pères Paulin, Annat, Ferrier, La Chaise et Le Tellier. — Ecueil d'un pareil emploi. — La Chaise de commodité. — La ménagerie de Clagny. — Dépenses prodigieuses. — L'argent manque un moment. — Grève d'ouvriers au xvii* siècle. — Donation de Clagny. — Madame de Montespan l'abandonne au duc du Maine, auquel il était substitué .
Le château de Clagny s'était élevé dans de singulières circonstances. C'était en 1675 ^
^ Mademoiselle de Montpensier dit, dans ses Méfnoires : « L'année sera marquée en tant d'endroits
Madame de Montespan s'étant présentée, le jeudi saint, devant un prêtre de la paroisse, l'abbé Lécuyer^ se vit refuser l'absolution. La favorite alla se plaindre au roi qui manda le
dans l'hisloire et mémoires de ce temps-là, que je n'ai que faire de le mettre ici. » Pareil soin n'est jamais inutile pour la postérité, et, dans l'espèce, il n'eût été rien moins que superflu. Ainsi, madame de Caylus, qui ne savait toute cette aventure que par ouï-dire (trop jeune d'ailleurs pour la bien connaître, eût-elle été alors à la cour) la reporte à une année plus tard, au jubilé de 1676. Rulbière, dans ses Éclaircissements historiques sur la révocation de Védit de Nantes (1788), t. I, p. 84, 86, 87, trompé par l'auteur des Souvenirs, reproduit l'erreur. L'abbé Ledieu indique, en efl'et, le jeudi saint de 1675 ; et son autorité suffirait , ce nous semble, à défaut d'autres preuves, t Nous avons un témoignage encore plus décisif, dit le cardinal de Bausset; nous avons sous les yeux les minutes originales des lettres que Bossuet. écrivit à Louis XIV, alors à son armée de Flandre, pour l'entretenir de ses religieuses dispositions. Il lui parle, dans ces lettres, des dispositions également édifiantes de madame de Montespan. Ces lettres sont tout entières de la main de Bossuet. L'une d'elles porte la date du 20 juillet 1675, et l'autre, qui est antérieure, ne porte aucune date. Cette preuve de fait est plus décisive que tous les raisonnements de l'auteur des Eclaircissements,'^ — Le cardinal de Bausset. Histoire de Bossutt (1830), t. II, p. 137.
curé M. Thibaut. Maisle curédéclara avec fermeté qu'il ne pouvait blâmer un prêtre d'avoir fait son devoir. Cette réponse était de nature à impressionner un prince demeuré religieux au sein même de ses désordres. Le duc de Montausier et Bossuet furent appelés, Tun le gouverneur, Tautre le précepteur du grand Dauphin; et le roi s'ouvrit à eux comme aux deux plus honnêtes gens, et aux conseil- ' 1ers les meilleurs et les plus autorisés de son royaume. Ce prêtre n'avait-il fait que ce qu'il devait faire, ou son zèle ne Tavait-il pas emporté trop loin? Le prélat n hésita pas à donner raison au refus du confesseur, et déclara nettement que l'absolution était impossible dans la situation où le roi et madame de Montespan se trouvaient Tun à Tégard de l'autre. Le duc de Montausier parla avec plus de force encore, s'il faut en croire madame de Maintenon, et remua tellement la conscience du prince que celui-ci lui dit, en lui serrant la main : « Je vous promets de ne plus la revoir*. » Un côté
^ Lettres de madame de Maintenon (Léopold CoUin, 1806), t. II, p. 109, 110. Lettre à la comtesse de Saint- Géran. — Le cardinal de Bausset altère légèrement le texte en le citant. — Histoire de Bossuet (1830), t. II, p. 127. 128.
saillant du caractère de Louis XIV, c'est la loyauté, la droiture, le sentiment et Tamour du bien qu'il ne faut que lui rappeler au plus fort de ses passions. Très-jeune alors, se méfiant des entraînements de son cœur, il disait à Villeroi, à Le Tellier, à de Lyonne, au maréchal de Gramont et à Colbert, son entourage le plus intime : « Vous êtes tous mes amis, ceux de mon royaume que j'affectionne le plus et en qui j'ai le plus de confiance. Je suis jeune, et les femmes ont ordinairement bien du pouvoir sur ceux de mon âge. Je vous ordonne à tous, que si vous remarquez qu'une femme, quelle qu'elle puisse être, prenne empire sur moi et me gouverne le moins du monde, vous ayez à m'en avertir. Je ne veux que vingt-quatre heures pour m'en débarrasser et vous donner contentement làdessus *. *
Bossuet fut chargé de disposer la marquise à cette séparation. Tous les soirs, le prélat partait de Versailles en poste, et se rendait
à Paris « avec un manteau gris sur le nez *.»
i Mémoires de Charles Perrault (Avignon, 1759), p. 38, 39.
« Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 489.
Mais il ne devait pas s*aUendre à trouver une cime résignée et prête à s'envoler vers les Carmélites. Par une singulière coïncidence, au moment où avait lieu cette séparation du roi et de sa maîtresse , mademoiselle de La Vallière , soutenue par Bossuet, prononçait des vœux irrévocables*, et, chose étrange, il avaitfallu antérieurement vaincre les obstacles qu'y avait apportés sa rivale. « . . . . J*ai dit ce que je dois, écrivait Bossuet à ce sujet au maréchal de Bellefonds; et j'ai autant que j'ai pu, fait connoître le tort, qu'on auroit de la troubler dans ses bons desseins. On ne se soucie pas beaucoup de la retraite; mais il semble que les Carmélites font peur. On a couvert, autant qu'on a pu, cette résolution d'un grand ridicule *... »
Madame de Montespan, tout d'abord, tomba dans des rages inexprimables, elle ferma sa porte, ne voulut voir personne, et passa deux jours dans cette solitude et ce désordre, à écrire et à anéantir ce qu'elle avait écrit. La tâche fut
* Ce fut le 20 avril 1674 qu'elle se réfugia aux Carmélites; elle fit sa profession le 26 juin 1675.
« Bossuet, Œuvres complètes (Versailles, 1818,\ t. XXXVII, p. 56. Lettre de Bossuet au maréchal de Bellefonds; à Saint-Germain, ce 25 décembre 1673.
rude pour Bossuet. « Elle l'accabla de reproches; elle luiditque son orgeuill'avoit poussé à la faire chasser; qu'il vouloit seul se rendre maître de Tesprit du roi, pour le tourner à son intérêt, et voyant que Bossuet n'opposoit que de la douceur et du calme à ses extravagantes déclamations, elle chercha à le gagner par des flatteries et des promesses ; elle fit briller à ses yeux Téclat de la pourpre, et tout ce que les premières dignités de VÉglise et de l'Etat pouvoient offrir de séduisant à ^ambition^ » Ces emportements furent, en effet, d'une violence à ne rien ménager, et Bossuet eut grand besoin, comme il Tavoue, de faire abnégation de lui-même pour demeurer à la hauteur de sa mission *.
^ L'abbé Ledieu, dont Bausset a eu tous les manuscrits dans les mains, dit encore : «que madame de Montespan avoua souvent depuis, que, dans le temps où elle étoit le plus aigrie contre Bossuet, elle avoit fait faire une exacte recherche de sa vie, et qu'elle n'avoit rien trouvé à reprendre en aucun état où il avoit été, et que "la justice Tobligeoit à lui rendre ce témoignage. » Kien de cet épisode, un peu profane, il est vrai, n'a été reproduit par l'abbé Guettée, dans son édition des Mémoires et journal sur Bossuet^ de Ledieu (Paris, 1856).
* Bossuet, Œuvres complètes (Versailles, 1818),
Le roi, de son côté, n'était pas moins désespéré. Il ne fit pas la cène, selon l'usage, se tint caché, et se montra chez la reine, les yeux rouges « comme un homme qui avoit pleuré. » Les remords l'emportaient, toutefois: il voulait se réconcilier avec Dieu et s'acquitter de ses devoirs de chrétien. Aussi partit-il pour Tarmée de Flandres sans revoir sa maltresse, sans même lui écrire. Bourdaloue prêchait alors le carême à la cour, et sa parole austère n'avait pas peu contribué à faire naître dans l'esprit rehgieux du prince de salutaires frayeurs. On sait sa réponse à Louis XIV, lorsque le roi, fier d'une pareille victoire sur lui-même, lui dit : « Mon père, vous devez être bien content de moi, madame de Montespan est à Clagny.— Oui, Sire, répliqua Bourdaloue; mais Dieu séroit bien plus satisfait si €lagny étoit à soixante-dix lieues de Versailles. >
Clagny, malheureusement, était aux portes de Versailles et si près de la demeure royale qu'il en était une véritable dépendance. Il ne
t. XXXVII, p. 8L 82 et suivantes. Lettre de Bossuet au maréchal de Bellefonds; à Saint-Germain, ce 20 juin 1675.
peut être inutile de rechercher les traces et de préciser l'emplacement et Vétendue de ce domaine complètement disparu, dont l'impasse et une grille d'octroi rappellent seuls, actuellement, le nom et le souvenir. Le hameau de Glagny était fort ancien et remontait historiquement aux règnes de Charles VII et de Louis XL Pierre Lescot,rarchitecte du Louvre et Tauteur de la charmante façade intérieure
deThorloge, en avait été seigneur. Par suite, Clagny était devenu la propriété de Thôpital des Incurables, aux administrateurs duquel Louis XIV Tacheta, le 30 novembre 1665, pour en faire présent à madame de Montespan. Mais ce ne fut qu'en 1672 qu'il fut sérieusement question d'élever un château sur les terrains nouvellement acquis. Le prince, médiocrement satisfait de son architecte Antoine Lepautre, prit le parti de mettre ces travaux au concours. Michel Hardouin présenta alors son fils au roi et obtint pour lui la permission d'entrer en lice. Ce dernier, plus connu sous le nom deMansart qu'il adjoignit au sien après la mort de son oncle, envoya trois dessins.
Soit hasard, soit mg^uvais vouloir, ces projets égarés ou écartés ne furent l'objet d'aucun examen. Louis XIV, dont la mémoire embras-
sait aussi bien les petits détails que les choses les plus importantes \ se souvint de la requête de Michel Hardouin et témoigna sa surprise de Tabstention de son flls, après leur commune démarche. Le surintendant des bâtiments répondit qu'il n'avait de projets que ceux qu'il mettait sous les yeux de Sa Majesté. Hardauin, appelé par le ministre, déclara qu'il avait déposé trois dessins dans ses bureaux et qu'ils avaient été enfermés dans un carton . Les projets se retrouvèrent et furent aussitôt acceptés*. Les travaux, toutefois, ne commencèrent guère qu'en 1674 ^.
' Lorsque le roi touchait les écrouelles, il faisait remettre de l'argent à chaque malade. Comme il y avait toujours grand concours de monde, la tentation devait venir à bon nombre de se présenter deux fois au lieu d'une et de doubler ainsi la gratification royale.Mais c'était compter sans l'étonnante mémoire de Louis XIV, qui s'apercevait toujours de la fraude. — Nemeitz, Séjowr de Paris (Leyde, 1727), t, I, p. 226.
* L'abbé Lambert, Histoire littéraire du règne de Louis XIF (Paris, 1751), t. III, p. liO, 111, 112.
' Généralement l'on assigne au commencement des travaux l'année 1676. Mais cette phrase que nous avons citée du roi à Bourdaloue et une lettre de madame de Sévigné, à la date du 7 août 1675, indiquent suffisamment que la mise à l'œuvre eut pour point de départ au moins cette aunée-là; et,
Madame de Montespan, si rétive d'abord, si pleine d'amertume, vaincue par la constance, la modération, Ponction de M. de Condom, et aussi par Texcès même et la violence de son désespoir, avait fini par se résigner, mais non pas, c'est à croire, sans quelque vague espérance dans une affection qui n'était rien moins qu'éteinte. « Je vois autant que je puis, écrivait le prélat au roi, madame de Montespan, comme Votre Majesté me Ta commandé ; je la trouve assez tranquille, elle s'occupe beaucoup de bonnes œuvres, et je la vois fort touchée des vérités que je lui propose, qui sont les mêmes que je dis à Votre Majesté. Dieu veuille vous les mettre à tous deux dans le fond du cœur et achever son
comme les travaux, à l'époque du refus des sacrements étaient déjà notablement poussés, il faudrait toujours faire remonter la création de Clagny à la fin de 1674. Au reste, nous lisons au bas d'une vue de ce château : « Clagni est une maison de délices que le roj fît bâtir pour la première fois l'année 1674, à 300 pas de Versailles, sur le chemin de Paris. Le bastiment n'ayant pas été trouvé assez commode, le TOj en fit faire un autre plus considérable l'année 1676... en cette présente année 1679, les dedans ne sont pas encore achevez.» —Bibliothèque impériale (Cabinet des estampes), Vu$ de Clagni par Perelle.
ouvrage, afin que tant de larmes, tant de violence, tant d'efforts que vous avez faits sur vous-même ne soient pas inutiles *. »
Si Bossuet ne semblait pas douter de la sincérité de ce repentir, pourquoi la pauvre Marie-Thérèse, si longtemps malheureuse des infidélités du roi, se fût-elle montrée plus sceptique ? Elle venait d'assister à la profession de foi de mademoiselle de La Vallière , madame de Montespan était touchée de la grâce, n'était-ce pas une nouvelle existence qui s'ouvrait pour elle? Habituée à tout souffrir sans se plaindre , heureuse toujours des moindres bontés de son époux, elle se sentit prise pour la pécheresse repentante d'une belle passion qu'elle lui témoigna avec plus de candeur que de convenance et de mesure.
Elle envoyait savoir de ses nouvelles, et celleci de répondre au messager : « Remerciez bien SaMajesté,etdites-lui que quoique aux portes de la mort, je me porte encore trop bien *. » La marquise s'était jetée dans les bonnes
' Bossuet, Œuvres complètes (Versailles, 1818\ t. XXXVir, p. 85.
* Lettres de madame de Maintenon (Léopold CoUin, 1806), t. II, p. 110. Lettre de madame de Maintenon à la comtesse de Saint-Géran.
œuvres, visitant les églises et les maisons religieuses; la reine ne trouve rien de mieux que de l'y accompagner. « La reine et madame de Montespan, écrit madame de Sévigné, furent lundi aux Carmélites de la rue du Bouloi plus de deux heures en conférence; elles en parurent également contentes ; elles étoient venues chacune de leur côté, et s'en retournèrent le soir à leurs châteaux *. » La reine ne la quittera plus. Elle va la voir le il juin à Clagny, reste une demi-heure dans sa chambre, passe dans celle de M. de Vexin, un des fils adultérins, qui était malade, et emmène ensuite sa rivale faire collation à Trianon. Trois jours après elle dînait avec elle et sa sœur madame de Fontevrault, aux mêmes Carmélites de la rue du Bouloi*.
Cependant, douze cents ouvriers avaient été mis à Clagny. La présence de la marquise, qui s'était sans doute établie au vieux château
1 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. III, p,277. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan ; à Paris, mercredi 29 mai 1675.
« Ibid,, t. III, p. 297, 298. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan; à Paris, vendredi 14 juin 1675.
« un petit bâtiment fort ancien*, » stimulait le zèle de chacun, et les travaux se poussaient avec vigueur. Il fallait bien cet élément nouveau d'intérêt pour apaiser les rumeurs, les élans et les révoltes qui faisaient tempête au dedans d'elle. Les bâtiments sont à peine sortis de terre que Ton crie déjà merveille.
« Le palais d' ApoUidon ou les jardins d'Armide en sont une légère description. Pour moi, je me représente Didon qui fait bâtir Carthage.
La femme de son ami solide (la reine) lui fait des visites, et toute la famille tour à tour*...» C'est madame de Sévigné qui dit cela. Quelque temps après, elle écrivait encore à sa fille : « Nous fûmes à Clagny; que vous dirai-je?
c'est le palais d'Armide; le bâtiment s'élève à vue d'œil, les jardins sont faits. Vous connoissez la manière de Le Nostre. Il a laissé un petit bois sombre qui fait fort bien *. Il y
* La Vie de Jean-Baptiste Colbert (Cologne, 1695), p. 39.
' Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. III, p. 317. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan ; à Paris, mercredi 3 juillet 1675.
s « Sa situation (de Clagny) est à costé d'un petit bois fort ancien, dont la beauté a engagé le roy k en faire la dépense... y> — Mercure galant, novembre
a un bois entier d'orangers dans de grandes caisses; on s y promène, ce sont des allées où Ton est à Tombre ; et pour cacher les caisses, il y a des deux côtés des palissades à hauteur d'appui, toutes fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins, d'oeillets ; c'est assurément la plus belle, la plus surprenante et la plus enchantée nouveauté qui se puisse imaginer : on aime fort ce bois *. » Des Hollandais avaient été appelés pour construire des portiques, des berceaux, des cabinets; et c'est de Clagny que date cette architecture en treillages si savante, si tourmentée, qui n'a été abandonnée que de nos jours; plus ingénieuse que gracieuse, exerçant d'ailleurs sur la nature une sorte de discipline et de contrainte qui alors était dans tout *.
La terre de Clagny était d'une étendue assez restreinte et, lorsque le roi fît venir Le Nôtre,
1686 ; seconde partie, p. 86, 98, 99. — Un bois ne s'improvisant pas comme un parterre, la description de madame de Sévigné paraîtrait singulière sans cette explication.
* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. III, p. 361. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan; à Paris, mercredi 7 août 1675.
' Dargenville, Voyage pittoresque des environs de Paris (Paris, 1768), p. 185.
celui-ci déclara qu'il n'y avait rien de bien à faire dans un espace aussi borné. Louis XIV eut bientôt trouvé le remède. Il fit l'acquisition de la propriété riveraine deGlatigny dont Ciagny, à vrai dire, n'allait plus être qu'une annexe; car, sur le prix de quatre cent mille francs environ que coûtèrent les deux domaines, Ciagny ne figure que pour un chiffre de soixante-quinze mille francs*. Louis XIV, dans son horreur de Texigu et du mesquin, ne sut jamais faire que des châteaux, même des moindres lieux de repos : on sait ce que devait être Marly à l'origine et ce qu'il devint. Un autre inconvénient auquel il était moins aisé de remédier et qui lui sauta aux yeux, c'était Tétroitesse de la cour. Mansart s'était aperçu à temps de ce défaut de proportion, il avait voulu y aviser, mais il lui avait fallu suivre intégralement le projet tel qu'il avait été agréé. Le mécontentement de Louis XIV tout
* En examinant les registres des dépenses des bâtiments du roi, on voit que les terres de Ciagny et de Glatigny coûtèrent d'achat 405,502 fr., et les constructions du château et des dépendances, les jardins y compris, 2,356,728 livres 7 sous 8 deniers. — J. A. Le Roi, Histoire des rues de Versailles (Ver- «ailles, 1861), 2« édition, p. 6.
en le désespérant, nç fit qu'éperonner ce génie plein de ressources; il s'y prit si bien que le château parut changé de place et arracha un cri d'admiration et de réparation au grand roi : « Il n'y a qu'un Mansart capable de faire un ouvrage aussi achevé*. » Le plan de Clagny était, dans des proportions moindres, celui, à peu de choses prés, dont on se servit pour le palais de Versailles. Comme Versailles, le château regardait Test et l'ouest. Le pavillon du milieu occupait approximativement l'emplacement actuellement envahi par le boulevard un peu à Touest de la grille de Glatigny; les deux ailes «étendaient, de chaque côté, là où s'échelonnent les constructions dont ce boulevard est bordé *. Ces
* J. Duchesne, Notice historique sur la vie ef les ouvrages de Jules Hardouin Idar^sart (extrait du Ma^ gasin encyclopédique, an VIII (1805), numéro d'août,
« M. Le Roi a déterminé d'une façon très-exacte l'emplacement du château et du domaine de Clagny, maintenant complètement recouvert de constructions ou coupé de rues. «Clagnj s'étendait, ditil, d'un côté, de la rue du Plessis, où commençait l'étang qui portait le même nom, à l'avenue de Picardie, et,de l'autre, des bois de la butte dePicardie àl'avenue de Saint-Cloud. Du côté de l'avenue de Saint-
ailes étaient continuées par deux autres ailes en retour, n'ayant qu un rez-de-chaussée et construites en arcades. Toute la décoration extérieure consistait en un ordre dorique portant un attique avec des combles à la Mansart *. Si Clagny ne fut pas, comme on Ta dit, le coup d'essai de Jules Hardouin, ce fut au moins le point de départ de ses
Cloud à la place où est aujourd'hui le lycée et les élégantes propriétés qui bordent cette avenue au nord, depuis la rue de l'Abbé-de-rÉpée jusqu'au carrefour de Montreuil, se trouvaient des bâtiments occupés par une écurie et une jolie ménagerie. » — J. A. Le Roi, Histoire^ des rues de Versailles (Versailles, 1861), 2* édition, p. 6.
* Quatremère de Quincy, Histoire de la vie et des ouvrages des plus célèbres architectes, t. Il, p. 257. — Vie des fameux arehitect es , pur M, D*** (d'Argenville), 1787, p. 367, 368. — Du môme, Voyage pittoresque des environs de Paris (Paris, 1768), p. 181, 183. — Hurtaut et Magny, Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs (Paris, 1779), t. II, p. 348, 349. — Mercure galant, novembre 1686; seconde partie, p. 86 à 98. — Les plans, profils et élévations du château de Clagny t du dessin de M. Mansart y architecte du rot, mis en lumière par M. Michel Hardouin^ contrôleur des hâtimeris de Sa Majesté , qui les a gravés lui-même (1680), iii-fol. — Voir aussi deux Vues de Clagny, par Kigaud.
grandes conceptions et son premier chefd'œuvre K
Clagny devait être une fiche de consolation pour cette maîtresse qu'on ne reverrait pUis, puisque c'était l'arrêt du ciel, mais avec laquelle, en somme, on n'avait pas cessé de correspondre. Louis n'est préoccupé que de Clagny et des moyens de le rendre plus digne de l'exilée. Golbert reçoit lettre sur lettre. « ...Madame de Montespan m'a mandé que vous avez donné ordre qu'on achète des orangers, et que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire ; continuez à faire ce que je vous ai ordonné là-dessus, comme vous avez fait jusqu'à celte heure**.. » Et se^t ou huit jours après : « Continuez à faire ce que madame de Montespan voudra '. » Pour Targent ce n'est pas ce qui arrête : « La dépense est excessive, lui écrit-il à trois jours de distance,
1 II venait de construire l'hôtel de ville d'Arles, quand il reçut Tordre de commencer les travaux de Clagny.
« Œuvres de Louis XIV (Treuttel et Wurtz, 1806). i,Vj p. 533. Lettre de Louis XIV à Colbert; au camp dé Gembloux, le 28 mai 1675.
3 I6i<i., t. V, p. 535; au camp, des Latines, le 5 juin 1675.
et je vois par là que pour me plaire rieu ne vous est impossible. Madame de Montespan m'a mandé que vous vous acquittiez fort bien de ce que je vous ai ordonné, et que vous lui demandez toujours si elle veut quelque chose : continuez à le faire toujours *. •» Pareille recommandation et immuablement dans les mêmes termes : «... Je suis trèsaise que vous ayez acheté des orangers pour Glagny , continuez à en avoir de plus beaux,
^ si madame de Montespan le désire *. » Tout cela indique-t-il un cœur bien détaché ? Au moins était-ce peu se conformer aux exhortations de Bossuet, qui écrivait de son côté :
, « Songez, Sire, que vous ne pouvez être véritablement converti, si vous ne travaillez à
) ôter de votre cœur non-seulement le péché, mais la cause qui vous y porte. La conversion véritable ne se contente pas seulement d'abattre les fruits de mort, comme parle rÉcriture, c'est-à-dire les péchés; mais elle va jusqu'à la racine, qui les feroit repousser
1 Œuvres de Louis XIV (Treuttel et Wurtz, 1806), > t. V, p. 536, 537 ; au camp des Latines, le 8 juin
« Ibid.f t. V, p. 538; au capip, sur la hauteur de Naj, le 15 juin 1675.
infailliblement si elle n'étoit arrachée \ Louis XIV était sincère pourtant, il avait édifié son armée en faisant ses dévotions à la fête de la Pentecôte ; madame de Montespan s'était également approchée de la sainte table ': des deux paris, on avait dépouillé le vieil homme, restait à savoir si Ton ne broncherait pas au retour •. Cette conversion avait rencontré plus de sceptiques que de gens confiants en sa durée. Nous avons entendu la réponse judicieuse et presque plaisante de Bourdaloue (si ce mot allait à un tel personnage) ; le monde pouvait-il se mon-
1 Bossuet) Œuvres complètes (Versailles, J818), t. XXXVII, p. 82, 83. Lettre de Bossuet à Louis XIV.
* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t« III, p. 290. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan; à Parii, vendredi 7 juin 1675.
' ^ L'on doit vous avoir mandé, écrit le mafquis du Pas à M. de Feuquières, la sortie de la cour de LicidcLs (madame de Montespan), Û est toujours k Paris, et les habiles prétendent que la chose est sans retour; voilà ce qui fait la grande affaire. > --Lettres médites des Feuquières (Paris, 1845), t. III, p. 249. Lettre de M. le marquis Antoine du Pas à M. le marquis Isaac de Feuquières ; à Paris, le 19 avril 1675. — Cette lettre est une preuve de plus de l'infidélité des Souvenirs de madame de Caylus qui place, on l'a vu, cette rupture en 1676.
trer plus convaincu de l'action souveraine de la grâce que le saint prédicateur? Au début de cette aventure, madame de Scudéry écrivait à son ami Bussy, à la date du 16 avril : « Le roi et madame de Montespan se sont quittés, s'aimant, dit-on, plus que la vie, purement par un principe de religion. On dit qu'elle retournera à la cour sans être logée au château , et sans voir jamais le roi que chez la reine. J'en doute, ou que du moins cela puisse durer ainsi, car il y auroit grand danger que Tamour ne reprit le dessus. » Et Bussy de lui répondre : « Je sais la retraite de madame de Montespan, mais ce que je sais aussi, c'est qu'elle ne demeurera à la cour que comme maîtresse ; car on ne remporte la victoire sur Tamour qu'en fuyant *. » En efTet tout était là : rentrer ou ne pas rentrer à la cour.
Trop de gens étaient intéressés à ce qu'elle y rentrât pour qu il y eût quelque probabilité de l'en tenir à distance. Il eût fallu que madame de Montespan se démit de sa charge
* Lettres de Bussy-Rahutirij supplément, première partie, p. 184, 185. — Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. III, p. 265, 266. Lettre de madame de Sévigiié à Bussy; à Paris, ce 10 mai 1675.
de surintendante de la maison de la reine ; et ce n'était pas le moment de l'en dépouiller, quand son repentir lui avait conquis l'affection de sa royale maîtresse. Et, d'ailleurs, était-il donc impossible que le roi et la marquise se vissent sans scandale et en toute honnêteté ? Rien ne pouvait effacer le passé et empêcher que le petit duc du Maine et le comte de Vexin ne fussent à l'un et à l'autre et n'eussent établi entre leurs auteurs un lien, que l'expiation épurerait sans doute, mais qu'elle était impuissante à anéantir. Le tout était d'éviter les occasions de rechute, ce qui était aisé aussitôt qu'on le voulait sincèrement.
Fort de ces bonnes raisons, le roi, dès avant son retour, avait décidé quela marquise reparaîtrait à Versailles. Ce parti-là ne lui avait pas été conseillé par Bossuet, qu'il s'était bien gardé de consulter. Le prélat, averti de ce qui se passait, va avec son élève au-devant de Louis XIV, à huit lieues de Versailles, et se présente , le visage sérieux , empreint d'une tristesse qui avait bien sa signification. Mais le prince coupa court à des remontrances qu'il prévoyait et dont il n'était pas disposé à tenir compte : « Ne me dites rien, j'ai
donné mes ordres pour qu'on prépare au château un logement à madame de Montespan *. »
Le roi arriva le dimanche 21 juillet, et la cour reprit son train accoutumé. Si madame de Montespan y avait reparu, ce n'était pas sur le pied d'autrefois; elle n'était plus, elle ne devait plus être qu'une amie, mais une amie dont la société était encore précieuse et dont on n'eût pas eu la force de se priver.
« L'attachement est toujours extrême ; on en fait assez pour fâcher le curé et tout le monde, et peut-être pas assez pour elle, car dans son triomphe extérieur il y a un fond de tristesse. Toutes les dames de la reine sont précisément celles qui forment sa compagnie; on joue tour à tour chez elle, on y mange ; il y a des concerts tous les soirs *... • Tout se passait en i)arfaite honnêteté, et, si les incrédules comptaient sur un rapprochement inévitable, une lettre de la même madame de Sévigné, datée du 1 1 septembre, annonçait, en
t Le cardinal de Bausset, Histoire deBossuet (Paris, 1830). t. II, p. 139.
* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. Iir, p. 346. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan ; à Parif , ce mercredi 31 juillet
revanche, chez le roi le ferme propos de persister dans cette affection innocente, en même temps que le chagrin chez la marquise de le trouver si affermi*. L'année s'acheva de la sorte. Une circonstance heureuse, le Jubilé vint au secours de leur mutuelle faiblesse. La dévotion prit la place des préoccupations mondaines. La solennité de Pâques ne laissa pas davantage au relâchement et à la tiédeur le loisir de se substituer à toute cette ferveur. Le roi fît ses pâques, et, presque aussitôt*, il repartait pour Tarmée, tandis que madame de Montespan allait se baigner à Bourbon.
La prise de Bouchain, d'Aire et de Condé signala la présence de Louis à la tête de ses troupes. Mais il était revenu dès le 8 juillet. « Le roi arrive ce soir à Saint-Germain, et par hasard madame de Montespan s'y trouve aussi lemême jour. J'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est une pure amitié^, • L'on marche, et cela se devine, un
* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. III, p. 463f 464. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan; à Orléans, mercredi II septembre 1675.
« 16 avril 1676.
« Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué),
peu à l'aveuglette, et il serait difficile de préciser le moment exact d'une rechute qui ne saurait pourtant être reculée. « Enfin elle revint, raconte Mademoiselle, et le roi Talla voir à Glagny , et madame de Richelieu disoit : « Je « suis toujoursen tiers, • apparemment ce tiers ne dura pas longtemps. Madame de Montespan eut mademoiselle de Blois et M. le comte de Toulouse, qui furent nourris chez madame d'Arbon , femme de l'intendant de M. Le Tellier et on les y tint fort cachés *. » Madame de Gaylus, qui ne raconte d ailleurs que par ouï-dire, tout en confondant les époques*, donne un même dénoûment à l'entrevue. «... Le roi vint donc chez madame de Montespan, comme il avoit été décidé; mais insensiblement il la tira dans une fenêtre; ils parlèrent bas assez longtemps, pleurèrent et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire en pareil cas ; ils firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint
t.IV.p. 372. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan; à Paris, mercredi 8 juillet 1676.
* Mademoiselle de Montpensier, Ménioirei (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 489.
madame la duchesse d'Orléans, et ensuite le comte de Toulouse ^ » Et l'aimable comtesse ajoute : « Je ne puis me refuser de dire ici une pensée qui me vient dans Tesprit, il me semble qu'on voit encore dans le caractère, dans la physionomie et dans toute la personne de madame la duchesse d'Orléans des traces de ce combat de Tamour et du jubilé. »
Madame de Maintenon , qui avait pris fort à cœur la conversion du roi', et qui eût voulu sans doute d'autres mesures pour rendre impossible tout retour, n'avait que trop bien prévu ce qu'il devait advenir. A ses yeux, Bossuet n'était pas sans reproches; au moins avait-il fait preuve de plus de zèle que de clairvoyance. « Je vous Pavois bien dit, écrit-elle à la comtesse de Saint-Géran, que M. de Condom joueroit dans toute cette affaire un personnage de dupe l II a beau-
1 Madame de Caylus, Souvenirs (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 448.— Mademoiselle de Blois naquit le 4 mai 1677. et le comte de Toulouse, le 6 juin 1678.
* Lettret de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. II, p. 45. Lettre de madame de Maintenon à l'abbé Gobelin ; à Monteleone, ce 8 mai.
coup d'esprit, mais il n'a pas celui de lacour. Avec tout son zèle, il a précisément fait ce que Lauzun auroit eu honte de faire. Il vouloit les convertir, et il les a raccommodés ; c'est uiie chose inutile que tous ces projets ; il n'y a que le père de La Chaise qui puisse les faire réussir. Il a déploré vingt fois avec moi les égaremens du roi; mais pourquoi ne lui interdit-il pas absolument les sacremens * ? » Madame de Maintenon fait sans doute allusion à une circonstance qui, si elle ne fut pas inventée à plaisir, métamorphoserait Bossuet en une sorte de Géronte de comédie et d'entremetteur ingénu.
« Le roi, dans le fond, a toujours élé, raconte La Fare, un prince religieux et timoré. Il rencontra par hasard, un jour, le saint sacrement que Ton portoit à Versailles à un de ses officiers. Il raccompagna pour l'exemple jusque chez le mourant , et ce spectacle le loucha si fort, qu'à son retour il ne put s'empêcher de faire part à sa mal-
* Lettres de madame de Maintenon (Léopold CoUin, 1806), t. II, p. 116, 117. Lettre de madame de Maintenon à madame de Saini-Géran; à Versailles, lundi, 16:6.
tresse du trouble de sa conscience. Elle dit qu'elle étoit aussi touchée de repentir, et ils résolurent de se séparer. L'évêque de Meaux fut appelé pour les aider dans ce dessein : la dame partit pour Paris, et Tévêque, après avoir eu plusieurs conférences avec le roi, et après avoir fait durant huit jours plusieurs voyages à Paris, dans lesquels il porta sans le savoir des lettres qui ne parloient rien moins que de dévotion, fut bien étonné quand il la vit de retour à Versailles, et plus encore quand de ce raccommodement il vit naître M. le comte de Toulouse, le dernier des enfans que madame de Montespan a eus du roi. . .* » Il y a, dans ce récit de La Fare, presque autant d'inexactitudes que de mots. Quoique ayant une charge près de Monsieur, il allait peu à la cour, où il n'était pas sur le meilleur pied, et il n'est pas étonnant qu'il confonde les temps et les faits. Ainsi, la cause de ce retour éphémère vers Dieu n'est pas celle qu'il suppose ; ainsi Bossuet n'était que M. de Condom et pas encore l'évêque de Meaux. Il serait étrange que la seule circonstance vraie fût
* La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p.- 288.
ce va-et-vieut de billets doux, dont le prélat se Mt fait, dans sa candeur, le messager fidèle. Au moins ce rapprochement amer de la gouvernante entre Bossuet et un Lauzan donnet-il à tout cela quelque apparence.
- Quant au refus des sacrements, madame de Maintenon en parle fort à son aise. La position n'est pas aussi commode qu'elle semble le croire, pour un pauvre confesseur qui, serré entre son devoir et sa place, voudrait bien tout accommoder, les affaires du ciel et les siennes propres, et celles également de son ordre. C'étaient les jésuites qui avaient le monopole de la conscience du roi, et, avant tout, il ne fallait pas le compromettre par une exagération de zèle et des rigueurs intempestives. Là où la sévérité janséniste n'eût transigé à aucun prix , ces pères ne repoussaient pas tout tempérament en accord avec la faiblesse humaine. Mais, devant un scandale permanent, une liaison persistante, la contenance du confesseur devenait des plus délicates, et il est curieux de voir comment il tournait la difficulté, quand il la tournait. De 1649 à 1715 Louis XÎV eut cinq directeurs : le père Paulin d'abord, puis le père Annat (qui en faveur du Formulaire
tolérait mademoiselle de La Vallière M» et Ferrier*, dont la rigidité n'était pas non plus sans accommodements. L'abbé Le Camus (cet abbé Le Camus, qui, en son temps, avait été accusé d'avoir baptisé un cochon à Roissy) et le père Ferrier visitaient un jour Versailles, pièce à pièce et dans ses moindres recoins- Une porte résiste et les arrête au beau milieu de leur promenade. Cependant, on s'obstine et Ton triomphe de l'obstacle.
Ils entrent et se trouvent en face d'un tableau d'assez grande dimension, représentant Louis XIV en conquérant, jeune, brillant, dans tout Tenivrement de la victoire, contemplant avec amour une femme étendue sur des fleurs et qui n était autre que madame de Montespan. « Cela vous regarde, dit malignement le futur cardinal au confesseur.
— Qui ? moi ! je n'ai rien vu,» répondit vivement le jésuite en baissant les yeux '.
1 Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits, 1666), t. XXXIV, f 60.
« Œuvres de Louis XIV (Treuttel et Wurtz, 1806), t. VI, p. 361.
3 Barrière, Tableaux de genre et d'histoire (Paris, 1828), p. x; Manuscrit inédit d'un contemporain de Louis XIV»
Au père Février avait succédé le père de La Chaise, personnage doux, conciliant, surnommé, dans un mouvement de mauvaise humeur, par madame de Montespan, « La Chaise de commodité *, •» mais que Le Tellier devait faire regretter. Bossuet s'était un instant substitué à lui , et cet empiétement sur ses attributions lui avait sauvé, pour une fois, les difficultés de là tâche '. Que ne pouvait-il lui venir aussi bien en aide dans la suite ! Trois ans plus tard, en 1678, après la prise de Gand et d'Ypres , le confesseur ne trouvait d'autre moyen, effectivement, d'échapper aux embarras de sa position que de faire le malade à Lille;. du moins en fut-il accusé.
C'était quelques jours avant Pâques; à défaut de son confesseur ordinaire, le roi envoya chercher le père Champ, un jésuite, mais un jésuite rigide celui-là, plein de lumières, et qui avait, à la mort d'Annat, décliné cet.te succession périlleuse, quelques instances que lui fissent les pères de sa compa-
i La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXX II, p. 288.
- Bossuet, Œuvres complètes (VersaiUes, 1818)» t. XXXVir, p. 85. Lettre de Bossuet à Louis XIV.
gnie. Il arriva, cette fois encore, ce qui était arrivé déjà en 1675 ; comme TabbéLécayer, le père Champ refusa net Tabsolution devant l'obstinalion dans un lien réprouvé *. Mais pour en agir de la sorte, il fallait n'être pas confesseur en titre, il fallait n'avoir pas voulu l'être.
Quoi qu'il en soit, Glagny s'élevait comme par enchantement. Ses jardins étaient charmants et faisaient Tadmiration générale. Il y avait surtout une ménagerie dont on parlait comme d'une huitième merveille. On sait l'amour pour les bêtes que professaient les grandes dames du xvn^ siècle : il fallait avoir sa ménagerie*. Louis XIV donne à la duchesse
» Marquis de Sourches, Mémoires (Adhelm Bernier), t. T, p. 89; t. II, p. 223. — Le père Champ ou de Champs, auteur du traité De Hseresi janseniana, qui fut successivement professeur du prince de Conti pour la rhétorique, la philosophie et la théologie, recteur' du collège de Paris, trois fois provincial et ensuite supérieur de la maison professe, est présenté ailleurs comme un homme fin et que la cour trouva trop fin, ce qui lui fit préférer le père de La Chaise. — Le père André, Documents inédits fowr servir à l'histoire de la philosophie du XVIII* siècle (Charma et G. Mancel), 1857, t. I, p. 134.
« Toutes les femmes n'étaient pas en état d'avoir
de Bourgogne une ménagerie à Trianon ' ; nous avons vu Tabbé de Ghaulieu chercher des recrues à celle de la duchesse de Bouillon ■. C'est Dangeau, ce parfait et raffiné courtisan, qui se charge de peupler de ses deniers la ménagerie de la favorite. « Il a commencé la ménagerie de Glagny : il a ramassé pour deux mille écus de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les plus grosses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit hier passer en revue tout cet équipage, comme celui de Jacob, que vous avez dans votre
leur ménagerie. Mais c'était être bien dépourvue que de n'avoir pas à montrer un ou deux animaux rares. La fameuse mademoiseUe de Scudéry possédait deux caméléons qui lui avaient été expédiés d'Égjpte et que les poètes célébrèrent, aussi bien qu'une pigeonne dont la mort donna naissance à plus d'une élégie, entre autres à un : « Placet de la pigeonne morte, au roy. » Genest, Poésies àla louange du roy (chez Pierre le Petit, 1674), p. 32, 33, 36.
* Madame du Noyer, Lettres historiques et gàlar^tes (Amsterdam, 1720), t. I. p. 261.
« Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. IF, p. 168, 169. Lettre à madame de Bouillon; à Aix, le 31 octobre 1681.
cabinet de Grignan *. » La marquise aimait les bêtes au point de s'en faire des joujoux : « Elle atteloit six souris à un petit carrosse de filigrane, et s'en laissoit mordre ses belles mains *, » nous apprend madame de Maintenon. Elle avait sa volière déjà à Saint-Germain, et son amant n'avait pas dédaigné d'entrer dans les détails les plus minutieux à cet égard. « Vous ne m'avez rien mandé, marquait-il à Golbert, dans toutes les lettres que vous m'avez écrites, touchant le travail qu'on fait à Saint- Germain, sur les terrasses de l'appartement de niadame de Montespan.
Il faut achever celles qui sont commencées ei accommoder les autres; l'une en vohère Xjour y mettre des oiseaux, et pour cela il ne faut que peindre la voûte et les côtés, et mettre un fil de fer à petite maille, qui ferme du côté de la cour, avec une fontaine en bas, pour que les oiseaux puissent boire; à l'autre, il faudra la peindre et ne mettre qu'une fon-
1 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. V, p. 66. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan ; à Paris, mercredi 18 novembre 1676.
* Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. V, p. 217. Lettre de madame de Maintenon à madame de Caylus ; 25 janvier 1718.
taine en bas, madame de Montespan la destinant pour y mettre de la terre et en faire un petit jardin. Mandez-moi ce que vous avez fait là-dessus jusqu'à cette heure ^ »
• Nous avons vu, dès le début, Jules Hardouin aux prises avec des difficultés que surmonte son génie. Mais des épreuves d'un autre genre l'attendaient. Il existe une lettre de Mansart à Golbert, en date du 10 septembre 1 677 , aussi curieuse par sa teneur que par son orthographe, où il annonce au ministre une grève d'ouvriers, comme on diraitde nos jours. ■ ... Vous scaures, monseigneur, que tous les taileurs de piere ont tous quile le bâtiment, et il ny a na pas une seulle qui travaille depuis lundy e midy, fondant leur révolte sur ce qui dise que Ton leur doit quatre semaine, et quapesolument il ne travail eront pas qu'il ne soit péié, ce qui cose un grand désordre dans le bâtiment dont jay cru vous devoir doner avis *. » Ce n'est pas la première mutinerie de ce genre dont on trouve trace dans
1 Œuvres de Louis XIV (Treutlel et Wûrtz. 1806), t. V, p. 514, 515. Lettre de Louis XIV à Colbert; Nancy, le 26 septembre 1673.
* Delort. Mes Voyages aux environs de Paris, t. II, p. 98.
les écrits du temps, et Guy Patin, dix-sept ans auparavant, signale une émeute d'ouvriers contre laquelle on dut sévir énergiquement*. Nous n'avons pas la réponse de Golbert à Mansart, et nous ne savons si elle fut dans le goût de celle que Louvois faisait dans la suite à Pitter, le même qui exécuta la plus grande partie des travaux de terrassements de Versailles. Des sommes énormes lui étaient dues , il demandait de l'argent sans en obtenir ; un jour Louvois, ennuyé de ses continuelles doléances, le payait de cette étrange boutade : « On sait qu'un entrepreneur est un animal plaintif *. » Quoi qu'il en soit de la passagère rébellion dont il est question dans la lettre de Mansart , Glagny ne laissa pas que de se poursuivre, et s'achevait à la fin de 1679, en 1680 au plus tard.
Madame de Montespan ne jouit, longtemps, de Glagny qu'en la qualité de locataire, une locataire qui ne payait pas de loyer et n'avait point à se préoccuper de l'entretien des maisons et des jardins. Le roi avait voulu sans
» Lettres de Guy Patin (Paris, 1846), t. III, p. 219. Paris, le 8 juin 1660.
> J, A. Le Roi, Histoire des rues de Versailles (Versailles, 1861), 2« édition, p. 590.
doute, par un raffinement charmant, ne faire le présent que lorsqu il serait digne en tout point de celle à laquelle il le destinait. Ce fut au commencement de 1685 qu'il mit fin à cette occupation transitoire par une donation des terres de Glagny et de Glatigny enregistrée à la chambre desGomptes et à la cour des Aides. Ces terres étaient substituées au duc du Maine et à ses enfants mâles, et, à leur défaut, à la postérité masculine du comte de Toulouse, à Textinction de laquelle elles étaient réversibles à la couronne. Par le fait même, le roi cessait d'avoir à sa charge Tentretenement de la maison, des jardins et du parc et en laissait le soin et le poids à la donataire ^ Ainsi Clagny, destiné à être le lieu de retraite de la somptueuse pécheresse, ne fut pour la favorite que la consécration de sa victoire.
Cette splendide demeure, à deux cents pas de Versailles, dont elle était en quelque sorte un raccourci, ne pouvait, en effet, être le séjour d'une disgraciée. Aussi, la marquise sentit-elle, lorsque tout fut fini entre elle et
1 Dangeau, /ournaZ, t. I, p. 147 ; mardi 3 avril 1685. — Marquis de Sourches, Mémoires (Adhelm Bernier, 1836), t. I, p. 24.
le roi, qu'il n'y avait plus lieu de rester à Clagny : elle abandonna au duc du Maine ce palais qui avait englouti déjà tant d'argent et où sa belle-fille allait tant en dépenser encore dans des fêtes et des divertissements que cependant dépasseront les magnificences de Sceaux .
Cela ne se fit pas sans quelque révolte intérieure. Madame de Montespan, malgré sa hauteur, son arrogance, n'agit pas autrement que La Vallière et demeura trop longtemps pour sa dignité enunpaysoù ellen'était que soufferte, et fort impatiemment même.
Toutefois, la religion, Torgueil, la raison prirent le dessus d'un reste d'attrait et de faiblesse. Elle s'était retirée à Saint-Joseph ; elle pria son ancien persécuteur, son consolateur désormais, M. de Meaux, de dire au roi sa résolution. On ne lui laissa pas le temps de se raviser. Le grand appartement des bains qu'elle occupait à Versailles fut donné à son fils le duc du Maine*, qui laissa le sien à mademoiselle de Blois; on disposa également
i II le quitta, un an après, pour loger dans l'aile neuve, sur l'appartement de Mademoiselle. — Dangeau, Joumalf t. IV, p. 26 ; 15 février 1692.
de son appartement de Fontainebleau. Elle ne s'attendait pas à tant de célérité et ne put s'empêcher de témoigner qu'on s'était un peu hâté de la démeubler^ Ce fut le duc du Maine, assure Saint-Simon, qui se chargea d'annoncer à la pauvre femme que l'heure de la retraite avait sonné pour elle, et Bossuet n'eut qu'à achever ce qui avait été si impitoyablement commencé'. Que M. du Maine ne ressentît pas pour madame de Monte'span une aifection très- vive, cela se peut; mais qu'il ait joué le rôle qu'on lui prête avec cette dureté inexorable, rien n'est moins dans la mesure prudente et doucereuse de son esprit.
Nous avons sous les yeux une lettre où il parle de sa mère avec un grand sentiment de convenance et de respect, et où il entend que sa volonté soit observée avec le dernier scrupule'. Tout cela peut n'être qu'extérieur; mais s'il eut à préparer la marquise à un
1 Dangeau, Journal, t. IIi; p. 300, 325, 338; 15 mars, 15 aVril, 19 mai J691.
s Saint-Simon, Mémoires, (Chéruel), t. VI, p. 40; t. XIII, p. 32. — Madame du Noyer, Lettres historiques et goïantM (Amsterdam, 1720), t. I, p. 23.
' Depping, Correspondance administrative de Louis XIV, t. IV, p. 768. Lettre du duc du Maine à de Harlay; à Versailles, ce 26 avril 1695.
exil éternel, il y dut apporter des ménagegents infinis. Quoi qu'il . en soit, l'abandon de Clagny, comme nous venons de le dire, était la conséquence naturelle de ce premier renoncement, et la favorite évincée se partagea désormais entre Saint-Joseph, Fontevrault, Antin, et les Eaux de Bourbon où elle devait mourir*.
i La communauté de Saint-Joseph, rue Saîni- Dominique, qu'elle avait bâtie, fut sa vraie demeure. Son appartement, bien que dans l'enceinte du couvent, avait pourtant un accès par une cour particulière. C'est à môme cet assez vaste local que madame du Deffand, plus tard, s'arrangea un appartement plus restreint où elle n'en reçut pas moins toute l'élite de la société du xviii* siècle.
Les précepteurs du duc du Maine. — Chevreau. — De Courte — Malezieu. — Le prince envoie sa chasse aux Jésuites. — Remerciments en vers grecs. — M. du Maine et l'Académie. — La duchesse du Maine astronome. — Anastasie Serment. — Liée avec Quinault. — Propos de Pavillon . — Elle baise la main du grand Corneille. — Madrigal qu'il lui adresse. — Réplique de la demoiselle. — Voyage à Naples. — Elle quitte Grenoble et part pour Paris. — Pourquoi elle y vient. — Un troisième galant. — Sa chienne Blanquette. — Charles Genest.— Elle lui apprend à faire des vers. — Genest à la recherche d'une belle main.— Il s*embarque. — Capturé par les Anglais et amené à Londres. — Instituteur ec maquignon. — Il entre au service de M. de Nevers. — Ode sur la conquête de la Hollande. — Mot du père Ferrier. — Genest se fait abbé. — Genest cartésien.— Bossuet le prend en amitié.— Un nez phénoménal. — L'abbé va sur les brisées du marquis d'Hoquincourt.— Le joueur de gobelets. — Passion des princes pour le dessin. — Maison de Genest au Plessis-Piquet. — Le valet des Feuillants boit son vin. — Cbàtenay. — Le duc et la duchesse du Maine chez Malezieu. — Fêtes. — La pyrotechnie au xviie siècle. — L'obser* vatoire de Chàtenay. — La comédie à Clagny. — Pénélope.
— La duchesse du Maine monte sur la scène avec Baron .
— Joseph. — Larmes qu'il fait verser. — M. le Duc se fait fort de ne pas pleurer. — Vaincu dès le premier acte. — La ville moins sensible que la cour*
La duchesse du Maine ne se révéla pas de prime abord . Madame de Main tenon s'était vite
aperçue de son pou de religion, mais la jeune princesse aimait à l'adoration son mari, qui Taimait comme un fou, et le bonheur de son fiis d'élection faisait passer sur bien des choses.
r; D'ailleurs, cette enfant, trop tôt mariée, avait à soutenir les assauts et les fatigues de grossesses successives qui devaient Tépuiser sans la tuer. Ces grossesses ne Tempêchaient pas , toutefois , de prendre sa part des plaisirs qui bourdonnaient autour d'elle : si elle n'allait pas à eux, ils venaient à elle, et le bal ^e donnait dans sa propre chambre, elle dans son lit et regrettant fort de n'être que spectatrice. • Le 21, écrit le Mercure, il y eut bal chez madame la duchesse du Maine. Il dura depuis onze heures et demie jusqu'à trois. Il y avoit grand nombre de masques. Lorsque madame la duchesse de Bourgogne fut arrivée, M. de Malezieu, sous rhabit de Saturne, à la tête de plusieurs des plus considérables des divinités, vint réciter quelques vers à madame la duchesse de Bourgogne, faits à la louange de cette princesse; la collation fut servie sur un grand nombre de corbeilles. Cette princesse a donné vingt fois de pareils bals depuis Touverture
du carnaval *. » Madame du Maine était alors enceinte ijour la quatrième fois *, et avait perdu ses trois premiers nés qui furent peutêtre victimes d'une turbulence peu d'accord avec sa situation.
Le nom de Malezieu nous amène tout naturellement à parler de ce personnage , la première et la plus importante figure de cette petite cour qui lui dut ses fêtes les plue ingénieuses. Lorsque le jeune duc du Maine vint à grandir, Ton songea à l'entourer de gens en état de développer cette intelligence précoce et qui semblait tant promettre. On avait d'abord jeté les yeux sur Pavillon, trop indépendant pour accepter aucune chaîne '. A son refus, trofs hommes d'une égale érudition, quoique dans des genres différents, furent
1 Mercure galant, février 1700, p. 131, 232, 282. — Dangeau, Journal, i- VII, p. 232, 262, 263; 16 janvier, 21, 23 février 1700.
* Ces trois enfants étaient mademoiselle de Bombes, née le 11, morte le 26 septembre 1694; Louis- Constantin, né le 27 novembre 1695, mort le 28 septembre 1698; et mademoiselle d'Aumale, morte le 21 août 1699. — Le père Anselme, JEftsf oire généalogique de la maison de France (Paris, 1736), t. I, p. 194, 195.
' Œuvres d'Etienne Pavillon (Amsterdam. 1750), t. I,
p. LXV, LXXVII.
appelés près du prince. Le savant Chevreau, dont la persuasion et l'éloquence avaient triomphé des scrupules de la duchesse d'Orléans et décidé une conversion à laquelle la politique eut sans doute aussi sa part*, était déjà installé comme précepteur, quand Court et Malezieu durent quitter leur retraite et leurs affaires, pour se consacrer exclusivement à l'éducation de M. du Maine. Nous dirons peu de choses de Court, savant modeste, réservé, un peu sauvage même, vivant à Versailles en voyageur qui ne doit qu^ passer.
L'abbé Genest nous le présente comme un sage : c'est le philosophe chrétien dans ce qu'il a de doux , d'onctueux, de bienveillant et de détaché *. Quoique également indiqués au choix du roi par M. de Montausier et Bossuet, ces deux hommes n'avaient d'autre ressem-
1 L'abbé Lambert, Histoire littéraire du règne de Louis. XIV (Paris, 1751), t. I, p. 556 à 562. — Titon du Tillet, Le Parnasse françois^ second supplément (1743-1755), p. I.
s L'abbé Genest, Portrait de M. de Court (Paris, 1696). — Le duc du Maine l'avait fait son secrétaire des commandements. Court mourut le 16 août 1694 d'une fièvre violente, au camp de Vignemont, près de Huy, où il avait suivi le prince. Il n'avait que quarante et un ans.
blance qu un commun amour de la science et des lettres. Nicolas Malezieu par sa souplesse, une amabilité qui métamorphosait le plus souvent le savant en étourdi, avait tout ce qu'il fallait pour réussir à la cour, et y réussit pleinement. Il sut conquérir l'estime et Taffection de son élève qui, l'éducation finie, se l'attacha à un autre titre. Madame du Maine, ravie de trouver dans le même personnage un esprit supérieur et un esprit charmant, un astronome qui était également un poëte, une sorte de Protée, prêt à prendre toutes les formes et tous les habits, le compas du mathématicien ou la houlette du berger d'églogue, selon qu'elle était sérieuse ou désœuvrée, ayant autant de ressources qu'elle avait de fantaisies; madame du Maine, disons-nous, l'institua son grand maître des cérémonies, l'instigateur, l'ordonnateur infatigable de ses plaisirs, tâche laborieuse, ardue, qu'il sut remplir durant plus de trente années sans paraître un instant audessous de ce qu'on attendait de lui.
« La princesse, dit l'un des intimes les plus illustres de la cour de Sceaux, aimoit à donner chez elle des fêtes, des divertissemens, des spectacles; mais elle vouloit qu'il y en-
trât de l'idée, de l'invenlion, et que la joie eût de l'esprit. Malezieu occupoit ses talens moins sérieux à imaginer ou à ordonner une fête, et lui-même y étoit souvent acteur. Les vers sont nécessaires dans les plaisirs ingénieux ; il en fournissoit qui avoient toujours du feu, du bon goût et même de la justesse, quoiqu'il n'y donnât que fort peu de temps et ne les traitât, s'il faut le dire, que selon leur mérite. Les impromptus lui étoient assez familiers, et il a beaucoup contribué à établir cette langue à Sceaux, où le génie et la gaieté produisent assez souvent ces petits enthousiasmes soudains. En même temps, il étoit chef des conseils du duc du Maine, à la place de d'Aguesseau et de Guibert, conseillers d'Etat, qui étoient morts, et il étoit chancelier de Bombes, premier magistrat de cette souveraineté. L'esprit même d'affaire ne s'étoit pas refusé à lui *. »
Il eût été assez étrange que le duc du Maine qui, dès l'âge de sept ans, traduisait FJorus et Justin, se fût plu, sous trois maîtres comme Chevreau, Court et Malezieu, à
* Fontenelle, Œuvres complètes (Belin, 1818), 1. 1, p. 385. Éloge de Malestieu,
démentir les légitimer espérances qu'il avait laissé concevoir au point de départ. Il en advint tout autrement. Elevé dans la vénération et l'amour de l'antiquité, il maniait la langue d'Horace et de Santeuil * comme la sienne propre; celle d'Homère et de Pindare ne lui était pas moins familière. Un jour qu'il avait envoyé sa chasse au collège des Jésuites de Paris, le père Le Tellier, alors recteur, sentant qu'une pareille politesse ne pouvait demeurer sans remerciment, allait de chambre en chambre stimuler la verve poétique des jeunes préfets. Le père André fit un compliment en vers grecs : «Je n'avois pas, dit-il, le temps d'en faire de latins*. » Mais encore fallait-il avoir la certitude d'être entendu.
Au moment de choisir un successeur à l'auteur du Cid et de Polyeucte, Racine, qui était alors directeur de TAcadèmie, demanda qu'on voulût bien reculer l'élection de quinze jours : M. du Maine avait manifesté quelque désir de se mettre sur les rangs, et c'était
* Le Poêle sans fard (1701), p. 62, salire xvii.
* Le père André, Documents inédits pour servir à l'histoire de la Philosophie du XV IIP siècle (Charma et G. Mancel, 1857), t. II, p. 352.
là un honneur trop inespéré pour n'être pas pris en grande considération par la compagnie. Le délai, on le pense bien, fut accordé tout d'une voix. On ne s'en tint pas là, et Racine fut chargé d'assurer le prince que, quand il n'y aurait pas de place vacante, il ny auroit point d'académicien qui ne fût bien aist de mourir pour lui en faire une ^.. « Nos prédécesseurs, remarque plaisamment d'Alembert, étaient, comme Ton voit, autant de Décius, prêts à s'immoler pour Thonneur de kj patrie. Mais le protecteur de l'Académie se montra plus difficile en cette occasion que l'Académie même ; la grande jeunesse de M. le duc du Maine empêcha le roi de donner son consentement à cette élection ; et les mânes de Corneille furent privées de l'honneur d'être louées par un prince*. »» En somme, l'Académie s'était ouverte nombre de fois à des candidats qui n'avaient pas plus de titres, avec un savoir moins réel et une prédilection moins sincère pour les lettres. Le duc du Maine les aimait avec entraînement,
* Marmontel, Choix de pièces tirées des anciens Mercures et des autres journaux, t. XXVII, p. 177, 178.
* D'Alembert, Œuvres complètes (Belin, 1821}, t. II, p. 516. Éloge de J. d'Estrées,
^- et ne sut pas toujours s'arracher à leur sé- !- duction, même dans les passes les plusim- ' périeuses et les plus critiques.
i Au moins, sur ce point, les deux époux \ étaient-ils d'accord. Madame du Maine, au sein des dissipations et des frivolités de sa vie bon- ■^ dissanle, avait des retours subits et passion- '} nés vers l'étude. Il fallait alors que Malezieu ^- lui traduisît à livre ouvert Virgile, Térence '•' Sophocle, Euripide, coupant ses lectures par ^ 1 des remarques lumineuses sur ces anciens i^' qu'il possédait à fond *. Ou bien, c'étaient des p observations astronomiques, des calculs, des ' déductions à perte de vue qui eussent effrayé l'esprit le plus brisé à cette gymnastique, et dans lesquels la jeune femme se plongeait avec une sorte de furie. « S'il n'eût pas été assez savant, dit encore Fontenelle, il eût été obligé de le devenir toujours de plus en plus pour faire sa cour et pour suivre les progrès de qui prenoit ses instructions '. »
Faisons la part de l'exagération et de la flatterie. Fontenelle lisait ces lignes en pleine
* Mercure galant , septembre 1709, p. 83 à 88. Lettre sur M. de Malezieu,
• Fontenelle, Œuvres complètes (Belin, 1818), t. I, p. 386. Éloge de Malezieu.
Académie, et il savait bien que ses paroles retentiraient jusqu'à Sceaux. De son côté, Lassay, qui n'avait pas pardonné au duc et à la duchesse du Maine, malgré le bon accueil dont il avait ensuite élé robjet,les difficultés qu'ils avaient antérieurement soulevées contre son mariage, Lassay veut que tout ce grand savoir de sa fantasque belle-sœur soit pur artifice , et l'écho plus ou moins fidèle de son perpétuel souffleur. «... C'est un enfant de douze ans , dit-il , dont Malezieu s'est tellement rendu maître de l'esprit, que non-seulement il la fait agir et parler comme il veut, mais il la fait penser, et elle ne juge des personnes et des choses que suivant l'idée qu'il lui en donne. Qiiand elle soutient une opinion, ce qu'elle fait avec beaucoup trop de vivacité, et pourtant avec une éloquence naturelle, et des paroles assez choisies, il est si aisé de voir qu elle ne fait que répéter ce que cet homme lui a appris, et particulièrement quand il s'agit de science, que j'ai toujours envie de crier perroquet, pendant que la compagnie admire le bel esprit et le grand savoir de la duchesse ^.. » Mais pour parler de
1 Lassay, Recueil de différentes choses , !'• partie,
sciences et en discourir avec quelque développement, encore faut-il comprendre ce que Ton dit. Cela admis, à moins que Ton n'exige que tout savant soit un créateur, nous ne voyons pas ce qu'on serait en droit de demander au delà. Et c'était un assez rare mérite, ce nous semble, à la jeune femme d'avoir pu suivre son guide sans s'être laissé rebuter par les obscurités et les aspérités de la route.
La tâche si lourde d amuser cette enfant gâtée, exigeante, fantasque, que tout n'amusait pas, il s'en fallait, était sans doute au-dessus des forces d'un seul homme, et Malezieu, malgré son zèle et les ressources d'un esprit inépuisable, se fût trouvé insuffisant devant une telle besogne, si on ne lui
p. 370 à 376. — Lassay a crayonné plusieurs portraits plus ou moins satiriques qu'il laisse à deviner, car il ne nomme pas les originaux et remplace leurs noms par des points. On lit, à la page 341 : « Voici quelques portraits anonymes dont nous ne pouvons donner la clef. » Mais, si quelques-uns âont demeurés des énigmes pour nous, celui de M. le Prince, * (qui pourrait être plus bienveillant de la part d'un gendre), ceux du duc et de la duchesse du Maine et de Malezieu sont tracés et circonstanciés de telle sorte, qu'il n'y a point la moindre place au doute.
fût pas venu en aide de plus d'un côté. Certes, et on le verra, les collaborateurs ne lui manqueront pas, et dans la suite. Sceaux ne sera qu'une nichée de poètes et d'improvisateurs faisant sortir de terre les divertissements et les féeries comme Pompée prétendait en faire surgir des armées. Mais il eût été peu prudent de compter exclusivement sur ces secours qu'amenait le hasard et inattendus comme tout ce qu'il suscite. Heureusement pour Malezieu, le ciel lui dépêcha un esprit de sa trempe, sinon de sa portée, aussi ignorant peut-être qu'il était instruit, mais suppléant au savoir par une imagination riante, beaucoup de facilité, de souplesse et un vif désir de plaire, d'entrer dans la familiarité des grands, sauf à être un peu leur bouffon.
Sorti de fort bas, Genest avait fait plus d'une agacerie à la fortune, et ne s'était pas tenu pour battu à la première disgrâce.
Il avait essayé un peu de tout. Il demeurait dans rile avec sa mère, une simple sagefemme. Le hasard avait placé sur le même palier une fille d'un mérite extraordinaire qui, du Dauphiné, était venue s'abattre à Paris où elle ne tarda pas à se créer d'illustres
relations. Louise-Anastasie Serment (dont la famille nous semble être la même que celle de Tavocat consistorial Severin de Serment), avait reçu une brillante éducation fécondée d'ailleurs par un ardent amour de l'étude: elle parlait latin comme ses compatriotes Chorier et Salvaing de Boissieu, et faisait, à l'occasion, en cette langue des vers qui valent, à coup sûr, ses -vers français.
Guyonnet de Vertron, qui a publié quelques unes de ses poésies, lui consacre une place honorable dans sa Nouvelle Pandore, à côté de mademoiselle de Scudéry, dé madame de Salier, de mademoiselle Bernard et des célèbres de son temps. L'académie des Ricovrati, de Padoue, se faisait gloire de se l'être acquise. Elle y était connue sous la désignation de la Philosophe, Chaque membre, on le sait, avait là son nom de guerre, d'académie, voulons-nous dire ; la marquise de Rambouillet s'appelait la lumière de Rome, madame de La Suze Vimmortelle, madame de Villedieu Vinépuisable, mademoiselle de La Vigne la charmante, madame Deshoulières, la parfaite^
^ Guyonnet de Vertron, La NoMieîIe Pandore (Paris, 1698), t. I, p. 431, 432. Les sept Merveilles de la repu-
Quoi qu'il en soit du talent poétique de mademoiselle Serment, dont on va être à même de décider, c'était une femme d'un goût éclairé, d'un esprit distingué et de bon conseil ; du moins Corneille et Quinaultne dédaignaient-ils pas de tenir compte de ses avis et de ses jugements. Pour ce dernier, il avait bien ses raisons, si nous en croyons certain quatrain de Pavillon '. Quinault était marié pourtant, et la reconnaissance eût dû le prémunir contre toute affection extra-conjugale *. Mais faut-il prendre à la lettre ces quatre méchants vers de
hlique des Lettres, ou les Dames tant françoises qu'italiennes de l'Académie des Ricovrati, mortes,
» Œuvres d'Etienne Pavillon (Amsterdam, 1750), seconde partie, p. 68.
• « Un marchand qui aimoit la comédie conçut tant d'estime pour lui, qu'il l'obligea de prendre un appartement chez lui. Ce marchand, quelque temps après, vint à mourir. M. Quinault fit les affaires de la famille et épousa ensuite la veuve de son bon ami, de laquelle il a eu plus de quarante mille écus de bien....» — Menagiana (Paris, 1729), t. III, p. 262, 263. — Quinault était alors amoureux d'une jolie personne, nommée Louise Goujon; mais ses parents lui forcèrent lamain, et il épousa la veuve. — Œuvres de Quinault (Paris, 1824), t. I, p. xvij. Notice de Crapelet.
Pavillon ? Mademoiselle Serment n'était pas une beauté. Il existe une gravure de Lefebure qui nous la représente coiffée à la Ninon, médiocrement jolie, avec deux grands et gros yeux vifs et tant soit peu hardis. Elle était litre dans ses manières. Un jour, dans un élan d'admiration, elle baisa la main de Corneille, ce qui lui attira du père de notre théâtre ce galant madrigal:
Mes deux mains à Tenvi disputent de leur gloire,
Et dans leurs sentiments jaloux,
Je ne sais ce que j'en dois croire.
Philis, je m'en rapporte à vous.
Réglez mon amour par le vôtre;
Vous savez leurs honneurs divers ; La droite a mis au jour un million de vers, Mais votre belle bouche a daigné baiser l'autre. Adorable Philis, peut-on mieux décider
Que la droite lui doit céder ?
La réponse de mademoiselle Serment fut celle d'une honnête muse, qui n engage pas son cœur dans les élans de son esprit :
Si vous parlez sincèrement, Lorsque vous préférez la main gauche à la droite. De votre jugement je suis mal satisfaite.
Le baiser le plus doux ne dure qu'un moment ; Un million de vers dure éternellement,
Quand ils sont beaux comme les vôtres;
Mais vous parlez comme un amant, £t peut-être comme un Normand :
Vendez vos coquilles à d'autres l.
Littérairement , mademoiselle Serment était de l'école de Rambouillet, de cette école platonique et quintessenciée de VAstrée et du Cyrus où tout se passait en langueurs et en oiseuses tendresses. On pouvait, a la rigueur, se laisser aimer, mais sans jamais accorder de ces faveurs dont Tamant ait à se prévaloir. Du moins soutient-elle cette thèse dans une lettre à M. de Vertron, qui n'était pas faite, il est probable, pour demeurer ignorée*; et ce n'est pas dans de telles
« Pierre Corneille, Œuvres complètes (Paris, 1830), t. X, p. 201, 202.— Corneille était, après tout, en dehors de la scène, un bonhomme tout rond et trèspeu brillant, nullement taillé en Amadis. -^ Vigneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature (Paris, 1725), t. I, p. 193, 194, 195.— Il le savait bien et en convenait avec une rare candeur :
£n matière d'amour, je suis fort inégal, J'en écris assez bien et le fais assez mal.
J'ai la plume féconde et la bouche stérile ; Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville ; Et Ton peut rarement m'écouter sans ennui.
Que quand je me produis par la bouche d'autrui.
8 Guyonnetde Vertron, La Nouvelle Pandore (Paris, 1698), t. I, p. 78 à 82.
circulaires qu'il faut aller chercher la pensée pratique d'une femme. En dehors de cette convention purement littéraire, mademoiselle Serment, nous avons tout lieu de le croire, raisonnait plus humainement. Il existe dans un des recueils manuscrits de la bibliothèque de Grenoble un huitain acrostiche, qui nous la révèle sous un jour bien différent. Il s'agit d'un voyage et d'un séjour à Naples où la muse dauphinoise se fût livrée à d'étranges désordres. De retour dans sa patrie, elle abjurait, il est vrai, des penchants qui étaient un outrage à la nature, et se décidait à aimer comme tout le monde. Mais il lui arriva le même malheur qu'à mademoiselle Des Jardins (madame de Villedieu), une sœur en Apollon; un beau jour, elle s'aperçut qu'elle allait être mère et n'eut d'autre ressource que de quitter Grenoble et de partir pour Paris *. Gomment y vint-elle? c'est ce que nous ignorons. Il se peut qu'elle ne fût pas complètement délaissée ; au moins est-il question, dans un certain moment, de la perte
^ Voici ce huitain où mademoiselle Anastasie Serment est appelée Nazis, mais dont chaque vers commence par une lettre de son nom, ce qui ne permet pas de douter que cette pièce ne la con-
d'une sœur, qui s'était peut-être jointe à elle *. Quel qu'ait été le passé de mademoiselle Serment, la considération qu'elle acquit à Paris, ses relations, son renom de bel esprit et même de vertu, Taménité de ses mœurs, son courage et sa constance dans la souffrance font d'elle une des
cerne. Reste à savoir si l'acrostiche n'est qu'indiscret ou s'il est de tout point calomnieux :
Artem Lesboum cur non, Phœbeia Nazis,
Servàsti, didicit quam tibi Parthenope?
£heu ! Luctator yalida te cuspide ûxit,
Rima patet, crescens yiscera tendit onus !
Mœrentes Isarœ linguis saliata puellas
Et, mox Lutetiœ clam genitura, fugis Nostrî ride memor, musarum dulcis alumna :
Te Lucina regat diva potens uteri !
M. Rochas nous a dit avoir eu entre les mains un exemplaire de VAloysia, où se trouvait une clef de tous les acteurs de ces licencieux dialogues, d'une main visiblement contemporaine. D'après cette clef, mademoiselle Serment serait l'héroïne de l'aventure racontée par Octavia dans le septième dialogue, Fescennini. C'est l'aventure où un jouvenceau, appelé Robert, est présenté sous des habits de jeune fille. — Alot/sta(Londini, 1781; extypis Eizevirianis), t. II, p. 73 et suiv.
i Guyonnetde Vertron, La N'otiv^HcPati dore (Paris, 1698), t. I, p. 310.
femmes distinguées de ce xvii* siècle qui en a tant produit. Corneille et Quinault n'étaient pas ses seuls amis, ses seuls féaux. Elle comptait parmi ses serviteurs un autre poëte qui eût bien voulu la déconseiller de les écouter. C'était le chanoine Maucroix :
Chloris, je tous le dis toujours, Ces faiseurs de pièces tragiques, Ces chantres de chants héroïques Ne chantent pas bien les amours.
De beaux mots leurs œuvres sont pleines; Ils sont sages comme des Catons; Ils sont discrets pour les Hélènes Et muets pour < les Jannetons >. »
• Pour les Jannetons. » Cette seule expression ne révèle-t-elle pas un familier et un admirateur de La Fontaine? Maucroix était jaloux de Tauteur du Cid et du chantre dMrmirfe ; il Télait aussi de la petite chienne de la demoiselle, sur la mort de laquelle il a
* Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. XXV, f. 373, 375, mai 1685, — M. Walckena^r, dans son édition de Maucroix, ne cite pas cette pièce ; il cite les vers adressés à Blanquette, sans paraître se douter, toutefois, que cette petite chienne fût celle de mademoiselle Serment, « fille d'esprit. »
fait de jolis vers qu'on nous pardonnera bien de reproduire :
Blanquette, durant votre vie, Vous couchiez avec Philis ; Vous dormiez sur son sein de lys, Vous étiez bien aise, ma mie.
Or çà. Blanquette, en bonne foy.
Combien de fois tous baisoit-elle ?
A tous momens. La somme est belle, C'est presque la rançon d'un roy.
Là, là, ne tous plaignez de rien.
Bien que la mort yous ait rayie; Force gens yous portoient enyie.
Qui, peut-être, yous yaloient bien.
Quand Genest fit connaissance de la docte fille, mademoiselle Serment ne pouvait être que très-jeune, puisqu'elle avait trois années de moins que lui, et qu'il s'envola de bonne heure du nid maternel *. Celui-ci, qui n'était
^ Genest était né sur la paroisse Saint-Gervais, le 17 octobre 1639 ; mademoiselle Serment naquit à Grenoble, vers 1642. — Alphonse Rochas, Biographie du Dauphiné (Paris, 1860), t. II, p. 401.— L'abbé d'Oli- ▼et, auquel nous empruntons les détails qui suivent, les tenait de Genest môme, qu'il ne connut, il est vrai, que les trois dernières années de sa vie. Cependant, il est difficile d'accorder son récit avec les dates. Genest n'avait guère que dix-sept à dix-
rien, chercha à se faire valoir par de petits services et réussit à s'introduire. Il savait lire à peine ; sa voisine, le trouvant intelligent, prit plaisir à jeter quelques semences d'instruction dans cet esprit visiblement sagace, et commença un peu par la fin, ce qui n'est pas toujours le moins bon moyen de procéder. Elle lui fit apprendre d'un bout à l'autre le Cid, le chef-d'œuvre de son ami ; bientôt après, elle Tinitiait aux secrets peu compliqués de notre versification, et lui inspirait l'amour des vers, sans qu'elle supposât plus que lui que sa destinée fût d'être poëte. Ma-r dame Genest se demandait alors dans quelle voie le pousser, quand le hasard l'appela à donner des soins à la femme d'un commis de Colbert. Cet homme, qui ne' voyait sans doute rien en dehors de ses bureaux, lui conseilla
huit ans, lorsqu'il fut capturé par un vaisse&u anglais. Il en avait probablement quatorze ou quinze, quand il lia connaissance avec sa voisine, qui, si elle fût née en 1642, en aurait eu douze. Disons que répoque de la naissance d'Anastasie Serment n'est donnée dans aucune biographie d'une manière précise. Mais, pour rendre possible seulement cet endroit du récit de d'Olivet, il ne faudrait pas la vieillir de moins de dix années.
de chercher pour lui la fortune de ce côté, promettant, le moment venu, de Tappuyer efficacement. L'on n'en était pas encore là, il est vrai, et, durant trois années, Genest dut s'appliquer, près d'un maître à écrire, à se faire « une belle main : » C*était tout autant qu'exigeait Colbert de ses employés. Dans cet intervalle, quelques copies, prises sur ses nuits, lui mettaient bien, de temps à autre, dans les poches de petites sommes qui payaient sa place au parterre de la Comédie ; les tragédies de Corneille l'avaient passionné pour le théâtre, et c'est, après mademoiselle Serment, à Tauteur de Polyeucte que nous sommes très-probablement redevables de Zèlonide, de Pénélope et de Joseph. Mais, avant de toucher le but, Genest aura à passer par plus d'une épreuve. Un beau jour, il plante là ses études de calligraphie, fausse même compagnie à cette bonne demoiselle Serment, pour suivre, avec l'audace irréfléchie de la jeunesse, un sien camarade héritier d'un petit fonds de boutique qui était passé en entier dans la chétive pacotille contre laquelle l'Inde allait échanger ses trésors. C'était, en effet, pour les Grandes Indes qu'ils partaient. Malheureusement,àquelques
lieues en mer, nos deux aventuriers étaient capturés, eux et leur cargaison, par un vaisseau ennemi qui les jeta sans un sou sur le pavé de Londres. Nous laisserons là le compagnon de Genest pour ne nous occuper que de ce dernier. Le hasard lui devait bien une revanche, il la lui donna; il plaça sur sa route un seigneur anglais qui le prit pour enseigner le français à ses enfants, et Temmena à quatre journées de Londres, à sa campagne, où instituteur et élèves passèrent la meilleure partie du jour à monter à cheval. Nous ne saurions dire si ceux-ci firent de grands progrès dans notre langue, ce qu'il y a de certain, c*est que Genest devint rapidement un habile écuyer et, qui plus est, un parfait connaisseur en chevaux. Ce savoir, surabondant dans un pédagogue, fut pourtant ce quile sortit de cette position précaire loin du sol natal et de la patrie. Le duc de Nevers avait envoyé recruter ses écuries en Angleterre. Son mandataire, ayant rencontré Genest dont l'expérience ne lui fut pas inutile, engagea l'exilé à rentrer en France, où il trouverait,sûrement à s'employer moins obscurément. Genest fut de cet avis et se laissa présenter à M. de Nevers qui ne fît aucune difîiculté de se l'attacher.
Les loisirs étaient grands chez le mari de Diane, et le futur abbé put mettre à profit les leçons de son illustre amie, au point de disputer, en 1671, à soixante-seize concurrents le prix de l'Académie. Ce fut La Monnoie qui fut couronné. Mais le coup d'essai de Genest n'en avait pas moins été remarqué et les louanges qu'il en reçut durent Tencourager à ne s'en pas tenir là.
Le duc de Nevers, Tannée suivante, l'emmena avec lui à Tarmée de Flandre. L'occasion était belle pour un poëte de se révéler. Genest composa sur la conquête de la Hollande une ode pompeuse où il est dit que Louis est plus terrible que le monarque des cieux qui ne lance sa foudre que durant Tété; ce qui signifie que la Hollande fut presque toute enlevée en plein hiver *. Il fut admis à présenter ce chef-d'œuvre à Louis XIV dont Taccueil fut des plus bienveillants. Aussi, après la campagne de 1673, n'eut-il garde de ne pas chanter des prouesses auxquelles, d'ailleurs, il avait assisté. Le siège et la prise de Maëstricht, furent pour lui Tobjet d'un nou-
* Menagiana (Paris, 1729), t. II, p. 24. —Poésies à la louange du roy (chez Pierre le Petit, 1674), p. 16.
vel hymne où le poëte s'éleva à la hauteur des merveilles qu'il avait à célébrer. Son succès dépassa ses espérances, et nous le voyons, dans une épître dédicatoire, s'étonner « d'avoir pu, sans art, sans étude, sans éducation, parvenir à faire ces poésies, et, si Ton ne m'a pas trompé, poursuivait-il , rencontrer quelquefois les pensées de ces anciens, que je n'ai jamais lus ^ » Si Taveu respire la modestie, il respire tout autant la candeur. Les anciens, on s'en doute, n'ont rien à faire là , et le pauvre Genest ne les approche guère, quoi que lui en aient pu dire ses amis.
Au moins savait-il choisir ses amis. M. de Nevers avait été le premier conquis. Pellisson, dont on avait enfin pardonné la fidélité au malheur, suivait l'armée ; il lia connaissance avec le jeune poëte et se joignft au duc pour attirer sur le débutant les regards et la faveur de Sa Majesté '. Un prix remporté à l'Académie, à la môme époque, vint consacrer cette renommée naissante et mit Genest à
* Poésies à la louange du roy (chez Pierre le Petit, 1674), préface.
s Genest reçut pour ses vers une gratification de 200 pistoles. — Lettres historiques de M, Pellisson Paris, 1729), 1. 1, p. 371.
la mode. Les gazettes avaient apporté la nouvelle de son triomphe au camp, et ce fut à qui le fêterait. Les journées s'écoulaient en réjouissances qui tenaient un peu de Torgie, et Genest se laissait aller à cette vie dissipée sans y trouver le moindre mal. Un jour, le père Ferrier vint à passer au moment où il s'en donnait à cœur-joie avec une bande de jeunes ofiBiciers. « Je voudrois bien, lui dit à l'oreille le confesseur du roi , vous voir plus de sagesse et un autre habit. »
Gela était significatif dans la bouche d'un homme que sa position rendait tout-puissant , et qui semblait porter intérêt à cet écervelé dont l'avenir était à faire; du moins, Genest l'entendit ainsi. Son parti fut bientôt pris : il quitta le camp, revint à Paris, raccourcit sa perruque, laissa là une épée dont, sous toute apparence, il avait fait peu d'usage, et endossa le petit manteau noir. Par malheur, le père Ferrier mourait peu de temps après, avant d'avoir pu faire quelque chose pour son protégé *.
Le nouvel abbé n'avait, toutefois, pas à se repentir d'une détermination qui forçait
* Le père Ferrier mourut en 1674.
M. de Nevers à le tirer de son écurie, où il eût été peu décent de lui voir donner des ordres en soutanelle. Il accompagna le duc à Rome, où celui-ci menait sa belle-sœur, la jeune duchesse de Sforze', et il y resta trois ans. Au bout de ce temps, Pellisson écrivait à Genest de revenir et le logeait chez lui, à Versailles (1677).
Ce n'était rien et c'était tout pour un homme souple, spirituel, complaisant, désireux de Se creuser son trou et disposé à tenter bien des choses dans ce but; il se faufila d'une maison dans une autre, se fit aimer partout et sut intéresser à sa fortune > des patrons dont il eut le droit d'être fier. Par M. de Nevers il s'était buvert la porte de madame de Thianges , et par madame de Thianges, il se vit introduit chez les deux autres sœurs, madame de Montespan et Tabbesse de Fontevrault.
Mademoiselle Serment n'avait appris à
Genest qu'à aimer les vers ; hors cela, nulle
^ teinture, nulle étude. C'était bien peu pour
un homme appelé à être Ip précepteur de
mademoiselle de Blois, celle qui fut plus tard
1 Mercu/re galant ^ février 1682, p. 237-240. III. 13
la femme du Régent *. Mais avec le sentiment de son ignorance, Genest avait Tardent vouloir d'en sortir. Dès Tépoque où il appartenait encore au duc de Nevers, il s'était mis à mordre à belles dents à la philosophie de Descartes, et ne manquait à aucune des conférences de Rohaut. Cet engouement pour la doctrine cartésienne eut deux résultats, Tun bon, l'autre déplorable. Le déplorable fut un poëme sur ladite doctrine, qui coûta trente ans à son auteur, et qui en demanderait le double à lire ; l'autre résultat, fort heureux pour lui, celui-là, fut la connaissance et l'affection de Bossuet, grand cartésien luimême. Le précepteur du Dauphin voulut ; bien l'être aussi de Tabbé qui , tous les mardis, 1 au lever du prélat, avant la leçon du piince, venait puiser le savoir à cette source éloquente et profonde. Ce ne fut pas là la seule
i 11 ne faut pas perdre de vue qu'il y eut deux demoiselles de filois, la première duchesse de Conti, qui était une La Vallière, et celle dont il est question ici, qui valut au duc d'Orléans, en l'épousant, un vigoureux soufflet de Madame. Ce fut en décembre 1684, que l'abbé Genest fut mis'auprès de mesdemoiselles de Nantes et de Blois. — Dangeau, Journaly t. I, p. 78.
amitié illustre et profitable dont Genest fut redevable à son caractère facile et sympathique. De Court, qui se plaisait avec lui, l'entraînait souvent dans un bosquet retiré de Versailles, où ils se perdaient en causeries sur les grands écrivains de cette antiquité si riche ; à Fontevrault, la docte abbesse lui faisait bégayer la langue de Virgile et d'Horace, qu'elle parlait avec une rare éloquence et qu'il ne parla guère bien, quelques efforts qu'il tentât pour faire honneurà sa maîtresse. Malezieu, son émule et son rival dans Toccupation laborieuse de divertir Ludovise, fut plus heureux en le poussant vers le théâtre où rinspiration et le pathétique dominent tout le reste, et ce fut à ses conseils, à son goût épuré que Genest dut les couronnes éphémères dont il ne tint qu'à lui d'ombrager son front tragique.
L'abbé n'était pas un Adonis; mais, comme Pellisson, tout aussi dénué du côté de la mine que son ami, il avait une de ces laideurs heureuses qui mènent parfois plus sûrement au but qu'une jolie figure. Genest avait un nez monumental, un de ces nez qui font qu'on se dérange de peur de s'y heurter; ce nez était le sujet d'éternelles plaisanteries
soit envers, soit en prose, que son possesseur supportait avec plus que de la résignation, une gaieté franche qui semblait dire aux railleurs : Ne vous gênez pas, je ne peux pas plus que vous le regarder sans rire. Le duc de Bourgogne voyait le nez de Tabbé Genest partout; dessinait-il, c'était le nez de Tabbé qui se profilait sous son crayon ; élait^il en carrosse, à peine la chaleur du dedans avaitelle couvert la glace d'une couche de vapeur que le jeune prince reproduisait avec son doigt ce nez ébourifTant. Un jour, le comte de Matignon, s'étant présenté à son lever avec un justaucorps couvert d'un nuage de poudre, tout aussitôt le duc de Bourgogne de retracer avec la dent d'un peigne, cette image qui le poursuivait incessamment : le nez parut d'une parfaite ressemblance, ressemblance d'autant plus aisée à constater que l'original était présent. Voici une petite aventure à laquelle Tabbé s'attendait moins et qui le déconcerta pleinement cette fois ; il est vrai qu'il s'agissait de tout autre chose que de son nez. Mais laissons raconter Tabbé d'Olivet, dans une lettre curieuse sur Genest, adressée au président Bouhier.
«... Voyez, je vous prie, dans les nou-
velles lettres de madame de Sévigné, ce qu'elle raconte du marquis d'Hoquincourt *, qui, à une cérémonie des cordons bleus, étoit tellement habillé, que ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il avoit d'ordinaire , sa chemise ne voulut jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fît. Ainsi en usoit souvent la chemise de Tabbé Genest, sans qu'il se mît en peine de la corriger. Or voici ce qui arriva de plaisant : une de ces longues soirées d'hiver où l'ennui cherche à pénétrer dans Versailles comme ailleurs, le roi se divertit à voir un joueur de goblets, qui faisoit l'admiration de Paris, et dont un des principaux tours étoit de prendre entre ses mains un verre, le plus grand que l'on pût trouver, et de le faire disparoître avec tant de souplesse, que ceux qui le regardoient de plus près ne savoient ce que le verre étoit devenu. Pour mieux voir son jeu, l'abbé Genest, près de la porte, avoit pris une lunette.
• Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué) t. VII, p. 251. Lettre de madathe de Sévigné à madame de Grignan; à Paris, lundi 3 janvier 1688.— Opposer à ce récit, le récit de la même aventure, dans une addition de Saint-Simon. — Dangeau, Journal, t. II, p. 258.
Tout à coup l'opérateur ayant jeté les yeux sur cette physionomie frappante, et sachant que Sa Majesté ne demandoit qu'à rire, dit fort haut et comme en colère : QimI est cet homme-là qui ose me regarder avec une lunette? qu'on me l'amené. 11 fallut descendre du piédestal ; la compagnie s'entr'ouvre pour le laisser passer ; pendant ce temps-là le verre est escamoté ; et l'opérateur s'étant aperça que Tabbé étoit habillé à la manière du marquis d'Hoquincourt , il eut Tinsolence dy porter la main en disant : A quoi songez-vous, monsieur Vabhè, d'avoir là dedans un verre qui peut vous blesser? On vit en effet sortir de là ce grand verre, qui avoit disparu. Jamais le roi n'a ri de si bon cœur, et c'est un trait à mettre dans son histoire : car il me paroît édifiant qu'un roi ait ri, du moins une fois en sa vie, de ce rire naturel qui est le partage de l'innocence champêtre *. »
La mésaventure du pauvre abbé avait été pour le duc de Bourgogne une occasion de plus de Jouer des crayons. Il avait simulé une médaille de carton portant, sur Tune des faces ,
1 D'Alembert, Œuvres complètes (Belin, 1821), t. II,
le profil de l'abbé Genest avec ces trois mots latins : Carolus Genestus Naso. « Quoique notre confrère , ajoute d'Olivet, fût l'homme du monde qui entendit le mieux la raillerie, cette aventure le déconcerta un peu. Il ne pouvoit se montrer nulle pai*t dans Versailles, qu'on ne se prit à rire; en sorte qu'il fut plusieurs jours sans oser paroître chez M. le duc de Bourgogne. Il y retourna enfin, non sans avoir pris ses précautions, cette fois-là, pour être vêtu décemment. On fit remarquer cette nouveauté au prince qui, sur-le-champ et sans dire mot, ayant recherché la médaille qu'il avoit faite de l'abbé, mit au revers un temple de Janus fermé avec ces paroles à l'entour :
Quod Janum clauset (parce qu'il a fermé le temple de Janus) ; après quoi il fit présent de la médaille à l'abbé Genest, qui l'en remercia par une fort jolie épitre en vers *. »
1 L'abbé d'Olivet raconte une autre aventure arrivée à l'abbé Genest, pro naso^ chez le cardinal d'Ëstrées, à Rome. Mais nous renverrons à la lettre de d'Olivet qui donne les détails les plus circonstanciés sur l'auteur de Pénélope, Son pauvre nez était un thème inépuisable de facéties. Genest s'appelait Charles ; M. du Maine et la duchesse s'étant avisés de faire son anagramme, trouvèrent ces mots : « Eh 1 c'est large nez ! » Ce qui fut la source
Cette plaisanterie nous amène à constater, en passant, cet amour pour le dessin qui était devenu une vraie fureur parmi les petits-fils de Louis XIV. Le duc de Bourgogne n'était pas seul à manier des crayons; Philippe V dessinait aussi, tant bien que mal.
« J'ai vu ce matin, écrivait madame de Maintenon à sa nièce, M. Blouin *, qui m'a apporté de la part du jeune prince, son portrait qu'il a barbouillé lui-même *... » Madame de Maintenon n'envisage pas cela de fortbon œil, non pas que ce soit un péché capital, mais parce que le dessin fait beaucoup trop oublier l'écriture. « Dessiner est un très-joli plaisir; mais écrire est un plaisir utile : je voudrois que nos princes ne regardassent Tun que comme délassement de l'autre : il n'est point
de plus d'une plaisanterie, et en particulier, d'un rondeau qui n'avait de bon que l'intention. — Divertissemens de. SceauXy p. 156; voir encore, p. 141, 150, 151, 152, des vers de M. le Duc et la réponse de sa joyeuse victime sur ce perpétuel objet d'épigrammes et de quolibets.
* Premier valet de chambre du roi.
« Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. V, p. 141. Lettre de madame de Maintenon à madame de Caylus.
indifférent aux rois d'écrire bien et facilement*... »
Madame du Maine, qui aimait les gens d'un esprit gai et quelque peu bouffon, songea à s'attacber Genest, aussitôt que l'éducation de mademoiselle de Blois le rendit à lui-même.
Un pareil homme, en effet, valait toute une armée ; s^ussi lui donna-t-on, quand Sceaux fut acquis, im appartement où il demeurait une partie de Tannée et où il passa son dernier été. Cette cbaine n'était pas, au fond, moins étroite que glorieuse. L'abbé, qui dut éprouver souvent la nécessité de reprendre haleine et de s'appartenir un peu, se fit accomm.oder dans la suite une maison au Plessis-Piquet, auprès d'un couvent de Feuillants avec lesquels il vivait en parfaite intelligence, servi par son valet le fidèle Descarrières, et desservi, d'autre sorte, par le valet des moines, un certain Le Bossu qui buvait son vin *. Mais ces fugues n'étaient possibles que par éclairs. Le besoin qu'on avait de
* Lettres de madame de Maintenon (Léopold CoUin, 1806), t. IV, p. 94. Lettre de madame de Maintenon au duc de NoaUles ; à Saint-Cyr, 11 décembre 1700.
5 Divertis&emena de Sceaux (Trévoux, 1712), p. 138, 139, 143.
lui le faisait rappeler tout aussitôt, et il s'exécutait de bonne grâce, sachant que les requêtes rimées qui lai étaient adressées, étaient aussi absolues que si elles eussent été formulées dans la langue de M. Jourdain.
Cette chartreuse de Geuest, au Plessis-Piquet, était bonne pour recevoir un père cellerier, un dom Michel et un dom Puleu, le curé du Plessis, voire le bailli de Sceaux; mais elle n'était pas faite pour abriter des demi-dieux. Plus fortuné que Tabbé, Malezieu possédait à Ghâtenay \ joli village situé sur la pente d'un coteau, une maison charmante dominant Sceaux et Berny, qui ne semblaient placés là que pour faire un point de vue délicieux au confortable réduit du galant et trèsmondain astronome '. Bien que le pays n'abondât pas en eaux, il y avait de beaux
* ChâteDay-lez-Bagneux, proche Bagneux, ainsi appelé pour le distinguer de Châtenay, près Montmorency.
8 Les maisons et les jardins de il. Dépré, du cure et du maître d'école de Ghâtenay, situés rue d'Antony, occupent l'emplacement de la maison et du parc de Malezieu, dont quelques allées taillées, chez M. Dépré, rappellent encore le souvenir. — Charles Barthélémy, Histoire du village )de Châienay-lez-Bagneux (Ghâtenay, 1847), p. 90.
bois et des j)rairies verdoyautes, la végétation était luxuriante, Tair très pur: il eût été difficile de bâtir son nid au sein d'un paysage plus riant. La duchesse du Maine, qui ne pouvait se passer de Malezieu, était allée visiter Châtenay : elle Irouvale lieu tellement de son goût qu'en 1699, elle laissa partir la cour pour Fontainebleau et décida qu'elle y attendrait le terme de sa grossesse. Il faut dire que Malezieu faisait des prodiges pour distraire ses hôtes. Mille plaisirs se partageaient la journée, qui finissait trop tôt.
Durant les repas, c'étaient des concerts de flûtes, de hautbois, de violons auxquels se mêlaient le clavecin et les 'trompettes. Puis on allait chasser. Ceux qui ne chassaient pas faisaient des excursions dans le voisinage.
On se rassemblait vers le soir, la princesse présidait naturellement le petit cercle et lui imprimait la direction qui lui convenait. L'on ne tardait pas à se mettre à jouer, tantôt le hocca, tantôt l'antique jeu de l'oie. Toutefois Ton jouait petit jeu ; c'était bien le moins que Ton fit cette concession unique aux instincts d'économie du prince. « M. le duc du Maine, écrit l'abbé Genest à mademoiselle de Scudéry, se plaignit en sortant du jeu qu'il avoit
perdu deux écus ; les princesses louèrent leur fortune d'en avoir gagné environ autant * . »
Mais si les jours s'écoulaient joyeusement, .le spectacle qu'offraient les nuits avait quelque chose de féerique. Madame du Maine avait une fureur de pyrotechnie telle qu'on eût pu approvisionner nos troupes, toute une campagne, seulement avec la poudre qu'elle brûlait en fusées et en pièces d'artifices.
« Depuis que je suis ici, dit encore l'abbé Genest, il n'a pas manqué une seule soirée d'y avoir un feu d'artifice également admilable et ingénieux. Madame la duchesse du Maine aime ces spectacles, qui en effet sont nobles et magnifiques, et Ton s'occupe à lui en préparer toujours de nouveaux '. » Cette spécialité des divertissements était confiée à un gentilhomme appelé M. de Villéras, qui justifiait pleinement la confiance qu'on avait en lui.
« ... Que diriez-vous, mademoiselle, d'un tournoy de feu? un enchanteur paroît, et dans une grave harangue annonce à madame
1 Divertissemens de Sceaux^ p. 50. Lettre à mademoiselle de Scudéry.
la duchesse du Maine le combat de deux chevaliers, dont Tun soutient que mademoiselle de Lussan, qui étoit alors auprès de la princesse*, est la plus charmante et la plus accomplie damoiselle qui soit au monde. Des champions paroissent avec des lances de feu, des plumes de feu sur leur casque, des armes éclatantes de feu ; les chevaux jettent du feu par les yeux et par les naseaux : leurs crins sont des flammes ondoyantes; ils font mille tours, mille passades et mille caracoles en remplissant Tair tout de feu. Ensuite les chevaliers se battent avec des épées flamboyantes: tout se réduit en feu, et ainsi se termine le combat ou Tenchantement'... »
Un autre soir, c'est sur une échelle plus grandiose encore.
« Après le souper, madame la princesse fut invitée d'aller en caresse à quelques pas de la maison ; elle vit, à la clarté des flam-
1 Fille d'honneur de la duchesse, qui la maria, en 1700, au duc d'Albemarle, fils naturel de Jacques II, et donna aux deux époux, avec la nourfiture, un logement à Paris, à l'Arsenal, et un autre dans sa maison à Versailles. — Dangeau, Jov/rnalt t. VII, p. 337; 338, 344, 383.
' Divertitsemens de Sceaux^ p. 43, 44.
beaux , un fort , et vis-à-vis deux grands navires qui paroissoient à Tancre dans un pré. On ôta les chevaux; les carosses furent ainsi changez en amphithéâtre.
« Les navires distinguez par leurs fanaux s'approchèrent du fort, et commencèrent à le canoner et à le bombarder. Le fort répondit aussi par des boulets rouges : les vaisseaux re virèrent diligemment et tirèrent de nouvelles bordées. On voyoit le cercle des bombes et la trace directe des boulets qui étoient des fusées. Tout cela étoit compassé avec une justesse incroyable. Ensuite les troupes de terre attaquèrent le fort à plusieurs reprises, et la défense ne fut pas moins vigoureuse que l'attaque. Onlançoit départ et d'autre une infinité de fusées qui imitoient le feu des grenades. Les attaques paroissoient à la lueur du feu. Enfin le feu se prit aux vaisseaux : ils sautèrent en lançant dans les airs une double girandole. De même le feu se mit aux magasins du fort, et il sauta en lançant aussi une girandole qui égala sans doute celle qu'on voit tous les ans au château Saint-Ange, à Rome.
« Je me ressouviens des assauts de Maestrik et de Gambray, que j'ai vus; et cette
agréable feinte m'a rappelé des images trèsvives, qui me sont demeurées dans Tesprit, et que je ne croyois pas qu'on pût si bien me représenter*. »
Il y a loin de ces merveilles aux fusées de maître Jean Boutefeu « qui courent parmi les gens quand elles sont tombées, et rendent un peu de flammes » dont parle Commines '; et nous ne voyons pas que, de nos jours, on ait sensiblement reculé les limites de cet art flamboyant/ Ce fut à Châtenay que la duchesse du Maine fit ses couches. Sceaux était à vendre, et il était impossible que l'idée ne vînt pas à la jeune femme d'acquérir cette résidence princière qui la mettait porte à porte avec son « curé. » Quelques mois après ce séjour à Châtenay, Sceaux, comme on le verra, passait effectivement des mains des héritiers de Seignelay aux mains du duc du Maine. Malezieu, c'est à croire, ne dut pas être étranger à cet arrangement qui ne lui pouvait être qu'avantageux. Son influence
i Divertissemens de Sceaux, p. 50, 51,52. Lettre à mademoiselle de Scudérj.
« Philippe de Commines , Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. IV, p. 12. •
était souveraine sur M. du Maine, et plus grande encore sur la fantasque duchesse; un excellent moyen de raffermir, c'était sans doute de ne les pas quitter.
« Il ne la perd pas de vue, dit le marquis de Lassay, et il la fait toujours entourer par sa Emilie et par ses créatures ; mille gens croient qu'il y a une galanterie entre eux ; pour moi je suis persuadé que les sentimens qu'elle a pour lui sont de l'espèce de ceux que les enfans ont pour leur mies, et qu'il ne faut point chercher d'autre cause à l'entêtement de madame du Maine et à l'extrême assiduité de Malezieu, que l'enfance de l'un et rintérêt prodigieux de l'autre à conserver un empire d'où sa considération et toute sa fortune dépend. Ce n'est pas que madame du Maine ne soit coquette, mais elle en veut de plus jeunes, et la figure de Malezieu est si effroyable, que je n'imagine pas qu'on la puisse aimer * : du reste c'est un fol qui a beaucoup d'imagination; on peut même dire d'esprit; car c'est à cette partie de l'esprit, qu'on en donne ordinairement le nom ; il
^ Malezieu avaitalors (1705) environ cinquante-cinq ans.
est insolent, vain, et menteur à l'excès, il parle avec autorité, et assure une chose fausse avec impudence ; cependant il impose à beaucoup de gens, il ne connoJt ni le monde ni les bienséances, et il est aisé de voir qu'il est né peu de chose, et qu'il n'a pas vécu dans de certaines compagnies.
« Pour achever de vous donner une idée de toute la maison, continue le charitable marquis avec son venin doucereux, il faut encore vous dire que Tesprit de M. du Maine est plus boiteux et plus de travers que son corps : c'est un homme foible au delà de ce qu'on peut imaginer, sauvage, timide, dévot, et fait exprès pour être gouverné : aussi l'estil parfaitement par sa femme et par Malezieu qui est le maître absolu de la maison : inutilement M. et madame du Maine ont la volonté de faire du bien à quelqu'un, ou de rendre quelque service, ils n'agissent jamais que pour les créatures et pour les amis de Malezieu qui représente la grâce efficace, et M. et madame du Maine la grâce suffisante ' . »
* Lassay, Recueil de différentes choses (Lausanne, 1756), 1" partie, p. 370 k 376. — Lassay n'a hasardé que lés initiales, mais il n'j a pas à s'y méprendre.
Ce portrait aurait été fait en 1705. Lassay, qui était depuis neuf ans le beau- frère de M. et de madame du Maine, qui fréquen tait fort la petite cour de Sceaux et assistait, cette année même, à la fête célèbre que Malezieu donna à Châtenay , était en position de les bien connaître et de les juger sainement. Saint- Simon est tout miel auprès de ces quelques lignes, qui ne seront pas les seuls monuments de sa haine cachée pour Tillustre couple.
On sent, pourtant, que tout cela n'est que grossi. Malezieu, homme habile plus que léger, frivole plus pour dissimuler sa force que par penchant, faisait mouvoir à son gré tout ce monde dont il était Tâme, et la cour de Clagny, bientôt celle de Sceaux, ne sera remplie que de ses créatures. îilademoiselle Delaunay, à propos de sa présentation à Sceaux et des succès passagers qu'elle y obtint d'abord, grâce à l'impression favorable qu'elle produisit sur lui , ajoute plaisamment : « Ce suffrage me mit en honneur dans une cour où les décisions de M. de Malezieu avoient la même infaillibilité que celles de Pytbagore parmi ses disciples. Les disputes les plus échauffées s'y terminoient au moment que quelqu'un prononçoit : // Fa dit.
Il dit donc que j'étais une personne rare ; on le crut. » D'ailleurs, tyran doux, complaisant, aimable, aimé de tous, soigneux de ce qui peut plaire , actif pour le plaisir des autres et gardant ce que son esprit avait de sérieux pour le peu d'heures qu'on le laissait dans son cabinet.
Il avait fait construire une espèce d'observatoire et s'y livrait à des recherches astronomiques dont il communiquait les résultats à l'Académie des sciences qui se l'adjoignit précisément vers ce temps (1699), à titre de membre honoraire*. Il était rare que la duchesse du Maine ne l'y relançât point, et, malgré ce que dit galamment Fontenelle de son savoir, elle devait moins l'aider que le gêner parfois : mais c'est ce qu'il se fût bien gardé de laisser voir.
Si l'activité dévorante de la princesse s'étendait à tout, le théâtre fut le grand attrait de sa vie : on peut dire qu'elle l'aima dés le berceau; elle l'aimait encore, de la même ardeur juvénile, qu'elle avait déjà un pied
1 Moreri, Dictionnaire historique (Paris, 1759), t. VII, p. 132. — Piganiol de la Force, Description de Paris^ t. IX, p. 106 à 107.— L'abbé Le Beuf, Histoire dti Diocèse de Paris^ t. IX, p. 369. — Fontenelle, Œuvres complètes (Belin. 1818), 1. 1, p. 336. Élog^ deMalezieu.
dans la tombe. Elle ne craignait pas de prendre un rôle dans les pièces qu elle faisait représenter chez elle, et àe figurer devant un public de courtisans qui n'avait qu'à applaudir. Mais madame du Maine fut-elle la première, fut-elle la seule qui se rendit coupable de cette énormité? Elle ne différa des autres, peut-être, que par plus d'emportement dans ces divertissements dont nous ne nierons ni les inconvénients ni les dangers.
Le théâtre était tellement dans les mœurs que c'est la rigide madame de Maintenon qui rintroduit à Saint-Gyr et à la cour. Ce scandale, si c'en fut un, défaire jouer des actions dramatiques par des filles de condition, des grandes dames et des princesses, c'est elle qui le donne. Esther inaugura à Saint-Cyr, durant le carnaval de 1689, cette série de représentations auxquelles tout le monde allait prendre part. Racine avait pu céder une première fois aux prières de sa protectrice, il y céda une fois encore ; mais c'était loin de suffire à ce besoin fiévreux du jeu, des surprises, des émotions de la scène. La marquise s'avise un jour, toute affaire cessante, d'envoyer un ministre du roi chez le poète Duché qui se trouve trop honoré que M. de
Pontchartrain vienne lui-même le mènera la Bastille : « car il ne lui passa pas autre chose parTesprit'. » Il ne s'agissait pourtant que à*Absalon.
Cette tragédie fut jouée dans le cabinet de madame de Main tenon, où Ton avait dressé un fort joli théâtre. La duchesse de Bourgogne y faisait le personnage de Thamar « avec un habit magnifique brodé de toutes les pierreries de la couronne; » le duc d'Orléans celui de David, le comte d'Ayen Absalon, madame d'Ayen Tharès, mademoiselle de Melun la femme de David. Les autres acteurs étaient Baron le père et quelques domestiques de M. de Noailles. L'on joignait à la seconde représentation une comédie de Jean-Baptiste Rousseau, la Ceinture dorée, dans laquelle le duc d'Orléans avait aussi son rôle*. Et remarquez que madame du Maine, qui était présente, n'y assistait qu'à titre de simple spectatrice*. k.wa.nt Absalon, Duché avait donné Jo-
1 Lettres de madame de Maintenon (Léopold Collin, 1806), t. IV, p. 126. Lettre au duc de Noailles ; Versailles, ce 3 août 1703.
' Mercure galant, février 1702, p. 376, 377.
» Dangeau, Jowrnal, t. VIII, p. 295, 296, 309 19 janvier et 3 février 1702.
naûias, « comédie de dévotion,» jouée déjà par la duchesse de Bourgogne et parla famille de Noailles *. La princesse avait également figuré dans Athalie : elle y représentait Josabeth moins bien, disons-le en passant, que la -comtesse d'Ayen. Les rôles d'Abner, d' Athalie, de Joas et de Zacharie avaient été remplis par le duc d'Orléans encore, la présidente de Chailly, le comte de Lespar et M. de Champron*. Aux pièces d'édification se mêlaient les profanes, et les Précieuses ridicules, interprétées avec tout l'entrain et la verve de véritables acteurs par le marquis de La Vrillière et le duc d'Orléans qui se multiplait*, succédaient gaiement à la tragédie sacrée.
L'abbé Genest élait à la cour une sorte de Benserade composant à tout bout de champ de petits opéras, tantôt pour les noces de M. de Bourbon, tantôt pour fêter le retour de Monseigneur à Versailles, ou signaler sa bien-
1 Dangeau, Journal, t. VII, p. 205-, 5 et 6 décembre 1699.
> Lettres de madame de Uaintenon (Léopold Collin, 1806), t. IV, p. 119. Lettre au duc de Noailles; samedi au soir, 1702. — Anecdotes dramatiques (Paris, 1775), t. 1, p. 121.
8 Mercure galant, février 1702, p. 385, 386.
venue dans quelques-unes des excursions de l'auguste chasseur, au Raincy entre autres'.
Ce n'étaient là que des ébauches commandées par la circonstance et dont Tindigence disparaissait UD peu sous les airs de Lalande, son collaborateur le plus habituel. Mais il visait à mieux. Dès 1 682, Zobéide l'avait posé en poëte tragique. Deux ans après, Pénélope, mal reçue d'abord , obtenait un succès d'attendrissement et de larmes qui fit événement. Les gens du métier vantaient dans PénélopeVhabileié avec laquelle on y faisait accepter jusqu a trois reconnaissances*; et dans une opposition entre la Tragédie et l'Opéra, La Bruyère cite Pénélope après les deux Bérénices • ; les gens austères louaient l'honnêteté, la parfaite candeur des mœurs. Bossuet, cet adversaire déclaré du théâtre, mais cet ami de Genest, disait, à propos de Pénélope : « Je ne balancerois pas d'approuver ce spectacle, si Ton
i Dangeau, Journal, t. I, p. 200; t. II, p. 212; t» VI, p. 133. — Mercure galant, août 1685, p. 207 k 287 ; juin 1697, p. 199 à 207. — Gazette de France, 1085, p. 441 à 452.
« D'Alembert, Œuvres complètes (Belin, 1821), t. II, p. 538. Eloge de Genest.
* La Bruyère, Caractères (Jannet, 1854), t. I, p. 156. Des ouvrages de VEspriti
représentoit toujours des pièces aussi épurées. »
Genest appartenait à M. du Maine, madame du Maine aimait le théâtre à Tidolâtrie, rien déplus simple qu'illui consacrât les fruits de sa muse. Ce fut pour elle qu'il fit la tragédie de Joseph, qui fut représentée à Clagny, le 24 janvier 1706. La duchesse y jouait le rôle d'Azaneth; les autres rôles étaient échus à Malezieu et à ses deux fils, à M. de Vernonselles, que le marquis de Roquelaure remplaça à la troisième représentation, au marquis de Gondrin etàM.d'Erlac, capitaine aux gardes suisses. « Tous ces Messieurs, dit le Mercure, animés du désir de plaire à M. le duc et à madame la duchesse du Maine, et par rexemple d'une si grande princesse, ne négligèrent rien pour l'exécution de leur rôle, et Ton peut dire qu'il seroit difficile de trouver ailleurs des spectacles de cette nature mieux exécutés*. » Mais nous allions oublier Baron qui faisait Joseph, et jouait côte à côte avec madame du Maine *. On
* Mercure galant, février 1706, p. 265 à 271.
* Baron ne fut pas le seul acteur que voulut bien s'adjoindre cette troupe de grands seigneurs. Roseli en faisait également partie. Il est vrai qu'il s'était re-
a vu la duchesse de Bourgogne accorder le même honneur au célèbre comédien; la châtelaine de Clagny ne faisait, après tout, que suivre l'exemple d'une princesse, sa souveraine préventive. Au reste, disons-le, elle n'avait nul besoin d'être encouragée, et il lui suffisait bien qu'elle en eût l'envie pour ne point se préoccuper de ce que Ton pourrait penser. Joseph fut représenté quatre fois, et madame du Maine joua les quatre fois * . Malezieu a laissé sur Joseph et la sensation qu'il produisit des détails d'autant plus piquants qu'on ne supposerait guère maintenant qu'il ait pu arracher tant de larmes ; nous les trouvons dans un discours sur la tragédie de son ami adressé à leur commune patronne.
« ... Je crois entendre encore, dit-il, monseigneur le Prince, votre père, le jour que j'eus l'honneur de lui lire Joseph, pour la
tiré du théâtre depuis 1701. — • Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre-François (Paris, 1748;, t. XIV, p. 543.
* Lçs Anecdotes dramatiques disent cinq fois, mais Dangeau ne fait mention que de quatre représentations, la première, comme on l'a vu, le 24 janvier; les autres le 1", le 8 février et le 28 mars 1706.— Dangeau, Joumal^ t. XI, p. 16, 22, 27, 45.
première fois, en présence de Votre Altesse Sérénissime... Vous sçavez, en effet, madame, qu'il sanglota depuis le commencement jusqu'à la fin, et qu'il m'ordonna plus d'une fois de suspendre la lecture, parce, disoit-il, qu'il se sentoit étouffer. Deux autres grands princes, dont la France pleurera toujours la perte, honorèrent aussi de leurs larmes ces premières lectures de Joseph, Il vous souvient, madame, que feu monseigneur le Duc, qui avoit scu de M. le Prince, combien cette tragédie Tavoit touché, vint à Châtenay me défier de le faire pleurer. Si cela m'arrive, dit-il, ce sera pour la première fois de ma vie, et jamais aucune pièce ne m'a mené jusque-là. Sa résolution l'abandonna dès le premier acte. La reconnoissance de Joseph et d'Hély lui tira des larmes qu'il s'efforçoit en vain de retenir. Il se leva deux fois dans la suite pour les aller cacher, en vous disant qu'il étoit honteux de pleurer comme un enfant... A regard du grand prince de Conèy, que puis-je dire, madame, qui représente l'état où le mirent ces premières lectures?
assurément l'âme des héros doit être encore plus tendre que celle des autres hommes.
Laissez-moi j disoit-il, le loisir de pleurer : il
faut que je me remette, je ne suis plus en état d'écouter*... »
Voilà des scènes irrésistibles, un pathétique triomphant et qui vient à bout des cœurs les plus impitoyables, des cœurs de prince!
« Cependant, nous fait observer malignement le sceptique d'Alembert, quand cette pièce parut sur la scène françoise, le public fut bien plus difficile à émouvoir que tant de princes ne Tavoient été. Tous les yeux furent secs jusqu'à la reconnoissance de Joseph et de ses frères, la seule scène qui produisit quelque effet; et la pièce, après quelques représentations, disparut du théâtre pour ne s'y remontrer jamais'. »
A la date de ces solennités dramatiques, la duchesse du Maine régnait à Sceaux depuis cinq ans, et si nous avons anticipé d'autant sur les événements, nous y avons été amené par le souvenir de ce beau château de Clagny condamné dès lors à une solitude dont il ne sortit que par éclairs jusqu'à Theure fatale où
1 Genest, Joseph (Paris, 1711), p. vj, vij, viij. Discours de Af. de Màlezieu à S, A. S. Madame la duchesse du Maine sur la tragédie de Joseph,
* D'Alembert, Œuvres complètes (Belin, 1821), t. II, p. 538.
ces splendeurs s'évanouirent, non pas comme cela devait arriver pour Marly et tant d'autres résidences princières, devant lesfureurs d'une révolution déchaînée, mais, en pleine monarchie (1767), par l'arrêt du maître, pour une cause, toute impérieuse, d'assainissement et de salubrité *.
' J. A. Le Roi, Histoire des rues de Versatiles, deuxième édition (Versailles, 1861), p. 6, 223.
Les Bâtards et le Parlement. — Lettres patentes d'Henri IV. — César-Monsieur et M. de G-uise . — Déclaration de Louis XIV en faveur des princes légitimés. — Lettre du duc du Maine au duc de Vendôme. — Le grand prieur n'aime pas la cour. — La comtesse de Brégy, nièce de Saumaize.— La reine de Suède lui offre une province. — Vous avez, belle Brégis...— Questions d'amour |7ar ordre du roi. — Aimée de la reine mère.— £lle a place dans son testament . —Restitution au lit de mort.— Madame de Brégy affamée- — Machination diabolique du grand prieur. — Les petits fromages. — Le grand prieur pris en flagrant délit par le Dauphin. — Louis XIV informé de l'aventure. — Défection de M. de La Ferté. — Colère du roi. — M. de Vendôme obtient la grâce du coupable. — Lord Portland. — Le grand prieur lui dispute le pas.— Plaintes de l'ambassadeur. — Querelle au jeu entre le prince de Conti et le grand prieur. — Ce dernier à la Bastille. — Embarras et soumissions des Légitimés. — Le grand prieur obligé de demander pardon à M. de Conti. — Ohaulieu médiocre administrateur. — Il est remercié. — Crozat lui succède. — M. de Vendôme dans les remèdes.— Défiguré jusqu'au dégoût. — Il couche avec ses chiens. — Son existence crapuleuse. — L'évèque de Parme. — Santo- Donino Albéroni. — Un étrange général d'armée. •— Le» frdcheurs de M. de Vendôme.
C'est de la campagne de 1 693 que date la faveur hors de toutes proportions dont on vit
jouir M. de Vendôme. Il n'était pas de retour d'Italie que déjà Monseigneur lui faisait préparer un appartement à Ghoisy où, durant les deux mois qui suivirent, il n'alla pas moins de quatre fois. Bien que Ton n'en fût pas encore à penser que les bâtards, à défaut d'héritiers légitimes, pussent ramasser le sceptre vacant, ceux-ci se résignaient difficilement à ne compter que comme simples pairs. Henri IV, un mois avant sa mort, avait accordé au bisaïeul de M. de Vendôme et à son autre fils des lettres patentes portant qu'ils marcheraient, immédiatement après les princes du sang. Mais on pressent le peu de solidité de pareils privilèges, lorsque celui qui les octroie n'est plus là pour en surveiller l'exécution. Aux obsèques mêmes de son père, César-Monsieur, ayant voulu user de ses prérogatives, M. de Guise l'avait tiré par le bras, lui avait dit que « c'étoit bon hier, mais pas aujourd'hui*,» et l'avait fait rétrograder. Les Vendôme, qui n'avaient pas sans doute à compter sur une bienveillance excessive de la reine régente, se l'étaient tenu
J Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. V, p. 2; 2 mai 1694.
pour dit et leurs fils et petits-fils n'eussent pas songé à faire valoir, après un statu quo de quatre-vingt-quatre ans, des droits plus que périmés, sans les circonstances exceptionnelles qui se présentèrent.
Nous avons déjà eu occasion de le remarquer, ce qui servit MM. de Vendôme plus que leur mérite, plus que Taffection réelle que le roi ressentait pour Taîné, ce fut le besoin que l'on eut d'eux pour légitimer l'élévation de bâtards qui ne remontaient pas, ces derniers, à Henri IV. « On croit, consigne Dangeaudans son Journal, qu'on va faire revivre en faveur de M. le duc du Maine la pairie du comté d'Eu, qui est une des plus anciennes du royaume , et le roi donnera une déclaration en faveur de M. le duc du Maine, son fils, encore plus favorable que celle que Henri IV avait faite en faveur de M. de Vendôme, et il précédera au Parlement tous les pairs ecclésiastiques aussi bien que les laïques. » Cette forme dubitative chez Dangeau, d'ailleurs si bien informé des choses de la cour et en particulier des petites affaires des bâtards, est une façon de dire, puisque cinq jours plus tard, M. du Maine était reçu au Parlement et avait sa place après le prince de
Conti. Aussitôt que les lettres patentes concédant ce rang nouveau au duc du Maine s'appuyaient du précédent de celles octroyées par Henri IV, il était logique de restituer à MM. de Vendôme leurs qualités et privilèges de princes légitimés, et le Parlement le décida ainsi, sans opposition, dit Dangeau; sans opposition ouverte , s'entend , et non sans révolte cachée. Mais l'important était qu'on obéit. « M. le duc de Vendôme, ajoute-t-il , prit mardi (8 juin) sa place au Parlement devant les pairs ecclésiastiques ; M. le premier président le harangua, et lui ôta le chapeau en lui demandant son avis. Il a été traité en tout comme Tavoit été M." le duc du Maine à sa réception... » Nous avons sous les yeux une lettre de M. du Maine à Tainé des Vendôme, où ce prince s'exprime en toute franchise sur leur commune élévation: « ...Vous avés un peu attendu vostre établissement, lui dit-il, mais le voilà bon, et il me semble que voilà nostre espèce assés honestement pourvue et puissante...* » C'était bien, quant au présent.
1 J. Delort, Mes voyages aux environs de Paris (Paris, 1821), t. II, p. 102. Lettre du duc du Maine au duc de Vendôme; ce 8 octobre 1694.
Mais pourquoi ce qui était arrivé déjà ne se représenterait-il point, et qui assurait qu'un autre M. de Guise ne viendrait pas, un jour, remettre les choses à leur vraie place ?
Louis XIV n'admettait guère qu'on vécût loin de la cour. La cour était la patrie obligée de tout homme de qualité, et ce n'était pas impunément qu'on s'en éloignait, même pour songer, sur le déclin de Tâge, à mettre ordre aux affaires de Tautre monde. M. de Vendôme, qui eût passé toute sa vie à Anet, ne s'y rendait jamais sans avoir antérieurement demandé si on le trouvait bon. Après cette victoire remportée sur les pairs, le prince s'empressa d'aller jouir du peu de temps qui lui restait dans cette charmante retraite où il pouvait se livrer à ses goûts en toute sûreté et en toute licence. « Ce fut le roi lui-même qui lui en fit la proposition *. » Le grand prieur suivait son frère à la cour, bien qu'il s'y trouvât mal à l'aise ; mais il y demeurait le moins possible et regagnait à tire d'ailes son grand prieuré, son château d'Anetà lui.
Versailles n'était pas son fait ; il y fallait une tenue, une réserve, une surveillance de soi-
t Dangeau, Journal^ t. V, p. 5, 6, 7, 14, 2.3.
même dont il était parfaitement incapable.
Ses frasques y étaient continuelles, et les répressions quelles lui attiraient ne Tempêchaient pas de retomber le lendemain dans de nouveaux écarts. L'aunée même du second voyage du Dauphin à Anet, on se racontait une petite aventure d'im goût plus qu'équivoque, qui amusa pourtant, parce que le personnage auquel il s'attaquait, avec beaucoup d'esprit, prêtait à d'étranges libertés.
La comtesse de Brégy, l'un des derniers spécimens survivants de l'ancienne cour d'Anne d'Autriche dont elle avait été dame d'honneur, fut, en son temps, jeune, jolie, brillante, avec ce côté hardi, effronté, mascuhn des femmes de la Fronde. Elle était nièce du célèbre Saumaize, qui avait surveillé soù éducation et s'était plu à développer son intelligence hâtive. A quatorze ans, on la mariait à M. de Brégy, dont elle devait être séparée une bonne partie de sa vie. Si Ton veut conserver quelques illusions à son égard, il ne faut pas ouvrir les Historiettes de Tallemant, qui nous fait d'elle un portrait plus piquant que flatté, t Elle est coquette en diable, dit-il, elle ne manque point d'esprit; mais c'est la plus grande façonnière et la plus vaine créa-
ture qui soit au monde *. » Le portrait que madame de Brégy a fait d'elle-même pourrait n'être pas plus strictement exact en sens inverse. Comme son amie, madame de Choisy, elle correspondait avec la reine de Suède, qui lui offrait une province entière pour peu qu'elle consentit à se fixer dans ses États. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est l'espèce d'autorité qu'eut longtemps la comtesse en matière de goût et d'esprit. Benserade ré|)ondait en vers à des questions d'amour posées par elle, et ce par ordre du roi. Elle était poète elle-même, et il existe un volume de son fait, entièrement illisible à cette heure *. Sa faveur fut aussi effective que glorieuse auprès de la reinemère, à laquelle elle reproche pourtant « de n'être pas libérale , » malgré les quatre cent mille francs qu'elle lui soutira de son vivant et les dix mille écus qu'Anne d'Autriche lui léguait, comme souvenir, dans son testament^.
Quand on approche de la tombe, on envisage
1 Tallemant des Réaux , Historiettes (Techenef^ 1856), t. V, p. 423, 424.
* Lettres et pièces de madame la comtesse de B*** (à Leyde, 1666).
^Madame de Motteville , Mémoires (Michaud et Poujoulat) t. XXIV, p. 571. Testameritdelareine mèréi
les choses avec plus de crainte et de scrupule et il y parut à ses dernières dispositions.
Nous lisons dans le Journal de Dangeau : « Elle a laissé en mourant deux cent cinquante mille francs à Monsieur, pour restituer; elle avoit eu cela d'un don que lui avoit fait la reine mère autrefois, qu'elle a prétendu en mourant qui étoit injuste *. » Cette circonstance, qui n'est pas mince au point de vue de la somme, aide au portrait.
Tant qu'elle fut jeune, ses étourderies, ses exigences , ses travers lui réussirent , abrités qu'ils étaient par une protection royale et de grandes amitiés, celle de mademoiselle de Montpensier, entre autres. Malheureusement les ridicules survécurent à la beauté, avec cette nature d'esprit audacieux, quasi soldatesque qui n'était plus de mode. Les chansons plurent sur le compte de madame de Brégy sans la faire reculer d'une semelle.
Madame en fit une qui commençait ainsi :
Vous avez, belle 3régis,
Plus de printems que de llSc '
ka • t .
1 Dangeau, Journal, t. II, p. 134; 13 avril 1693. • Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. XXIV, f. 27 ; elle est appelée
L'abbé de Choisy l'attribue à Louis XIV \ mais nous l'en croyons parfaitement innocent pour plus d'une raison. Louis XIV avait dans Tesprit quelque chose de contenu, de sérieux, de majestueux, qui le rendait tout à fait incapable d une moquerie; ce qui ne veut pas dire qu'il ne lui arrivât point de rire d'un mot plaisant tout comme un autre. On chansonne Tun de ses officiers, Béchamel, et il fredonne ces couplets qu'il trouve amusants.
Il en aura fait autant des couplets sur madame de Brégy, et c'est là sans doute toute sa complicité. La comtesse, avec sa brusquerie, son «ans-gêne , ses airs de folie surannés , ne prêtait que trop le flanc à certains tours de pages qui dépassaient souvent la stricte limite. Saint-Simon- raconte un de ces tours joués à la pauvre comtesse par un ancien maître d'hôtel de la reine mère, Estoublon, que nous serions bien embarrassé de rapporter ici et qui pourtant divertit fort Louis XIV '.
indifféremment, dans les mémoires du temps, Brégis ou Brégy,
^ L'abbé de Choisy, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXX, p. 673.
î Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. II, p. 135; 29 avril 1688.— Saint-Simon, dans une