III
llrmité qui me retient ici, écrit-il à la duchesse de Bouiilon. Je serais mort du spectacle. Il a fallu votre courage pour soutenir Tassant dont vous me parlez, quand il vous a recommandé ses enfants. Le bon Dieu voudroit-il bien me le rendre? Je n'ose m'en flatter. » Madame de Bouillon, qui était à Paris clouée au chevet du marquis, Tentourait, en effet, de tous les soins d'une affection éprouvée et ne le quittait un moment que pour donner de ses nouvelles à l'ami absent. « Je ne saurois assez vous louer, lui répond Chaulieu en tête de la lettre que nous venons de citer, vous rendre de grâces de tous les offices d'amitié que vous rendez à mon pauvre ami. Je ne faisois que vous aimer; je vous adore... Votre attention, madame, à m'en donner tous les jours des nouvelles, est la seule consolation que je pouvois recevoir*... » Mais le mieux se fit sentir, le danger disparut, et avec l'espérance on vit renaître la joie sur les visages de ces épicuriens peu faits pour les larmes et les amertumes de la vie.
* Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. II, p. 181. -182. Lettre à madame de Bouillon; à Fontenav, ce 26 octobre.
Ce n'était, toutefois, reculer que de sept mois une séparation qui devait être étemelle. La Fare mourut le 28 mai. 171 2. Chaulieu était à Paris et put lui fermer les yeux. En perdant La Fare, il perdait une moitié de luimême, un ami rare qu'on ne remplace à aucun âge et moins encore sur le déclin des années,
La Fare n^est donc plus!... La Parque impitoyable A ravi de mon cœur cette chère moitié l....
Madame de Bouillon était absente, et elle' apprit ce malheur par une lettre de Chaulieu où Ton trouve Faccent d'une vraie douleur.
« La Fare n'est plusl s'écrie-t-il en prose comme il le fait en vers. Tai vu mettre le comble aux amertumes de ma vie par la mort du plus tendre et du plus fidèle ami qui fut jamais.
Le penchant, la conformité dans les façons de penser, la sympathie dans tous nos goûts et même nos défauts, nous avoit unis. Pendant quarante ans, la raison n'a cessé d'approuver et de cimenter une union qu'un penchant aveugle avoit commencée. Rien de tout cela
< Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. Il, p. 4G. Plainte sur la moft de M. le marquis de La Fare. '
n'est plus; et je De songerois pas à chercher même à le remplacer, si je ne vous a vois plus... Il n'est que vous seule qui puissiez me donner la consolation que je ne trouve point ni dans ma philosophie, ni dans Tempressement que j'ai trouvé dans tous mes amis en cette triste occasion .... »
Chaulieu fait tort à leur amitié si respectable de six bonnes années. Ce fut, comme il a le soin de nous l'apprendre ailleurs, à son retour de Pologne, en 1676, qu'il se lia avec La Fare, chez madame de La Sablière, « une des plus jolies et des plus singuhères femmes du monde, pour qui il avoit ime grande passion qui a occupé tout le beau temps de sa vie... » Tout le beau temps de sa vie!
c'est Chaulieu qui le dit. La jeune femme survécut douze ans à la trahison de son amant. Cette dernière phase de son existence fut remplie par les bonnes œuvres, le recueillement, cette philosophie du chrétien qui détourne la vue des biens périssables et ne voit que Dieu. Quoique détachée des intérêts et des vanités terrestres, son âme n'était pas morte à l'amitié , à laquelle elle resta fidèle jusqu'à la fin. La science, cette vanité de l'esprit, mais que le ciel ne proscrit pas, ne
laissa point que de l'occuper encore, et nous voyons uii prêtre aveugle, qu'elle avait fait entrer aux Incurables, lui adresser une lettre relative à la jonction des deux mers, où il osait pourtant combattre le sentiment de Bemier, cet ami si cher à son cœur *. La Fontaine, malgré sa retraite, n'en demeurait pas moins dans sa maison de la rue Saint*Honoré ', et y
t Jowmal det Sçcwants, lundy 7 juin 1688, p. S6 à 30. — Mercure galant, septembre 1688, p. 147 et suiv.
* Cette maison, située, comme on Ta dit déjà, en face de la rue de la Sourdière, devait se trouver sur remplacement du n** 205. Du moins, est-ce l'opinion de M. Lefeuve. — Les anciennes maisons de PaHs sous Napoléon III. — On lit dans une lettre de madame de Coulanges à sa cousine : « . . . Mais, une autre fête, ce fut celle que M. le Duc donna, il y a deux jours, dans sa petite maison de madame de La Sablière ; tous les princes et princesses y étoient ; cette maison est devenue un petit palais de cristal : ne trouvez-vous pas que ce sont les Lieux Saints aux Infidèles?» — Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerque), t. X, p. 83, à Paris, 13 mai 1695.— Cette petite maison, quelle serait-elle ? M. Walckenaër croit qu'il s'agit de Rambouillet. Mais Rambouillet était à son mari, et madame de La Sablière avait cessé de l'habiter depuis sa mort. Rambouillet avait été d'ailleurs le théAtre de sa vie mondaine, de ses faiblesses et non de sa conversion ; on ne pouvait donc pas le gratifier du nom de « Lieux-Saints. » Cette qualifi-
recevait ses amis : d'Hervart, H. de Saint-Dié, Hessein, le frère de la maîtresse du logis et Yergier, ce poète joyeux, qui devait finir si tristement ^ Le bonhomme s'était installé, conmie on fait chez soi, avec un certain luxe relatif dont il était tout fier, et qu'il se complaît à décrire. Sa chambre était toute garnie des bustes en terre cuite des principaux philosophes de l'antiquité, Socrate en tête. Ajoutez à cet ornement un peu sévère la présence d'un meuble tout moderne ^ placé là pour désennuyer ses hôtes.
Un clavecin chez moi I ce meuble tous étonne .
Que direz-Tous si je tous donne
Une Chloris, de qui la voix
Y joindra ses sons quelquefois ?
La Chloris est jolie et jeune ; et sa personne
Aition irait infiniment mieux à la maison de la rue Saint-Honoré ; à moins, ce que nous ne savons pas, qu'il ne fût question de la retraite de madame de La Sablière aux Incurables. Mais, à cet égard, les indications manquent.
1 Vergier périt assassiné au coin de la rue du Boutdu-Monde, dans la nuit du 17 au 18 août 1720, d'un coup de pistolet à la gorge et de trois coups de poignard dans le cœur. L'un des assassins était un camarade de Cartouche, le chevalier Craqueur, rompu deux ans après.
Pourroit bien ramener l'amour
Au philosophique séjour.
Je l'en avois banni; si Chloris le ramène,
Elle aura chansons sur chansons; Mes vers exprimeront la douceur de ses sons . Qu'elle ait à mon égard le cœur d'une inhumaine, Je ne m'en plaindrai point, n'étant bon désormais Qu'à chanter les Chloris et les laisser en paix ^
Quoique sur la pente de Tâge, le poète était encore robuste et ne songeait guère qu'à vivre selon son humeur, sans y regarder de bien près sur les incidents un peu profanes de sa vie. Mais la maladie, mais la menace de la mort vinrent tout à coup le réveiller de ce long sommeil de la conscience; la religion, qui avait frappé à sa porte, fut la bien reçue par ce vieil enfant trop naïf, trop bon, trop aimant pour être incrédule. Nous
1 La Fontaine, Œn/vres compUtet (édit. Walckenaër), t. VI, p. 541, 542. Lettre à M. de Bonrepaux. — Cette Chloris était sans doute cette charmante mademoiselle Certain» dont La Fontaine fait l'éloge autre part, et qui devait alors avoir vingt-cinq ans. Elle avait un faihle pour les poëtes, et Chaulieu n'était pas moins bien avec elle, comme nous l'apprend un huitain à M. de Villiers : « pour l'inviter à venir entendre mademoiselle Certain, dont il était amoureux. »— Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. II p. 89, 90.
passerons sur les «cènes d'édification dont Tappartement de la rue Saint-Honoré fut le théâtre et dont Tabbé Pouget nous a laissé le récit attachant *. Le danger disparut; mais un grand chagrin lui était réservé. Madame de La Sablière était morte, le 8 janvier 1693; il allait falloir quitter cette maison, si longr temps son refuge. Il s'en alla donc, et, comme il marchait devant lui, il rencontra d'Hervart qui lui prit le bras : t Mon cher La Fontaine, je vous cherchais pour vous prier de venir loger chez moi. — J'y allais, » répondit simplement La Fontaine •. Nous défions de trouver, dans tout le traité de Longin, un mot qui atteigne à ce sublime-là.
La mort de La Fare n'avait dû que resserrer encore les liens qui unissaient Ghaulieu et madame de Bouillon. Mais, deux ans plus tard, l'abbé avait à pleurer cette amie frappée en un instant comme de la foudre. Le duc de Bouillon était depuis quelque temps malade, à Clichy ; elle va le voir. Il était sept heures du soir. A peine arrivée, elle tombe à
Œuvres diverses de La Fontaine (1729) , t. I, p. Il , à 27.
3 Walckenaër, Histoire de la vie et des ouvrages de ,La Fontaine (Paris, 1824), 3« édition, p. 558.
ses pieds et expire, sans qu'on pût lui donner aucun remède ni pour l'âme, ni pour le corps. » Cet épouvantable spectacle, dit Saint- Simon, fut regardé de tout le monde comme une amende honorable à son mari de sa conduite, dont elle ne s'étoit jamais contrainte un moment*.... » Quelques torts qu'elle ait eus, il la pleura, il la regretta et témoigna une vraie douleur. Marianne avait soixantehuit ans et avait conservé des vestiges de la beauté de sa jeunesse. Cette mort arriva le 20 juin 1714; en la consignant à cette place ainsi que celle de La Fare, nous anticipons de beaucoup sur les événements.
Mais c'est là l'inconvénient inévitable d'un récit qui embrasse et plus d'une action et plus d'un personnage.
^ Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. XV, p. 168, 169, 170; mercredi 20 juin 1714. — Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. XI, p. 104.