‹ Les cours galantesChapitre 5 sur 7 · III · texte numérisé non relu

III

il lui échappe des impromptus si agréables, qiie M. le Duc se fait un plaisir de les recueillir, et gu^ils ne sont pas plutôt sortis de la bouche du poëte qu'ils sont sur les tablettes du prince*. » Racine avait son. Brossette comme Boileau, et c'était M. le Duc. Le rôle était mince de la part d'un prince du sang suspendu aux lèvres du poëte et ramassant ses moindres saillies pour s'en faire honneur à Toccasion, tout en les gâtant. Si encore nous avions ces tablettes ! Mais c'en est assez sur La Grange, dont nous n'avons pas à suivre la fortune dramatique, et qu'on retrouvera au besoin, avec son fiel, dans le camp des mécontents et des conspirateurs.

1 La Grange-Chancel, Œuvres (Paris, 1734), t. I, p. xj, préface de Juguriha*

Madame de Mussy.— Ses amours arec M. le Duc, qui lui fait meubler une maison au Temple. — Elle se lie arec madame deBoislandry.— Le comte d'Albert.— Rupture avec M. le Duc. — Départ pour l'Espagne . — Prise de Brihuega. — Mort de madame de Mussy. — La Société du Temple à l'Opéra.— La maison de Sonning.— L'abbé Courtin. — Le duc de Foii. — Périgny. — Jean-Baptiste Rousseau. — Rousseau directeur. — Félicitations et recommandations de Chaulieu. — Réponse rassurante de Rousseau. — Ammonio.

— Le carrosse de Lyon. — Retraite de six semaines. — L'abbé de La Baume et MM. de Vendôme. — L'astrologue bolonais. — Tout le monde y court.— La comtesse de Soissons et madame Henriette. — Un billet de Louis XIV.

— Réponse renversante de l'oracle. — Etonnement de Louis XIV.— Bontemps amène Primi dans le cabinet du roi. — Primi avoue tout.— Louis XIV se fait son compère.

— Les transformations d' Ammonio. — Il guérit les fièvres continues. — Soupçonné d'avoir empoisonné mademoiselle de Fontanges. — Etrange secret de supprimer la vieillesse. — Énormité du remède. — Il fait horreur à Louis XIV. — Un antique de contrebande. — Comment la fraude se découvre — Primi historiographe* — Mis à la Bastille.— Il en ressort avec une gratification.— Le comte de Saint-Mayol. — Ammonio traitant. — Taxé à 60,000 francs. — Rousseau dans l'eiil. — Le grand prieur demeure son ami.

Puisqu'il est question de M. le Duc, c'est le cas de parler d'une petite intrigue qui se

passa, il est vrai, quelques années plus tard, et dont le Temple fut également le théâtre.

Non loin de Thôtel Boisboudrand, dans Tenclos même, xme maison se meuble comme par enchantement : de jolis chevaux, une voiture élégante étonnent le quartier par un je ne sais quoi qui sentait le prince. Une femme s'installe dans ce logis transformé et ouvre la porte à deux battants à tous les divertissements et à toutes les fêtes. Cette femme était jeune et d'une beauté éclatante.

Quant au moral : c elle avoit tout Tesprit du monde, mais pourtant de ce genre d'esprit des femmes coquettes, qui est plus brillant que solide, beaucoup de feu, de vivacité et d'imagination , un fonds de gaieté inépuisable , un grand penchant à Tamour, cherchant à plaire, à être aimée, et sachant bien qu'elle méritoit de l'être *. » On voit tout de suite que Ton a affaire à une femme dévoyée, en train de brûler ses vaisseaux, si ce n'est fait déjà. Elle s'appelait madame de Mussy et avait épousé un conseiller au Parlement de Dijon, un peu trop épris, à ce qu'il parait, du vin de

^ Histoire de madame de Muet, par mademoiselle D.... (Amsterdam, 1731), p. 8.

Beaune pour s'absorber dans la garde d'un trésor toujours si difficile à défendre. Madame de Mussy, qui l'avait jugé, était fort disposée à se laisser conquérir, quand M. le Duc vint tenir les États de Bourgogne. Ils s'entendirent aisément l'un et l'autre, et M. de Mussy, tout distrait qu'il fût, ne tarda pas à pénétrer une liaison qu'on prenait, d'ailleurs, peu le soin de cacher. Il se fâcha, se montra même brutal ; ce qui fut, après tout, un prétexte de rupture qu'on n'eut garde de ne pas saisir.

Par sa place , M. de Mussy n'avait au Parlement que des confrères et des amis que sa femme était très-fondée à récuser. Elle en appela au Parlement de Paris et partit rejoindre son amant, qui Tiùstalla au Temple, comme on vient de voir.

Le jeune prince, qui voulait divertir sa maîtresse et se divertir lui-même , attira chez elle tous ses amis, La Fare, Chaulieu, le marquis de Coaslin, le marquis de Vervins, le comte de Fiesque, et qui mieux est, des femmes du plus grand monde, et, à leur tête, madatne de Bouillon et sa nièce, la marquise de Bellefonds. Il est vrai que madame de Bouillon , dont le personnel en hommes était tout ce que la cour avait de

plus considérable, se montrait très et trop facile sur le compte des femmes qu'elle rece-' vait :

Chez la Portsmouth et la Bouillon On en trouye de toute espèce. . . . ^

La petite madame de Mussy , si elle eût été sage, eût pu vivre dans Tabondance et les plaisirs, grouper autour d'elle une société élégante dont elle eût été Tâme. Mais c'était une de ces têtes ardentes, fantasques, aventureuses, destinées à traîner leur inquiétude sur les grandes routes ; il y avait de la duchesse de Mazarin et de madame de Courcelles dans la jolie Bourguignonne, et le reste de sa brève existence se passera à courir d'hôtelleries en hôtelleries et à jouer Théroïne de roman. Elle s'était liée avec madame d'Aligre, qui demeurait alors au Marais'. Celle-ci, quoiqu'elle ne fût plus de première jeunesse',

* Le nouveau Siècle de Louis XIV ^ ou Choix de Chan' sons historiques et satiriqueSt par le traducteur de la Correspondance de Madame (Paris, 1857), p. 232.

« Ibid., p. 232.

3 La Chesnaye-des-Bois ne donne pas la date de la naissance de Catherine Turgot. Elle épousa M. de Boislandrj en 1686; en admettant, ce qui est plus

n'en poursuivait pas moins sa vie de galanterie; et sa rupture avec le fils de Lassay la guérira si peu des aventures qu'on la verra s'en consoler tout aussitôt avec un nouvel amant. Ce nouvel amant, il est vrai, se changea en mari lorsqu'il plut à M. de Boislandry de passer dans un monde meilleur. Ce dernier mourait le 12 avril 1711, et Catherine épousait M. de Chevilly en décembre 1711, après un veuvage de neuf mois *. Sans ce délai de rigueur, peut-être madame d'Aligre ne se fût pas laissé distancer par M. de Lassay,, dont le mariage avec mademoiselle de Madaillan, sa tante, se contracta le 30 avril de la même année. Les chansonniers nous donnent des renseignements assez peu charitables sur le compte de la dame et de son amant', renseignements que nous ne nous

que vraisemblable, qu'elle n'eût pas alors moins de dix-sept ans, elle devait avoir trente-huit ans à l'époque où nous sommes, et quarante-deux ans environ lors de son mariage avec M. de Chevilljr.

i La Chesnaje-des-Boi's, Dictionnaire de la Noblesse (Paris, 1772), t. IV, p. 677.

* M. de Chevilly était entré dans les gardes en 1702; il fut successivement enseigne, sous-lieutenant et lieutenant, et succéda à M. d'Auzj, qui lu

chargerons pas de reproduire, et pour causes*. Nous ignorons si Chaulieu la fréquentait alors, et si c'est par lui, chose possible, en somme, que madame de Mussy la connut.

Il paraîtrait que ces deux femmes, attirées Tune vers Tautre sans doute par la conformité de leur situation et des goûts pareils, se voyaient intimement, et que ce fut chez madame de Boislandry que la beauté dijonnaise se trouva en présence du séduisant comte d'Albert K

La réputation du comte n'était plus à faire en matière de galanterie. Son intrigue avec madame de Luxembourg l'avait forcé de quitter un instant le royaume', et ses amours

vendit la compagnie au prix de 80,000 francs, en 1706. Let Mémoires de Maurepas disent que ce fut madame de Boislandrj qui la lui acheta; cette date, rapprochée de celle de leur mariage, rend l'assertion moins probable. Catherine mourut en 1737.

» Le nouveau Siècle de Louis XIV (Paris, 1857), p. 339, 347, 348.

s Ce fut à rOpéra qu'ils se- virent pour la première fois, s'il faut en croire l'Histoire de madame de Afttci, qui ne parle nullemeat de la liaison de celleci avec madame de Boislandry.

' Madame du Nojer, Lettres historiques et galantes (Amsterdam, 1720), t. I, p. 342, 348.

avec mademoiselle Maupin, alors maîtresse de rélecteur de Bavière, l'avaient également éloigné de Bruxelles, où l'électeur tenait sa cour *; et il venait de rentrer en France quand madame de Mussy et lui se rencontrèrent. La tâche ne fut que trop aisée pour celui-ci, qui n'eut guère qu'à se montrer pour amener à capitulation. M. le Duc finit par découvrir la trahison de sa maltresse et formula son ressentiment avec la violence d'im caractère qui, dans la colère, se laissait emporter aux derniers excès*. Il brisa miroirs, porcelaines, tout ce qui s'offrit sous sa main, en véritable furieux. Madame de Mussy fit face à Torage avec une intrépidité digne d'un autre nom.

« Elle lui dit de sang-froid qu'elle n'étoitpoint sa femme, qu'il n'avoit rien à lui dire ni à lui

i Mademoiselle Maupin lui adressa, au camp de Yillars, une pièce de rers qu'on attribua à'Benserade, et qui débute ainsi :

Voudras-tu, cher amant, parmi le bruit des armes. Entendre le récit de mes rives alarmes, Et quand Mars, dans ton sein, allume ses Aireurs, Tes yeux daigneront-Us voir une amante en pleurs?...

« Madame de Cajlus, Souvenirs (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 510.

reprocher, qu'elle avoit du goût pour le comte d'Albert, qui étoit bien plus aimable que lui, et que, pour en juger lui-même, il n'avoit qu'à se regarder avec lui dans un miroir '. »

Bien qu'il n'y eût eu rien que d'exact à ce portrait, et que M. le Duc eût un visage d'un jaune livide et à faire peur *, il est probable que madame du Mussy n'alla pas si loin dans sa franchise.Le prince,^hors de lui, la menaça de la remettre au pouvoir de son mari qui n'eût pas fait moins que de la faire renfermer '. La jeune femme, glacée d'effroi, forma tout aussitôt le projet d'échapper par la fuite à ce plus grand des malheurs pour elle. Le comte d'Albert était rentré en grâce auprès

' Le nouveau Siècle de Louis XIV (Paris, 1857), p. 304.

« Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. VIII, p. 122.

' M. le Duc ne se borna pas à briser ce qui se trouva sous sa main ; il ôta à la dame tout ce qu'il put, et poussa la mesquinerie jusqu'à reprendre quelques diamants envoyés à remonter chez le joaillier. Il se consola, du reste, de la perfidie de sa maîtresse avec madame de Rupelmonde, à laquelle succédèrent madame de Locmaria et une jeune tapissière de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince. — Mémoires du comte de Miiurepcu (Paris, 1792), t. I, p. 275, 276.

de rélecteur, qui Tavait nommé son envoyé à la cour de Madrid ; elle ne songea plus qu'à Taller rejoindre, et, pour échapper à toute poursuite, elle prit le chemin de TEspagne avec sa femme de chambre, sous des habits de cavalier. Nous ne l'accompagnerons pas dans son odyssée galante. S'il faut en croire sur parole son historien, en trahissant un amant de rencontre qu'elle aurait connu à rhôtel de Bouillon et qu'elle retrouvait commandant Tarrière-garde de l'armée anglaise, lord Stanhope, elle eût ménagé au duc de Vendôme la prise, de Brihuega, et été de la sorte la première cause du retour de fortune qui raffermit le trône plus que chancelant de Philippe V *. Elle croyait revoir le comte d'Albert à Madrid ; non-seulement cet espoir fut déçu, mais encore apprit-elle qu'il n'était bruit que de son prochain mariage avec mademoiselle de Montigny • ; dès lors, elle ne fit

* Brihuega, ville d'Espagne (Guadalaxara). Ce fut le 9 décembre 1710 que fut prise firihuega. Le duc de YeDdôme j fît l'arrière-garde anglaise prisonnière. — Dangeau, Journal, i. XIII, p. 30S, 303.

> Ce bruit était fondé, et le comte d'Albert épousa mademoiselle de Montigny, qui avait été la maltresse de Télecteur. Mais madame de Mussy ne

plus que languir, et six mois après elle s'éteignait, minée par la fièvre, dévorée de jalousie, bourrelée de remords, dans toute la force de l'âge et l'éclat de sa beauté*. Mais revenons au Temple et à son petit troupeau de sybarites et de voluptueux invétérés.

Si le temps faisait inévitablement des ravages, les vides étaient bien vite remplis; de nouveaux convives remplaçaient ceux que le destin avait frappés. A cette date, Tabbé Courtin, Périgny, Sonning, Jean- Baptiste Rousseau transportent le Temple de leur entrain et de leurs vers petits et grands, plus petits que grands, il est vrai, même ceux qui échappent à la facilité du lyrique. Les trois premiers, peu connus, du nom desquels on ne se souvient que pour l'avoir rencontré dans les épitres de Chaulieu, de Jean-Baptiste et plus

vit pas cette peu honorable union, qui n'eut lieu que quelques années après.

1 Histoire de madame de Muci, p. 184. — Recueil de Chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. XI, f. 318. —D'après d'autres récits qui varient , d'ailleurs , sur les détails de cette vie d'aventures , madame de Mussj serait morte à Bruxelles, pensionnée de l'Espagne et de la France, en 1722.~Barrière, la Cour et la Ville (Paris, 1830). Manuscrits inédits de Pierre Le Gouz (Lantiniana) ,

tard de Voltaire, sont des originaux curieux et qui comptaient assez dans la société du temps pour avoir ici leur place obligée. L'abbé Courtin*, fils d'Honoré Courtin, conseiller d^État, était un homme de plaisir, frivple et charmant, qui s'était peu soucié de profiter de la position de son père pour faire fortune et devenir un personnage. L'Opéra était ses galeries, et à Tépoque même où Chaulieu était l'amant de TArmide de l'Académie royale de musique, il courtisait une demoiselle Potenot, tout à la fois cantatrice et danseuse, à laquelle la chronique donne im teint de plâtre*. Une satire, qui reproduit la physionomie de rOpéra en 1705, après s'être évertuée sur les chefs d'emploi, Chaulieu et La Fare, n'a garde d'oublier l'abbé Courtin :

Dans la loge d'auprès, vint l'abbé de Chaulieu, Plus rouge et plus fumant qu'un juif qui jure Dieu» Il se trouva placé près d'une demoiselle, Qui, de loin, me parut raisonnablement belle; Il récita tout haut les airs de point en point ; Du seul La Fare ensuite, une loge étoit pleine, Qui trembloit sous le poids à& sa grosse bedaine. . .

* Né vers 1659 ; son père mourut en 1703.

* Recueil de Chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1686, t. Vr, f.21, 82.

Snauite je grimpai jusqu'aux loges secondes . Là, je ris des abbez, des brunes et des blondes : £ntr' autres, j'aperçus un petit libertin, Tu ne le diras pas, c'étoit Tabbé Courtin.

Il serroit de fort près une jeune coquette, Laquelle en badinant décbiroit sa manchette; De peur de s'enrhumer, ce petit folichon, Prenoit de la Cloris la cuisse et le manchon. <. . ^

Courtin ne garda pas plus mademoiselle Potenot que Ghaulieu mademoiselle Le Rochois. Plus tard, ses hommages et ses soins ont pour but madame de Poissy '. En 1703, dans sa première épître à TAnacréon du Temple, il est question d'une Silvie qu'il a peur d'aimer trop '. Ces spirituels vauriens, appliqués à bien vivre, n'ayant d'autre préoccupation que celle de se réjouir, passaient de l'un chez l'autre et se fêtaient à tour de rôle. Courtin invite im jour Chaulieu à le venir trouver dans sa nouvelle maison et met en jeu, pour le décider, une de ces séductions

1 Recueil de Chansons historiques (Bibliothèque impéi'iale. Manuscrits), t. X, f. 346. Satire sur plusieurs personnes étant un jour à V Opéra (1705).

S Ihid. (1698), t. IX, f. 311.

» Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. I, 138. Èpttre de 3f. Vabhé Courtin à Mi Vahbé de Chaulieu 1703).

infaillibles auprès du voluptueux vieillard \ Une autre fois, c'est un billet d'étrennes pour le prier de venir prendre sa part d'un dindon et de deux perdrix rouges, à la condition d'apporter de son côté une demi-douzaine de Virgouleuse, nombre pareil de Saint-Germain, avec les fruits choisis de son jardin. Ils devaient être en tout quatre : eux deux, La Tare et la bonne amie de l'amphitryon '. Les vers peu nombreux que Ton a de Gourtin sont troussés avec facilité et ne souffrent pas trop du voisinage de ceux de Chaulieu, de La Fare et de Rousseau même. Il n y attache, d'ailleurs, aucune importance, et se traite assez modestement pour qu'on se çente disposé à le trouver trop rigoureux envers ces fusées agréables. Le rondeau suivant, que nous citerons parce qu'il peint l'air et l'extérieur de l'abbé, n'est pas fait de la main d'un ami :

En manteau court, en perruque tapée, Poudré, frisé, beau comme Déiopée, Enluminé d'un jaune yermillon, Monsieur Tabbé, yif comme un papiUon, Jappe des vers qu*il prit à la pipée.

* Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1T77), t. I, p. 147. *i6id.,t. I, p. 153, 153, 154.

Phœbus, voyant sa mine constipée, Bit : Quelle est donc cette muse écloppée Qui Tient ici racler du yiolon En manteau court ?

C'est, dit Thalle, quelque jeune napée Qui Tient en masque ébaudir ce yallon.

Vous TOUS trompez, répondit Apollon ; C'est tout au plus une Tieille poupée En manteau court ^.

Cette épigramme, attribuée à Rousseau et recueillie finalement dans ses œuvres, aurait été UDe réplique à une première épigramme de Gourtin au sujet de son rondeau sur la prise de Lérida, 1707. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'ils étaient ou paraissaient être à cette époque même dans les meilleurs termes et la plus parfaite union, et qu'ils travaillaient, de concert avec La Fare, à une lettre en vers reproduite, à quelques variantes près, dans les œuvres du lyrique. Chaulieu avait quitté Paris pour son bien-aimé Fontenay. Ses trois amis, assemblés à Neuilly chez un ami commun, Sonning, sentant le vide que laissait son absence, lui écrivent pour le rappeler au

* Recueil de Chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1707, t. XXIX, f. 94 — J. B. Rousseau, Œuvres (Le Fèvre, 1820), t. II, p. 371, 372.

milieu d'eux '. L'abbé répond aussitôt à Sonning qu'il sera de retour dans quatre jours, et qu'il ira les relancer soit à Neuilly, soit à Paris. Les convives, il les sait d avance : ce sont « la divine Bouillon, » l'indispensable La Fare, Rousseau , l'abbé Gourtin, « colle t trèsbien tiré, perruque bien poudrée*, » et Régnier, le joueur de théorbe, un pensionnaire du grand prieur dont nous avons eu déjà occasion de parler et qui avait toujours le soin de la cave '.

Quel était ce Sonning*, l'un des Mécènes de la bande joyeuse? Son père était un financier, que des circonstances heureuses avaient porté à la recette de la généralité de Paris. Colbert, mécontent de Perrault, l'avait forcé

< Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), 1. 1, p. 159, 160, 161, 162. Lettre de MM* le marquis de La Fwe^ Vàbhé Cowrtin et Kousseau ; de Neuillj, le 19 juillet 1707.

« I6id., t. I,p. 164; t. II, p. 291, 292.

» Ihid., t. I, p. 163, 164, 165. Lettre à M, Sonning, servant de réponse à la lettre de ces messieurs, le 20 juillet 1707. — Régnier passait pour être fîls naturel de LuUy. — .T.-B. Barillet, Recherches historiques sur le Temple (Paris, 1809), p. 133.

* Noua trouvons ce nom écrit de quatre façons : Sonnin, Sonnen, Sonning et Sonningen.

de vendre- sa charge, qu'obtint Sonning, « pour une somme beaucoup au-dessous de ce qu'elle valloit et de ce que mon frère Tavoit achetée,» nous dit Charles Perrault*. Un libelle du temps s'évertue sur le compte de Sonning et de sa sœur, une dame Dubuisson, et raconte certain conflit entre celui-ci et une comtesse de Brunemônt, qui ne ferait honneur ni à l'un ni à l'autre. « De tous les hommes du monde , le plus coquet, c'est Sonnen ; il y a plus de vingt ans que toute son occupation n'a été que de voltiger de belle en belle, et d'avoir cinq ou six maîtresses en même tems ; tantôt ce sont dés femmes ou des filles de marchands ou de gens d'affaires, tantôt des grisettes, dans un autre tems des femmes de chambre : quelquefois aussi, il se veut faire ami des dames de qualité... cependant tout lui est propre, pourvu qu'une femme ait une coëffe et un cotillon, qu'elle ne passe pas trente ans, il n'est rien de trop chaud ni trop froid pour lui*. » C'était, en

* Mémoires de Charles Perrault (Avignon, 1759), p. 177.

• Les Partisans démasquez (Cologne; 1709), part. IV, p. 179. Histoire d'un Financier quivouloit duper une dame de qualité et qui se trouva lui-même la dupe.

tous cas, un voluptueux, épris du bel esprit, aimant les poètes et la poésie, faisant même des vers, ce que nous apprend un couplet de chanson où il est accusé d'avoir chanté mademoiselle Certain, une fille de talent, célèbre claveciniste (chantée également par Ghaulieu et La Fontaine), au grand déplaisir du marquis de Nesle, son amant ^ Moins heureux, toutefois, qu'avec Tabbé Gourtin , nous n'avons rien de lui; il est, en revanche, célébré par tous ses amis-, par TAnacréon du Temple, Courtin, La Pare, Rousseau, et Voltaire plus tard, qu'il recevait à sa maison de ville et à sa maison des champs. La maison de Paris était située presque vis-à-vis d'un de ses confrères, Mailly de Breuil, receveur des finances à Tours *, quelques pas au delà de l'ancienne porte de la rue Richelieu'. Dulin en était l'architecte, et, quoique d'une médiocre

t Recueil de Chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1681, t. V, f. 125. — Mademoiselle Certain demeurait rue Yilledo, où elle donnait de très-beaux concerts. Elle mourut vers 1705. — Titon du Tillet, le Parnasse français (Paris, 1732), p. 337.

• Germain Brice, Description de la ville de Paris (1717), t. I, p. 287, 288.

» A l'endroit où se trouve actuelUment la rue de la Bourse.

étendue, c'était un des hôtels les mieux compris, les plus agréables de la finance. La succursale était à Neuilly ;

Sur ce rivage émaillé,

Où Nèuillj borde la Seine <.

Les amis de Sonning s'y donnaient rendezvous et y venaient mêler les eaux d'Hippocrène au vin d'Auvilé. Ces parties étaient délicieuses et se répétaient avec une fréquence qui faisait l'éloge de la table et de Tamabilité de Tamphitryon. Aux convives que nous avons cités, il faut joindre le grand prieur, le premier par la naissance et par les prouesses bachiques ; ce charmant duc de Foix, un des habitués jadis des soupers de madame de La Sablière, aussi intrépide que séduisant, et qui devait être le dernier de sa maison *; enfin, Périgny, un ancien sous-lieutenant au régiment des gardes françaises, qui faisait de

1 J.-B. Rousseau, Œuvres (Lefèvre, 1820), 1. 1, p. 98. Ode de Rousseau à l'abhé Courtin,

i Henri de Grailli de Foix, duc de Randan, mort sans postérité le 22 février 1714;— Chaulieu, Œuvres {La Haye, 1777), t. I, p. 166, 167, 168; t. II, p. 528, 229, 230.— Dangeau, Journal, t. XV, p. 87, 88; 22 février 1714.

très-jolies chansons, fils du président Périgny , précepteur du Dauphin. Ce vaurien aura à nos yeux, entre autres mérites, celui d'avoirvengé Racine de la trahison de la Champmeslé en rendant sensible madame deClermont-Tonnerre, à laquelle il faisait succéder bientôt après madame de Villiers , la sœur de mademoiselle de Saint-Quentin*. A en juger par le couplet suivant, il était en tout digne de ses amis :

Périgny, bois à ta maîtresse :

Porte, au sortir de ce repas, Les fureurs d'une double ivresse

Dans ses bras ; Et fais aux roses de son teint

Sentir le vin *.

Cela dépasse, et de beaucoup, les limites d'un anacréontisme aimable. Aussi bien, Anacréon était-il moins que Rabelais le bréviaire de ces pourceaux d'Épicure, médiocre-

1 Recueil de Chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. VIT, f. 400 (1693). Chanson sur quelques dames de la coitr ; t. VIII, f. 160 (1694). Sur plusieurs personnes de l'im et Vautre sexe de la cour et de la ville,

* Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. II, p. 229, Couplets de chanson faits à un souper chez Mé Son^ ning sur un air des fragments de Lully^ «n 1703.

ment attiques à cette heure, quoi qu'en dise Rousseau :

C'est dans ce bon esprit ganlois, Que le gentil maître François Appelle pantagruélisme, Qu'à Neuilly, La Fare et Sonnin Puisent cet enjouement badin Qui compose leur atticisme.

Abbé, c'est le catéchisme.

Que les muses m'ont enseigné ; Et Toilà le vrai quiétisme Que Rome n'a point condamné l.

n y a plus d'un homme dans Rousseau. Il y a le poëte lyrique, le poëte comique, le poëte anacréontique, le poëte satirique. 11 y a le libertin et le dévot, qui ne s'excluaient pas au xvii* siècle où, pour être sans mœurs, Ton n'était pas sans croyances. Ce n'est pas ici le lieu de chercher à approfondir un problème qui jusqu'à nos jours est resté sans solution, et d'aborder ce chapitre des trop fameux couplets dont rinfamie pesa sur sa vie comme elle pèse encore sur sa mémoire. Rousseau n'est pour nous que l'émule et l'ami des Ghaulieu,

< J.-B. Rousseau, Œuvres (Lefèvre, 1820), t. II, p. 351 . Réponse à la lettre en vers de ChauUeu à Rousseau sur la direction que M. de Chamillard lui avoit donnée dans les finances j en 1707.

des La Fare et des Sonning, et nous ne voulons pas le voir en dehors de ce centre joyeux où il était aimé et apprécié. Ses relations avec Chaulieu étaient des plus cordiales , et nous avons des monuments charmants de leur intimité. Fils d'un cordonnier, qu'on Ta accusé d^avoir renié en plein théâtre, Rousseau n'était pas riche, et ceux qui lui portaient intérêt devaient lui souhaiter plus d'aisance et de bien-être. Ghamillard, à Tépoque précisément où nous nous trouvons, réparait ces torts de la fortune par une direction dans les finances. LHntention était louable, bien qu'un bureau fût un étrange Parnasse pour un fils d'Apollon. Chaulieu n'a garde de ne pas féliciter son ami, tout en le persiflant agréablement sur la singularité de la métamorphose.

Il joint aux compUments les conseils les plus édifiants : c'est bien d'être directeur et de songer « à augmenter sa chevance, » mais il ne faut pas pour cela oublier ce qu'on a été, et renier ses maîtres. Ne peut-on pas faire lever matin ses commis et demeurer les nuits à table comme devant^? La morale était

1 Chaulieu, Œuvres (La Haye,'l777), t. I, 173. — J.'B. Rousseau, Œuvres (Lefèvre, 1830), t. II, p. 347.

commode ; aussi Rousseau de la goûter et de protester contre des appréhensions qui l'outrageraient. 11 est tout aussi incapable de s'astreindre que de s'enrichir. Cette direction sera pour lui une sinécure ; qu'on se rassure, le financier n'absorbera pas le poète :

Par tes conseils et ton exemple, Ce que j'ai de vertus fut trop bien cimenté,

Cher abbé, dans la pureté

Des innocents banquets du Temple :

De raison et de fermeté,

J'ai fait une moisson trop ample,

Pour être jamais infecté

D'une sordide avidité.

Quelle honte I bon Dieul Quel scandale au Parnasse

De voir un de ses candidats

Employer la plume d'Horace A liquider un compte, ou dresser des états !

J'ai vu, diroit Marot, en faisant la grimace,

J'ai vu l'élève de Ciio

Sedentem in telonio

Combiner, calculer, rabattre,

Sur une rente au denier quatre

Discourir mieux qu'Ammonio.

Dure, dure plutôt l'honorable indigence

Dont j'ai si longtemps essayé . . . 1 •

—Théâtre de Brueys et Palaprat (Paris, 1756), t. V, p. 201 à 207. Épître de Palaprat à M. Rousseau, en 1708 (sic), lorsqu'il fut nommé à un emploi de finances.

1 Chaulieu, Œttvres (La Haye, 1777), t. I, p. 175,

Cet Ammouio, que Jean-Baptiste semble considérer comme l'idéal du praticien expérimenté, quel était-il? C'est ce que, de son temps, peu de monde savait au juste. Fils d'un bonnetier de Bologne, théatin défroqué, nous dit Saint-Simon, doué en tous cas d'une belle figure, de beaucoup d'esprit^ de souplesse, d'impatience de parvenir, Ammonio avait tout ce qu'il fallait pour faire im homme d'intrigue. Résolu à chercher fortune en France, il prend à Lyon le carrosse de Paris, et, dans la voiture même, il fait connaissance avec un M. Duval, qui, sous un nom trèsbourgeois, ne manquait ni de relations ni de crédit. Nous ne dirons pas par quel exploit le Bolonais conquit l'affection de son compagnon de route, bien que ce soit toute une comédie, et des plus réjouissantes*; mais cela avait sujBû pour donner la meilleure idée de son esprit, et, dès leur arrivée, ce dernier le présenta à l'abbé de La Baume, un abbé .trèsmondain, très-versé dans le commerce des

176. — J.-B. Rousseau» Œuvres (Lefèvre, 1820), t. II, p. 349.

» Œmres de Louis XIV (Treuttel et Wurtz, 1806), t. VI, p. 472 à 477.

femmes, Tun des familiers de la petite cour d'Henriette d'Angleterre.

Primi (notre aventurier porta plus d'un nom ; il se fit appeler alors Primi , comme plus tard on l'appellera successivement ou concurremment Visconti, le comte de Saint- Mayol et enfin Ammonio, son unique et vrai nom), Primi, disons-nous, parut à Tabbé comme à M. Duval, un de ces instruments à peu prèspropres à toutes choses , que rien n'effraye et que l'on est quitte pour briser le jour où ils compromettent ou simplement embarrassent. On ne lai avait pas laissé le temps de se montrer; durant six semaines, il demeura enfermé sans voir d'autres personnes que son nouveau maître, M. de Vendôme et le grand prieur. Ce temps fut employé à l'édifier sur Verisailles et ses habitants, à l'initier aux intrigues, aux faiblesses, aux ridicules, aux secrets de chacun avec des détails intimes capables de renverser le courtisan le mieux au fait de ce pays-là. Lorsqu'on n'eut plus rien à lui apprendre, l'abbé de La Baume fit répandre le bruit de l'existence d'un certain Italien, pour lequel le passé, le présent et l'avenir n'avaient pas de mystères, et à qui il n'était besoin que de quelques lignes d'écri-

ture pour pénétrer les ténèbres dont s'enveloppait la vie la moins accessible.

On sait quel crédit avait encore Tastrologie : tout le monde courut chez Primi. La comtesse de Soissons, que les sorciers devaient perdre, ne fut pas la dernière à le hanter, à le protéger, à le prôner, à se livrer à lui. La duchesse d'Orléans, cette aimable et infortunée Henriette, fut tout aussi curieuse. Primi, interrogé, entra dans les plus secrets incidents de sa vie, et ne craignit pas même de lui dire, sur sa liaison avec le comte de Guiche, des choses qu'elle croyait savoir seule. Il n'en fallut pas davantage pour bouleverser cette tête plus charmante que sensée; elle parla de Primi au roi comme de l'homme le plus extraordinaire, et le supplia de lui donner de son écriture pour soumettre l'Italien à Tépreuve la plus décisive. Après s'être fait prier quelque temps, Louis XIV céda, il remit un billet à sa belle-sœur, qm n'eut rien de plus pressé que de le porter à Toracle. L'oracle déclara que l'écriture était celle « d'un vieil avare, d'un fesse-mathieu, d'un homme enfin incapable de jamais rien faire de bien et de bon. » On conçoit Tétonnement de Madame, qui exhorta Primi à ne se point hâter, à se re-

cueillir, à s'y reprendre à deux fois. Mais Primi ne voulut pas en démordre : la science était infaillible, il maintenait son dire. La princesse revint trouver le roi fort décontenancée.

Celui-ci, au lieu de la railler sur le peu de sûreté de son prophète, parut frappé de la réponse et chargea Bontemps de lui amener ritalien. Le billet que Louis XIV avait remis à la duchesse d'Orléans n'était pas de sa main, il était de celle de son secrétaire de cabinet. Quant au portrait, grâce aux renseignements fournis par MM. de Vendôme et l'abbé, il était ressemblant, à part une certaine exagération comique , un certain ton de boutade dont Rose ne fit que rire lorsqu^il sut l'aventure. L'astrologue est introduit dans le cabinet du roi, qui ne lui laisse pas le temps de se reconnaître : « Primi, je n'ai que deux mots à vous dire: votre secret que je payerai avec deux mille livres de pension, sinon pendu. »

Le choix de Primi était tout fait. Il raconta au long son histoire, l'épisode du carrosse de Lyon, sa liaison avec Du val, ses rapports avec Tabbé de La Baume, sa retraite, l'instruction dont il avait été l'objet, l'émerveillement des nombreuses dupes qui étaient venues le con-

sulter, et qui toutes s'en étaient retournées foudroyées de sa science. Louis XIV s*amusa beaucoup des récits de Primi. Après l'avoir congédié, il passa chez les reines et déclara, en présence de toute la cour, qu'il venait d'ouïr des choses auxquelles il était loin de s^attendre. On se garda bien de prendre ces paroles dans leur vrai sens. Tout le monde y voulut lire la consécration la plus authentique des talents de Primi, qui se vit littéralement assiégé.

On trouve dans les annonces au Mercure galant de 1679, un « seigneur Ammonio, docteur en médecine à Bologne, » dont la spécialité est d'arrêter les fièvres continues*. Nul doute que ce ne soit notre homme. Cette existence mystérieuse, mêlée à toutes sortes d'affaires, prêtait aux suppositions les plus étranges. Il est bien prouvé que mademoiselle de Fontanges ne périt que par imprudence et pour s'être obstinée à suivre le roi, malgré son état; cependant le bruit courut qu'elle était morte par le poison et qu' Ammonio avait fait le crime *. Cet Ammonio avait

i Mercure galant, décembre 1679, p . 24.

s Fontanges mourut le 28 juio 1681.

de merveilleuxsecrets, le secret, entre autres, de ranimer la vieillesse la plus caduque : le moyen était bien simple et consistait à distiller un homme vivant. L'embarras eût été de trouver cet homme à distiller; mais le chiffre des misérables condanmés au dernier supplice levait toute difficulté, il répondait à la consommation. Malheureusement le roi eut horreur de la proposition, et la chose restaà Tétat de projet.

Les légendes ne tarissaient pas. En voici une autre moins sombre et qui n'est qu'un bon tour d'escroc. Un jour Ammonio prétend avoir découvert un buste authentique de César ressemblant trait pour trait à Louis XIV. Si Ton veut lui allouer quelques fonds, car il y a des dépenses à faire, il se fait fort de l'acquérir pour le roi. La proposition est agréée, le buste arrive, est placé dans la galerie de Versailles. Tout eût été au mieux si, à quelques années de là, un sculpteur du faubourg Saint- Antoine, à bout de patience, ne se fût présenté pour réclamer cent écus, dont il ne pouvait obtenir le payement, et qui lui avaient été promis pour ledit buste. La matière première était une tromperie comme le reste : c'était du bois qu'Ammonio avait ca-

ché en terre durant quelque temps pour lui donner la teinte brunie d'un antique ^

Toutes ces histoiresnousparaissentd'autant moins mériter créance qu'Ammonio ou Primi, comme on voudra, vers cette époque devenait, quoique occultement, l'instrument d'une menée politique partant de haut. Il ambitionnait rhéritage de l'abbé Vittorio Siri, dont remploi d'historiographe était rémunéré de mille écus de gages. Il s'était créé des relations et des appuis, parmi lesquels Dangeau, qui, toutefois, se montre fort discret sur son compte, le bonhomme Rose, quesapantalonade n'avait fait qu'amuser, et Louvois, qui l'autorisa à suivre Tarmée durant la guerre de Hollande. Primi écrivit la relation de cette campagne d'une façon assez plate, et si le livre fit du bruit et beaucoup même, cela tint à une circonstance étrangère au mérite de l'écrivain. Louis XIV ne pouvait pardonner à Charles II de s'être enfin soustrait à la servitude humiliante dans laquelle il l'avait tenu longtemps. Pour le punir d'avoir secoué ce joug honteux, l'on ne trouva rien de mieux

1 Le duc de Luynes, Mémoires, t. V, p. 174; octobre 1743.

que de faire raconter à Primi, dans son histoire, les manœuvres, les intrigues, l'entente secrète qu'avait signalées le voyage de la duchesse d'Orléans près de son frère, en 1670.

Ces iDdiscrétions étaient si compromettantes pour le prince anglais, que notre ministre des finances, Croissy, qui ne savait rien de ce dessous de cartes, porta le livre en plein conseil. Louis XrV loua la plus grande surprisé, ordonna la saisie des papiers du pamphlétaire et son incarcération à la Bastille. Il est vrai que cinq mois après, en décembre .1682, le coupable était relâché et !beparaissait comme si de rien n'était, avec une gratification qui était à elle seule toute une révélation '.

Ce besoin d'intriguer le fait intervenir dans les négociations qui se ressemblent le moins. Un jour il patronnera Tinvention d'un dard portant une grenade a de grandes distances et obtiendra du roi que Texpérience se fasse sous ses yeux*. Une autre fois, il servait d'alter ego au marquis de Montéléon, un aventurier de haute volée qui, plus tard, fut am-

1 Mémoires de la Grande-Bretagne et de Vlrlande^ traduits de Tanglois du chevalier Jean Dalrj-mple (Londres, 1775), t. I, p. 237, 238.

* Dangeau, Journal^ t. Ht, p. 80; 21 mars 1690.

bassadeui d'Espagne en Hollande et en Angleterre *. Il s'agissait de marier M. de Mantoue au gré de la maison de Lorraine, en dépit de M. le Prince et du roi môme, ce à quoi ils parvinrent (1704) *. Mais alors Primi s'appelait le comte de Saint-Mayol, et c'est au comte de Saint-Mayol que le roi d'Espagne accordera, en 171 2, une pension sur la Sicile, évaluée à quatre à cinq mille francs de notre monnaie'. Dans la finance, il ne s'appellera plus qu'Ammonio, et c'est le nom sous lequel le désigne Rousseau : c'est le nom qu'il portera sur les listes des gens d'affaires taxés, en 1716. Dangeau nous apprend, à ce propos, qu'il fut mis en prison pour n'avoir pas voulu donner sa déclaration*. Il ne pouvait échapper à la taxe, et dut verser pour sa part soixante mille francs '^, ce qui n'indique pas

* Moreri, Dictionnaire historique (Paris, 1759), t. III p. 363.

« Saint-Simon, Afemoire* (Chéruel), t. IV, p. 339,

* Dangeau, Jowmàl^ t. XIV, p. 157; 5 juin 1712.

* Ihid., t. XVI. p. 490; 15 novembre 1716.

» Vie privée de Louis XV (Londres, 1785), t. I, p. 241. Liste des gens d'aflfaifes qui ont été taxés, quatrième rôle, novembre 1716.

une fortune énorme, à en juger par le chiffre des sommes auxquelles furent imposés les gros bonnets de la finance. Du reste, Ammonio, malgré ses hautes visées et son titre de comte de Saint-Mayol, s'était résigné à une alliance toute bourgeoise, et avait épousé la fille du célèbre imprimeur Frédéric Léonard *. Il logeait rue des Noyers, au faubourg Saint-Germain.

Rousseau échappa à la taxe qui frappa Ammonio, qui frappa Sonning*, et tous les hommes d'affaires sous la Régence. Le re-

1 Frédéric II Léonard, qui mourut en Angleterre en 1723. Sa femme, Marie des Essarts, qu'il perdit en 1706, à Tâge de trente-six ans, était d'une beauté éclatante. Il en eut plusieurs enfants, entre autres Martin-Augustin, prêtre et auteur de deux ouvrages sur l'Écriture sainte; Marc-Antoine de Malpeines, conseiller au Châtelet, traducteur d'un Essai sur les hiéroglyphes de Warburton ; et madame Ammonio, sur le compte de laquelle nous n'avons aucuns renseignements. — Lottin, Catalogue chronologique des libraires et des imprimeurs de Paris (Paris, 1789), p. 110. — Quérard, France littéraire, t. V, p. 176, 177.

« Vie privée de Louis XIV (Londres, 1785), t. I, p. 247, sixième rôle. — Sonning fut taxé, comme caissier général des fermes, à six cent mille quatre cent trente-deux livres.

mède, il est vrai, fut pire que le mal et perdit le poëte qui en eût été quitte pour une forte saignée. Quatre ans avant ces rigueurs financières, il était contraint de fuir, sous le coup d'un arrêt infamant. Son talent et son caractère n'avaient soulevé contre lui que trop d'inimitiés; et ce qui demeurait en réalité douteux parut incontestable , aux yeux de Tenvie et de la haine. Cependant il conserva des amis fidèles dont TafTection vint le soulager par ces marques de souvenir si précieuses pour rexilé. Le grand prieur, éprouvé lui-même par l'infortune, donna à son ancien compagnon de plaisir des preuves réitérées d'un intérêt qui se traduisit, vainement, il est vrai, en démarches chaleureuses: «... Sij'étois capable de consolation, écrit Rousseau à M. Boutet, de Soleure où il s'était réfugié, huit jours après Tarrêt du Parlement rendu par contumace, je la trouverois dans les expressions tendres e t généreuses dont votre lettre est remplie ; dans la compassion très-obligeante pour moi que M. le duc d'Orléans a fait voir à M. le baron de Breteuil, et dans les lettres de M. le grand prieur, qui m'a fait l'honneur de m'écrire régulièrement. Si vous lisiez les lettres que je conserve^ vous ne rougiriez pas

des bontés que vous avez pour moi^ > Mais, à la longue, les mieux disposés finissent par se refroidir, quand ils ne tournent pas absolument le dos. Ainsi Rousseau, sans s'expliquer autrement, laisse à entendre que Palaprat, entre autres, n'eut ni cette chaleur, ni cette ténacité de la vraie amitié : « J'ai appris, écrit-il au même M. Boutet, la mort de Palaprat : je l'ai regretté comme un bel esprit, j'aurois fort souhaité le pouvoir regretter comme un ami solide; mais l'espèce en est si rare qu'il y auroit de l'injustice à moi de me plaindre... *. »

Reste à décider si Rousseau était en droit de se plaindre, et s'il avait des titres bien sérieux à Taffection d'un homme qui savait pourtant aimer. L'accueil qui lui était fait à rétranger par les personnages les plus considérables, non pas sans que le poids des bienfaits ne vînt parfois lui rappeler ce que sa position avait de précaire, eût dû le consoler

1 J.-B. Rousseau, Œuvres (Lefèvre, 1820), t. V, p. 15. Lettre de Rousseau à M. Boutet; Soleure, 15 avril 1712. .

" Ihid,, t. V, p. 43. Lettre de Rousseau à M. Boutet; vienne, 20 janvier 17*21.

des maux passés, si Texil n'était pas toujours Texil. Il y avait quatre ans déjà qu'il avait quitté Paris ; ses amis n'avaient pas renoncé à ly ramener. Mais il ne pouvait y rentrer comme un misérable qui compte sur l'indulgence et Toubli de ses juges. Des lettres de rappel ne détruisaient pas Teffet d'un jugement infamant, et le poëte mettait à son retour des conditions inacceptables, bien que son honneur ne pût se contenter de moins.

« ... Vous savez parfaitement mes dispositions à cet égard; M. le grand prieur et tous mes amis le savoient aussi : et quand il m'a fait rhonneur de m'écrire qu'ail approuvoit ma délicatesse,. et que vous m'avez mandé que rien ne se feroit que je ne puisse approuver, je m'étois imaginé que mes amis trouveroient un moyen, ou de faire tomber la peine sur celui à qui elle est due, ou du moins de faire cesser un arrêt injuste qui flétrit ma réputation '. » C'était se condamner à un exil éternel qui, à la fin de 1738, fut rompu quelque temps par un séjour clandestin à Paris, sous

* J.-B. Rousseau, Œuvres (Lefèvre, 1820), t. V p. 36. Lettre de Rousseau à M. le baron de Breteuil; Vienne, 30 mars 1716.

iir. 25

un nom d'emprunt *, exil qu'il lui fallut reprendre, pour expirer deux ans.après *, sur le sol étranger, mais épuré, mais grandi par l'infortune, à laquelle il dut ces notes attristées, vibrantes, tantôt navrantes, tantôt résignées, d'une éloquence qui va parfois jusqu'à rinspiration.

1 II se faisait appeler Richer»

« Le 17 mars 1741.

Un bourgeois au zrii* siècle.— La maison de la rue des Jeûneurs. — Un triple meurtre, — Lé Coupable demeure impuni.— Madame de La Fare.— Sa mort.— Profession de foi de La Fare. — Entrée prochaine de la duchesse de Bourgogne à rOpéra.— Lliôtel de la butte Saint-Roch.— Le poëte Lainez.— M. le Prince Vinvite à souper. — Refus du poëte.

— Il n'est pas plus heureux avec Chapelle et Racine. — L*organiste Moreau.— La Poésie^ la Musique et la Danse attablées au cabaret de la Barre royale, — Une orgie chee La Fare.— Le chevalier de Bouillon. — Louis XIV vieux gentilhomme de campagne. — Perpétuel engourdissement de La Fare. — Grande maladie dont il réchappe. — Il expire sept mois plus tard.— Douleur de Chaulieu. — Madame de La Sablière aux Incurables. — Reste Adèle à son amour pour les sciences. — La Fontaine dans son appartement de la rue Saint-Honoré. •— S'entoure de philosophes en terre cuite. — Le clavecin de Chloris. — La Fontaine se convertit.

— Mort de sa protectrice. — Le bonhomme quitte sa demeure.— Dialogue touchant entre lui et d'Hervart. — Chaulieu perd la ducdiesse de Bouillon. — Celle-ci foudroyée aux pieds de son mari. — Comment Saint-Simon envisage ce terrible événement.

A la fin du xvii* siècle, la bourgeoisie était tout à fait émancipée, et il fallait compter

avec elle. Déjà, en effet, la vraie force était entre ses mains. C'était dans son sein que se recrutaient les Parlements, et elle tenait Texistence entière du royaume à sa disposition par les traitants grands et petits, depuis le fermier général jusqu'au plus mince receveur de gabelles. La royauté, toute despotique qu'elle fût, s'était mise à sa discrétion en confiant ruineusement ses affaires à ces financiers qui étaient du peuple, bien que le peuple les eût, et non sans raison, en exécration.

L'élévation de ces parvenus était moins odieuse à la noblesse, qui s'en arrangeait par des alliances. Cependant, elle devait être aussi fatale à la noblesse que favorable à Témancipation de cette couche moyenne intelligente, ambitieuse, mais patiente dans son ambition, au bénéfice de laquelle se fera la révolution de 89. Certes, l'or est le pire moyen de civilisation, et son action est de celles qui dissolvent bien plus qu'elles ne fondent. Mais ici, il s'agissait de renverser; et aussitôt que le prestige de l'or est assez puissant pour faire capituler un préjugé aussi enace que celui des aïeux, une aristocratie est perdue.

Bien avant V Encyclopédie, sous Louis XIV,

on pouvait n'être pas noble, être simple bourgeois, et mener un train de prince, avoir des maisons de campagne somptueuses, hanter les plus grands personnages. La Bazinière recevait chez lui la reine Christine, et toute la cour, dès 1658. Cette fusion entre le riche bourgeois et les gens titrés, 'd'ailleurs facilitée par Téloignement de la cour qui livrait Paris au Parisien, était un fait vulgaire, et dont la génération à son déclin s'indignait seule.

Sonning n'était donc pas une exception, c'était le type de toute une classe de gens auxquels leur fortune, leur esprit, leurs qualités, leurs vices même tenaient lieu d'illustration et d'ancêtres. Les rangs ne s'effacent pas, dans la familiarité la plus grande ; mais la politesse, une courtoisie exquise sont là pour sauver des difficultés que l'inégalité des conditions pourrait faire naître. Il est vrai que ce commerce entre le pot de terre et le pot de fer amenait parfois des conflits où l'homme de J^ien était écrasé, comme cela arriva entre Barthet et le duc de Caudale ; parfois même des drames sanglants, destinés à demeurer impunis et dont on n'eût pas osé percer la nuit. Nous en citerons un exemple, qui plongea un instant Paris dans une sorte d'effroi, et

qui eût dû donner à réfléchir aux Sonning.

n existait en 1699, rue des Jeûneurs, un ancien trésorier de l'ordinaire des guerres, du nom de Savary, vivant retiré, naais fort accessible et fort visité d'une foule de monde. C'était le frère de Mathurin Savary, appelé à l'évéché de Séez en 1682, et sacré en 1692.

Leur origine était cFes plus obscures ; Mathurin, pour sa part, avant de prendre les ordres, avait été marchand, ce que nous apprend un couplet du temps sur l'entrée du nouveau prélat dans sa ville épiscopale « en justaucorps violet garni de boutons d'or et en veste or et violet : »

Avez-TOTis vn la veste Que monseigneur avoit?

On dit que c'est un reste D'étoffe qu'il yendoit >.

Son frère, le bourgeois, avait une maison commode, une bonne table, mais sans ostentation, sans faste, se contentant d'un dômes-

i Recueil de cha/Mons historiques (Bibliothèque im' périale. Manuscrits), 1692, t. XXVI, f. 345.— Savary mourut en 1698, le 16 août; il était aumdnier ordinaire de la reine. Ce fut le fils de Daqain- qui lui succéda. — Gazette de France; 23 août 1698.

tique uniquement composé d'un valet et d'une cuisinière. Ce train modeste n'empêchait pas de très-grands seigneurs, des personnages de la plus haute volée de fréquenter ce vieillard perclus de goutte et qui ne quittait pas son fauteuil. Le duc de Vendôme, quand il était à Paris, le voyait souvent. On se demandait ce qui pouvait attirer là tant de gens de distinction, bien que Savary passât d'ailleurs pour un homme d'esprit et un épicurien aimable. La réponse à cette question serait-elle dans un triolet qui courait sur lui et sa maison ?

Ma maison est petite; mais C'est une maison de débauche.

On y boit toujours du yin frais; Ma maison/est petite ; mais On y mange de bons poulets *. . .«

Le reste ne se peut écrire. Mais cela signifie que Savary était une âme charitable, ayant compassion des peines amoureuses et leur venant en aide avec une complaisance, un zèle dignes d'un autre nom. « Il recevoit chez

1 Recueil de chansons historiqiAfis (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1698, t. XXVIII, f. 6. Triolet sur la maison de Sanary .

hii, nous dit Saint-Simon, des parties de toute espèce de plaisirs, mais choisies et resserrées, et la politique n en étoit pas bannie quand on en vouloit traiter *.... » Quoi qu'il soit plus que hasardeux déjuger un homme sur un vaudeville satirique, nous penchons à croire qu'il y avait dans le fait du triolet plus de diffamation que de calomnie, comme cela ne semble que trop indiqué par le drame épouvantable dont la maison de la rue des Jeûneurs devait être le théâtre. Une personne de la connaissance de Savary se présente chez lui et lui demande à dîner. Savary ordonne à son unique valet d'aller tirer du vin de Champagne. Le survenant, voyant le domestique descendre à la cave, dit qu'il va Ty suivre et veillera ce qu'il prenne du meilleur, ce qu'il exécute sans que ce badinage ou cette précaution inspire aucun soupçon au vieillard. A peine sont-ils descendus que l'individu ramasse un levier qu'il trouve sous sa main, terrasse le pauvre diable et ne le lâche qu'après s'être assuré qu'il l'avait littéralement assommé. Un chien qui les accompagnait et qui s'était mis à hurler subit le même

4 Saint-Simon, Mémoifes (Ohéruel), t. II, p. 279.

sort. Ce furieux remonte l'escalier, se dirige vers la cuisine, frappe la servante, qui était à ses fourneaux, et l'étend à ses pieds. Il se rue ensuite dans la chambre du maître de la maison et le tue, comme il venait de tuer ses deux gens, en moins de quelques secondes.

Tous ces détails ne furent connus que parce que le meurtrier eut l'audace d'écrire, dans un livre qu'il trouva sur la table, le récit de ce triple crime. Il y avait sur la cheminée une pendule surmontée d'une tête de mort, avec cette devise : « Regardez-la afin de régler votre vie. » On avait écrit dessous : « Regardez sa vie et vous ne serez pas surpris de sa fin. » L'assassin se retira tranquillement, referma la porte sur lui, sans rien soustraire, bien que le couvert fût mis et que la vaisselle d'argent fût sous sa main. L'immobilité qui régnait dans cette maison surprit à la longue. On força la porte et Ton trouva les trois cadavres , sans une goutte de sang , assommés. La justice accourut, fit des fouilles et, parmi les papiers, découvrit une lettre de femme ainsi conçue : « Nous sommes perdus!

mon mari vient de tout savoir, songez au remède : il n'y a que Paparel qui puisse ra-

mener son esprit ; faites qu'il lui parle, sans quoi il n'y a point de salut à espérer. » Nulle signature, nulle date. Paparel était un riche financier, dont la fille épousa par suite le fils de La Fare\ auquel ses richesses faillirent coûter la vie, et qui ne dut son salut qu'à la faveur de son gendre près du Régent ; personnage d'une débauche repoussante* qui ne peut être comparée qu'à celle de Bullion, un autre financier du xvn* siècle*. Cité en cour, Paparel ne dit rien qui pût mettre sur la voie , soit qu'il n'en sût pas plus que les autres, soit qu'il crût plus sage de garder pour lui le mot de cette sombre énigme. Savary avait été comme lui trésorier de l'extraordinaire des guerres, ils se voyaient, mais il était loin d'être le plus intime de ses amis,

• Françoise PapareL mariée en 1713 à Philippe- Charles, marquis de La Fare. Elle mourut d'une façon singulière, en 1730. — Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet, 1856), t. I, p. 209.

« Voltaire, Œwvres complètes (édition Beuchot) t. XXVIII, p. 31(;; t. LIX, p. 246.— Dangeau, Journal, t^ XVI, p. 382, 383, 387, 397, 407. — BihUotheca scaiologica, p. 95. — Deleiriile, Dictionnaire d'histoire naturelle, t. X.

* Dangeau, Joumalf t. XII, p. 298.

il en était le moindre peut-être par l'origine et la condition. On voulut voir (et il était, en effet, difficile de voir autre chose dans ce crime où le vol faisait défaut) la vengeance d'un père, d'un frère ou d'un mari, dont la fille, la sœur ou la femme eût été déshonorée par l'entremise de Savary *. L'on arrêta bien un marchand de chevaux nommé Poitier*, qui, en tous cas, n'eut été qu'un instrument ; mais il fut relâché deux jours après, et l'instruction n'alla pas plus loin. « On n'a jamais su la cause de cet assassinat, dit Saint-Simon, mais on en trouva assez pour n'oser approfondir, et l'affaire en demeura là. On ne douta guère qu'un très-vilain petit homme ne Feùt fait faire; mais d'un sang si supérieur et si respecté, que toute formalité tomba dans la frayeur de le trouver au bout, et qu'après le premier bruit tout le monde cessa d'oser parler de cette tragique histoire •. » De qui entend parler Saint-Simon? C'est après s'être étendu longuement sur le chapitre du duc de

1 Madame du Noyer, Lettres historiques et galantes (Amsterdam, 1720), t. I, p. 368.

s Dangeau, Jowmalt t. VII, p. 80, 84, 85; 8, 15 et 17 mai 1699.

« Saint-Simon Mémoires (Chéruel), t. II, p. 279.

Vendôme, qu il passe brusquement et étrangement au meurtre de Savary. Madame du Noyer, qui insiste sur le personnel illustre que le vieillard recevait, ne nomme également que M. de Vendôme, auquel, toutefois, le portrait ne ressemble point. Ce « très-vilain petit homme, » d'un sang si supérieur et si respecté, s'appliquerait merveilleusement, en revanche, à M. le Prince, très-vilain, très-petit et très-méchant, quand ses passions étaient en jeu ; ou, peut-être bien encore, à M. le Duc, non moins vilain, et non moins petit, et non moins féroce que son père dans ses colères, comme on Ta dit plus haut.

Mais, resterait toujours à connaître la cause d'une aussi atroce vengeance. Savary était sans famille, son frère Tavait précédé d'une année dans la tombe, personne n'était fort intéressé à rechercher le coupable, qui ne se trouva point. Comme tout finissait alors par des chansons, ce qui vint clore cet épisode tragique fut l'épitaphe de la victime sur l'air du Confileor :

Cy-gist le martyr Savary ^

Qui périt sous des coups de hache;

Il fut des grands le farory,

Leur fournissant filles et bardaches ;'

Il fut aussi fesse-mathieu, la belle àme devant Dieu * !

Il n'a été question que très-incidemment de La Fare depuis son mariage. La marquise, pendant une union qui dura sept années, lui donna quatre enfants : deux garçons, l'un qui devint maréchal de France, eut la Toison et le Saint-Esprit, un peu à Tétonnement de tous ; l'autre, évéque et duc de Laon; et deux filles, la première morte en bas âge ; la seconde mariée dans la suite à son cousin le marquis de La Fare de Montclar. La jeune femme périt à Tâge de vingt-quatre ans en couches d'un cinquième enfant, mort-né sans doute, car il n'est pas fait mention de ce dernier dans la généalogie de la famille '. M. de Ventelet, à titre d'écuyer, demeurait à la grande écurie, dans « un petit trou de logis, à petite porte carrée, » en dehors, quoique

* Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. XXVIII, f. 5.

* Généalogie de la maison de La Fare, en Languedoc, par le père Alexis (1766). — Le père Alexis fait mourir la marquise le 28 décembre 1691 ; Dangeau indique le 23 novembre (t. III, p. 445). Il n'y a pas à- hésiter sur le choix de ces deux dates : c'est à celle du Jou/rnal qu'il faut se ranger.

dépendant du bâtiment, et fort près de la loge du suisse, ce qui avait été l'occasion d'une plaisanterie trop longue pour trouver sa place ici^ Madame de La Fare était restée auprès de son père et de sa mère ; cet arrangement, gui faisait du mari presqu^un célibataire, avait cela de bon qu'il n'apportait aucun changement aux habitudes de cet opiniâtre débauché que les années ne faisaient qu'empirer.

La marquise compta peu dans sa vie et dans la société de son temps. C'était la faute de son temps et non la sienne, s'il faut en croire le Mercure, qui nous fait d'elle un portrait des plus séduisants. « Jamais aucune personne, dans un âge si peu avancé, n'est entrée dans le monde avec une estime et ime approbation si générale. Il y a déjà deux ans que son mérite et mille agrémens qui lui

1 Tallemant des Réaux, Hisiorieties (Dell 07e), i. X, p. 247, 248. Harangue des treize cantons à madame de Ventelet (Fragments épars). — Madame de Ventelet passait pour une maltresse femme ; elle ne quitta pas la duchesse de La Yallière dans le temps de sa grande faveur. En 1685, son mari obtint de la cour une pension de trois mille livres, qu'on attribaa aux intrigues de cette dame.— Marquis de Souches, Mémoires (Adhelm Bernier, 1836), t. I, p. 45.

sont particuliers la font admirer de tout le monde, et elle n'est encore que dans sa seizième année. Elle es*t fort grande, d'une taille libre et dégagée, et soutenue d'un air noble, qui, marquant de la fierté, n'en laisse paroistre que ce qu'il en faut avoir pour imprimer le respect qu'on doit à son sexe. Elle a le teint vif et d'un brillant qui efface le plus beau mélange de blanc et de rouge que l'art puisse copier sur la nature; des cheveux d'un blond cendré le plus beau qu'on vist jamais*; une bouche qui semble avoir esté faite pour les amours mesmes, et enfin ce charmant je ne-sçay-quoy qui surpasse la beauté et au-dessus de tout ce qu'on en peut dire.

Elle sçait l'italien, joue fort bien du clavecin, et dance parfaitement et avec une grâce merveilleuse. Quoyque tous ces avantages représentent une personne accomplie, je vous surprendray en vous disant que ce n'est pas ce qui luy attire le plus de louanges. Ceux qui la connoissent un peu particulièrement, luy trouvent une finesse d'esprit que Ton

i On sait à quoi s'en tenir sur ce blond cendré, qu'elle devait à Tart et non à la nature, qui lui avait donné des cheyeuz bruns. — Let Cours galantes^ t.I, p. 208.

auroit peine à croire, une délicatesse de sentimens dont rien n'approche, et une sagesse dans sa conduite qui dément son âge *. . . » Mais ce fut autant de dons stériles qui ne purent fixer un mari déjà perdu par Tabus des plaisirs et une débauche effrénée.

La Fare, quatre ans après la mort de sa femme, légitimait la fille qu'il avait de cette Louison Moreau, la rivale indigne à laquelle madame de La Sablière avait dû céder la place. Nous l'avons dit, leur rupture avait été le point de départ d'une autre existence pour rinfldèle qui se plongea jusqu'au cou dans les ivresses de la table et des sens. Le beau, l'élégant, le délicat La Fare, le « cher Philadelphe, » comme elle l'appelait dans ces moments de tendres épanchements *, n'était plus; obèse, replet quant au corps, alourdi par les hbations répétées et une nourriture trop copieuse, si La Fare se souvenait de ce qu'il avait été, c'était désormais pour en rougir et pour blasphémer :

1 Mercure galant, décembre 1684, p. 211, 212, 213.

* Laverdet, Catalogue d'autographes du 31 janvier 1854, p. 74, n« 593. Lettre de madame de La Sablière au marquis de La Fare. .

De Vénufr-Uranie, en ma verte jeunesse, Ârec respect j'encensai les autels, - Et je donnai l'exemple au reste des mortels De la plus parfaite tendresse.

Cette commune loi, qui veut que notre cœur De son bonheur même s'ennuie, Me fit tomber dans la langueur Qu'apporte une insipide vie.

Amour, yiens, yole à mon secours, M'écriai-je dans ma souffrance ; Prends pitié de mes tristes jours.

Il m'entendit, et par reconnoissance, .

Pour mes services assidus.

Il m'envoya l'autre Vénus, Et d'amours libertins une troupe volage, ^ Qui me fit à son badinage.

Heureux, si de mes ans je puis finir le cours Avec ces folâtres amours i !

Cet autre La Fare, qui succéda au La Fare des premiers jours, n'en est pas moins un poëte aimable, plein de verve, d'esprit, de gaieté, de saillies anacréontiques dont la licence, après tout, n'est qu'au niveau de Tintrépidité des femmes. Il se tenait un jour dans la galerie de Versailles, tandis que la duchesse de Bourgogne se rendait à la chapelle. On le sait, avec des traits peu réguliers,

< Poésies de M. le marquis de La Fare (Londres,

de vilaines dents, la princesse était ravissante et très-capable d'inspirer les plus grandes passions. La Fare, frappé en ce moment de sa beauté, se pencha à Toreille de son * voisin et lui parla bas d'une façon qui fut remarquée de celle que le propos concernait.

La duchesse appelle aussitôt ce confident, que La Fare n'avait pas cherché, et veut lui faire répéter ce qui lui a été dit. Celui-ci s'en défend du mieux qu'il peut ; La Fare la supphe de son côté de lui permettre de ne pas satisfaire sa curiosité ; mais la princesse ne veut rien entendre, il faut parler, elle l'exige.

La Fare a bientôt pris son parti : « Je disois donc, madame, que si vous étiez une fille de l'Opéra, j'y mettrois jusqu'à mon dernier sol. » Si le mot était osé, il est de ceux qu'une femme pardonnera toujours. Mais Voici qui est plus fort. Quelque temps après, la duchesse de Bourgogne,le rencontrant sur son chemin, lui jeta cette phrase au visage : « La Fare, j'entre à l'Opéra la semaine prochaine*. » Cela n'est qu'une plaisanterie, mais caractéristique. Ne croit-on pas entendre

* Le duc de Luynes, Mémoires (Pariti, 1860), t. V, p. 169.

madame de Parabère ou madame de Phala-

ris, répliquant à quelque gravelure du duc d'Orléans par une riposte de même trempe?

L'hôtel de La Fare se trouvait butte Saint- Roch, non loin de la maison de madame de La Sablière, située rue Saint^Honoré, en face de la rue de la Sourdière^; ce qui explique comment eut lieu, à, la porte même de la jeune femme,

L'dTentare tragi-comique De la belle qu'il écrasa *.

C'était toujours le môme petit troupeau de sybarites, s'ébaudissant tantôt à Thôtel Boisboudrand, tantôt chez Courtin, tantôt chez Sonning. La société ne changeait pas pour changer de lieu et de quartier, et c'est ce qui faisait le charme de ces réunions qui commençaient les coudes sur la table et finissaient trop souvent dessous, l^ais ce n'était pas au premier choc des verres que le vin ve-

1 L'une des deux filles de madame de La Sablière, madame de La Mésangère, avaii son hôtel rue de la Sourdière, avec une ouverture dans la rue Saint-Roch .

« Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. I, p. 112.

nait à bout de tels jouteurs. Par la façon dont se comportait alors le plus sobre, on se fera une idée de ces tournois gastronomiques où présidait un appétit qui n'est plus de notre âge. On sait quel mangeur intrépide était Chaulieu; La Fare, Tabbé Courtin, Palaprat ne lui cédaient guère. Quant au grand prieur et à son aîné, dont la gourmandise nous est décrite par Saint-Simon jusqu'à la nausée, ils dépassaient les limites du possible.

Nous allions oublier Lainez, l'ami plus particulièrement de La Fare, bien qu'il comptât ' J parmi la société du Temple, et qui vient compléter cette galerie d'orig;inaux. C'était, lui aussi, un poète de l'école anacréontique, ne voyant rien en dehorsde la volupté, non moins jaloux de son indépendance que La Fontaine et Chapelle, avec lesquels il avait de frappantes affinités, Chapelle surtout. De ses poésies, nous n'en parlerons point, quoiqu'on les ait recueillies, d'abord parce qu'elles ne valent guère et qu'ensuite, comme à Nevers, il fallait les lui dérober, le plus souvent mutilées, tant son insouciance était grande à cet égard. « La vie libre et voluptueuse qu'il menoit, et, éloignée de toute contrainte, dit son biographe qui avait été son ami, l'ont empêché de '

composer despoëmes d'une longue étendue.

Il prenoit ordinairement des sujets qui se présentoient dans ses parties de plaisir pour occuper et amuser son génie poétique. Un verre de vin de Tocane,un excellent fromage, un bouchon de bouteille, une bougie qui éclairoit un repas, et d'autres sujets dans ce même goût fournissoient des matières à ses pensées : Tamour et les Grâces ne lui en fournissoient pas moins. Tous ces sujets gracieux et aimables lui faisoient produire de jolis morceaux poétiques, auxquels il donnoit le nom de tableaux. Il m'a dit aussi plusieurs fois, en me parlant des ouvrages qu'il avoit composés nouvellement : Ami, j'ai à te faire part d'un pendant que j'ai fait à mon dernier tableau, »

Ces tableaux n'étaient pas des Teniers, et, si le bagage avec lequel Lainez se présente à nous est mince, il laisse peu regretter qu'il ne soit pas plus ample. Après tout, Lainez était un de ces poètes qui payent de leur personne, un de ces improvisateurs qui éblouissent, mais dont les œuvres ont besoin de leur parole.

Duclos, dans le siècle suivant, représentera, à un tout autre degré, ces individualités décevantes que Ton ne retrouve plus dans leurs

écrits ; maïs Duclos, bien qu'il ait dit , t Mon talent à moi, c'est l'esprit,» avait la prétention d'être un écrivain et un penseur, et Lainez ne songea, en réalité, qu'à vivre de son mieux sans se soucier de cette vaine fumée qu'on appelle la gloire. Il aimait les lettres cependant, et avec une véritable passion. On pouvait être sûr, lorsqu'il n'était pas à table, qu'il était au sein de ses livres. Un de ses amis, après un repas de douze heures, le vit s'établir un matin à la Bibliothèque du roi pour y demeurer jusqu'au soir', Lainez répondit à son étonnement par un distique latin qu'il improvisa sur l'heure :

Régnât nocte calix, Tolvuntur biblia mane :

Dam Phœbo Bacchus dividit imperium <•

Lainez était recherché pour son esprit, son entrain, une conversation inépuisable. Cosmopolite comme Bernier, il avait parcouru l'Europe, une partie de l'Asie et avait fait sa moisson d'observations et de découvertes; il savait être sérieux, quaiid il le fallait, et il

i « Le vin règne la nuit, on feuillette les livres le matin ; ainsi Bacchus partage son empire avec Apollon. »

surprit plus d'une fois aux réunions du comte deLyonnepar la justesse de ses vues en politique comme en philosophie*. Fidèle à ses amis, il n'était pas homme à les quitter pour la table d*un grand ; une partie une fois arrêtée, toutes les considérations du monde n'eussent pu l'empêcher de leur tenir parole. Cette triple réputation de poète étincelant, de convive intrépide et d'honnête homme s'était faite sans qu^il y prît garde. Un jour, à Fontainebleau, La Faye, capitaine aux gardes (un ami de madame de Boislandry et de Chaulieu) », se promenant sur le parterre du Tibre, avec le prince de Condé, lui fit remarquer

* Poéties de Lainex (La Haye, 1753), p. xvj. Vie de Laines,

s Gentilhomme ordinaire de Louis XIV, et depuis attaché à M. le Duc, comme secrétaire des Etats de Bourgogne. « C'étoit, nous dit Chaulieu dans une note qu'il lui consacre, un homme à qui la nature avoit donné de l'esprit, dont il eût pu faire un usage agréable, si le mauvais goût de son temps et l'attachement servile aux opinions de La Motte, qui n'eut jamais d'autre talent pour être auteur et poëte,que l'envie de l'être, ne lui eût inspiré le mépris des Anciens et l'amour des Modernes, source de la corruption et de la décadence totale du goût. » ^~ Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), 1. 1, p. 85^^.

Lainez. Le prince dépêcha aussitôt celui-ci vers le poëte, qu'il engagea à souper pour le soir même. Mais Lainez ne s'appartenait pas:

cinq ou six personnes l'attendaient à Vlmage Saint-Claude, un cabaret de Fontainebleau, et Son Aitesse Sérénissime n'eût pu qu'avoir de lui une méchante opinion, en le voyant fausser compagnie à ces braves gens *. Le prince

1 Titon du Tillet, le Parnasse français (Paris, 1732), p. 526. — Racine fit une réponse du même genre, quoique différemment motivée , à Tégard d'une inyitation à dîner à l'hôtel de Condé. « Je n aurai pas Vhonnev/r d^y aller, dit-il à l'écuyer dépêché vers lui, il y a plus de huit jours que je n'ai vu ma femme et mes enfantSy qui se font une fête de manger aujourd'hui avec moi une très-helle carpe; je ne puis me dispenser de dîner avec eux.y> L'écuyer, ajoute Louis Racine, lui représenta qu'une compagnie nombreuse invitée au repas de M. le Duc se faisoit aussi une fôte de l'avoir, et que le prince seroit mortifié s'il ne venoit pas. Une personne de la cour, qui m'a raconté la chose , m'a assuré que mon père fit apporter la carpe, qui étoit d'environ un écu, et que, la montrant à l'écuyer, il lui dit : « Juge» vous-même si je puis me dispenser de dîner avec ces pauvres enfants , qui ont voulu m^e régaler aujourd'hui, et n'av/roient plus de plaisir s'ils mangeaient ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir cette-raison à Son Altesse Sérénissime. » — Mémoires sur la vie de Jean

n'avait pas été beaucoup plus heureux avec Chapelle,un jour qu'il l'avait également invité à dîner avec lui . En attendant Th eure, Chapelle va faire un tour et rencontre des joueurs de mail qui rétablissent juge d'un coup épineux. Sa décision ne satisfit pas moins ceux qu'elle frappait que ceux qu'elle favorisait, et, tous, d'une commune voix, le prièrent de s'asseoir à table avec eux, ce qu'il accepta de grand cœur; et, quand il eut à s'excuser auprès du prince, celui-ci dut se contenter de cette candide raison : « En vérité, monseigneur, c'étoient de bien bonnes gens et bien avisés à vivre que ceux qui m'ont donné à souper. »

D'ailleurs, on sait quelle était sa devise, ce titre d'un chapitre de Plutarque : « Qui suit les grands serf devient, »

Ce sans-façon, loin de rebuter, avait le piquant d'un obstacle à vaincre et qu'on

Racine (Lausanne, 1747), p. 181, 182.— L'on voit que, malgré son état précaire, l'homme de lettres au xvii* siècle n'était pas aussi servile qu'on a pu le croire, qu'il savait au besoin se montrer indépendant avec les grands et pratiquer comme tout le monde les vertus de la famille. Cette petite anecdote fait Itîmer Racine et regretter de ne pas le connaître davantage.

voulait vaincre. La comtesse de Vérue pria, une autre fois, le même M. de La Faye et M. de Lasséré, celui qui plus tard demeura dans la maison de Ghaulieu *, tous deux amis de Lainez, de lui faire connaître cet original amusant. Mais, quelque impatience qu'on eût, il ne fallait pas y songer pour le moment : tous ses jours étaient engagés ; il ne pouvait se rendre au plus tôt à l'invitation de la comtesse qu'un tel jour, où il devait encore rester jusqu'à onze heures du soir au cabaret de la Pantoufle, dans le faubourg Saint-Germain. Madame de Vérue, qui ne voulait pas en avoir le démenti, envoya,

1 M. de Lasséré était conseiller au Parlement. Après la mort de Ghaulieu, il alla habiter l'hôtel Boîsboudrand, et j fit même de la dépense, comme il résulte d'une phrase que nous extrayons de la correspondance de Rousseau. «.. .Je le serois bien davantage (ravi) de revoir la maison de l'abbé de Ghaulieu, en l'état où M. de Lasséré l'a mise. » — J.>B. Rousseau, Œuvres (Lefèvre, 1820), t. V, p, 612; lettre à M. Titon du Tillet, le 28 mai 1729.— G'est à M. de Lasséré que l'on est redevable des poésies de- Lainez. Il les avait retenues de mémoire et les avait transcrites le plus fidèlement qu'il lui avait été possible. Elles ont été publiées avec quelques pièces de Gahagne de Verrières, mort à Gaen, en 1755.

rheure convenue, ses deux amis le chercher en carrosse. Il vint, but, mangea, eut de l'esprit comme un lutin, récita des vers qu^on trouva charmants. Un académicien célèbre (Titon du Tillet a la discrétion de ne pas le nommer), croyant faire au poëte un compli»

ment, lui dit : « Monsieur Lainez, pourquoi un homme de votre mérite ne demande-^il pas à être des nôtres? — Eh! monsieur, lui répondit-il, qui seroit votre juge * ? » Quand on se sépara, La Paye et Lasséréle reconduisirent dans le carrosse de la comtesse; mais, au milieu de la rue Taranne, il se fit descendre et prit congé d'eux sans plus de façon. Son gîte n'était pas près de là, pourtant : il demeurait à Passy, où il pouvait respirer, cultiver son jardin, s'enivrer et faire Tamour « sous quelque heureux feuillage*. »

Comme Chapelle , auquel nous l'avons comparé, il avait toute chatne en horreur, et sa fierté, son amour de Tindépendance s'accommodaient mieux d'un commerce entre

1 Titon du Tillet, le PomaMc /rançois (Paris, 1732), p. 526, 527.

« Poésies de Lainez (La Haye, 1753), p. 27. Portrait de Lainez fait par lui-mémet dans lequel il s'iniitule le nouvel Épicure.

gens d'humeur pareille à la sienne, gais, spirituels et de condition à ne rien exiger. Il rencontre un matin, dans la rue Saint-Jacques, allant donner ses leçons à ses élèves, l'organiste Moreau, un original de sa trempe, qui faisait la musique de ses chansons ^ L'on entre à la Barre royale, pour boire une bouteille d'un vin dont on disait merveille, et qui légitima si bien sa réputation que Moreau, cette première bouteille vidée, descendit pour en demander une seconde. A ce moment pas-

1 Jean-Baptiste Moreau; d'enfant de chœur de la cathédrale d'Angers, il devint maître de musique à Langres, puis à Dijon et vint à Paris, mal nippé et la bourse fort peu remplie. Il trouva un jour le moyen de se glisser à la toilette de la Dauphine, la tira par la manche sans plus de gène et lui demanda la permission de chanter devant elle un morceau de sa composition. Cela fit rire la princesse, qui y consentit. Le succès du compositeur fut complet. Le roi, sur le récit de la Dauphine, voulut l'entendre et ne tarda pas à se l'attacher. C'est Moreau qui a fait la musique d'Esther et des chœurs à'AthaUe, de Racine. — Anecdotes dramatiques (Paris» 1775), t. III, p. 364. — Moreau était marié et n'avait pas beaucoup à se louer de sa femme, des infidélités de laquelle il savait se consoler chez G-autier et chez Meyret. — Poésies de Laineg, p. 43. Épigramme sur la réconciliation de Moreau et de sa femme.

soient sur leurs chevaux trois maîtres à danser de sa connaissance, allant aussi à leurs écoliers. Il les invite à boire un coup. Ceux-ci acceptent, attachent leurs hôtes et le suivent dans la pièce où Lainez était attablé. L'on se mit à déjeuner. A six heures du soir on déjeunait encore, oubliant qu'il y eût des écoliers au monde, et,, à deux pas de là, de pauvres chevaux qui, aiguillonnés par la faim, rompirent leurs liens et pénétrèrent dans la chambre delà servante dont ils ravagèrent le lit et vidèrent la paillasse à belles dents.

C'était, il faut le dire, le bon temps du cabaret alors, et Lainez et Chapelle n'étaient pas les seuls poètes qui le hantassent.

Molière, Racine, Boileau passèrent les meilleures années de leur jeunesse à la Croix de Lorraine, au Mouton blanc et à la Pomme de pin *. Un auteur avait-il à célébrer son triomphe, c'était au cabaret qu'il allait. Il y allait encore s'il avait à oublier quelque disgrâce d'amour- propre : « Papa, disait Mimi Dancourt à son père, à la veille delà représenta-

* Francisque Michel et Edouard Fournier, fîwtoife des hôtelleries et cabarets (Paris, 1851), t. II, p. 301, 302,303.

lion des Agioteurs, vous irez souper ce soir à la Cornemuse. »

L'hôtel de la butte SaÎDt-Roch servait d'asile à de terribles convives, pour lesquels rien n'était impossible, sauf peut-être de s'arrêter à la ligne de démarcation qui sépare le repas copieux de l'orgie. Nous l'avons dit, La Fare était devenu, avec les années, un étrange héros. Une chose peindra d'un trait ce pourceau d'Épicure : à table, ce n'était plus le marquis de La Fare, c'était « M, de la Cochonière; » on ne l'appelait pas autrement. Nous sommes loin des précieuses, on le voit. Mais, si l'on veut un tableau sincère de ces étranges réunions présidées par un vieillard de soixante-sept ans, s' abrutissant comme à plaisir dans le vin et tous les excès, il faut lire la lettre du chevalier de Bouillon à l'abbé de Chaulieu, où ce bon apôtre raconte une certaine visite qu'il fit à La Fare, leur ami commun :

«... Je fus voir hier, à quatre heures après midi, M. le marquis de La Fare, en son nom de guerre M. de la Cochonière *,

* « De La Cochonière, » ou simplement « Cochon.* Voici un billet de Chaulieu à La Fare, qui débute

croyant que c'étoit une heure propre à rendre une visite sérieuse; mais je fus bien étonné d'entendre, dès la cour, des ris immodérés, et toutes les marques d'une bacchanale complette. Je poussai jusqu'à son cabinet, et jele trouvai en chemise, sansbonnet, entre son rémora et une autre personne de quinze ans, son fils l'abbé « versant des rasades à dçux inconnus, des verres cassés, plusieurs cervelas sur la table, et lui assez chaud de vin. Je voulus, comme son serviteur, lui en faire quelque remontrance ; je n'en tirai d'autre réponse que, ou buvez avec nous, ou allez vous promener. Il ne parla pas tout à fait si modestement. J'acceptai le premier parti, et en sortis à six heures du soir yvre-mort. SivousTaimez, vous reviendrez incessamment voir s'il n'y a pas moyen d'y mettre quelqu'ordre : entre vous et moi, je le crois totalement perdu. Il me lut votre lettre en pleine table, que je trouvai remplie d'un badiriage, d'une philosophie et d'une fermeté contre les malheurs, qui m'enchanta

ainsi :« Notre féal et bien amé Cochon.» — Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. II, p. 276.

1 Le futur évêque de Laon.

et qui m'engagea plus que jamais à être votre disciple, et avec autant de fidélité que Damis en a eu pour Apollonius de Thiane.

Revenez donc, mon cher maître. Vous trouverez mon hermitage prêt à vous recevoir ; et là, parmi les pots, et avec des minois gracieux, nous tiendrons des propos sur toutes sortes de chapitres, et je vous remercierai encore de m'avoir mis en état de jouir des plaisirs sans remords et d'essuyer les malheurs sans foiblesse.... *. »

Ce chevalier de Bouillon était le même qui, interpellé par son père, lui jetait une si impudente réponse', libertin sans vergogne, homme cruel et infâme qui, sous un autre régime, et, s'il n'eût été grand seigneur, eût péri sur la roue du supplice des meurtriers. « n étoit, rapporte Saint-Simon, d'une débauche démesurée et d'une audace pareille qui ne se contraignoit jamais de rien; il disoit du roi que c'étoit un vieux gentilhomme de campagne dans son château, qui n'avoit plus qu'une dent et qu'il la gardoit contre

i Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. I, p. 107, 108, 109. Lettre de M. le chevalier de Bouillon à M. l'abbé de Chaulieu, étant à Fontenay, en 1711.

' Les Cours galantes^ t. I» P« 123.

lui. Il avoit été chassé et mis en prison plus d une fois et n'en étoit pas plus sage ^ » Garçon d'esprit, toutefois, brillant dans l'orgie, aimant le plaisir et y déployant un génie qui n'était pas médiocre. Il est Imventeur des bals masqués de TOpéra, et le Régent ne crut pas devoir donner moins qu'une pension de six mille livres, à ce bienfaiteur public * : c'est là son seul titre à l'immortalité. Tel était l'homme que Chaulieu appelait son élève et auquel il adressait, en 1704, une épttre qui commence de la sorte :

Toi qui, né philosophe au milieu des grandeurs, As secoué le joug des vulgaires erreurs; Et gai dans tes discours et simple en ta parure, Connois pour toutes loix les loiz de la nature;

Chevalier, reçois ces vers

D'une muse libertine, Qu'ils aillent sous ton nom, de popine en popine ^

Apprendre à tout l'univers

1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. VIII, p. 392. — N&us avons cité, dans notre premier volume, le meurtre d'un traiteur d'Avignon par le chevalier de Bouillon et ses amis (1695). Ce n'était pas son coup d'essai. Il existe une lettre de Pontchartrain àDeffita, à la date du 8 mars 1691, relative aux violences commises par lui et par d'autres bandits de son humeur chez un boulanger de la rue de Tournon.

« Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. XIII, p. 305.

8 Popine. Cabaret, taverne.

Que Fite et La Morillière < , X Pour n'aroir point de Césars,

Ont pourtant, sous leur bumlère.

Leur héros, ainsi que Mars. . .

Ne perdez pas de vue que c'est au neveu du grand Turenne que Ton parle. Mais il s'agit bien des hauts faits, des exploits, de Théroïsme de Turenne ! Quelle folie, pour un peu de vaine gloire, de risquer dans un enjeu si scabreux des trésors que rien ne pourrait rendrel Qu'un galant aurait bonne grâce, aux Tuileries, éborgné, clopinant, avec une jambe de boisi Ne serait-ce pas le comble de l'absurdité de sacrifier des biens réels à de pareils fantômes?

Que te reviendroit-il de tant de renommée?

Bien que la chétive lueur,

Et quelque peu de ftimée

D'une lampe en ton honneur

Sur ton cercueil allumée; Et le touchant plaisir, aux pieds du grand Louis, Enterré près Guesclin, d'infecter Saint-Denis.

* Fameux marchands de vin traiteurs. Dancourt, dans le divertissement des Vendanges de Sv/resnes, met Fite sur le même rang que Darlu, Forelle et le fameux Rousseau; il cite également La Morillière ou La Morlière dans le Galant Jardinier- — Dancourt, Œuvres de théâtre {Pans, 1160), i, IV, p, 271; t. IX. p.l3.

Va, que cette folle idée

Ne trouble pas tes beaux jours.

Vois-tu, près de la guinguette,

Folâtrer, dessus l'herbette,

Vénus avec les amours?

Elle attend, sous cette treille,

Nolet > au sortir du Cours.

Joins ce que ton cœur adore

A ce couple libertin :

Qu'en ouvrant les cieux, l'Aurore

Vous trouve tous quatre encore

Yvres d'amour et de vin ;

Et grondez cette pleureuse,

Qui, pour troupe si joyeuse,

S'eveUle un peu trop matin >.

Cette fin est un modèle du genre anacréontique, et repose un peu des vers qui précèdent, sans en effacer l'impression pénible.

Cette morale que prêche. Chaulieu n'est pas un paradoxe de rencontre, on la retrouve à chaque pas dans ses poésies : il n'y a rien de sérieux, de raisonnable en ce monde en dehors du plaisir des sens, des orgies de Tesprit, et d'un pyrrhonisme qui met à Taise et dispense de tout scrupule comme il soulage de

^ Capitaine aux gardes, homme de bonne compagnie et convive agréable.

« Chaulieu, Œuvres (La Haye, .1T77), t. Il, p. 6>. Épi^e à M, le chevalier de Bouillorit en 1704.

toute épouvante. Plus tard, dans une autre épttre au même chevalier, ce sont les mêmes idées et les mêmes leçons, un même matérialisme absolu, supprimant tout ce gui pourrait sortir du bourbier où grouillent c^s épicuriens devenus avec l'âge monstrueusement cyniques *.

Quoi qu'il en soit, le chevalier n'avait que trop raison en déclarant le marquis totalement perdu. Après avoir mené cette vie dlvresse et d'abrutissement une année encore, La Fare devait périr victime des excès journaliers auxquels se refusaient également et rage et un tempérament usé. Il avait soixantehuit ans, il était goutteux, « démesuré en grosseur, » avec ces longs et lourds sommeils des vieillards et dés ivrognes. « Il dormoit partout, les dernières années de sa vie, nous dit Saint-Simon. Ce qui surprenoit, c'est qu'il se réveilloit net et continuoit le propos où il se trouvoit, comme s'il n'eût pas dormi *. » Le couplet suivant vient confirmer

* Chaulieu, Œuvres (La Haye, ITtTj, t. II, p. 20 et suiv. Épitre à M, le chevalier de BouiUon , en

* Saint-Simon, Afemotres (Chéruel), t. X. p. 203.

l'existence de cet état d'absorption presque constant dont ses amis plaisantaient :

Au souper que Damon prépare

Avec un petit opéra,

Je ne sçai pas bien si La Fare

Se plaira :

Mais je sçai bien qu'il mangera Et ronflera i .

La Fare était prédestiné à périr d'apoplexie ou d'indigestion, peut-être des deux. Saint- Simon affirme qu'une indigestion fat le coup qui Tacheva :. « Il étoit grand gourmand, et, au sortir d'une grande maladie, il se creva de morue et en mourut d'indigestion. » Mais il ne spécifie point la maladie, etChaulieu n'est pas plus explicite à cet égard. Une première fois, La Fare avait été à la mort; Tabbé était alors loin de son ami, à Fontenay, en proie à des vapeurs terribles et à un gros rhume de poitrine qui le retenait au lit fort languissant. Il voulut partir, se faire porter près du moribond ; son frère, sa belle-sœur et leur fille s'y opposèrent, et il dut céder à leurs larmes.

« Peut-être ai~je obligation de la vie à Tin-

• Palaprat, Œuvres (Paris, 1712), t. I, p. 182. Discours sur le Grondeur,

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