Les cours galantes
L'esprit moderne, en apportant un changement si radical aux institutions comme aux idées, devait essentiellement, pour ne pas dire absolument, modifier la tâche de l'historien. Tant que les peuples furent le propre d'un seul homme qui les régissait à sa guise et à son humeur, ils n'existèrent que d'une façon nominale : il n'y avait de réel que cette unique tête, dont les volontés et les actes devenaient l'intérêt exclusif de l'écrivain. Quant à l'individu, à ses mœurs, à sa vie privée et de famille, qui s'en inquiétait? Etait-il
heureux ? souffrait-il ? c'est ce dont on se souciait peu. Le troupeau, en déchirant le berger, donnait parfois, avec la mesure de sa force, une leçon à ces pasteurs des peuples, comme les appelle Homère ; mais le sceptre était vite ramassé, et la multitude, de nouveau muselée, retombait dans son même anéantissement ^ ne figurant que comme instrument dans les mains du chef qui la traînait à des triomphes ou à des défaites selon qu'il avait nom Alexandre ou Darius. Et ce mot de Louis XIY: « L'Etat, c'est moi » , pourrait être mis en tête de toutes les histoires, depuis Quinte-Curce jusqu'à Yelly.
Mais avec l'émancipation de 89 devait naître une école historique au niveau de
cette rénovation sociale. La tâche allait s'accroître et l'horizon s'élargir ; de nouvelles perspectives, de nouveaux points de vue se présenter aux regards de l'écrivain, auquel on demanderait autre chose qu'un simple talent descriptif. On avait compté les peuples pour rien, l'on n'avait pas même voulu voir le travail souterrain , les efforts insuffisants mais réels des asservis ; ce long labeur, cet enfantement douloureux allait désormais absorber presque exclusivement l'investigation critique et philosophique, et reléguer à r arrière-plan la fastidieuse et éternelle énumération de conquêtes et de revers, de batailles perdues ou gagnées qui, jusque-là, avait été le grand élément d'intérêt historique.
L'histoire, pédante et guindée comme notre tragédie, par horreur du fait trivial, s'était créé une optique en dehors de laquelle elle ne voulait rien voir. C'est ainsi que l'histoire de nos deux premières races est si sinîrulièrement travestie et dénaturée par Mézeray, Anquetil et les autres. On fut logiquement amené à comprendre que le renseignement était partout, aussitôt qu'il s'agissait d'initier autant à la vie privée qu'à la vie publique d'une nation et de la surpendre dans le nu de son génie. Le fait décisif peut tout aussi bien se trouver dans un couplet de chanson que dans tout un amas de pièces officielles. Nous irons plus loin, c'est là particulièrement qu'il le faut chercher.
Les gens graves traitent d'ordinaire assez
dédaigneusement la poésie ; Malebranche demandait à quoi elle servait et ce qu'elle prouvait? A part le charme, elle peut avoir son utilité, même historique; et, lorsqu'il est question de restituer toute une société disparue, c'est dans les poètes bien plus que dans les historiens proprement dits, que se rencontreront les éléments épars de cette réédification. Tacite, à cet égard, nous en apprendra moins qu'une épître d'Horace, une satire de Juvénal ou de Perse, une épigramme de Martial. Et , sans remonter si haut , la Ligue et la Fronde ne sont-elles pas en entier dans les poésies satiriques" du temps ?
L'esprit libéral appliqué à l'histoire, au lieu de généraliser, aura eu pour effet
d'isoler l'homme afin de le mieux étudier. Mais cela ne se sera pas accompli d'un seul coup. Ceux qui eussent souhaité le plus que l'histoire en arrivât là crurent la tâche impossible, sinon indigne d'elle, Walter Scott, pour ne parler que de lui, n'emprunta la forme du roman que pour préciser, à la faveur d'une fable plus ou moins habile, les détails de mœurs intimes, l'intérieur et le particulier des peuples, dont, à ses yeux, la vie publique et militaire était le côté le moins important et le moins curieux pour le penseur. Il n'en eût pas fait l'aveu qu'on l'eût deviné, tant l'unité n'est qu'apparente, tant il est aisé de séparer le roman de l'histoire, l'accessoire du principal ; car, malgré le mérite et l'originalité de certaines
créations qui sont des chefs-d'œuvre, c'est toujours le peintre, T archéologue, le chroniqueur qui sont les plus forts et les maîtres : le poëte, le romancier ne Tiennent qu'à la remorque, compagnons obligés, qu'il serait, on le craint, dangereiix de congédier, bien que l'on eût à tout instant la tentation de le faire. A l'heure qu'il est, on sait à quoi s'en tenir sur ce compromis malheureux, ce genre équivoque qui a le défaut de tous les moyens termes ; et si les Puritains et Quentin Durward demeurent des modèles de récit, les romanciers de quelque portée n'en suivront pas moins l'exemple de Balzac: ils s'empareront des mœurs de leur temps , qui leur appartiennent , et renonceront à un domaine interdit à la fie-
tion et qu'ils ne pourraient exploiter qu'à la condition de torturer le fait et d'égarer à chaque pas. En somme, ce que nous avons dit plus haut des poètes peut s'appliquer plus directement au romancier, s'il sait comprendre sa mission ; pour le philosophe qui met les mœurs au-dessus des événements, ces portraits, ces intérieurs peints de visu et d'après nature, auront l'autorité et l'importance de l'histoire comtemporaine, avec l'avantage, en plus, d'initier à mille détails précieux sur les goûts, les penchants, les arts, l'ameublement, le costume, les infiniment petits de la vie commune. Qui nous contesterait que, dans six ou sept cents ans, si quelque historien s'avise de déterrer de sa cendre notre vieux monde et particu-
lièrement ce laps de temps rempli par le règne du roi Louis-Philippe, qu'il n'aille, avant tout, en chercher les éléments dans la Comédie humaine de Balzac? Où pourrait-on rencontrer, en effet, une physionomie plus complète, plus vraie, plus exacte d'une société d'ailleurs moins intéressante par les événements politiques que par la marche des idées et le travail moral ?
Cette tentative de Walter Scott ne fut pas stérile, toutefois : elle entraîna les esprits curieux dans des sentiers où Tonne s'engageait guère. Cette peinture toujours si remarquable, si fidèle, si fouillée, si saisissante des mœurs , des façons d'être les moins épiques (bien qu'on les retrouve avec la même sincérité, le même
amour du détail dans V Iliade) , exerça une influence considérable sur la manière d'envisager les études historiques. Maintenant que peuples et gouvernants comptent ensemble, l'intérêt a changé d'objet ; c'est la vie sociale sous tous ses aspects qui a pris le premier rang dans les préoccupations de l'observateur et de l'érudit. L'homme, ayant désormais sa liberté d'action, mérite qu'on Tétudie dans la marche et le progrès de ses idées, dans ses usages les plus particuliers, dans tout ce qui distingue telle race de telle autre famille humaine, le siècle dans lequel il gravite des siècles qui l'ont précédé. Eieri enfin de trop infime dans cette enquête, dont le but relèverait les moyens, si tout* ce qui est vrai n^était pas du domaine his-
torique. Et l'un des premiers et des plus saillants résultats de cette façon toute moderne d'écrire l'histoire fut le beau livre d'Augustin Thierry, un véritable monument, sous le titre le plus modeste. Les Lettres sur l'histoire de France nous en ont plus appris sur ces temps obscurs que tous les ouvrages publiés jusque-là. Elles animaient, vivifiaient, rendaient palpitantes ces époques si dignes de captiver tout esprit philosophique. Ce n'était qu'un tableau rapide, mais achevé et qui devait porter ses fruits.
Mais nous sommes bien loin de ces sanglantes et barbares périodes ressuscitées par le génie investigateur d'Augustin Thierry. C'est du siècle qui enfanta Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Buffon,
qu'il est question ici, le précurseur et le préparateur de la société moderne. L'étudier, c'est donc remonter à la cause, quand nous vivons sous l'influence et sous le bénéfice des effets. Si l'histoire de notre pays doit primer toutes les histoires, l'histoire de ce siècle devra l'emporter en intérêt sur ceux qui l'ont précédé, fûtelle moins brillante, moins mouvementée, moins fertile en événements, en transformations, en péripéties, en convulsions de toute nature. Nombre de travaux ont été faits déjà, etd'éminents, mais nullement, que nous sachions, dans le cadre où nous l'essayons. Eœderer a écrit V Histoire de la société polie, une ébauche plus qu'un livre achevé peut-être, mais pleine de qualités, d'observations et d'aperçus judicieux.
C'est bien quelque chose cU analogue que nous voulons tenter : seulement, notre horizon sera moins circonscrit , nous nous efforcerons d'embrasser la généralité de la haute société française, dans les centres qui la représenteront le mieux et le plus nettement. Ce sera d'abord ce petit noyau de libres penseurs, comme on dirait de nos jours, qui affichèrent, au déclin du règne de Louis XIV, des idées d'une indépendance effrénée (dignes sans doute d'un autre nom) à l'égard de la religion et de la morale, et dont le grand prieur de Vendôme s'était constitué le patron. Nous devions commencer par le Temple : toute la Régence est là en germe, avec son impiété, ses orgies, ses excès de toute espèce. Puis, viendra cette
société d'une physionomie si différente, où la génération polie se coudoiera, un demi-siècle durant : la cour de Clagny et de Sceaux, le salon et le monde de la duchesse du Maine.
Mais Voltaire vient de naître. Il est poëte, il est écouté, il est caressé, admiré, adulé, gâté par les applaudissements et les ovations, qu'il n'est encore qu'un enfant. A dater de ce moment, l'amour de la gloire, du renom, du bruit, de la fumée, le besoin d'occuper et de plaire, secondés par une activité dévorante et une vanité toute féminine, le feront heurter à toutes les portes qui s'ouvriront comme au fameux « Sésame. » Et tant pis pour ceux qu'il ombrage ou qu'il choque î I1& le trouveront à Anet, et au Temple, et à
Sceaux ; ils le trouveront à Maisons , h Sullj, à Saint- Ange, à Vaux , et bientôt après à Cirej, à Lunéville, à Postdam (encore une colonie de beaux esprits français) , partout enfin î Faire l'histoire de Voltaire, ne serait-ce pas faire, du même coup, l'histoire de la société du xviir siècle ? Ce ne serait, en réalité, que tenir compte de cette action souveraine, incontestable, absolue d'un individu sur tout un monde, et aucunement exagérer cette personnalité monstrueuse que ses ennemis n'ont fait que grandir, tout en l'irritant et l'exaltant jusqu'à la frénésie. Ce n'est pas, pourtant, hâtons-nous de le dire, une histoire de Voltaire que nous allons entreprendre. Voltaire n'existera pour nous qu'à la condition de faire sa
partie dans ce concert où tant de voix dissonantes se feront entendre. Il est vrai que ce ne sera pas le symphoniste le moins important de rorchestre. Mais cette place ardue d'un virtuose toujours dispos, toujours en baleine, toujours prêt à couvrir les mille voix de l'orchestre lui-même, qui oserait la lui disputer ? Il a des ennemis, des envieux : où sont ses rivaux? ici, Voltaire jouera le rôle d'Anacharsis dans l'ingénieux travail sur la Grèce de l'abbé Barthélémy ; il sera le lien qui établira une unité dans cette longue étude. Seulement, pour nous le lien sera tout naturel et tout trouvé, nous n'aurons pas à l'introduire de force et pour les besoins de la cause, dans tel ou tel salon, et l'on ne pourra pas nous faire le reproche adressé
au savant abbé de mêler la fable h la vérité, la fiction à l'histoire. Voltaire est et va partout, et partout où il est, son influence est sans seconde.
Tel est notre but , tel est le cadre que nous nous sommes imposé : le tableau de la haute société française au xviiie siècle, de cette société polie, élégante, parfaite par le ton et la forme, frivole sans conteste jusqu'à la déraison et la folie même, mais rachetant ses défauts et ses vices (et elle n'était que trop nantie des uns et des autres), par un esprit et un savoir-vivre qui ont péri, hélas ! avec elle. Si le xix' siècle a recueilli ce qu'a semé son aîné, il n'aura pas, il faut bien en cqnvenir, hérité de sa politesse et de son urbanité
exquise. Tout se paye, et la société pré-
sente, en se restreignant à un niveau unique, a du se résigner à l'abaisser quelque peu, quant à ces qualités secondaires, sans doute, mais si essentiellement françaises. Ce résultat était inévitable; nous en prenons résolument notre parti en considération des avantages autrement grands de la rénovation de 89. Personne de sérieux, à l'heure actuelle, ne rêverait le retour, fût-il réalisable, à une civilisation qui a fait son temps et dont un abîme nous sépare, et nous moins que qui que ce soit. Nous avons, toutefois, trouvé des jouissances infinies à exhumer ce monde trépassé, sans songera dissimuler ses taches et ses erreurs, ce qui n'est que trop le fait des résurrectionnistes.
En matière historique, la vérité est
toujours bonne à dire, vérité flatteuse, vérité rigide : c'est elle que nous aurons constamment en vue. La nature de notre travail nous conduira à l'aller chercher jusque dans les pièces les plus infimes : libelles, ponts-neufs, chansons, noëls, nouvelles à la main, correspondances, papiers de famille, archives de tous genres et de tous grades, sauf ensuite à débarrasser le fait des draperies ou des oripeaux sous lesquels il s'enveloppe, ce qui souvent n'est pas, il est vrai, sans difficulté. C'est là, à coup sûr, le côté le plus délicat de la tâche, car il engage l'honneur de l'écrivain qui ne doit se faire le complice d'aucunes noirceurs ni d'aucunes vengeances même avec cette excuse que, fauteurs et victimes, depuis longtemps, dorment confon-
dus dans la même poussière. Un travail du genre de celui-ci ne s'improvise guère, et le reproche qu'adressait à Duclos le chancelier d'Aguesseau est le pire que puisse s'attirer un écrivain. Au moins, faute d'autre mérite, aurons-nous celui d'une fouille lente, consciencieuse, persévérante , passionnée , de vingt années.
Dans un tel laps de temps, il est impossible qu'on ne groupe pas autour de soi un ensemble de faits, de pièces, de matériaux, d'éléments curieux, dont il reste encore, sans doute, à tirer un parti plus ou moins heureux. Pour les œuvres d'imagination , un livre manqué est un livre mort; dans les travaux d'érudition, il surnage toujours quelque chose, malgré l'auteur. En réalité , c'est ce
qui nous a enhardi dans notre tâche.
Il se peut que nous ne demeurions que trop loin du but : nous osons espérer, en tous cas, que nos travaux ne seront pas complètement perdus.
Etait-il bien besoin d'expliquer le titre de ce livre ? Galant^ cela va sans dire, est pris ici comme synonyme d'honnête, de poli, de civilisé dans l'acception la plus élevée. Galant, qu'on y fasse attention, ne signifie pas forcément amoureux , il s'en faut de beaucoup , dans la langue des xvir et xviir siècles. « Il y a bien de la différence, remarque un écrivain du temps, entre avoir de belles manières , être civil , honnête et obligeant envers les dames, et entre en être amoureux et être galant banal. L'un est le ca-
ractère cVun homme bien né, poli, et d'un bon naturel ; l'autre est le caractère d'un
débauché Être galant ne messied à
personne. L'homme du monde le plus sérieux, dans quelque âge et dans quelque état qu'il soit, peut être galant ; cela lui fait honneur ^.)) Nous nous sommes efforcé de faire un livre sérieux, un livre utile sous la forme la moins sèche et la moins aride qu'il nous a été possible. 11 était difficile d'écrire l'histoire d'une société comme celle du xviii' siècle, sans qu'il s'y mêlât bien des aventures, bien des intrigues frivoles la plus part du temps, trop souvent scandaleuses, mais caractéristiques cependant et qu'on n'eût omises
' Ancillon , Mémoii'es concernant la vie et les ouvrages de plusieurs modernes célèbres dansla Re'puhlique des lettres. ^Amsterdam, 1700, p. 99.)
qu'à la condition de n'être plus vrai ; car caclier un coin d'un portrait, c'est ne pas vouloir que le portrait ressemble. Il fallait donc tout raconter, non pour flatter certains instincts, mais pour obéir au premier devoir de l'historien ; et nous l'avons fait, c'est notre conviction, avec toute la réserve, la décence, la discrétion que comportait un pareil sujet. On nous pardonnera l'ennui de ce trop long préambule ; nous devions ces explications à ceux qui voudront bien nous lire.
Arromanches, Xovpmhro 1859.
La duchesse de Mercœur et le chevalier de Gramont. — Sonnet de Benserade— M.de Mercœur cardinal. — L'hôtel de Macé Bertrand de la Bazinière — La duchesse de Bouillon et La Fontaine à Château-Thierry. — La Fontaine écuyer.— Où la vanité va-t-elle se nicher? — Il est poursuivi par le fisc. — Origine des relations des Chaulieu avec M. de Bouillon.
— Le chevalier de Vendôme.— Il part pour Candie avec le duc de Beaafort. — Sortie des Français. — Panique et déroute. — M. de Beaufort reste parmi les morts. — Retour en France. — Le passage du Rhin. — Le chevalier de Vendôme sauvé par M. de Vivonne. — L'abbesse dePoussay,
— Charles IV.— La princesse Nicole Madame de Cante-
croix. — Les amours de madame de Ludres et de M. de Lorraine. — Mort de madame de Cantecroix. — La Croisette. — Mademoiselle d'Aspremont. — Elle devient duchesse de Lorraine.— Protestation de madame de Ludres. — Elle est fille d'honneur de madameHenriette.— Son portrait. — Un vice de prononciation. — Elle appartient à la reine. — La petite chienne de Théobon. — Les filles d'honneur sont enragées. —Voyage à Dieppe et plongeon dans la mer.- Mademoiselle de Guerchi. — La reine n'a plus de filles d'honneur. — Madame de Ludres redevient fille d'honneur de la duchesse d'Orléans. — Ses amoureux. — Le marquis de Sévigné, M. de Vivonne et le chevalier de Vendôme. — Rivalité. — Provocation.— Plaisant récit de madame de Sévigne. — Madame de Montespan sert les amours de son frère. — Mort de M. de Turenne. — Le chevalier de Vendôme est accusé d'avoir déserté , à la veille du combat , pour revoir madame de Ludres plus tôt.
Bien que MM. de Vendôme fussent sur le déclin de l'âge à la naissance du xviii^ siècle,
ils lui appartiennent infiniment plus qu'à ce xvii^ siècle si rigide d'apparence, dont les faiblesses eurent une grandeur, nous allions dire une austérité, qui les rendit presque vénérables. Entendons-nous pourtant. Derrière ou dessous ce monde officiel, occultement, mais pas, toutefois, si occultement qu'un scandale ne vînt par intervalles révéler son existence, se remuait et grouillait un bien autre monde, aussi impatient du joug, celui-là, aussi audacieux dans ses façons de penser et d'agir, aussi cynique dans ses propos et dans ses mœurs, que la société qui finissait était extérieurement discii3linée, religieuse, orthodoxe. Malgré une longue pratique d'obéissance, le vieux levain libertin n'avait pu être étouffé ; la crainte avait comprimé, elle n'avait ni déraciné ni détruit. On parle de la Régence parce qu'elle est près de nous ; en réalité, on rencontre ses mœurs à toutes les époques ; et, pour peu qu'on aille cherclier dans les chroniques et les histoires particulières, on trouvera que le xvi^ siècle, entre autres , fut d'une immoralité aussi éhontée, aussi paradoxale que le xvni^. Quelque énergique que fût sa volonté de punir, Louis XIV ne put rien contre certaines na-
tures et certciins excès, sur lesquels il dut fermer les yeux. La religion, cette arche sainte, ne fut point, elle-même, à l'abri d'impiétés et de profanations qui n'attirèrent pas à beaucoup près sur leurs fauteurs les sévérités dont on poursuivit, sans les lasser, les héroïques entêtés de Port-Royal; car, en un temps de croyance, mieux vaut être païen ou juif que dissident.
On a fait trop d'honneur au duc d'Orléans en assumant sur sa tête la responsabilité d'une réaction inévitable, d'un éclat qui n'attendait que le dernier soupir du vieux monarque. M. Sainte-Beuve l'a déjà dit à propos même de Ghaulieu, le commensal et l'ami des Vendôme : « Il y a deux siècles de Louis XIV, l'un noble, majestueux, magnifique, sage et réglé jusqu'à la rigueur, décent jusqu'à la solennité, représenté par le roi en personne, par ses orateurs et ses poètes en titre, par Bossue t. Racine, Despréaux ; il y a un autre siècle qui coule dessous, pour ainsi dire, comme un fleuve coulerait sous un large pont, et qui va de l'une à l'autre Régence, de celle de la Reine-mère à celle de Philippe d'Orléans ^ » Ce prince n'a été, à proprement
1 Sainte-Beuve, Causeries du lundi., t. 1, p. 432.
parler, qu'un enthousiaste et un vulgarisateur. Enthousiaste est le mot. « Plus on étoit suivi, ancien, outré en impiété et en débauche, écrit Saint-Simon, plus il considéroit cette sorte de débauchés, et je l'ai vu sans cesse dans l'admiration poussée jusqu'à la vénération pour le grand prieur , parce qu'il y avoit quarante ans qu'il ne s'étoit couché qu'ivre, et qu'il n'avoit cessé d'entretenir pubhquement des maîtresses et de tenir des propos continuels d'impiété et d'irréligion*. »
Le petit monde du Temple aura été le précurseur et comme le prototype de cette société parmi laquelle plus d^in de ses membres vécut et donna le ton, pour se voir à la fm dépasser par des débauches où cessèrent de présider cet épicurisme aimable, s'il était excessif, des Ghaulieu, des Lafare, desNevers, et de tant de charmants esprits qu'il fut plus aisé d'exagérer que d'égaler. Il était bon d'insister là-dessus. C'est au monde du xvni« et non à celui du xvii« que nous nous attaquons ici. Sans doute Louis XIV n'appartient pas au xvni« siècle pour y avoir vécu ses quinze dernières années; mais il avait sur-
1 Saint-^imua, Mémoires (Chéruel), t. XII, p. 17.
vécu à son temps, et il restait sans en avoir conscience le seul de cette société galante, solennelle, attristée et morose vers sa fm, à laquelle il avait imposé si despotiquement son empreinte.
Arrière-petits-fils de Henri lY et de la belle Gabrielle , MM. de Vendôme tenaient du Béarnais par plus d'un côté et réunissaient à des degrés divers ses qualités comme ses défauts. Le duc de Vendôme le savait bien, lorsqu'il répondait un jour à Philippe V , émerveillé de trouver tant de ressources, une trempe si vigoureuse chez un homme issu d'un personnage aussi mince que Tétait M. de Mercœur : « C'est que mon esprit vient de plus loin. » MM. de Vendôme ne ressemblaient pas plus Tun que l'autre à leur mère, cette douce et réservée Laure Mancini, la seule des nièces du cardinal qui ne fût ni galante ni légère, et mourut, au dire même de Saint-Simon, dans la première innocence des mœurs'. Le trop fameux chevalier de Gramont avait essayé de se faire aimer d'elle,
1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. V, p. 45. — Laure mourut le 8 février 1657, à l'âge de vingt et un ans. Son mari fut revêtu de la pourpre romaine le 7 mars 1667.
— 6 ~ et nous voyons la reine Christine le railler sur tant de passion dépensée en pure perte et sans le moindre espoir de retour ^ La mort de la jeune femme vint interrompre inopinément ces tentatives de séduction. Le chevalier en fut quitte, trois jours après, pour se déclarer l'amant de madame de Yillars. Benserade, qui était amoureux de la marquise; lui adressait à ce propos ce pathétique sonnet :
Quoi! vous vous consolez après ce coup de foudre. Tombé sur un objet qui vous parut si beau! Un véritable amant, bien loin de se résoudre, Se seroit enfermé dans le même tombeau.
Quoi! ce cœur si touché brûle d'un feu nouveau! Quelle infidélité! qui peut vous en absoudre? Venir tout fraîchement de pleurer comme un veau , Pour faire le galant et mettre de la poudre !
0 rindigne foiblesse , et qu'il vous en cuira! Vous manquez à l'amour, Tamour vous manquera; Et déjà vous donnez où tout le monde échoue. Je connois la beauté pour qui vous soupirez; Je l'aime; et puisqu'il faut enfin que je l'avoue, C'est qu'en vous consolant vous me désespérez 2.
M. de Mercœur ne prit pas si aisément son parti sur un pareil malheur. Il se jeta dans
1 Madame de Mottevillc, Mémoires, 1656 (Michaud et Poujoulat), t. XXIV. p. 452.
^ Bussy-Rabutin , Histoire amoureuse des Gaules (Janet), t. I, p. 54, 55, 56.
un couvent de capucins ou il demeura quelques jours comme abîmé. Si, avec le temps, la douleur devint moins aiguë, elle fut toujours aussi profonde. La religion était alors le refuge des afflictions sans remède; il se fit prêtre, et, dix ans après la mort de la duchesse, Rome l'honorait du chapeau qu'il porta sous le nom de cardinal de Vendôme. Une de ses belles-sœurs prit soin plus particulièrement de ses enfants. C'était la dernière des nièces de Mazarin, cette duchesse de Bouillon si frivole et si charmante : elle n'avait que sept ans de plus que l'aîné de ses neveux.
Il y a eu deux hôtels de Bouillon, qu'il ne faut pas confondre, et où se ""éunit, selon le temps, cette succession de poètes et de grands seigneurs, mélange assez fantasque auquel riiumeur de la maîtresse de maison imprimait déjà une physionomie qui n'était pas celle de tous les salons à beaucoup près. Le premier hôtel était situé rue des Petits- Champs, à quelques pas des hôtels de ses deux sœurs , mesdames de Soissons et de Mazarin, en face de la rue Neuve-des-Bons- Enfants. Des vers de Chaulieu adressés à la princesse indiquent l'époque approximative
où elle quitta le voisinage du Palais-Royal pour aller demeurer sur le quai Malaquais. L'abbé, en passant à Vernon, demande à la Seine si elle n'avait pas eu Thonneur de la voir à Fontainebleau :
Malgré le penchant qui l'emporte , Pour s'attirer de vous un regard en passant ,
Elle coule depuis un an,
Et nuit et jour, à votre porte ;
Et l'été même , ce dit-on ,
Elle prend bien souvent la peine De monter au plus haut de la Samaritaine Pour vous voir un moment dessus votre balcon.
Ce madrigal, enchâssé dans une lettre datée du l^r octobre 1677 ', semblerait fixer à la fm de Tannée précédente l'acquisition de ce second hôtel de Bouillon que Macé Bertrand de la Bazinière, trésorier de l'épargne, avait fait construire sur les plans de Mansart , résidence princière où son propriétaire recevait en 1658, la reine Christine avec toute la cour-, et où, quatre ans plus tard, la reine
t Chaulieu, Œuvres ( Lahaye , 1777), t. II, p. 157. Lettre à madame de Bouillon.
2 Loret, La Muzc historique, 1658, liv. IX, lettre ix.
d'Aiiglelene veiiail installer ses pénates'. Il était entre cour et jardin. Ses deux ailes, en retour sur le quai , aboutissaient à deux pavillons ayant deux arcades séparées par deux pilastres doriques, avec des balustrades à hauteur d'appui. Un mur, orné de refends en bossages, au milieu duquel s'ouvrait la porte principale, établissait, par une terrasse, une communication de l'un à l'autre pavillon*. Le jardin, tracé par Le Nôtre, avait la physionomie tourmentée des parterres de ce maître du xvii^ siècle ^ Si Mansart et Le Nôtre étaient, celui-ci le constructeur obligé des grandes bâtisses de ce régne, celui-là l'ordonnateur de ses jardins, Le Brun était le décorateur non moins couru et non moins indispensable de ses appartements : il n'est guère de palais et de châteaux considérables où il n'y ait des plafonds de Le Brun. Dans un cabinet, du côté du jardin, il avait peint un Apollon au
1 Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 372.
2 Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. Vue de la maiso7i de La Bazinière sur le quai du Pont-Rouge, dessin de J. Marot.
3 Ibid. Parterre de l'hôtel de Bouillon, du dessin de monsieur Le Nautre. Paris, chez Mariette, rue Saint- Jacques, aux Colonnes d'Hercule.
Parnasse an milieu des Sciences et des Arts, qui n'était pas l'œuvre la moins précieuse de cet hôtel que madame de Bouillon avait métamorphosé en un véritable musées Son appartement particulier donnait sur la rivière ; cela explique que Chaulieu ne pouvant , dit-il, s'adresser à personne qui la connût mieux , demande à la nymphe de la Seine des nouvelles de la princesse, qui devait se montrer souvent sans doute à son balcon.
La société de madame de Bouillon se composait^ d'abord de son frère, ce duc de Nevers si charmant, si fou, si peu stable, qui passa sa vie à courir les grand'routes, à aimer et à chanter ses sœurs jusqu'à les compromettre ; puis de ses beaux-frères, du cardinal de Bouillon surtout, si aimable, lui aussi, si lettré, et qui obtint si jeune la nomination au chapeau, qu'il en fut appelé «l'enfant rouge ^.» Nous allions oublier le héros dont les services
1 Germain Brice, Nouvelle Description de la ville de Paris. 1725, t. IV, p. 136, 137. — Hurtaut et Magny, Description historique de la ville de Paris et de ses eiivirons. 1779, t. III, p. 256. — Curiosités de Paris, par L. R. (Saugrain). 1723, t. II, p. 488. — Le Maire, Paris ancien et moderne. 1685, t. III, p. 243.
'^ Dangeau, Journal, t. VI, p. 364 (addition de Saint-Simon).
et la gloire militaire maintinrent, tant qu'il vécut, le prestige de cette maison souveraine dépouillée, qui en était encore à prendre son parti sur la confiscation de Sedan; nous allions oublier Turenne, qu'un boulet devait emporter de trop bonne heure pour la France et pour les siens. La princesse s'était plu aussi à grouper autour d'elle toutes les célébrités de son temps. Enfant, elle faisait des vers ; elle aimait la poésie et les poètes autant et plus que madame de Mazarin ; elle s'entourait de ces derniers, les choyait, leur faisait mille caresses, correspondait avec eux avec cette famiharité charmante qui était d aiheurs le secret de cette époque aristocratique. Elle y avait du bonheur, et le hasard la servait à souhait. Son mari, pris d'une belle velléité guerrière , s'avise d'aller en Hongrie combattre le Turc^ ; c'était livrer à elle-même sa jeune femme, à laquelle on fit comprendre qu'il était plus décent de passer ce veuvage loin du monde. Elle se décida- à habiter Château-Thierry, où ehe devait rencontrer l'immortel fabuhste revenu dans ses foyers sous le coup encore récent de la ruine
d'un bienfaiteur et d'un ami. C'était une fortune pour cette grande dame un peu dépaysée et qui n'avait pu se faire suivre de sa pléiade galante. Outre sa valeur propre, La Fontaine avait donc le mérite d'être la seule ressource contre l'ennui, la seule distraction et l'unique charme d'une solitude à laquelle la belle Marianne n'avait pas été habituée jusque-là et qui devait lui paraître rude. Le bonhomme ne fut ni gauche ni farouche ; il aimait le commerce des femmes et savait leur parler. Il se laissa prendre aux façons séduisantes, aux douces paroles de cette créature originale, qui eut sur son génie une influence qu'on ne saurait nier. Et, lorsqu'elle quitta Château-Thierry, il ne fit aucune difficulté de la suivre à Paris.
Si l'intimité du fabuliste et de madame de Bouillon date de cette époque , déjcà , deux ans auparavant, La Fontaine, dans un moment critique, tendait des mains suppliantes vers l'illustre couple , implorant son commun appui, en une behe épître, i)leine de grâce, d'esprit et de candeur. Le bonhomme, dans des actes publics, avait pris la qualification d'écuyer, par mégarde, à l'entendre, et sans y penser. Une commission établie en
1657, avait mission spéciale de rechercher les usurpations de ce genre et de les frapper en toute rigueur : le fisc, toujours à l'affût de contraventions dont il s'arrondissait d'ailleurs, n'épargna pas plus en cette circonstance le poète que le commun des coupables, et profita même de son absence pour le condamner par défaut à deux mille francs d'amende, ce qui était une fort grosse somme pour le temps et pour la bourse de La Fontaine.
Je ne dis pas qu'il soitjuste qu'on voie
Le nom de noble à toutes gens en proie;
C'est un abus, il faut le prévenir,
Et sans pitié les coupables punir;
Il le faut, dis-je, et c'est où nous en sommes,
Mais le moins fier, mais le moins vain des hommes.,
Qui n'a jamais prétendu s'appuyer
Des vains honneurs de ce mot d'ecuyer,
Qui rit de ceux qui veulent le paroître.
Qui ne Test point, qui n'a point voulu l'être;
C'est ce qui rend mon esprit étonné.
La Fontaine se fût accommodé tout comme un autre de ce titre d"écuyer à la suite de son nom. Une erreur de ce genre ne s'explique guère, et ehe est tout à fait inacceptable, aussitôt qu'il y a récidive. Dans un acte passé devant un notaire du Chatelet de Paris, le 15 août 1661, La Fontaine se quahfîe
d'écuyer. Même litre, endossé une autre fois, dans un extrait des registres de la prévôté de Cliâteau-Thierry, constatant le renoncement de mademoiselle La Fontaine aux biens delà communauté ^ Sans ces poursuites du fisc, le poëte, c'est probable, éternisait cette inadvertance qu'il était menacé, pour l'heure, de payer assez cher. Qne faire? les voilà réduits à l'hôpital, lui, sa femme, son fils, et la nourrice avec eux, si M. de Bouillon, dont un mot peut les sauver, ne vient s'interposer entre ses persécuteurs et lui. La Fontaine, tout bonhomme qu'on se le figure et qu'il est, ne manque ni de finesse, ni d'habileté ; il n'ignore pas que l'intervention des femmes ne saurait être inutile, et qu'il est toujours bon de les intéresser à sa cause. Aussi, n'oublie-t-il pas dans sa péroraison, par d'adroites flatteries, d'invoquer également la protection de la princesse :
Si votre épouse étoit même d'humeur A dire encore un mot sur cette affaire, Comme elle sait persuader et plaire,
• Ces renseignements proviennent d'une note communiquée par M. de Monmerqué à M. Walkenaër^ et qui se trouve dans la Vie de La Fontaine de ce dernier, p. 341, 342 (T* édition).
Inspire un charme à tout ce qu'elle dit, Touche toujours le cœur quant à l'esprit. Je suis certain qu'une double entremise De cette amende obtiendroit la remise 1.
Rien n'indicfae comment La Fontaine sortit de ces tracasseries et s'il parvint à se tirer d'affaire sans bourse délier. M. de Bouillon était seigneur de Château-Thierry, et c'est ce qui avait, tout naturellement, donné l'idée au fabuliste de s'abriter sous sa protection. En tout cas , cette charmante supplique n'avait établi aucuns rapports directs entre le prince et lui ; et, bien qu'il eût également imploré l'appui de sa jeune épouse, lorsque celle-ci vint dans la patrie de La Fontaine, il lui était, c'est à croire, parfaitement inconnu.
Cette conquête, pour être la plus grande, ne fut pas Tunique. Le duc et la duchesse faisaient travailler aux jardins et au parc de ce beau château de Navarre, construit par M. de Bouillon sur le terrain même de celui de la reine Jeanne. Certain fief et certaine maison, toutefois, contrariaient les plans nouveaux, et Ton songea à s'accommoder avec les proprié-
* La Fontaine, ÉpUres (3e édition'. T. VI, p. 78 à 86.
taires. En pareille matière, il n'est pas sans exemple de rencontrer un voisin de Thumeur du meunier de Sans-Souci. M. et madame de Bouillon eurent le bonheur d'avoir affaire à des gens fort civils, très-coulants et trèsenchantés de les avoir pour obligés. La maison et le fief appartenaient à MM. de Chaulieu. Ce fut avec l'abbé qu'on traita. Tout se conclut le mieux et le plus aisément du monde. Le poëte, aussi courtisan que poëte, fit preuve d'un désintéressement avec lequel le duc et la duchesse ne demeurèrent point en reste. Ce n'était pas la première fois, après tout, que les Ghaulieu se trouvaient à même d'être agréables à la maison de Bouillon. Leur père avait été employé par la Reine-mère et le cardinal à l'échange de la principauté de Sedan, et il avait agi d'une façon dont les princes n'avaient eu qu'à se louer*. Les qualités aimables de l'abbé, ses petits vers, son esprit caressant l'établirent aussitôt dans la familiarité de la duchesse,
1 Œuvres de ChauUeu (édit. de 173-2). — Le duché de Château-Thierry, celui d'Albret et les comtés d'Auvergne et d'Évreux étaient entrés dans l'échange du duché de Bouillon.
qui d'ailleurs ne se livrait ([ue trop ; il devint, avec sa Lelle-sœur madame de Ghaulieu, son confident, son complaisant, faute de mieux, et l'escorta dans plus d'une équipée.
Benserade, Segrais, Ménage, le vieux Corneille, Molière, madame Deshoulières, fréquentaient Thôtel de Bouillon, où on leur faisait fête. Pradon, en revanche, y remplaçait Racine et y préparait le triomphe de sa Phèdre. La passion, l'esprit de coterie sont aveugles, et c'est ce qu'il faut se dire pour comprendre le rôle déplorable que jouèrent dans un conflit trop fameux la pauvre duchesse et le frivole mais délicat Mancini. Entre ces grands seigneurs et ces hommes de lettres, on s'en doute, bien des jeunes têtes glissaient leur menton imberbe et l'éclat de leur vingt ans, à commencer par MM. de Vendôme, qui étaient là à bonne école. La divinité du lieu était galante, un peu plus qu'il n'eût convenu à un mari moins tranquille; mais M. de Bouillon ne ressemblait nullement à M. de Mazarin, son beau-frère, et il ne vit que ce qu'on le força absolument de voir. Encore se montra-t-il assez débonnaire quand il dut voir et se fâcher.
Les armeé étaient la seule carrière que
pussent courir des gens de la naissance de MM. de Vendôme; leur vocation, comme leur origine, était toute militaire : on peut dire qu'ils n'étaient pas hommes encore qu'ils faisaient déjà l'apprentissage de ce rude métier. Le duc de Beaufort, leur oncle, cet étrange agitateur dont la mort devait couronner la vie, emmenait, en 1669, au siège de Candie, le plus jeune, le chevalier de Vendôme, qui avait à jpeine quatorze ans^ Ils mirent à la voile le 6 juin, après avoir embrassé le cardinal de Vendôme qui les avait suivis à Toulon. On sait l'histoire et l'issue de cette sortie trop célèbre, dont M. de Beaufort ne revint pas. LesFrançais,impatients de faire leurs preuves, cinq jours à peine après leur arrivée dans la place, s'élançaient au nombre de cinq mille hommes et de quatre cents chevaux, par la porte de Sabionera, dans les retranchements et les travaux des ennemis qu'ils réussirent à en déloger. Ce succès pouvait avoir les plus grands résultats pour l'avenir des assiégés, quand un de ces hasards funestes qui déjouent
1 La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulat) , t. XXXII, p. 273. — Marquis d'Argenson, Mémoires (éd. Janet), t. I, p. 133.
toute prudence comme toute prévision vint ramener la fortune du côté des vaincus, et changer cet avantage en un affreux revers. Le feu avait pris à un magasin ennemi rempli de bombes et de grenades ; cette détonation effroyable, à laquelle se mêlaient les cris des malheureux atteints par les projectiles, frappa nos soldats d'une terreur que leurs chefs furent impuissants à dominer. On crut que le terrain était miné et qu'il n'y avait de salut que dans une prompte fuite. Ce fut un sauvequi-peut général, dont les ennemis ne surent que trop profiter. Ils se précipitèrent à leur tour sur les vainqueurs, qu'ils n'eurent pas de peine à tailler en pièces. « Jamais nation, écrit l'historien auquel nous empruntons ces détails, ne fit mieux que ces braves avant ce désordre, et jamais chef ne s'acquitta mieux de son devoir pour rallier son monde et pour combattre que M. le duc de Beaufort ; c'estoit un homme qui estoit^ si semble, en cent endroits en mesme temps, et qui paroissoit un foudre de guerre mesme aux ennemis; il n'y avoit rien de dangereux pour luy, pourveu qu'il y eut de la gloire à gaigner, aussi avoitil déjà accfuis mille lauriers; lors quune main barbare luy tira un coup de mousquet,
qui le perça à jour, à ce qu'on dit, car on n'en sçait rien d'assuré, et qui le mettant hors de combat, l'exposa à la fureur de ces barbares, lesquels ne pouvant pas Tamener avec eux à cause de sa grande foiblesse, furent assez inhumains de tremper leurs mains dans le sang de ce bon prince, dont la naissance et la vertu méritent des couronnes et des autels, et de luy couper la teste, qu'on porta quelque temps ensuite en triomphe à Constantinople * . »
Quoique ce récit soit d'un contemporain des mieux placés pour être renseigné, l'incertitude la plus complète, même pour la famille de M., de Beaufort, a si bien enveloppé les derniers moments de ce grand homme de la Fronde, que nous verrons plus tard madame de Bouillon et le duc de Vendôme demander à Le Sage, le digne compère de la Voisin, le vrai de sa destinée. N'a-t-on pas voulu même que l'homme au masque de fer ne fût autre que ce révolté, gracié et pardonné, que Louis XIV n'avait pas le moindre
1 Savinien d'Alquié, Histoire curieuse du siège de Candie, le tout tiré des Mémoires de J.-B. Rostan, secrétaire d'estat et des finances de S. A- R- (Amsterdam, 1671), p. 127, 135, 136, 140.