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intérêt à faire disparaître ^ ? Nous ne saurions dire si le chevalier de Vendôme fut de cette sortie. Nous ne le jjensons pas. M. de Beaufort ne put songer, en effet, à mêler cet enfant aux hasards d une attaque de nuit, car il n'était pas jour quand ils marchèrent à Fennemi ; il le laissa sans doute dans la ville ou sur ses vaisseaux. Mais l'impression n'en dut pas être moins profonde sur cette jeune âme, à laquelle la guerre se révélait par ce qu elle avait de plus terrible. Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails et les phases de ce siège dont la défection de M. de Navailles, justifiable ou non, hâta le terme. Quoi qu'il en soit, le 16 août, notre petite armée, réduite des deux tiers, se rembarquait et abordait à Toulon le 2 octobre suivant '.
En 1672, le chevalier assistait au passage du Rhin^ et y eût peut-être compté parmi les victimes si M. de Vivonne n'eût volé à son aide. Voilà un de ces services qu'on n'oubhe
1 La Grange-Chancel. Œuvres (1758;, t. V, p, 207 à 214. — Lettre à M. Fréron, auteur des Lefires périodiques.
2 Daru, Histoire de Veyiise (1821 , t. V, p. 117, 118,
pas et qui cimentent des amitiés pom* la vie. Mais encore faut-il que Famour ne vienne pas se jeter à la traverse. Nous parlions batailles, et nous nous trouvons ramené brusquement sur le terrain de la galanterie. Le chevalier avait dix-huit ans, il avait l'âge où le cœur commence à battre et veut faire ses preuves là comme ailleurs. Bref, il s'était brûlé aux beaux yeux d'une créature ravissante qui n'en était pas à sa première conquête, et dont M. de Vendôme ne devait pas être la dernière. Il s'agit ici de Marie-Elisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay. Les mémoires et les écrits contemporains s'accordent sur la rare beauté de son visage ^ A l'âge de douze ou treize ans, s'il faut en croire Madame, mère du Régent^, ses charmes naissants avaient fait une telle impression sur le vieux duc de Lorraine, qui en avait plus de
* Elle fut une de celles dont Mignard se plut à reproduire les traits dans les peintures qu'il exécuta à Saint-Cloud. L'abbé de Monville, Vie de Mignard (17-30), p. 136. — Il existe un portrait d'elle en stenkercke et en falbala, publié chez Touvain, rue Saint- Jacques, au Grand Monarque. — Bibliothèque impériale, cabinet des estampes.
2 Duchesse d'Orléans , Correspondance complète (Charpentier, 1855), t. I, p. 457.
soixante, qu'il songea à réponser. Il habitait alors Mirecourt et passait une partie de ses journées à chasser. Il s'arrêtait souvent à l'abbaye de Poussay, assez rapprochée de la ville, et ce fut là qu'il eut occasion de voir mademoiselle de Ludres. Charles lY n'était pas, il s'en fallait de beaucoup, un modèle de fidélité et de constance; à l'atrocité près, il ressemblait fort àHenri YIII d'Angleterre. La possession amenait vite la satiété, ou du moins ne le prémunissait que très-insuffisamment contre des séductions nouvelles. Soit horreur de toute contrainte , soit qu'il n'imaginât point de moyen plus propre à lever les scrupules , l'offre de la main marchait audacieusement de front avec l'offre du cœur, sans que certains obstacles, d'ordinaire insurmontables, parussent un instant l'arrêter. Après avoir répudié la duchesse Nicole en alléguant des causes de nullité plus spécieuses que plausibles, du moins aux yeux de la cour de Rome, qui déclara le second mariage illégitime*, il
1 Le saint-père , pape de Rome,
A fait action d'honnête homme
En conférant le sacrement
Qui joint irrévocablement
A monsieur le duc de Lorraine
Sa vraie épouze et souveraine...
Loret, La Mtize historique (1653), liv. IV, lettre vu.
— 24 ~ avait épousé Béalrix de Casanp, princesse de Gantecroix, dont la beauté et l'esprit ne surent triompher de l'humeur changeante de son amant. Bien que mère de deux enfants, elle trouvait peu d'appui dans une position étrangement fausse : le duc, aussitôt qu'aucun lien de tendresse ne le retenait plus, avait en etfet moins d'efforts à faire pour briser cette chaîne volontaire et coupable qu'il n'avait dû en rencontrer à rompre une union consacrée au pied des autels et à la face des peuples. A la mort de la princesse Nicole, madame de Gantecroix avait vainement essayé de faire régulariser son mariage et de se faire proclamer duchesse de Lorraine. Non-seulement elle avait été rebutée , mais encore se voyait-elle donner à tout instant une rivale qu'un caprice du duc pouvait changer en souveraine.
La petite de Ludres ne quittantpasPoussay, appartenant d'ailleurs à une famille des meilleures de Lorraine, une famille qui prétendait tirer son origine de la première race des ducs de Bourgogne ^ était trop bien gardée
1 La Chesnave-des-Bois, Dictionnaire delaNobJesae W71), t. IV, p. 198.
contre ses tentatives pour qu'il ne désespérât point de l'obtenir autrement que par ce trèsgrave engagement qui lui coûtait si peu. Il parla mariage comme toujours, et les fiançailles se firent au château de Richarménil en présence de la grand'mère et de la mère de la jeune fille ^ Madame de Cantecroix n'en fut pas plus tôt instruite, qu'elle vint trouver son amant, se jeta à ses pieds, lui rappela ses serments, l'adjura, au nom de ses enfants qu'il aimait passionnément , de renouveler leur mariage de bonne foi, si les casuistes le croyaient nécessaire pour sa validité et leur légitimation. Mais il fut inexorable et l'obligea de s'éloigner, prétextantles défenses deTÉglise qui ne leur permettaient pas de vivre ensemble sous un même toit. La pauvre femme dut partir, la mort dans le cœur. En effet, elle ne fit que languir depuis lors, et, bientôt après, elle prenait le lit pour ne plus le quitter . Charles IV, on en a pu juger, n'était ni la délicatesse, ni la franchise, ni la droiture même ; il ne recula pas devant une comédie qui, du reste, en faisant ses affaires, eut pour résultat d'adoucir
1 Marquis de Beauvau , Mémoires pour servir à l'histoire de Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, Cologne (1^9), p. 236.
les derniers moments de la princesse. « Le duc la sçacliant en cet état, raconte son historien, et appréhendant que son désespoir ne lui fist disposer de son bien en faveur de quelque autre que de ses propres enfants, l'envoya visiter par les princes de Yaudemont et de Lillebonne, afin de lui mettre l'esprit en repos, et donna même une procuration à ce dernier pour renouveler en son nom leur mariage, en cas qu'il en fust besoin et qu'il n'y eust plus d'espérance de sa vie\.. » M. de Lillebonne le pouvciit en toute sûreté, car la princesse de Gantecroix expirait quelques heures après une apparente consécration de ses droits et de son mariage, qu elle n'obtenait que parce qu'elle ne devait pas en jouir \ Bien que ce ne fût qu'un jeu de la part du duc, il ne laissa pas que de porter le deuil de la défunte et de permettre qu'on le complimentât sur sa perte. Toutefois, incapable de se contraindre, il était constamment à Mirecourt avec sa jeune maîtresse et lui donnait le bal pour la divertir. La mort de madame de Gantecroix semblait écarter le seul obstacle, et celle-ci se croyait déjà duchesse de Lor-
1 Marquis de Beauvau, Mémoires, p. 237, 238. '^ 1663.
raine. Par malheur, Charles lY avait plus d'une afîake : le roi de France, usant du droit du plus fort, exigeait la reddition de Marsal et menaçait. Quelque épris que fût le duc, il fallut bien aviser, et l'amour se vit contraint de céder devant d'aussi puissants intérêts. Le pire , avec le caractère mobile de cet amant sexagénaire, c'est qu'il dut quitter Mirecourt et s'éloigner. Il ne tardait pas, en effet, à s'enflammer pour une bourgeoise de Nancy nommée La Groisette , nièce du banquier Dentrée. « Il trouva assez de charmes dans cette nouvelle maîtresse , rapporte M. de Beauvau, pour étouffer la passion qu'il avoit conçue pour l'autre. Celle-ci, s'apercevant de ce changement, se retira dans son abbaye de Poussay, et ne vint plus que rarement à la cour, com.me pour considérer de temps en temps si ce nouveau feu duroit toujours et ne s'éteindroit pas bientôt. Le duc ne laissoit pas de lui donner encore quelque marque de son affection ; mais toute sa galanterie ne fut occupée pendant le carnaval qu'en faveur de l'autre ^ » L'obscurité de la rivale pouvait rassurer, bien que M. de Lorraine, il l'avait
' Marquis de Beauvau, Mémoires, p. 249.
prouvé déjà, ne se laissât pas arrêter par les chimères de la naissance. Mais il n'aimait plus assez pour n'être point infidèle; il ne fallait que la rencontre d'un objet plus digne pour achever ce qu'avait commencé le minois de La Croisette. Une enfant de treize ans, la fille d'un disgracié qui avait mérité sa disgrâce, était destinée à faire sombrer le frôle esquif de la pauvre de Ludres.
Le comte d'Aspremont, profitant des embarras du duc, s'était révolté et avait réussi à se maintenir, à faire même de petites conquêtes tant que la guerre avec la France dura. Lorsqu'on vint à signer la paix , l'on songea peu à arranger d'aussi minces intérêts, et il ne lui resta d'autre espoir qu'en la générosité du prince. Charles IV se laissait solliciter, donnait de belles promesses, mais n'accordait rien, remettant au lendemain, traînant en longueur avec un homme qui était sans argent, sans crédit et se mourait de faim. A bout de patience et de ressources, M. d'Aspremont était décidé à tout abandonner et à se résigner à son sort. Heureusement pour tous, la comtesse, plus tenace que son mari, peut-être avec une arrière-pensée que l'événement donna lieu de supposer, forma le
projet d'aller solliciter avec sa fille. Le joli visage de Tenfant produisit l'impression ordinaire sur le duc qui, en peu de temps, se sentit tellement subjugué, qu'il parla, cette fois encore, de mariage, comme s'il n'eût pas engagé sa parole ailleurs. M. et madame d'Aspremont, devant ce retour inespéré, n'eurent garde de s'endormir, l'expérience du passé leur démontrait assez la nécessité de brusquer une affaire qu'il fallait emporter d'assaut. On ne laissa pas respirer le malheureux duc, qui, harcelé, supplié, pris au piège, s'exécuta et épousa, non sans quelque honte de son personnage ^
Madame de Ludres ^ sa famille sans doute plutôt qu'elle, tenta un efTort suprême pour empêcher cette félonie. Les curés de Nancy reçurent une protestation signée de sa main, où elle soutenait avec beaucoup d'énergie et de force qu'elle était fiancée avec le duc. Cette démarche n'eut d'autre résultat que de faire enfermer la mère et la fille. Mais son opposition subsistait, et il était nécessaire qu'elle se désistât. « On eut assez de difficulté