‹ Les cours galantes (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · p.'ioi · texte numérisé non relu

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3 Dulaure, Nouvelle description des curiosités de Paris^ 1785, t. I", 2' partie, p- 541. — Germain-Brice, Description de laville de Paris {1106), t. 1", p. 334. — Barillet, Recherches historiques sur le Temple, 1809, p. 105.

— 264 ~ avait une autre valeur, en admettant même que quelques autres bénéfices ne vinssent pas arrondir Tescarcelle du grand prieur.

Le Temple occupait un terrain considérable enserré de hautes murailles à créneaux fortifiés d'espace en espace par des tours, ayant pour limites approximatives les rues du Temple et de la Corderie, la rue actuelle de Caffarelii et les terrains vagues sur lesquels on bâtit la rue de Vendôme. Le palais du grand prieur, dont l'issue se trouvait rue du Temple, était de construction récente alors ; il avait été élevé vers 1667, par Jacques de Souvré, le fils du maréchal de Souvré, gouverneur de Louis XIII, sur les dessins de l'architecte Delile. Jusquelà les grands prieurs avaient résidé soit dans les tours, soit dans un hôtel spacieux, communiquant aux tours où s'assemblait le chajjitre, soit encore dans l'un des quelques hôtels de l'enclos. Guillaume de Boisboudran occupait l'hôtel auquel il laissa son nom, qu'il construisit sans doute et où nous verrons l'abbé de Chaulieu s'ébattre d'nne façon si anacréontique. Hugues deRabulin, s'il hvrait le jardin du grand prieuré à son beau neveu pour donner le bal à madame de Sévigné\

* Ce jardin, dontBiissy nous a fait la description,

habitait également une maison particulière, comme on en peut conjecturer par un acte de lui, à la date de 1664^ Nous avons deux vues de Marot, représentant, l'une* la façade, l'autre , le derrière du palais bâti par M. de Souvré. C'était un corps de logis sans grande harmonie , précédé d'une cour vaste ornée d'un péristyle à colonnes couplées dont les proportions colossales écrasaient la construction principale -, Au delà du palais s'étendaient le parterre et le jardin. Le palais du grand prieur et le jardin occupaient la superficie du square actuel , qui , quelque peu plus large , aurait en moins , dans sa longueur, l'espace sur lequel a été bâti le nouveau lavoir. Borné d'im côté, comme aujourd'hui encore, par la rue de la Corderie, le jardin l'était de l'autre par l'hôtel du chapitre, les tours du Temple qu'il recelait en partie, le bailliage, et le passage qui y conduisait et où se trouvait l'entrée banale ; car

se prolongeait jusqu'au mur de l'enclos et dut disparaître, lors des nouvelles constructions.

^Ba,Ti\\et, Recherches historiques fiur le Temple, 1809, p. 79,181.

'2 Saint-Victor, Tableau historique et pittoresque de Paris, t. II, p. 623. — G-ermain Brice, Description de la ville de Paris (1706), t. T'% p. 334, SHô.

cette promenade était ouverte au public sous la surveillance bénigne du suisse de Téglise qui en avait la police, et c'était sous ses abris que le débiteur réfugié au Temple venait tuer les heures et rêver à de meilleurs deslins. Quoique bien soigné, le jardin n'avait rien d'extraordinaire, si Ton n'en excepte un superbe marronnier que Ton considérait comme un des doyens des marronniers plantés et crus en France. Le marronnier est une importation toute moderne : le premier marronnier introduit sur notre sol le fat en 161 5 Me palais du grand prieur, la forteresse, l'église, le cimetière et le bailliage occupaient à eux seuls une moitié du Temple. Si le temps et les révolutions ont si bien fait table rase de ce côté qu'il ne subsiste plus une pierre du passé, l'autre partie ne s'est pas tellement transformée qu'on ne retrouve encore quelques vestiges de l'ancien enclos. Dans le triangle formé par la rue du Temple, la rue présente Dupetit-Thouars et les murailles , et dont la fontaine de Vendôme était comme le sommet, se massait le quartier aristocratique. C'était

iPalaprat, Recueil de pièces en vers adressées à S. A. S. Monseigneur Je duc de Vendosme. p. GH.

là, dans un espace passablement restreint que s'échelonnaient l'hôtel Poirier, qui fut appelé par la suite l'hôtel des Bains, les hôtels de Boishoudran , de Guise , de Boufïlers et deux autres encore d'une importance moindre mais avec jardins comme les premiers. Tout cela a fait place à des constructions plus modestes envahies maintenant par une population spéciale de vendeurs qu'on ne trouve guère que là. Les vides sont devenus des pleins et ce qui survit des vieux édifices a dû servir à étayer les nouvelles constructions. Quant à la cour de la Corderie, elle a conservé son même aspect, et c'est, à vrai dire, le seul point de lancien Temple qui soit resté debout dans sa presque intégrité. Le chevalier d'Orléans, le prince de Conti et M. de Grussol qui administrait pour le duc d'Angoulême enfant, apportèrent chacun à l'enclos des changements qui durent en modifier sensiblement la physionomie, et notamment la fameuse rotonde, bâtie en 1787 dans l'emplacement de potagers et de jardins d'agrément. Mais, c'est le Temple de M. de Vendôme, ne l'oublions pas, que nous restituons ici, le Temple de 1680 a 1720.

Si Hucmes de Babulin avait été un franc

— 2t)8 - soldat, d'une débauche peu relevée, ne se doutant guère des délicatesses et des sensualités de la vie, Jacques de Souvré était, en revanche, le type du voluptueux raffiné, de Thomme de goût et du viveur érudit, qui mange et sait ce qu'il mange, et que l'on peut consulter sûrement pour les choses de la table. Boileau a consacré sa compétence aussi bien que la notoriété de ses dîners dans une de ses satires. A cette époque Souvré n'était encore que commandeur.

Mais hier il m'aborde, et me serrant la main, Ah ! monsieur, me dit-il, je vous attends demain ; N'y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles D'un vin vieux... Boucingo n'en a point de pareilles 1 : Et je gagerois bien que, chez le Commandeur, Villandri priseroit sa sève et sa verdeur 2.

Les repas du commandeur avaient une réputation qu'ils méritaient moins par la somptuosité et la magnificence, que par la recherche exquise et la propreté (la propreté dans le sens qu'avait ce mot au xvn* siècle). Il existait alors une émulation, une rivalité généreuse qui devait tourner au profit de ce grand art de la table auquel le siècle suivant

1 Marchand de vin en réputation.

^ Boileau, Œuvres complètes (édit. Saint-Surin), t. 1*"' p. 117, satire III, 1665.

lit Taire de si étonnants progrès. Brossette, d'après Boileau, cite Jacques de Souvré comme l'un des tenants des Costeaux; le duc de Mortemart et le marquis de Sillery eussent été les deux autres membres de ce trio anacréon tique. Mais Desmaiseaux , mieux renseigné , leur substitue le marquis de Boisdaufin , Saint-Evremond et ce comte d'Olonne qui n'eut toute sa vie que deux affaires, dîner le matin et souper le soir^ : et il le tenait de Saint-Evremond lui-même^. Souvré, qu'il fût ou non des Costeaux, avait une cave modèle, justement appréciée par les hommes les plus compétents et les plus experts, par les frères de Broussin, entre autres, dont le Voyage de (Chapelle et Bachaumont a immortalisé les noms; et, sans doute, sa table ne s'amoindrit pas lorsqu'il devint grand prieuré Mais il

1 La Bruyère (édit. Walkenaër, 1845), 2« partie, CXXII, p. 434.

2 Desmaiseaux , Vie de Saint-Evremond , 1740, p. 31, 32.237,238.— Voir également, à propos de cette plaisanterie de Tordre des Costeaux, le Dictionnaire étymoloi]i(itie de ^lénage. (Paris, 1694) , p. 222, et les notes sur la troisième satire de Boileau (édit. Saint- Huriu), t. P^ p. 108, 115, llG.

3 11 prit possession le 29 janvier 1G67 , selon la

était déjà vieux, quand ce changement de position eut lieu, et il ne jouit i^as plus de trois ans de cette haute dignité de l'Ordre ^ Il laissait , toutefois , des traditions que le chevaher de Vendôme n'eut garde de ne point maintenir religieusem.ent. Si ce dernier n'avait fait pis, il n'y aurait eu qu'à louer. Mais il dépassa, il faut bien l'avouer, et de beaucoup, ces franchises permises d'un épicurisme aimable pour se plonger dans un libertinage sans frein et sans mesure, qu'il est aussi malaisé d'excuser que de raconter trop souvent.

Le rang de grand prieur revenait de droit au plus ancien bailli capitulaire, et Hugues de Rabutin n'eut pas d'autre titre à la succession d'Amador de Laporte. Mais nos rois n'étaient pas sans exercer une certaine pression sur les conseils de l'Ordre et obtenaient fréquemment, lors d'une vacance, que cette dignité échût à leur créature. Ainsi le chevalier de Guise , le favori de Gaston alors heutenant général de la Régence , dépossé-

Gazette de France. La Biographie, des frères Micliaud porte le 19 janvier.

1 Le père Anselme, Histoire généalugiqae et chronologiqthe de la maison de France, 1733, t. VII, p. 400.

dait-il, grâce à la faveur royale, l'oncle de Bussy, si celui-ci n'eût pris possession sans plus attendre, et ne fût allé bravement saluer, en qualité de grand prieur, le roi et la reine mère qui durent accepter les faits accomplis'. Le grand prieuré, avec le temps devint l'apanage des princes et, le plus souvent, des bâtards de la maison de France. Le grand oncle du chevalier de Vendôme, Alexandre de Yendôme n'entrait dans LOrdre qu'avec la condition tacite de succéder à Régnier de Guerchy. Henri IV voulut être présent à la réception de ce champion de la religion qui avait six ans à peine ; toute la cour, le nonce du pape, les ambassadeurs, le connétable, le chancelier, les présidents du Parlement, les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit y assistèrent. La cérémonie qui devait avoir lieu dans l'église des Grands -Augus tins eut lieu dans Téglise du grand prieuré , chose d'ailleurs toute naturelle, sur la demande du commandeur de Villedieu , ambassadeur de TOrdre. Jamais pompe pareille n'avait présidé à l'initiation d'un postulant. Le petit prince était bien empêché de répondre aux questions sa-

1 Bussy-Kabutin , Mémoires (Charpentier, 1857), i. I", p. 100, 101.

cramentelles qui lui furent adressées; ce fut Henri IV qui se porta sa caution et prit la parole pour ce second fruit de ses amours avec la belle Gabrielle. « Je quitte les fonctions de roi pour remplir celles de père, » ditil en descendant du trône qui lui avait été préparé, tout couime s'il eût été question d'un enfant de la reine Marie de Médicis, laquelle, autre singularité, se trouvait également à la cérémonie K O^^atorze ans après, à la mort du chevalier de Guerchy, Alexandre de Vendôme devenait grand prieur à son tour.

Son petit neveu n'entra guère moins jeune dans rOrdre. Il avait seize ans à peine, quand, dès 1671, à la sollicitation de Louis XIV, il obtenait de Clément X, du vivant d'Etampes de Vaiençay, une grâce expectative sur le prieuré de France , malgré l'opposition des anciens. Le pape intervenait rarement dans la distribution des bénéfices de TOrdre; mais il lui arrivait parfois d'user de ce droit, ce qu'il faisait en adressant au grand maître un bref impératif par lequel il lai enjoignait de disposer de telle ou telle commanderie, d'un

1 Barillet, Recherches historiques sur le Temple, 1809, p. 75, 76, 179, 180.

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grand prieuré même, en faveur d'un chevalier'. Toutefois, le bref de M. de Vendôme ne fut enre.uistré à la chancellerie de Malte qu'à la condition que ce prieur par anticipation et en espérance dédommagerait le trésor des droits de mortuaire et de vacant-. Ces droits étaient d'un beau revenu pour l'Ordre, qui était intéressé à prolonger le plus possible la vacance et la faisait souvent durer des années : il n'était pas rare qu'il s'écoulât un an ou deux entre le trépas du grand prieur et l'installation de son remplaçant. Bien que Yalençay soit mort à Malte, en 1678'^ s'il fallait en croire certains historiens, le chevalier de Vendôme ne fût devenu effectivement grand prieur qu'en 1693^; c'eût été trop attendre; en réalité, ce fut en 1681 qu'il prit possession de son prieuré et qu'il dut s'installer au Temples

1 Dangeau, Jonvnal, t. YIII, p. 499. Mardi, 12 septembre 1702.

2 Vertot, Histoire de Malte, 1727, t. V. p. 263.

3 Le P. Anselme, Histoire géne'aJogique et chronologique de la maison de France, 173.3, i. VII, ]i. 550.

'* Michaud jeune, Biographie tmiverseUc, t. XLVIII. p. 128.

^ Gallia Christiana, 1774. tomus septimiis , p. 1067.

Il avait vingt-six ans, l'âge où les plus sages ne le sont guère ; il était entouré d'ailleurs d'amis et de complaisants intéressés à développer son amour pour le plaisir, et tout sembla conspirer à faire du jeune prince un de ces débauchés effrénés qu'aucun obstacle, comme Bon Juan , ne saurait arrêter. Fut-il tout d'abord aussi profondément corrompu qu'il le voulut paraître, ou simplement l'un de ces fanfarons de vice, selon l'expression même de Louis XIV, que l'époque prochaine allait voir pulluler? L'impiété et Timmoralité qu'il afficha pouvaient aussi bien être, en effet, à l'origine, un rôle joué, une affectation puérile qu'une conviction très-sincère, un penchant irrésistible. Du moins, La Bruyère semble-t-il rinsinuer dans une apostrophe virulente à un jeune hbertin qui ne serait autre que le chevalier de Vendôme.

« Si vous êtes né vicieux, ô Théagène, je vous plains ; si vous le devenez par foiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir,

Equestris Ordinis, sancti Johannis Jerosolymitani, dein Rhodiensis,et nunc Militensis, majores in Francia friores.

souffrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage, tempérant, modeste, civil, généreux, reconnoissant , laborieux , d'un rang d'ailleurs et d'une naissance à donner des exemples plutôt qu'à les recevoir, convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la déférence qu'ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous chérissez; ironie forte, mais utile, très-propre à mettre vos mœurs en sûreté, à renverser tons leurs projets, et à les jeter dans le parti de continuer d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes*.»

La vieillesse dévote de Louis XIV avait métamorphosé toute cette cour, si brillante jadis, enune cour confite et austère jusqu'à râpreté; mais c'était compter sans une jeunesse emportée, avide de jouissances, qui ne voyait pas, en somme, pourquoi elle se fût abstenue, quand la génération précédente avait pris une si large part des joies de ce monde. Une pareille compression, disons-le, n'avait pas été subie par tous avec la même docilité,

1 La Bruyère (Jannet, 1854), t. II, p. 377, Des Grands.

- :?7G — la même résignation. Il était dangereux d'être libertin, et ne l'osait pas qui l'eût voulu; mais, raison de plus pour que ceux qui osaient affronter l'indignation et le courroux du vieux roi fussent entourés de ce prestige que donne l'audace, même au service d'une mauvaise cause. Les plus timides, ceux qui afTectaient un rigorisme extérieur, ne pouvaient se défendre d'une secrète admiration pour ces cerveaux brûlés qui ne craignaient pas de se perdre. La réaction prête à éclater se laissait pressentir dans les choses les plus minimes en apparence. Au moment même où le pieux monarque croyait avoir ramené triomphalement son peuple à l'unité de croyance et obtenu à la religion et à la morale une victoire signalée , les seuls livres qui se vendaient chez Barbin étaient les livres d'impiété, les ouvrages antireligieux. Il y avait donc, sous une réprobation qui n'était qu'à la surface, une certaine popularité attachée cà ce rôle que le grand prieur ne tarda pas à prendre au sérieux et à jouer au naturel. En tous cas, cet esprit fort, ce sceptique, ce dissolu ne commence pas autrement que le reste du monde. A dix-huit ans, il est amoureux sincère, amoureux candide, amou-

reux furibond et romanesque, et demeure deux années sous le charme et dans les fers de madame de Ludres, sans qu'il soit bien sûr que sa constance ait été payée de retour. En avançant en âge, et malgré l'expérience, il sera Tesclave et le jouet de ses maîtresses, avec lesquelles il ne saura pas rompre et qui le déconsidéreront, même aux yeux de ses amis. Chaulieu écrivait à sa belle-sœur, le lendemain de l'acquittement de M. de Luxembourg à l'Arsenal :

« M. le grand prieur n'a reculé que pour mieux sauter. Il passa hier la nuit avec la nymphe, et s'ajusta avec un soin qui me donna de la compassion, à lui un grand ridicule, et à tout PaHs le sujet ample de brocards et de discours. Falloit-il publier qu'il ne reviendroit de six mois à Paris, et qu'il vouloit habiter les campagnes, comme un Tartare ? Pourquoi annoncer des choses qu'on ne peut soutenir? De bonne foi, j'ai de la pitié. Et qui auroit des sentiments de vengeance contre ce bon prince, en vérité, en seroit bien vengé. Je pardonne les foiblesses, l'homme le plus sage en est capable ; mais il faut être fou pour les montrer en public. Tout le monde Fattendoit à ce retour, et l'on étoit affûté au pas-

sage. Plus de quarante persounes m'ont demandé à rOpéra s'il Tavoit revue ou s'il la reverroit. Ce n a pas été sans me conter les manières qu'elle avoit aux Tuileries, pendant qu'il étoit dans les déserts. Elle n'étoit pas si chagrine que lui, et elle s'est promenée, jusqu'à minuit, tous les jours avec ses roquets. Quelle étrange destinée pour cet homme, et quelle est la bizarrerie de l'amour, de ne point joindre des gens qui s'aimeroient de si honne foi! Pourquoi donner de l'indifférence pour ce qui vous aime, et de l'amour pour qui ne se soucie point de vous ? Mais ce n'est pas à moi de parler de cela, et, si je me croyois, j'écrirois autant qu'Ovide là-dessus ^ »

Cette nymphe, aux caprices de laquelle semblait être si complètement le grand prieur, Chaulieu n'avait pas besoin de la nommer, il parlait à sa belle-sœur, fort initiée à tout ce qui se passait chez les Bouillon, et tout autant chez les Vendôme. Nous en sommes donc réduits aux conjectures. Toutefois, est-il probable que cette maîtresse anonyme n'était autre que Fanchon Moreau. Le début de Fanchon à l'Opéra n'eut lieu, il est vrai, que trois

Chaulieu, Lettres inédites (1850), p. 152, 153.

ans après , et nous ne savons pas au juste quand et comment se noua cette liaison. Peut-être se forma-t-elle par l'entregent de LaFare, l'amant de Louison, qui, elle aussi, n'était pas au théâtre lorsque celui-ci la versait à la porte de madame de La Sablière. Quoi qu'il en soit, à part des éclipses et même de sérieux orages, Fanchon devait être et rester la maîtresse en titre du grand prieur, vingt ans et plus, non sans faire quelques accrocs au contrat verbal consenti entre eux deux.

Anet, trop éloigné de Paris, était moins accessible que le Temple et devait être moins visité. Le duc de Vendôme, depuis la vente de son hôtel, descendait au prieuré et se mêlait, lorsqu'il était à Paris, à ces joyeux convives, à ces buveurs intrépides, à ces épicuriens héroïques, dont il serait difficile de raconter tous les exjjloits. Madame de Bouillon, on le sait déjà, franchissait audacieusement cette terrible enceinte, et, soit chez son neveu, soit chez Fabbé de Chaulieu, luttait de verve et de behe humeur avec les plus gais et les plus spirituels. Ninon, elle aussi, y apportait parfois son enjouement et son originalité. Ces apparitions se répétaient , toutefois, moins

souvent pour la duchesse quelle ne l'eût souhaité. Elle faisait de longues absences hors Paris, absences qui n'étaient pas constamment dans sa volonté, bien que toujours amenées par elle. La destinée des nièces de Mazarin a été de courir le monde en aventurières ou en proscrites, expiant dans l'exil et la disgrâce les erreurs et les emportements de leurs charmantes cervelles. Pour ne parler que de madame de Bouillon, en 1675, sa famille l'enferme momentanément à Montreuil pour faire cesser un scandale par trop flagrant. En 1680, nous la voyons reléguée à Nérac, à la suite de cet interrogatoire à l'Arsenal , d'où elle sort d'une façon si triomphante. Six ans après, elle est exilée de nouveau à l'abbaye de Sanit-Martin de Pontoise appartenant au cardinal de Bouillon, son beau-frère, pour quelque parole imprudente, relevée par Louvois, l'ennemi juré de la famille K Le prétexte était d'autant plus aisé à trouver au ministre que la duchesse ne mesurait guère ses paroles , et s'exprimait avec la même assurance à Versailles et en présence

1 Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1686, t. VI, f. 1.

~ '2S\ — de Louis XIV, que sa liberté ellarouchait, dit Saint-Simon, que dans son propre salon avec ses intimes ^ C'est, du reste, ce que laisse à entendre son frère , le duc de Nevers , dans Tépître qu'il lui adressait alors :

Quel sera donc votre destin?

Ma chère sœur, quelle étrange influence !

Eh quoy, pour aller au devin 2, Nërac devient le lieu de votre résidence! Présentement on dit qu'un peu trop de licence Dans vos brusques discours vous tient à Saint-Martin...

Elle n'y demeura pas éternellement. Mais les aventures succèdent aux aventures, et les absences se répètent avec une singulière fréquence. En sortant de Saint-Martin, Marianne prend son vol pour l'Angleterre. Il s'agissait de rendre visite à madame de Mazarin, dont elle était depuis si longtemps séparée. Cette raison était excellente ; par malheur elle n'était pas l'unique. « Ne trouvez-vous pas, écrivait La Eontaine a M. de Bonrepaux, que l'Angleterre a de l'obligation au mauvais génie qui se mêle de temps en temps des affaires de cette princesse ? Sans lui, ce climat ne

1 Saint-Simon, Mémoires (Cbéruei), t. XI, p. lO'J. - Allusion k la visite chez Le Sage.

]'auroit point vue... ^ » Et ce mauvais génie, La Fontaine sait bien qu'il n'est autre que ce grain de folie qui n'agite que trop cette cervelle turbulente ; il ne le lui cache pas à ellemême, avec cette franchise pleine de bonhomie qui lui est propre :

Vous avez cent secrets pour combattre l'orage : Que n'eu aviez-vous un qui le sût prévenir?

On avait laissé partir madame de Bouillon, assez enchanté d'en être débarrassé; on eût été moins coulant pour un retour. Après un séjour de plus d'un an en Angleterre, la duchesse fait demander au roi, par M. de Seignelay, la permission de s'en aller à Venise. Le roi répondit qu'elle irait partout où elle voudrait, hormis à la cour et à Paris \ Nous avons cité un passage de l'épltre du duc de Nevers ; la fin est un ressouvenir de ces instants délicieux passés ensemble aux hôtels de Bouillon et de Nevers, à Navarre, à Fresnes et à Anet, en compagnie de Ghaulieu et

•La Fontaine, Œuvres comfletes (édit. Walkenaër). Lettres à divers, t. VI, p. 518. Lettre XXII, 31 août

2 Dangeau, Journal, t. II, p. 167. 12 septemb. 1688.

du duc de Vendôme, c'est aussi une espé-

rance

Le bel abbé, l'aimable et le prince blondin,

Ce grand bailli d'Anet, chasseur infatigable,

Courtisan par plaisir, philosophe par goût.

Si tous les quatre encor nous nous trouvons à table,

Vous avec votre air enfantin.

Délicieuse Mimallone i.

C'est alors qu'il faudra qu'à tout on s'abandonne,

Que votre àme, en pointe de vin.

Tout entière, entre nous, s'ouvre et se déboutonne, Pour nous montrer ce qu'elle a de divin ».

L'on n'écrirait guère autrement à une maitresse. Mais le duc de îsevers, singulier en tout, ne fut pas un frère moins singulier qu'il ne fut étrange mari. Cette tendresse trop expansive d'un écervelé charm.ant, qu'il ne fallait pas prendre à la lettre, donna de l'ombrage à M. de Mazarin, qui fit clameur ; et M. de Nevers, poursuivi judiciairement, eut à s'expliquer en pleine audience sur des épî-

1 C'est-à-dire femme qui aime la table, la bonne chère et le vin. Mimallones étaient, chez les anciens, des femmes du Mont Mimas, en Thrace, qui servaient le dieu Bacchus.

2 Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1686, t. VT, f. 1 à 6.

très d'une métaphore un peu osée, si tout n'était pas permis aux poètes, et qui, aux yeux de ce mari chagrin jusqu'à la démence, étaient la preuve irrécusable du commerce le plus criminel entre le frère et la sœur. « La postérité aura peine à croire, s'écrie Hortense, si nos aifaires vont jusqu'à elle, qu'un homme de la qualité de mon frère ait été interrogé en justice sur des bagatelles de cette nature; qu'elles lui ayent été représentées sérieusement par des juges ; qu'on ait pu faire un usage si odieux d'un commerce d'esprit et de sentimens, entre des personnes si proches; qu'enfin l'estime et l'amitié pour un frère d'un mérite aussi connu que le mien, et qui m'aimoit jjIus que sa vie, ayent pu servir de prétexte à la plus injuste et à la plus cruelle de toutes les diffamations ^ » Cette accusation est odieuse ; il fallait bien, toutefois, que Nievers y prêtât un peu, puisqu'un instant son amitié pour la connétable Colonne fut l'objet des mêmes suspicions et des mêmes ombrages. Mais il était à prendre ainsi; rien n'eût pu modifier pour un peu et ramener

1 Saint-Réal, Œuvres complètes (Amsterdam, 1730), Mémoires de la duchesse de Mazarin, i. V, p. 56.

au vrai de la vie, cette nature légère, fantasque, insaisissable, dont les étrangetés et les aventures trouvent ici leur place toute natu-

relle et toute légitime,

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