‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 23 sur 76 · SEVRAGE DES POULAINS ET DRESSAGE DES YEARLINGS · texte numérisé non relu

SEVRAGE DES POULAINS ET DRESSAGE DES YEARLINGS

C'est une opération des plus délicates et des plus que ce premier acte d'autorité exercé sur les futurs lauréats du turf. Le sevrage est en quelque sorte le premier dressage du cheval de course, il est destiné à lui former le caractère. Selon qu'il est plus ou moins bien sevré, le poulain devient calme ou impressionnable; tout le reste de sa carrière s'en ressent. Le sevrage du poulain nécessite la main d'un homme adroit, doux et patient. La première opération consiste à soigneusement tapisser de paille !e box dans lequel on fera l'entrer l'enfant et la mère. Un poulain ne se laisse pas toujours prendre la tête sans résistance; il cherche à s'échapper en tournant dans tous les sens autour de la jument. Il y a un premier danger à éviter : c'est qu'il ne se blesse contre les murs de l'écurie.

A peine captif, on le fait sortir doucement, et il s'agit d'empêcher qu'il ne rentre : ce qu'il essaye de faire immédiatement à l'aide de tentatives nombreuses et variées. Le rôle des hommes qui tiennent la longe devient alors très important, car leur jeune

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prisonnier se livre à des bonds insensés, et il faut que la résistance qu'on lui oppose soit calculée pour qu'il ne fasse pas de chute sur la tête : il y en a qui se tuent ainsi. Les révoltes du poulain à ce moment ont beaucoup d'analogie avec celles qu'il manifeste à son dressage de yearling. Il bondit, se cabre, et boude quelquefois pendant des heures. Il faut subir ses caprices et le promener sans brusquerie, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'il a perdu son idée fixe de retourner au bercail.

Il existe à Victot un homme précieux pour ce genre d'exercice : c'est un paysan qui ne pèse pas moins de cent cinquante kilogrammes. On l'appelle « Legros », naturellement. Il n'a pas son pareil au bout d'une longe, car il faudrait la force de plusieurs poulains pour l'entraîner, et, malgré cela, il offre une sorte d'élasticité que ne présenterait pas une attache fixe.

Dès qu'elle se voit séparée de son produit, la mère ne cesse pas de hennir. Il est nécessaire de la laisser au moins quatre jours à l'écurie, quelquefois six : car la mémoire de la mère est moins courte que celle de l'enfant et la séparation lui est plus cruelle. Si on la lâchait trop vite et qu'elle fût encore sous l'impression du tourment qui l'agite, elle s'enfuirait affolée, sans direction, et irait se jeter dans une rivière ou dans un précipice, ou bien se briser contre le premier obstacle qu'elle rencontrerait. On a vu souvent des poulinières se tuer, parce qu'on les avait remises trop promptement en liberté. Le mieux est donc de les tenir enfermées, de les nourrir modérément et de les traire, jusqu'à ce que l'homme chargé de les surveiller voie renaître le calme dans leur esprit et une sorte d'apaisement succéder à leurs premières angoisses.

Ces opérations du sevrage sont donc très importantes et il est facile de comprendre qu'un propriétaire soucieux de voir réussir son élevage estime que l'œil du maître n'y doit pas rester étranger.

Le dressage des yearlings commence en septembre. C*est un travail intéressant et très attachant, même pour les gens qui ne s'occupent pas spécialement de courses. Il est rare que plusieurs

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propriétaires ne viennent pas stationner sous les frênes de Chantilly pour donner, comme on dit, le coup d'œil de rêleveur et prédire l'avenir des jeunes pour lesquels la carrière va s'ouvrir.

Les plus fins connaisseurs s'y trompent naturellement, mais il est toujours amusant d'être prophète. Quand on voit ses prévisions justifiées, on a soin de le rappeler aux personnes auxquelles on les avait confiées : « Vous vous souvenez, je l'avais dit, je ne m'étais pas trompé. » Dans le cas contraire, on ne parle plus de rien, et l'honneur est sauf.

Autant de personnes appelées à regarder les yearlings, autant de magiciens disposés à leur distribuer des qualités pour plus tard : celui-ci aura la vitesse, celle-là aura le fond. C'est tout le contraire qui se produit le plus souvent, mais ça ne fait de mal à personne.

Nous avons aussi les savants, qui ne négligent pas d'appliquer leurs notions hippologiques : de condamner tel boulet, tel genou, telle épaule, tel jarret. De critiquer l'encolure ou le passage de sangle. Il serait bien curieux de prendre des notes : on verrait à quel point la nature, qui ne dit pas ses secrets, se charge d'opérer des transformations impossibles à deviner.

Les poulains envoyés du haras se présentent généralement avec leur rusticité campagnarde. Ils ont bien bu, bien mangé, bien gambadé dans la prairie, et sont dépourvus de l'élégance que doit leur donner le travail.

Il faut deviner le dégrossissement sous l'enveloppe commune. Tel yearling qui n'aura pas payé de mine en arrivant, se transforme en huit jours, à la suite des premiers exercices auxquels il est soumis. Le premier dressage consiste en promenades à la plate longe, puis en galops circulaires dans des sortes de manèges de sable ménagés à cet effet.

Aux premières leçons, certains poulains résistent avec énergie, se cabrent, lancent des ruades et exécutent des bonds de jaguar. On jurerait |qu'ils vont se casser les reins. Le propriétaire novice s'en émeut, mais l'homme d'expérience se frotte les mains à l'idée

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de posséder un animal vigoureux, aux membres solides, dont les incartades dénotent l'énergie et la force.

Après avoir galopé le yearling en liberté, on lui applique successivement tout Tattirail de sellerie destiné à surexciter ses nerfs. On lui passe le surfaix, la croupière avec beaucoup de ménagements. On attache des torchons ou des branches de feuillage, destinés à lui chatouiller les flancs et à mettre sa patience à répreuve.

Il y en a qui acceptent avec résignation les instruments de torture qu'on leur inflige. Il y en a d'autres qui se regimbent ou manifestent leur mauvaise humeur en se couchant et en faisant le mort, comme je le disais plus haut, sans qu'il soit possible de les décider à se relever avant que ça leur plaise.

Ce n'est quelquefois qu'au bout d'une heure qu'ils se remettent sur leurs jambes et au travail. Bientôt on arrive à leur poser la selle sur le dos et à les monter. C'est peut-être l'opération la moins difficile ; on les promène alors en troupeau deux par deux ou trois par trois, au milieu des rues, pour les habituer à tous les bruits qui pourraient les eff'rayer. C'est ainsi qu'on les mène le long du chemin de fer pendant le passage des trains. Il faut qu'ils se familiarisent avec les sifflements des locomotives, eux qui sont destinés à tant voyager.

Un vieil entraîneur me disait, à propos du dressage, que les choses avaient bien changé en France depuis ces dernières années. Avec des courses à peu près quotidiennes, tout se fait à la vapeur. C'est à peine si l'on a le temps de s'y reconnaître. Quand, par exemple, en septembre, un entraîneur veut surveiller le travail de ses vieux chevaux, le travail de ses deux ans et le dressage de ses yearlings, il n'a guère à flâner avant l'heure du traîn pour les courses.

Le dressage marche surtout avec une rapidité qui ne donne pas toujours les meilleurs résultats. L'entraîneur a beau se multiplier, il ne peut donner qu'un coup d'œil par-ci, un coup d'oeil par-là. Les garçons, qui ne se sentent qu'à demi surveillés, ne se font pas faute de maltraiter les yearlings, et tel poulain qui

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aurait pu être la douceur même, sort de là irascible comme un taureau de la plaza.

Un yearling n'a pas plus tôt la selle sur le dos, que déjà son propriétaire parle de le galoper. Joli renseignement qu'on aura! Mais récurie est pleine, on veut de l'épuration, et cette épuration consiste à réformer avant même d'avoir formé.

On met souvent ainsi au Tattersall des animaux qu'on aurait faits aussi bons que ceux que l'on déclare aptes à l'entraînement. On ne sait plus où ils vont; l'essentiel est qu'ils disparaissent et que l'on n'en entende plus parler.

On reprochait autrefois au comte de Lagrange de ne pas assez réformer. On disait même qu'il s'encombrait et que les frais s'en ressentaient à la fin de l'année. Il est certain que pas mal de propriétaires sont tombés dans l'excès contraire et que les essais prématurés sont une tendance fâcheuse. Il y a une grande différence souvent entre les résultats constatés à l'entraînement et les résultats constatés sur l'hippodrome. Un cheval de course, la plupart du temps, ne se révèle réellement qu'après avoir paru en public. Le travail à l'entraînement c'est le conservatoire; la course c'est le feu de la rampe, qu'on n'obtient qu'au théâtre.

Les chevaux sont un peu des comédiens ; il y en a que la foule êlectrise, il y en a d'autres qu'elle aplatit.

Vous trouvez des animaux d^un caractère étonnant, comme Achille, toujours gais, toujours contents et toujours aussi courageux après douze épreuves où les plus ardents lutteurs laisseraient leur moral.

D'autres animaux, comme Sans Peur, se présentent sur le champ de' course dans des conditions différentes, impossibles à prévoir. Tantôt ils vont au poteau de départ parfaitement calmes et disposés à s'employer; tantôt ils paraissent sur la piste en proie à un énervement inexplicable. La sueur les inonde au bout d'un simple canter, et alors autant vaudrait les faire rentrer, sans même les conduire sous les ordres du starter.

De cette manière, il ne faut pas s'étonner d'assister à de continuelles interversions de forme. L'entraîneur le plus soi-

gneux n'a plus le temps d'étudier suffisamment le caractère des chevaux qu'il prépare, et, comme il est obligé à tout moment de les envoyer courir à droite et à gauche, de les trimbaler sans cesse en chemin de fer, il est souvent aussi inconscient de leur chance que le moins expérimenté des turfistes.

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