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L'ÉCURIE D'ENTRAINEMENT ET SON PERSONNEL

Il m'est arrivé souvent, je pourrais presque dire toujours, en visitant les écuries de courses, à l'heure où l'on refait la litière des boxes, d'être saisi à la gorge par des bouffées de gaz asphyxiant. J'ai fait alors remarquer aux entraîneurs qu'il devait y avoir là des défauts d'aération très préjudiciables à l'état sanitaire des animaux.

Une intéressante brochure du lieutenant- colonel Hennebert confirme mes impressions personnelles. Voici les observations qu'il présente à ce sujet :

» Il est nécessaire qu'une écurie ait assez d'élévation pour que le cheval tienne sa tète absolument libre et haute. Il est indispensable que le râtelier soit placé, non pas au-dessus de la tète, mais devant lui, bien à sa portée. Le cheval a besoin d'air respirable, et cet air doit être pur; de là la nécessité de ménager, à hauteur du plafond, des ouvertures d'étendue suffisante, pratiquées autant que possible à l'est ou au sud, mais, en tous cas, disposées de manière à ne pas faire appel à des courants.

« On observe que la plupart des chevaux manifestent pour le séjour à l'écurie un sentiment de répulsion prononcé. Cette répulsion, d'où peut-elle venir, sinon de ce que le logement est généralement établi dans des conditions peu satisfaisantes? Très souvent, en effet, l'écurie est basse et le cheval s'y trouve gêné dans la position debout ordinaire.

« Il est beaucoup d'écuries qui sont loin de cuber assez d'air respirable. En y entrant, on se sent pris à la gorge par de violentes émanations ammoniacales, qui du même coup attaquent les yeux. Quant à l'origine de ces miasmes fétides, on ne saurait s'y méprendre; ils proviennent des liquides excrémentiels dont le sol est imbibé jusqu'à saturation, et de ceux que retient la litière. L'évaporation lente de ces urines charge l'atmosphère ambiante de produits gazeux méphitiques. >

Les conséquences de ces vices hygiéniques sont déplorables :

« De cette litière visqueuse, de ce sol imprégné d'urine, de ces flaques qui persistent entre les joints du pavé s'échappent, à courant continu, des gaz ammoniacaux et sulfurés. Ces gaz irritent les muqueuses de l'œil à ce point que des chevaux en sont devenus aveugles. Ils attaquent, de plus, les muqueuses des voies respiratoires ; ils y portent les germes de nombre de maladies infectieuses, notamment la péripneumonie et la fièvre typhoïde. Il est aujourd'hui surabondamment démontré que le typhus d'écurie provient uniquement de l'infection du sol et des litières.

« Parallèlement à ces multiples et tristes résultats morbides, il y a matière à constatation d'effets moraux dont l'éleveur ne peut pas se dispenser de tenir compte. Les mauvaises conditions d'établissement de l'écurie influent singulièrement sur le caractère de l'élève; l'air vicié qu'il respire, la fatigue permanente qu'il subit en guise de repos, lui sont une cause de surexcitation nerveuse. Il s'agite, piétine sans cesse, frappe du pied, ne se couche guère. Du fait de la stabulation qui lui est infligée, son énergie native s'affaisse vite, sa physionomie s'empreint d'un cachet de tristesse, sa constitution s'étiole.

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c II est certain que, dans les conditions qui lui sont faites, le cheval est moins vigoureux, moins énergique, moins résistant, qu'il ne donne pas, en fait de travail, la moitié de ce qu'il pourrait fournir. >

J'ai constaté, dans des établissements d'élevage pour lesquels on a dépensé des millions, l'Insalubrité des écuries.

j'ai entendu dire bien souvent, en parlant de plusieurs de nos haras les plus considérables : Il n'est pas compréhensible que des établissements de cette importance ne donnent pas de meilleurs résultats ! Il doit y avoir un vice.

On a parlé de la qualité des herbages trop gras ou trop maigres. De l'air plus ou moins vif du pays. Du trop grand nombre de poulinières ou de poulains réunis dans un herbage. A-t-on suffisamment étudié la question de la salubrité des boxes?

Il y a peut-être dans les établissements d'élevage, comme dans les établissements d'entraînement, plus de boxes d'Augias qu'on ne le suppose. On y remédierait par des drainages intelligents.

A proximité des boxes des chevaux se trouve généralement le pavillon de l'entraîneur.

Le pavillon de l'entraîneur est toujours Iris confortable et très bien meublé. Les entraîneurs gagnent beaucoup d'argent, souvent beaucoup plus que ceux qui les emploient; ils minent une existence de cocagne. Il y en a qui sont millionnaires; très peu sont pauvres. Je ne veux pas dire pour cela qu'ils fassent danser l'anse du picotin : ils n'en ont pas besoin. Comme ils entrent dans les bénéfices (lo pour loo sur les prix gagnés) sans participer aux pertes, ils sont dans une situation excellente pour supporter la mauvaise fortune et voir passer les années stériles. Le plus grand

souci de l'entraineur est de se lever de grand matin, de gouverner et de nourrir un bataillon d'une vingtaine de gamins

souvent indisciplinés, de leur tuer un petit cochon au moment de Noël et de leur distribuer des coups de fouet quand ils font l'école buissonnière. A part cela, la vie de l'entraîneur est très enviable; elle ressemble à celle du gentleman far mer. De plus, l'entraîneur tient dans ses mains toutes les cartes à jouer de son maître et il lui est facile de se dérober à des enthousiasmes irréfléchis, de savoir quand ses chevaux, dans lesquels il s'absorbe, sont en parfaite santé, en un mot de ne risquer son argent qu'à très bon escient. Il y a entraîneurs et entraîneurs. J'en connais qui, comme certains chiens de meute, chassent pour leurs maîtres; j'en connais d'autres qui chassent pour eux. On dit de ces derniers : Ils n'invitent personne.

Nous disons qu'il est quatre heures du matin : mettons quatre heures moins dix. La cour est silencieuse et livrée aux pigeons

du colombier qui glanent l'avoine égarée. Le head lad ne tarde pas à apparaître. Le head lad, c'est comme qui dirait le censeur; c'est celui qui a mission de réveiller les garçons d'écurie et de faire exécuter les ordres du master. Le head lad est généralement très rangé, très attaché à la maison, qu'il quitte rarement, même les jours de courses ; il a les clefs des boxes et la distribution des fourrages; une responsabilité considérable pèse sur sa tête : c'est un ministre responsable ; c'est plus qu'un ministre responsable : un soussecrétaire d'État; on le sent bien à son air grave au moment de réveiller son personnel. Pénétrons avec lui dans le dortoir des lads. Ce dortoir des lads est à peu près comme tous les dortoirs, à cette différence près que les gamins y sont couchés deux par deux. C'est une sorte de corps de garde où règne plus de propreté que dans les corps de garde militaires. Les murs sont ornés d'images sans importance, images arrachées aux journaux illustrés de Londres, et représentant, pour la plupart, des sujets de sport, des chasses à courre, des scènes de chenil et des courses de lévriers.

l'écurie d'entraînement et son personnel, i65 Chaque lit est modeste et garni d'un simple sommier et d'une paillasse. A la tète du lit sont placées les malles vides des gamins, et le contenu de ces malles, composé de vêtements très usés et très en loques, est accroché au mur. Sur des planches voisines, un amas de bouteilles vides, de cartes à jouer anglaises

Le dorloir des lads.

et de vieux chandeliers indique que de temps i autre on passe la nuit â s'amuser.... Dans un grenier qu'on est bien à quinze ans !,„ J'allais oublier le cabinet de toilette de ces messieurs; c'est tout simplement un baquet en bois, ovale, de la dimension desbaqjiets que les bouchers emploient pour faire baigner leurs tètes de veau. C'est là dedans que les lads se passent à une eau de savon consciencieuse.

Les Anglais sont très soigneus de leur hygiène et se livrent à des lavages qu'on ne soupçonnerait pas sous l'apparence négligée de leur mise.

L'usage des baquets est moderne; on a inventé les baquets ovales pour éviter que les gamins se servent de leurs seaux d'écurie. Ils s'y lavaient autrefois, et les chevaux, très justement dégoûtés, refusaient de boire leur eau. Les gamins une fois réveillés, le head lad redescend et met les clefs sur les portes.

Je le répète pour la troisième fois, il est quatre heures,' et les

chevaux, Iiabitués à une exactitude ponctuelle, attendent l'arrivée de leur valet de chambre. Quand je dis valet de chambre en parlant du lad, je sais le terme quej'emploie. Je parlerais volontiers, en effet, qu'il y a peu de jeunes gens du high li/e aussi bien traités par le domestique auquel ils donnent les appointements d'un sous-préfet, que le plus modeste pur sang: n'est servi par son lad. Je le prouve.

Le head lad a mis la clef sur chacjue porte. Le premier soin du lad est de faire la litière de son cheval, qui a été détaché pendant la nuit pour avoir la faculté de se coucher à l'aise. La litière faite, le gamin donne un bon coup de brosse à son élève, lui met la selle et la bride et le sort. Tous ces préparatifs durent une quarantaine de minutes. Les chevaux partent ensuite en file, comme des écoliers, et marchent au pas pendant une demi-heure. Au pas succède le trot pour dégourdir les jambes. Les chevaux qui sont en plein travail marchent au pas pendant trois quarts d'heure, prennent un petit trot et ensuite leur bon galop.

Cette première promenade varie de une heure et demie à deux heures.

On rentre à l'écurie; le lad ôte la bride, donne une poignée de foin et commence la toilette de sa bête par J la tête et l'encolure. Dès que le

cheval est sec, on lui offre à boire, on lui lave les pieds et les jambes, puis on passe au pansage du corps.

Il n'est pas loin de huit heures quand ces premières opérations sont terminées. On refait la paille du cheval; le head lad lui apporte son avoine, qu'il lui offre, avec la correction d'un garçon de chez Bignon ou du café Anglais qui servirait un client riche. On ferme la porte à clef pour permettre à monsieur cheval de goûter en paix les douceurs du cabinet particulier, et on le laisse en repos jusqu'à midi. A midi, chaque garçon revient près de son quadrupède, lui attache la tête, le bouchonne agréablement

l'écurie d'entraînement et son personnel. 169 comme un employé du Hammam, lui refait la tête comme ud bar bier de qualité, lui sert foin et avoine et l'enferme de nouveau jusqu'à cinq heures. De cinq à huit heures, le cheval est attaché. A huit heures on refait son lit, on le détache, et le voilà libre de dormir grassement jusqu'au lendemain.

Les poulains de deux ans font le même manège; seulement ils ne sortent qu'à huit heures et demie ou neuf heures.

Telle est en peu de mots l'existence du cheval de courses; je vais examiner maintenant le reste de l'écurie.

A côté du dortoir des lads sont les chambres des jockeys; l'ameublement n'est guère plus somptueux, mais il est plus soigné et relevé par de petits accessoires, tels que cravaches, bottes

Chambre de jockey.

à revers et petits objets offerts par des parieurs heureux. Il y a aux murs des photographies et des photogravures de chevaux célèbres, des portraits de jockeys en renom, en un mot tout ce qui concerne la profession.

Le système de lavabo des jockeys est le même que celui des lads, toujours le baquet ovale propice au savonnage du corps, ua tttb excellent.

A côté des chambres de jockeys se trouve la salle de pesage pour les essais.

Les essais, voilà une opération qui joue un râle dans une maison d'entraînement ! La petite pièce où on les prépare ressemble à une sellerie; c'est en effet une sellerie avec une balance au milieu et un appareil d'éclairage, car tout se passe là avant le lever du jour. Chaque entraîneur connaît naturellement le poids de ses hommes; pour le compléter et le rendre conforme au poids qu'il veut mettre sur chacun des chevaux qu'il va mesurer, il a à sa disposition des selles, des carrés et des ceintures, dont seul il connaît la pesanteur.

A l'insu des hommes qui doivent prendre part au g^lop, il selle ou fait seller les chevaux lui-même selon les tapis ou carrés de

selle qu'il emploie. Chaque carré est rempli de plomb et fermé au cadenas ; personne en dehors de l'entraîneur ne peut le peser. Les hommes qui montent dans un galop savent si bien à quelle discrétion ils sont tenus, qu'il ne leur viendrait même pas à la pensée d'enlever la selle du cheval qu'ils ont monté ; ils appellent l'entraîneur pour ce soin délicat.

En général, c'est l'entraîneur qui s'occupe de toutes ces questions de pesage ; mais de même qu'il y a des maîtresses de maison défiantes qui pèsent leur viande de'boucherie, il y a des propriétaires méticuleux qui pèsent leurs selles et leurs carrés de selle, pour être certains de faire des essais réguliers. La veille des essais, le propriétaire vient généralement coucher à son éublissement.

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