‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 32 sur 76 · LE COMTE D'HÉDOUVILLE · texte numérisé non relu

LE COMTE D'HÉDOUVILLE

En ces derniËres années Chantilly le saluait chaque jour comme un cavalier de légende.

Sur sa grande jument blanche efflanquée, il rendait la silhouette exacte de l'homme de Cervantes. On reconnaissait en lui le chevalier maigre de figure, long de taille, d'un tempérament robuste, quoique d'une complexion sèche et décharnée, donnant peu, se couvrant mal et chassant à mort.

Il est mort à Chantilly le 28 février 1890, dans sa quatre-vingtunième année. Ancien pair de France, chevalier de là Légion d'honneur, chevalier de l'ordre du Lys, ancien officier aux hussards de Chartres, le comte d'Hédouville était un des plus spirituels causeurs que j'aie connus. Il aimait à parler de sa jeunesse.

€ Ah! les belles fêtes d'autrefois! me disait-ii; je me souviens qu'à un bal masqué donné par le duc d'Orléans j'eus un succès

2l8 LES COURSES DE CHEVAUX.

fou, déguisé en Don Quichotte! » Le docteur Véron, directeur de rOpéra, lui avait prêté le costume, extrait des magasins du théâtre.

Ce fut un crâne gentilhomme que le comte d'Hédouville. Sorti de Saint-Cyr en 1829, il faisait partie de cette génération solide et bien trempée qui produisit MM. de Mac-Mahon, Ladmirault, Canrobert, Vaublanc, Daru, Martimprey et tant d'autres jeunes gens de race, à la carrière noblement remplie.

En quittant l'École, il rejoignit son régiment à Neuf-Brisach, et la révolution de i83o le surprit à Joigny, au i" hussards de Chartres, ainsi désigné parce qu'il était commandé par le duc d'Orléans. De ce régiment faisaient partie Henri de Noailles, le duc de Mouchy, père du duc actuel, Paul de Ségur, qui épousa la sœur "de M. de Greffulhe, Jules de l'Aigle et Roger Massa, dont le fils possède maintenant une écurie de courses, en société avec le baron de Varenne.

Louis-Philippe, qui était lieutenant général du royaume, pensa immédiatement à faire venir le régiment de Chartres, sur lequel il était bien naturel qu'il comptât, puisqu'il était commandé par son fils. Il l'appela au quai d'Orsay.

Quand il reçut l'ordre de partir, le duc d'Orléans s'adressa à ses hommes.

« Je ne veux forcer personne, leur dit-il; ceux qui monteront à cheval demain matin seront les bienvenus. »

D'Hédouville se trouva dans un grand embarras. M. de Surmain, qui l'avait fait entrer au régiment, déclarait qu'il ne partirait pas. Réflexion faite, son affection pour son chef l'emporta, et il lui arriva cette singulière aventure d'entrer à Paris par une porte au. moment où son oncle de Courbon, major général des gardes du corps, sortait par une autre, accompagnant le roi à Rambouillet.

Voilà le comte d'Hédou ville à Paris, dans une situation exceptionnelle : vingt ans, officier dans le plus beau régiment de l'armée, doué d'une santé étonnante, pourvu d'assez d'argent pour mener largement la vie de garçon, et pair de France pardessus le marché....

Le comte était nécessairement parmi ceux qui accompagnaient les princes dans leurs chasses, à Compiègne, à Chantilly et à Fontainebleau. En terme de vénerie, il avait le bouton.

Quel cavalier! quel sportsman que ce d'Hédouville. Il eût volontiers vécu à cheval. Malheureusement, le roi ne partageait pas le goût de sa famille pour le sport. Et le sport n'étant pas le plaisir du roi, devenait en quelque sorte un genre prohibé. On le cultivait en cachette.

Pour tout potage, on avait des steeple-chases dans le parc du Raincy. Le duc d'Orléans avait choisi cet endroit parce qu'il était clos et que le public n'y avait pas accès. On avait tracé là un parcours assez difficile. Un grand prix fut gagné par T07, monté par M. Lecouteux. Le comte d'Hédouville arriva second sur un cheval nommé Alexander. Un accident grave signala cette journée. M. Walewski montait une jument, Terragone, appartenant à M. de Morny. La jument, très chaude et tenant la tête en l'air, culbuta à la douve sèche, qui était très large. M. Walewski resta sans connaissance pendant cinq ou six heures et fut ramené chez lui assez grièvement blessé. L'accident fit un bruit du diable à Paris. Walewski s'en tira, mais ce fut la mort du Raincy.

La Croix de Bemy vint plus tard, et voici comment : A deux pas de là, à Verrières, M. Charles Laffitte avait monté un petit équipage pour chasser le daim dans la vallée de la Bièvre. On se réunissait dans un ravissant cottage. Le père de Johnson, l'aubergiste de Chantilly, dont l'embonpoint eût exigé qu'il montât sur deux chevaux, était piqueur. MM. Demidoff, Vaublanc, de Normandie, Pembroke, Edgard Ney, Lecouteux étaient très assidus à ces rendez-vous, où venaient régulièrement les princes. Rien de plus à la mode que ces laisser-courre. La Croix de Berny leur doit sa fondation. C'est encore le comte d'Hédouville qui, avec Charles Laffitte, aida le plus sérieusement à la fondation des champs de courses de Chantilly et de Paris.

Le comte d'Hédouville a beaucoup fait courir, uniquement par amour du cheval de sang, jamais par amour-propre.

Au début, quand il monta son écurie, le duc d'Orléans lui avait fait cadeau de deux poulinières : Rhinoplastie, mère de Javelot, et Touadilla, Il fit d'abord entraîner à la Rochette, près de Fontainebleau ; le baron de la Rochette eut quelques chevaux avec lui. Le comte entraînait ses chevaux lui-même,^ c'était son plaisir.

L'aide d'un head lad intelligent lui suffisait. C'est ainsi qu'il a joué un rôle sur le turf jusqu'à la guerre. Bellegarde et Cambronne ont été les derniers à porter la fortune de sa casaque blanche.

Quand il ne se sentit plus le nerf d'entraîner, il renonça aux chevaux de courses.

Il habitait à Chantilly une maison qu'il avait fait construire en 1848, après la dissolution de la Chambre des Pairs, partageant sa vie entre la chasse et l'agriculture et, jusqu'à la fin de sa vie, il chassait à courre régulièrement trois fois par semaine, quelque temps qu'il fit.

Il assista à trois cents hallali. Fidèle aux princes, il vécut presque dans leur intimité, et la forêt de Chantilly n'a pas un buisson qu'il n'ait fouillé derrière les chiens de la vénerie.

Bon entre mille, aimable entre tous, il ne s'impatientait que d'une question, c'est quand on lui demandait :

« Montez-vous encore à cheval?

— Je crois bien-, répondait-il : tous mes amis qui ont cessé d'y monter sont morts. »

Page 1