AUGUSTE LUPIN
Quand il s'agit de courses, on le cite comme un des purs de France et, du haut en bas de l'enceinte du pesage, on salue son honorabilité.
En effaçant de sa carrière une courte période de déveine, on trouve presque toujours les couleurs d'Auguste Lupin aux premiers rangs.
Il a gragTié deux fois la coupe de Goodwood avec Jouvence et Dollar en Angleterre. 11 a gagné six fois le Derby. Les paris Font-ils particulièrement favorisé? Il convient d'en douter. Il y a une quinzaine d'années, on ne pariait pour ainsi dire que sur le prix du Jockey-Club. Dès le lendemain des engagements, les livres s'ouvraient et on pariait assez cher. Vers la fin de 1847, se croyant une grande chance^ il avait pris son écurie pour de fortes sommes. Mais, en 1848, voilà la Révolution qui éclate : impossible de continuer les livres : on annule tout. D'abord était-il certain qu'on courrait le Derby? Il ne fallait pas songer à Chantilly..., la propriété des d'Orléans. Il ne fallait pas songer davantage au Champ de Mars, envahi par les ateliers nationaux. , Il fallait peut-être ne songer à rien.
La veille de la course, on n'était pas ^yit : c'est assez tard dans la soirée qu'une délégation du Jockey-Club alla trouver Ledru-Rollin pour le consulter sur cette grave affaire.
Le chef de la gauche républicaine fit répondre par son secrétaire qu'il tenait à ce que le Derby eût lieu le lendemain; et le Derby eut lieu en effet à Versailles. Qu'on y voie le présage qu'on voudra, ce Derby de 1848, protégé par Ledru-Rollin, fut gagné par M. Lupin avec son poulain nommé Gambetti. Tous les paris ayant été annulés, son bénéfice ne fut pas bien considérable.
En i85o, il gagna le prix du Jockey-Club avec Saint-Germain, en 1 85 1 avec Amalfi ; mais il profita peu de ces deux victoires : les paris n'avaient pas été repris.
Quand ce fut le tour de Potocki d'enlever le Derby, c'est sur Florin qu'était tout l'argent : Florin tomba dans la course. M. Lupin tira meilleur profit du succès de Glaneur et de Salvator ; mais ce ne furent pas encore là ce qu'ofi app'elle des gains importants.
Auguste Lupin est convaincu cependant que le propriétaire a un avantage sur le commun des parieurs : il connaît bien la mesure de ses chevaux et, avec un peu de sagesse, devrait opérer moins à tâtons....
Mais voilà : on se passionne, on croit aux essais, qui sont la chose la plus trompeuse du monde, et le fatal samedi du Betting* apparaît avec une note salée !
Au Jockey, on a quelquefois reproché à M. Lupin de se montrer peu communicatif sur les chances de ses chevaux. C'est assurément moins le désir de cacher ses secrets qui le guide que la crainte d'égarer ses amis.
Un jour que l'un d'eux l'avait plus particulièrement taquiné à ce propos, il lui répondit avec la franchise qu'on lui connaît :
« Écoutez, mon cher, puisque vous prétendez que je ne veux jamais rien vous dire, je vais vous confier une bonne affaire : je vous garantis que tel de mes chevaux sera battu demain ! »
Et pendant la course, M. Lupin, voyant son cheval lâcher pied vers le milieu du parcours, disait à son ami, sur la tribune :
« Hein!... vous ai-je trompé? est-il assez mauvais, mon cheval!... est-il assez battu?... »
Mais, pendant qu'il parlait, le jockey, un jockey détestable (tout autre eût renoncé à la lutte), se mit à se démener de telle façon sur sa monture, qu'il la réveilla et, à force de coups, parvint à la faire gagner de deux longueurs !
Soyez donc prophète sur le turf!