COMITÉ DE LA SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT
Je ne sais pas au juste si Auguste Lupin s'est enrichi depuis cinquante ans qu'il fait courir; je ne crois pas non plus qu'il ait diminué sa fortune.
En tout cas, s'il avait laissé quelques mille louis aux mains des bookmakers, il trouverait une compensation bien douce à l'argent disparu : c'est ce qu'on dit de son écurie.
Je n'ai jamais entendu toucher à l'immoralité des courses sans surprendre cette réponse : « En tout cas,. il y a des écuries irréprochables : celle de Lupin! »
L'histoire de l'écurie Lupin peut se diviser en deux époques : l'époque d'avant la guerre, qui fut infructueuse ; l'époque d'après la guerre, qui marque une période de prospérité constante. Il en résulte qu'après avoir fait courir pendant près d'un demi-siècle, puisqu'il a commencé à faire paraître des pur sang sur le turf en 1839, M. Lupin se trouve à peu près n'avoir ni perdu ni gagné. Entendons -nous. Il faudrait, pour obtenir ce résultat, que M. Lupin vendît son écurie et réalisât ainsi un capital assez important, étant donné l'engouement justifié qui s'attache actuellement à ses chevaux, qu'il vend ce qu'il veut et comme il veut.
Il y a des propriétaires qui ont une façon spéciale de tenir leurs comptes. Ils font à la fin de l'année un inventaire estimatif de leur écurie, en attribuant à chacun dés chevaux à l'entraînement, étalons ou poulinières, une valeur approximative. Le résultat de cet inventaire est comparé à celui de l'année précédente, et la plus-value ou la moins-value vient. en augmentation ou en diminution du capital. M. Lupin, qui a toujours tenu exactement ses comptes depuis qu'il fait courir, procède d'une façon toute simple : il calcule ce qu'il a. touché dans l'année et ce qu'il a dépansé, et d'après la balance il établit son bénéfice ou sa perte.
Avant la guerre, M. Lupin, -tout. en gagnant des Grands Prix, était en sérieux déficit .et constatait avec. surprise que ses concurrents, qui, eux, ne gagnaient. pas de Grands Prix,, ne, se plaignaient pas pour cela. Que fautai 1 conclure de là, si ce n'est que
ceux <^ui ne criaient pas n'en étaient pas moins écorchés, et que Télevag-e du pur sang, pour arriver à ce qu'il est aujourd'hui, a dû engloutir des sommes considérables, extraites des poches de tous ceux qui ont voulu contribuer à l'amélioration de la race chevaline >
Il y a cependant des écuries qui, comme celles de M. Lupin, habilement administrées, n'ont pas tourné à l'opération désastreuse. On pourrait, par exemple, citer l'écurie de M. H. Delamarre, qui à un moment, avant la guerre, avait donné des bénéfices considérables. Les vieux sportsmen se rappellent qu'à l'époque où M. Laffitte monta une écurie importante sous le nom du major Fridolin, il avait une part dans la Société Delamarre. Il lui parut convenable de liquider : il eût été anormal de conserver un intérêt dans une écurie quand on en créait une autre pour lui faire concurrence.
On pria donc des amis communs d'évaluer la part de M. Laffitte, et il me semble bien me souvenir qu'on lui rendit un peu plus du double de son capital.
M. Lupin n'a pas de préjugés en fait d'élevage. Il estime qu'on peut élever partout. Il y a, selon lui, énormément d'endroits favorables, quelques mauvais. Ce n'est pas un fanatique de la Normandie ; il le prouve en ayant son haras aux environs de Paris. Il ne conteôte^pas que la Normandie ait du bon : énormément de bon pour M".- Aumont, un peu moins de bon pour M. de Rothschild.
Faut-il s'attacher \ des croisements spéciaux? On reçoit, d'après lui, bien des démentis à ce compte. Faut-il donner de vieilles juments à de vieux étalons? Comme on ne le fait pas généralement, il est difficile de conclure à la réussite de ce système.
M. Lupin ne paraît pas enthousiaste des jeunes étalons. Il aime mieux, de beaucoup, les étalons mûrs, de vingt ans, si l'on veut, pourvu qu'ils soient bien conservés !
Et pour bien conserver l'étalon? * -
Il est simplement d'avis de le ramènera son état primitif, c'est-
à-diré lâché, en liberté, dans une cour ou dans un paddock assez vaste. Il croit que le faire monter n'est ni bien ni mal : il ne le fait pas, et cependant il dit : « Je constate que, chez moi, on ne les promène pas autant qu'on devrait. »
Voilà en deux traits M. Lupin éleveur. M. Lupin propriétaire n'est guère moins précis dans ses aperçus.
Ses écuries de la Croix Saint-Ouen sont vastes et bien aérées, dans une situation d'un accès facile, à l'entrée du village. La cour est spacieuse. Il y a trente boxes, dont une partie à couloir comme chez M. Delamarre, chez M. Aumont, chez M. Schickler. Une partie des boxes est fermée. Les deux systèmes sont bons, dit M. Lupin. Les boxes à couloir facilitent évidemment la surveillance de l'entraîneur. Les boxes fermés sont utiles pour isoler les chevaux qui en ont besoin.
Il a acheté son établissement de la Croix à la mort de M. Mosselman, qui l'avait loué autrefois au duc de Morny. M. Lupin avait succédé au duc comme locataire. Ces écuries sont maintenant en assez bon état et seront tout à fait remises à neuf après qu'on aura réparé un dernier bâtiment.
Mais que de travaux de rafistolage il a fallu faire ! M. Mosselman ne louait pas cher, mais il refusait impitoyablement les réparations. M. Lupin dit qu'il a eu de très bons chevaux, mais souvent de mauvais entraîneurs. Nous ne parlons pas, bien entendu, de celui qui le sert actuellement.
« Ah! voyez-vous, dit le doyen des éleveurs, je ne connais plus mes chevaux, et ce qui fait que je les connais si mal, c'est qu'il m'est difficile d'aller souvent les voir. »
M. Lupin croit qu'un propriétaire doit voir souvent ses chevaux. Sans cela, il n'y a pas d'essais possibles; on se trompe tout le temps. Pour essayer ses poulains au point de vue des engagements, il faut déjà se rendre compte de leur valeur respective par la façon dont ils galopent ensemble habituellement. Si alors l'essai qu'on fait est conforme à l'opinion qu'on avait déjà, il y a tout lieu de croire quîil esit vrai. Dans le cas contraire/ il est à .vérifier.
Il faut aussi, pour obtenir un essai juste, sacrifier un cheval vite avec un petit poids pour faire le train, et après que ces chevaux qu'on veut essayer ont eu le temps de se mettre sur leurs jambes, c'est-àrdire après 3oo mètres environ, il faut les faire aller d'un bout à l'autre. Maintenant, il va sans dire qu'il faut être sur un terrain uni et ne pas essayer dans une route où quelques parties plus molles constituent un désavantage pour les poulains qui sont forcés d'y passer.
Comme tout cela est compliqué et demande l'œil du < manager » î Aussi M. Lupin avait-il eu un moment le projet de vendre toutes ses poulinières et de ne conserver que ses poulains à l'entraînement, voulant ainsi en quelque sorte limiter, sa carrière. Mais il a eu le bon vent dans ses voiles, et il a encore si bon pied et si bon œil, qu'il a renoncé à prendre sa retraite. Tant mieux pour tout le monde !