LE COMTE FREDERIC DE LAGRANGE
Il est impossible de ne pas faire figurer dans une galerie de sportsmen célèbres la curieuse physionomie du comte de Lagrange, qui occupe une si grande place dans l'histoire des courses françaises. Bien que la mort l'ait fait disparaître depuis six ans, son souvenir est encore aussi vivant qu'au temps où ses couleurs brillaient sur nos hippodromes.
Jamais activité plus grande n'a donné un démenti plus éclatant à ce vieux préjugé qui classe les sportsmen dans la catégorie des oisifs et des inutiles. La. politique et les grandes affaires ne l'ont pas moins attiré que. le. turf. C'était un organisateur et un administrateur. Les innovations ne l'effrayaient pas, et .sa vie tout entière fournirait une étude pleine, d'intérêt. Mais je ne veux m'occuper ici que du rôle qu'il . a joué .sur le . turf pendant vingt-six ans : sur ce terrain nul :ne peut, en Ifrance^rlu
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disputer le premier rang-; il l'a conquis dès qu'il lui a plu d'y paraître, et son nom n'est guère moins connu en Angleterre que dans son propre pays.
Ce nom évoque immédiatement celui de Gladiateur^ dont les éclatants succès ont tant contribué à rendre populaire la casaque bleu et rouge. Il en est un autre cependant qui se trouve lié, sinon plus directement, au moins d'une façon plus constante, au souvenir de M. le comte de Lagrange : je veux parler de Monarque. C'est à lui que la célèbre casaque doit ses premières victoires, et c'est avec ses descendants, dont Gladiateur fut le plus illustre, qu'elle a remporté la plupart de ses triomphes; c'est avec Farfadet^ petit-fils de Monarque, qu'elle a obtenu ses plus récents succès et qu'elle a failli gagner le prix du Jockey-Club pour la dernière fois.
La haute compétence de M. le comte de Lagrange en matière hippique n'a jamais été discutée et s'est révélée dès le premier jour par l'acquisition de ce cheval célèbre. Il avait en outre lé don du commandement et les qualités nécessaires pour l'exercer. Il a su choisir les hommes qu'il employait et leur imposer son autorité. C'est une condition essentielle, on ne saurait le dire trop haut, pour bien conduire une grande écurie de courses ; il y a sans contredit des chances heureuses, mais les succès obtenus pendant une longue période ne peuvent être le résultat du hasard.
L'histoire de la Grande Ecurie, dont le comte de Lagrange a été l'organisateur et le chef, comprend au moins sept périodes distinctes. Plusieurs associations ont été formées par lui et se sont ensuite dissoutes ; mais les deux phases les plus brillantes de cette longue série de luttes toujours glorieuses ont été de 1864 à 1866 et de 1876 à 1879. Gladiateur et Fille de l'Air sont de la première époque; Chamant, Verneuil, Camélia, Saint- Christophe, Clémentine, bisulaire et Rayon d'Or appartiennent à la seconde.
On sait quels furent les débuts de cette écurie célèbre. En i856, on apprit un jour que M. Aumont allait vendre ses chevaux.
23o LES COURSES DE CHEVAUX.
L'adjudication devait être publique et promettait d'être émouvante; mais elle n'eut pas lieu, car le comte de Lagrange, attiré vers le turf par les difficultés mêmes qu'on lui faisait pressentir, acheta directement Monarque, Peu d'Espoir, Mlle de Chantilly, plusieurs autres chevaux à l'entraînement et treize yearlings avec cinq poulains et pouliches de l'année.
Ce fut une déconvenue pour quelques-uns; mais c'était une véritable fortune pour l'élevage. A partir de ce moment, les tentatives un peu timides qui avaient été faites jusqu'alors pour entamer la lutte avec les chevaux anglais sur leur propre terrain furent renouvelées avec plus d'audace et de persévérance. Dès l'année suivante, c'est-à-dire en i857. Monarque remportait, dans la coupe de Goodwood, une victoire assez inattendue, puisqu'il partit à 16/1.
En i858, il enleva le Newmarket Handicap, tandis que Mlle de Chaîitilly, à la surprise générale, gagnait le City et Suburban. Puis il fallut attendre jusqu'en 1861 pour remporter de nouveaux succès de quelque importance sur le turf anglais ; mais la lutte continuait, et cette ténacité trouva sa récompense avec Palestro dans le Cambridgeshire, avec Hospodar dans le Criterion et le Clearwell Stakes, avec Stradella dans deux épreuves où elle battait les meilleurs chevaux de son âge, enfin avec Fille de l'Air et Gladiateur,
En France, le prix de Diane fut gagné, en 1857 et i858, par Mlle de Chantilly et Étoile du Nord; le prix du Jockey-Club, en i858 et 1859, par Ventre-Saint-Gris et Black-Prince; Monarque remporta le Grand Prix impérial (aujourd'hui prix Gladiateur) en 1867; Zouave et Nuncio enlevèrent successivement l'Omnium en i858 et 1859.
Une seule écurie tenait tête à celle du comte de Lagrange. M. le baron de Nivière, à l'exemple de ce dernier, avait acheté, en 1857, tous les chevaux du prince de Beauvau et gardé son entraîneur H. Jennings, comme M. de Lagrange avait conservé T. Jennings, l'entraîneur de Monarque.
Bientôt les deux écuries rivales s'associèrent; il y eut seule-
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ment deux centres d'entraînement, Tun à Newmarket, sous la direction de T. Jennings, l'autre en France, où Henry Jennings était Tentraîneur. Cette fusion, dont le résultat immédiat était de diminuer considérablement l'intérêt des courses en France, n'était pas du goût du public, et l'association elle-même ne fut pas de long-ue durée. Les succès de la Grande Écurie atteignirent leur apog-ée en 1861, où elle mit en ligne Prétendant, Compiègne, Finlande, Marignan, Gabrielle d'Estrées, qui fut victorieuse dans le prix du Jockey-Club, Surprise, qui enleva l'Epsom Cup, et Palestro, vainqueur du Cambridgeshire. Cette année-là, cent dix-huit prix, montant à 497 000 francs, furent gagnés en France, et la Grande Écurie occupait, avec 186000 francs, le cinquième rang sur la liste des propriétaires gagnants en Angleterre.
L'association fut dissoute en 1862 : tous les chevaux furent mis en vente à la fin d'octobre ; le comte de Lagrange n'hésita pas à dépenser des sommes importantes pour conserver ses favoris. Il paya Hospodar 1 25 000 francs, Stradella 38760 francs, Jarnicoton 46 000, Fille de VAir 85 000 francs, etc.
On n'a pas oublié les victoires et les défaites à sensation de Fille de VAir en 1864, son éclatant succès dans les Oaks, qu'aucune pouliche française n'avait jamais gagnés, et les résultats divers de ses luttes contre Vermout. On connaît mieux encore la carrière de Gladiateur, qui enleva les Clearwell Stakes deux ans après Hospodar, et surtout sa magnifique campagne de i865, où il gagna successivement les Deux Mille Guinées, le Derby, le Saint-Léger et le Grand Prix de Paris.
Ce n'était pas la première fois que le comte de Lagrange essayait de gagner le Derby : déjà il y avait fait courir plusieurs chevaux, et non sans honneur. Dangu est le premier poulain français qui soit entré en lice dans cette grande épreuve; l'audace parut si grande, qu'il partit à 200/1 dans le Derby de 1860, gagné par Thormanby, cependant il arriva quatrième. L'année suivante, Royal-Lieu était sixième dans le Derby de Kettledrum ; ces deux noms, Dangu et Royal-Lieu, convenaient bien aux deux poulains
qui portèrent les premiers dans le Derby les couleurs de la France et du comte de Lagrange.
On n'a pas oublié l'ovation qui lui fut faite en pleine Chambre des Députés après la victoire de Gladiateur. En 1866, celui-ci remporta la coupe d'Ascot, qu'aucun cheval français n'avait encore gagnée, donnant ainsi un exemple qui, depuis cette époque, a été plusieurs fois suivi.
Il faut citer ensuite les noms de Trocadéro, de Mortemer^ de Rabican, aujourd'hui presque oublié, mais qui donnait à deux ans de magnifiques espérances ; enfin, de Sarrazin et de Consul. C'est avec ce dernier que le comte de Lagrange a remporté pour la quatrième fois le prix du Jockey-Club en 1869. Les chevaux y avaient été placés plusieurs fois, mais aucun d'eux n'avait pu gagner cette épreuve depuis 1861.
Lorsque la guerre éclata, tous les chevaux à l'entraînement furent vendus : Gladiateur^ dont le comte de Lagrange avait refusé, dit-on, 400000 francs, s'en alla chez M. Blenkiron au prix de 145000 francs; Général^ sur lequel on comptait beaucoup, fut payé 95 000 par le duc de Hamilton, et la meilleure acquisition fut assurément celle de Trocadéro, qui passa, moyennant 35 000 francs, entre les mains de M. Aumont.
Le comte de Lagrange, qui avait conservé ses poulinières, ses produits de l'année et ses yearlings, les laissa sans inconvénient à Dangu pendant toute la durée de l'invasion. Il fit mine tout d'abord de se consacrer exclusivement à l'élevage et fit même, en ce sens, un traité avec M. Lefèvre. Mais quand on a goûté du turf, de ses déceptions et de ses joies, de ses luttes et de ses fièvres, il est bien difficile, surtout avec une nature aussi active et aussi militante que celle de M. le comte de Lagrange, de se condamner longtemps à cette espèce de retraite.
Dès qu'il eut repris sa liberté, c'est-à-dire à l'automne de 1874, la casaque bleu et rouge reparut, portée par Carver, qui montait Frondeur : lorsqu'on la revit, il y eut dans l'enceinte du pesage une réelle émotion. Carver et Frondeur rentrèrent victorieux. C'était d'un heureux présage.
La période qui commence alors est marquée par l'alliance de M. Lefèvre avec le comte de Lag*range. Les résultats furent des plus brillants : il suffit de rappeler la victoire de Camélia dans les Mille Guinées en 1876, son dead heat a\ec Enguerrande dans les Oaks, les succès de Chaînant dans le Middle Park et le Dewhurst Plate, et sa victoire dans les Deux Mille Guinées Tannée suivante. Il allait remporter le Derby, tout y présageait sa victoire, lorsqu'il fut victime d'un malheureux accident et ne prit part à la course que pour montrer qu'il était devenu incapable de la gagner.
Comme pour consoler ses propriétaires de cette perte irréparable, Saint-Christophe remporta, peu de temps après, un succès tout à fait inattendu dans le Grand Prix de Paris : c'est la seule grande course française que le comte de Lagrange n'ait gagnée que deux fois.
Insulaire y portait ses couleurs en 1878, lorsqu'il dut céder la première place à Thurio ; ce cheval malheureux était déjà arrivé second dans le Derby et les Deux Mille Guinées. Il parvint seulement à gagner le prix du Jockey-Club, que son écurie remporta encore en 1879 avec Zut, et en 188 1 avec Albion. En 1882 Dandin partagea le prix avec Saint-James, et peu s'en fallut en i883 que Farfadet ne triomphât de l'invincible Frontin. Pendant les six dernières années, les couleurs du comte de Lagrange ont donc été représentées dfe la manière la plus brillante dans le Derby français.
Les derniers grands succès qu'elles aient remportés en Angleterre sont ceux de Poulet dans le Lincolnshire Handicap en 1882 et à' Archiduc dans le Criterion Stakes. Mais dans cette longue énumération de chevaux illustres, élevés et conduits à la victoire par M. le comte Lagrange, il ne faut pas oublier Rayon d'Or, qui fut sans contredit, avec Gladiateur, celui dont la carrière fut la plus fructueuse et la plus brillante. En trois ans il a gagné 600000 francs de prix, dont 400000 francs à l'âge de trois ans. Le malheur a voulu qu'il ne fût pas prêt au moment du Derby, qui fut d'ailleurs couru par un temps épouvantable et sur un terrain
complètement détrempé : mais il a du moins remporté le Saint- Lég-er de Doncaster, les Great Foal et Champion Stakes, etc.
On sait quel parti M. de Lag-range savait tirer de tous ses chevaux et comment il a su, par exemple, utiliser Castillon, qui n'avait pas de beaux engagements.
Le hasard a voulu qu'avant la mort même du célèbre propriétaire, les plus illustres de ses élèves eussent disparu ou quitté I4 France : Gladiateur, Monarque, Fille de VAir et Trocadéro sont morts ; Rayon d'Or est allé rejoindre Mortemer en Amérique, Chamant est en Allemagne et Verneuil en Autriche. Quelle que soit la gravité de ces pertes pour notre pays, Técurie de M. le comte de Lagrange était si considérable, qu'elle ne peut manquer de laisser en France des traces durables, et, parmi les vainqueurs de l'avenir, beaucoup naîtront de ces étalons ou de ces poulinières qui ont naguère illustré ses • couleurs sur tant d'hippodromes de France et d'Angleterre.