M. JEAN PRAT
M. Jean Prat, qu'il faut ranger dans la catégorie des jeunes si Ton s'en réfère à son extrait de baptême, fait déjà partie du groupe des anciens, — je ne dis pas des vétérans, — à prendre ses états de service. Ses premiers pas dans la carrière datent, en effet, de 1867. Il avait acheté à Tours, dans un prix à réclamer, une jument de M. Delàtre, La Cagnotte^ et la monta lui-même à Marseille, dans le prix des Phocéens, où il arriva troisième; peu après, il enlevait une Poule de Hacks à Carcassonne, en selle sur Feu Grégeois : tels furent ses débuts comme proprié taire et comme gentleman-rider.
En 1868, au bel âge de sa majorité, M. J. Prat concluait une association pour trois années avec MM. Double et Maurel, sous le pseudonyme de « capitaine Henriot ». L'écurie était installée à Mazargues, près Marseille; elle se composait de sept ou huit chevaux, sous la direction de G. Haight, qui cumulait les fonctions d'entraîneur et de jockey. Le crack en fut Adour, qui gagna une quarantaine de mille francs pendant cette période, somme assez importante pour l'époque, en province surtout. M. J. Prat eut le plaisir de conduire lui-même Adour à la victoire, d'abord dans le prix des Pins Francs à Bordeaux, puis dans le prix des Dames à Bade, la dernière année où un gentleman français ait paru sur l'hippodrome d'Iffenzheim (1869).
Après la guerre, l'association Prat-Double-Maurel fut dissoute et M. J. Prat en reprit la suite pour son compte personnel. Il s'installa provisoirement à Montredon, dans la banlieue de Marseille également, avec une denTi-douzaine de chevaux, parmi lesquels le vieil Adour seul lui rendit encore quelques services. Peu après, il dut renoncer à monter en courses : le poids, l'inévitable poids, le forçait à une retraite prématurée. Sa carrière de rider avait peu duré, mais elle avait été très brillante, puisque
sur dix-sept montes il était arrivé neuf fois premier et quatre fois placé. Il avait gagné une de ses dernières courses dans des conditions assez amusantes.
Un sien ami, qui lui confiait d'ordinaire ses représentants, avait cette fois donné la préférence au crack gentleman de la région, le comte F. de David-Beauregard, le propriétaire, qui méritait du reste à tous égards sa réputation de fine cravache. Le champ était assez nombreux; suivant sa tactique accoutumée, M. de Beauregard avait filé résolument en tête et bientôt il avait mis ses adversaires en difficultés plus ou moins sérieuses. Un coup d'oeil par-dessus Tépaule, à l'entrée de la ligne droite, lui avait montré le désarroi des deux ou trois concurrents qui le suivaient de plus près; les autres paraissaient ne plus exister depuis longtemps. M. de Beauregard ralentit alors un peu son cheval. Fatale confiance ! Tout à coup surgit en dehors, dans un rush irrésistible, un assaillant inattendu : c'était M. J. Prat, qui, connaissant bien le jeu de son rival, avait attendu jusqu'au dernier moment, avec une patience de Peau-Rouge, et venait le surprendre dans sa quiétude et le battre d'une encolure, sur le poteau. Jugez de la consternation des tenants du favori, de l'ennui du propriétaire et de la honte du cavalier tout penaud d'être tombé dans cette ruse de bonne guerre.
En 1872, à la suite d'un incendie de ses écuries, M. J. Prat abandonnait Montredon et transportait sa cavalerie à Ibos, près de Tarbes, sous la direction de Flatman. Cette nouvelle installation subsista jusqu'à la fin de 1874. Le Champi, dont le très réel mérite était malheureusement paralysé trop souvent par les effets d'un détestable caractère, fut, avec Mansart, le meilleur de la maison pendant cette période triennale.
A partir de 1875, M. J. Prat, renonçant aux avantages plus ou moins hypothétiques de la circonscription du Midi, se fixait définitivement à la Croix Saint-Ouen et créait, en bordure de la forêt de Compiègne, un établissement d'entraînement dont l'augmentation progressive devait suivre une marche parallèle au développement de l'écurie.
Deux produits du haras de Montfort, issus tous deux de Monitor II et Fluke, Faisane en 1876 et Faisan en 1878, faisaient triompher pour la première fois, dans de grandes épreuves classiques, les couleurs de M. J. Prat. Faisane^ à deux ans, remportait, entre autres courses, le Grand Critérium International de Dieppe et le Prix de la Salamandre à Chantilly, et gagnait 63 000 francs d'argent public. Faisan, vainqueur des Hamilton Stakes et des Rolis Stakes à Brighton, n'avait peut-être pas autant de classe que sa sœur aînée, mais il montra plus de résistance, car la carrière de Faisane se limita à peu près à son année de deux ans. Il était ^/er remarquable, et son plus grand tort a été de se heurter, dans le prix de la Forêt, à un spécialiste comme Phœnix\ il eut du moins, en cette rencontre, l'honneur de finir devant Swift, jusqu'alors invincible.
Depuis i885 l'entraînement est confié à Clout, qui a succédé lui-même à Th. Brown, lequel avait remplacé Flatman en 1882.
Les chiffres de ces trois dernières campagnes constatent une progression constante; celle de 1889, notamment, a été des plus fructueuses :
1887. ... i5 chevaux. ... 94 212 fr.
1888. . . . 18 chevaux. . . . ii8 462fr. 5o
1889. ... 18 chevaux. . . . 206 046 fr.
Cette progression est d'autant plus digne de remarque que M. J. Prat tire maintenant de son propre fond les ressources de son écurie de courses. Son haras de Bel Ébat, simple ferme qui fait vis-à-vis au grand établissement de M. Edmond Blanc à la Celle-Saint-Cloud, entretient une douzaine de poulinières et un étalon, Faisan. Il date de 1877. L'amélioration graduelle de sa production est manifeste, elle montre bien de quelle importance est l'acclimatement des reproducteurs. Avec des éléments primitifs qui n'ont rien d'extraordinaire, M. J. Prat a beaucoup mieux réussi que d'autres à grands frais d'importations coûteuses. Faisan fait des chevaux qui galopent. Folie, Phocéen,
Prophète^ Caîchas en témoignent, et ce sont encore les juments sélectionnées dans le lot de la Croix Saint-Ouen qui constituent les meilleures mères du stud de Bel Ébat, — Prospérité^ Navette III, Feuille de Frêne, Chauve-Souris , — cette dernière morte en 1889, malheureusement.
Entraînement et stud sont également surveillés de très près par M. J. Prat, et « Toeil du maître » est pour beaucoup dans la prospérité de cette entreprise en partie double, qui comprend Téleva'ge et Técurie de courses. La moyenne des mises-bas comparativement aux saillies est à citer sous ce rapport. Pour ces quatre dernières années, on trouve : en i885, sur 12 juments saillies, 10 pleines; en 1886, sur g juments saillies, 7 pleines; en 1887 et 1888, sur 10 juments saillies, 9 pleines.
Le résumé de ces états de service dénote chez M. J. Prat un esprit de suite et de méthode indispensables dans cette carrière d'éleveur, dont le propre est de récolter, à si long terme, des semailles trop lentes à germer au gré des impatients. Cet homme d'une courtoisie, d'une affabilité parfaites est en effet un énergique et un persévérant, et si les succès de ses couleurs rencontrent toujours un accueil très sympathique, c'est qu'il apporte dans la direction de son écurie la fermeté et l'absolue correction qui caractérisent sa personne.
Une main de fer sous un gant de velours....