‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 59 sur 76 · LA PELOUSE · texte numérisé non relu

LA PELOUSE

Une étude vraiment curieuse que celte du petit public des courses qui paye son entrée vingt sous et vit de l'autre côté de la piste où les rumeurs du pesage ne lui parviennent que comme les bruits de la ville aux bonnes gens de la banlieue.

Dès midi, commence sur la pelouse le campement des bookmakers, installés à la façon des bohémiens de la foire. L'aspect de cet intérieur d'hippodrome est assurément moins pittoresque que l'aspect intérieur des principaux hippodromes anglais : celui d'Epsom, par exemple. Il manque de saltimbanques, de musiciens et de paillasses, mais il a tout de même son cachet particulier.

Comme motif principal du décor, au premier plan, se dresse la tente de Rouzé, sur laquelle flotte un drapeau tricolore; puis.

à droite de la tente, divisés en quatre grandes rues bien alignées, les quatre cents piquets des bookmakers opérant en concurrence avec les baraques du pari mutuel.

L'attirail du bookmaker se compose d'un piquet surmonté d'un tableau, d'une enseigne, d'un banc, d'une ficelle, d'une éponge et d'un morceau de craie — je parle de l'attirail fourni par des entrepreneurs spéciaux, qui moyennant dix francs se chargent de préparer tout ce qu'il faut à l'opérateur.

Quand je dis tout ce qu'il faut, j'oublie encore quelques accessoires, mais qui sont en d'autres mains, le parapluie par exemple. Le parapluie appartient au bookmaker — et tous les bookmakers entretiennent à frais communs un employé qui les suit partout, même en province, avec leurs parapluies. Il y a aussi les listes, c'est-à-dire les cartons sur lesquels sont imprimés les noms des chevaux.

Les préparatifs du matériel des bookmakers ne sont pas bien compliqués et se font assez méthodiquement. Les employés des entrepreneurs de piquets commencent par placer les piquets, le tableau, l'enseigne et le banc et, je le répète, ces piquets forment quatre rues de cinquante piquets par côté. Le fournisseur des listes passe ensuite avec un marteau et des clous de tapissier; il est accompagné de sa femme, une petite brune qui tient dans ses bras les jeux de listes. Devant chaque tableau, elle lui remet un jeu de listes contenant les cinq ou six cartons correspondant aux cinq ou six prix de la journée. Ce jeu est fixé au tableau à l'aide d'un clou. Chacun de ces cartons est encadré de noir, et éur les marges, préparées à cet effet, la craie indique la cote, qui s'efface avec l'éponge pour être marquée à nouveau selon les fluctuations du marché. Les deux marges de chaque carton sont larges de cinq centimètres ; sur la marge de gauche on marque le chiffre pour la cote gagnante, et sur la marge de droite on marque le chiffre pour le cheval placé.

La cote placée est en général du tiers ou du quart de la cote gagnante. Sur la pelouse on parie beaucoup plus pour la place que dans le pesage, et j'ai remarqué parmi la catégorie des

petits parieurs un grand parti pris de prudence et l'intention bien évidente de se contenter d'un léger bènéiiee.

Les rues une fois formées, les bookmakers et le public ne tardent pas à arriver, pataugeant dans la boue liquide les jours de pluie, ou traversant des nuages de poussière les jours de sécheresse.

L'organisation industrielle du pari de courses remonte à plus de vingt ans. Ce fut en 1866 qu'un groupe de parieurs français eut l'idée de parier argent comptant, en donnant des tickets qu'ils payaient après la course. Quand je dis que ce groupe avait eu

l'idée, il serait plus exact de rappeler qu'on la lui avait donnée. On avait dit â ces parieurs que ce mode de pari réussissait en Angleterre et qu'il serait peut-être adroit de l'introduire en France. Ils s'organisèrent d'abord à la façon de Mangin, avec une voiture à quatre chevaux. Sur les côtés on avait accroché des ardoises où l'on inscrivait les noms des chevaux et la cote. Il y avait des guichets portatifs par où l'on distribuait les tickets. Cet équipage, auquel il ne manquait que Vert-de-Gris et son orgue, attira la foule et l'entreprise fit des affaires d'or. Il est bien difficile à Paris et même ailleurs de faire des affaires d'or sans éveiller les convoitises et exciter la concurrence. La voitureagence à quatre chevaux ne tarda pas à attirer à sa suite une autre, puis deux, puis trois, puis cinq cents voitures-agences.

Une longue file stationna à côté des voitures bourg-eoises et de toutes les banquettes partaient des cris : « Voyez la cote ! la belle cote ! »

C'est alors que se posa le problème des places. Chaque directeur d'agence ambulante voulant être le plus près possible du centre des opérations, il s'agissait d'arriver sur le terrain avant les confrères. On vit d'abord des voitures pénétrer sur le champ de courses dès l'aube du jour ; bientôt ce ne fut plus suffisant : il y en avait qui venaient la veille et passaient la nuit pour se réserver un bon rang.

Le génie industriel de la cote, ne connaissant plus de limites, leur inspira une nouvelle méthode. Ils dételèrent leurs voitures après une journée de courses, et les laissèrent sur l'hippodrome, marquant ainsi leurs places d'une façon très commode et économisant la nourriture et la location des chevaux. Un inconvénient se présenta : il y eut des promeneurs nocturnes qui poussèrent l'indélicatesse jusqu'à dérober quelques voitures des agences ambulantes. Nouvelle difficulté qu'on tourna en achetant des équipages sans valeur et en utilisant ainsi tous les rossignols de la locomotion.

C'est ainsi que l'hippodrome de Lonchamp présenta un instant un coup d'œil des plus étranges ; on y voyait stationner les voitures les plus rococo, depuis le coche de voyage jusqu'à la malle-poste jaune du temps de la Restauration, depuis le briska du règne de Louis-Philippe jusqu'à la diligence de Notre-Damedes- Victoires.

Les Anglais, qui avaient donné l'idée des agences ambulantes, n'avaient jamais eu l'intention de n'en pas profiter pour leur compte. Quand ils apprirent que la clientèle était assez nombreuse, ils vinrent prendre leur part des marrons qu'ils avaient fait tirer du feu. Les agences ambulantes firent de très bonnes affaires jusqu'à l'apparition du pari mutuel, qui leur causa un certain préjudice. Le pari mutuel avait l'attrait de la nouveauté, tout le monde trouva, son mécanisme ingénieux et voulut en essayer. Les parieurs ne tardèrent pas cependant à revenir au pari à la

cote. Le pari mutuel présentait un inconvénient : au moment où l'on plaçait son argent, on ignorait la proportion à laquelle on prenait le cheval de son choix. On savait ce que l'on pouvait perdre; on ne savait pas ce que l'on pouvait gagner. En 1875, d'ailleurs, dame justice s'occupa très particulièrement des paris et la Cour de Cassation décida que le pari mutuel était illégal. Elle estima que la presque totalité des parieurs sans notions spéciales, sans renseignements précis et utiles, ne faisaient qu'une désignation fictive et en réalité obéissaient au hasard et aux suggestions de l'agence en plaçant leurs enjeux sur tel ou tel cheval. Dans cette hypothèse, le choix apparent du cheval devant être considéré comme non avenu en tant que désignation personnelle, réfléchie ou plus ou moins rationnelle, les paris avaient le caractère prédominant de jeux de hasard.

J'ai déjà parlé de la résurrection 'du pari mutuel, dont la concurrence ne nuit pas plus que jadis au pari à la cote.

Le pari est-il un bien ou un mal, c'est une discussion que je n'ai pas à renouveler ici. J'ai déjà dit qu'il était inséparable de la prospérité des courses. Ce qui m'intéresse, c'est de constater que depuis qu'il fonctionne avec une espèce d'organisation, que personne ne reconnaît, mais que personne non plus ne désavoue, les recettes ont augmenté dans des proportions considérables. On a parlé de l'installation des piquets, de ces piquets dont je parlais tout à l'heure ; cette installation est due à l'initiative de trois entrepreneurs dont l'intervention n'est pas bien compliquée.

Les piquets du pesage, les piquets des pavillons appartiennent à un nommé Régimbaud, qui monopolisa la plantation du piquet. Il se mit en frais d'un gros matériel pour alimenter les courses de Paris, de la banlieue et de la province; il fit peindre ses piquets en vert pour les distinguer des autres piquets. Il prit sous son bonnet d'épurer autant que possible le personnel des bookmakers. Bien qu'il n'eût aucun mandat pour cela, il adopta pour règle de ne fournir un piquet vert qu'à des individus présentant une certaine surface. Il refusa le piquet à tout impétratit n'ayant pas au moins un domicile et un loyer à son nom.' Cette

."î,!!, LES COURSES DE CHEVAUX.

siirtc d'cvclusion lui amena la concurrence d'autres entrepreneurs de THUcts peints en rouge qu'on pouvait obtenir sans la jnnindrc enquête préalable. Il suffisait de se présenter en disant i^iiViti vdiilail faire la cote, pour être immédiatement admis.

On -:v*mpte environ quatre cents piquets au milieu du champ tk- -l'iwrscs, en cet endroit qu'on appelle improprement la Pi').-H)sc, puisque, je l'ai déjà dit, on aurait de la peine à y (kv.'i'^ivTir un brin d'herbe. Les huit premières rangées en par- Infi't Jii buffet appartiennent aux piquets verts et forment quatre ivk-*. Les têtes de rue sont occupées par des bookmakers qui

ont une clientèle assez sérieuse pour risquer d'assez fortes sommes contre un cheval. Au fur et à mesure que l'on avance dans les rues, on trouve des donneurs plus modestes, qui acceptent des mises de cent sous, de quarante sous et même de vin^t sous. On m'a même dit qu'on acceptait des mises de dix sous dans le fer à cheval qui forme le quartier des piquets rouj^es. C'est la cote à la portée des militaires et des bonnes d'enfants.

Les têtes de rue ouvrent la cote de bonne heure, avant même que les bookmakers du pesage soient installés. Ils ont un grand nombre de clients qui savent cela et qui les entourent pour avoir ce qu'on est convenu d'appeler la fleur du marché.

Il n'est pas rare de trouver des cotes plus avantageuses sur la pelouse qu'au pesage.

Ce quartier excentrique du turf ne tarde pas à se peupler d'une foule de types que l'on m'a fait connaître tout récemment et que je vais essayer de vous présenter à mon tour. D'abord les petits bookmakers. On les appelle petits bookmakers par comparaison avec les gros bookmakers qui fonctionnent au pesage et s'exposent à attraper d'énormes culottes. Je ne vous cacherai pas qu'il est un peu mêlé, ce monde des petits bookmakers.

Le personnel des petits bookmakers se recrute principalement parmi les camelots et les marchands de vin dont l'établissement n'est pas tris fréquenté dans la journée. ' Le bookmaker important qui ouvre le premier sa liste doit faire de brillantes affaires. II est entouré d'une foule énorme et tellement sollicité qu'il ne sait A qui répondre. Trente mains se tendent vers lui et, avec la dignité d'un ag^nt de change dans sa corbeille, il indique d'un geste â ses clients qu'il i, -,

les invite à un peu de patience et que tout le monde sera servi.

— A moi!... A moiî.i

— Pour dix louis!

— Pour cinq louis!

— Trois louis de chaque côté!

Chacun fait sa commande et remet son argent en échange d'un ticket.

Pendant que le bookmaker délivre ses tickets, -.^ -i> ta. <b ^ "" son commis comptable, à .y^ -^ '^^ iji/ /.^, ^4""

raison de dix francs par

séance, inscrit toutes les opérations sur un grand livre. Ce commis, qui, chez, les petits bookmakers, est souvent une-

femme, légitime ou autre, souvent même une simple employée, doit avoir une assez grande aptitude à compter rapidement. Il est indispensable que le bookmaker soit au courant du total des mises placées sur chaque cheval, de façon à ne pas se laisser surprendre par un découvert. Quand un cheval est l'objet des préférences du public, quand c'est surtout lui qu'on prend, il est naturel de le voir monter à la cote. Plus on le débite, plus le prix change. Le chiffre marqué à la craie est effacé par l'éponge et remplacé par un chiffre plus faible jusqu'à ce que le chiffre total du livre soit atteint. Alors on n'en donne plus du tout, le plus bas chiffre est remplacé par un trait qui veut dire complet !

Un certain nombre de bookmakers travaillent pour des commanditaires. Quelques-uns sont commandités par de vieilles cocottes démodées qui cherchent à faire fructifier leurs économies.

En même temps que les bookmakers, d'autres industriels procèdent à leur installation sur divers points de ce champ de manœuvres; ce sont :

LES PRONOSTIQUEUÏ^S

Le pronostiqueur, en général, est tout simplement un bookmaker qui n'a pas fait ses affaires. La lucidité qu'il n'avait pas pour son compte, il prétend l'avoir pour le compte des autres. Nous avons différentes espèces de pronostiqueurs. D'abord le pronostiqueur en chambre qui fait des annonces dans les journaux de sport et vante bien haut sa lucidité. — C'est M. de X. ou M. de Z. qui, moyennant un louis, envoient au domicile de leurs clients, sous pli cacheté, une ou deux quasi-certitudes pour la journée. Quand le hasard s'en mêle, ça va bien.

Le pronostiqueur au champ de courses tient boutique à peu de frais : uii petit tiroir à compartiments posé sur un petit tréteau, au-dessus du tréteau une pancarte, sur la pancarte le boniment.

J'ai copié quelques-uns de ces boniments.

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