CHAPITRE I
Que le lecteur n'attende pas de mol un retour au déluge pour le fixer sur l'origine des courses. — J'y trouverais d'ailleurs une certaine difficulté. — Tout fait supposer que le patriarche Noé n'était pas un homme de cheval. Dans le grand tableau de Snyders qui est au Louvre, parmi les animaux de premier pian, on remarque des béliers, des renards, des chiens, des chats, des ânes,
des lions, des moutons, des lézards, une vache et un taureau, diverses espèces de volailles, et, sur un arbre, quatre perroquets et d'autres oiseaux. Si le cheval figure sur cette toile célèbre, c'est à un plan très secondaire qu'il est relégué.
Je ne crois pas bien utile non plus de m'occuper de ce qui s'est passé dans l'histoire des courses avant le Jockey-Club, dont la fondation marque l'ère du grand développement du turf.
Peu importe qu'au moyen âge on ait donné des prix pour que le vainqueur épousât Lindor, la fille du roi, ou qu'à l'avant dernier siècle des gentilshommes aient exécuté des paris plus ou moins particuliers.
Vous dirai-je que la plaine des Sablons fu-t le théâtre de luttes plus ou moins palpitantes, auxquelles prenaient part les pur sang valeureux du comte d'Artois, du duc de Chartres, du marquis de Conflans et du prince de Nassau > — Les courses de Vincennes sous Louis XVI sont encore trop loin de nous. — Ce qu'il nous faut étudier, je crois, c'est l'histoire contemporaine du turf français, que, si vous voulez et dans le but principal de n'ennuyer personne, nous ferons tout bonnement remonter à la fondation du Jockey-Club, dont presque tous les membres fondateurs sont disparus.
Il y a une cinquantaine d'années, le Bois de Boulogne présentait un tout autre aspect qu'aujourd'hui. Une vingtaine de cavaliers aimant le cheval se réunissaient toutes les après-midi dans une route allant de la Porte des Princes à la Porte Maillot et cultivaient avec ardeur toutes les branches de l'équitation. M. Ernest Leroy, mort il y a cinq ou six ans à un âge très avancé, était le grand maître de ces matinées équestres, dont les principaux habitués s'appelaient Denormandie, le comte de Vaublanc, le prince de la Moskowa, le comte de Cambis, le vicomte Paul Daru, le comte de Plancy, le comte Guy de la Tour du Pin, Eugène Sue, Auber et Auguste Lupin.
Auber était né centaure; mais ses débuts comme musicien n'avaient pas été très heureux : il n'avait pu d'abord acheter qu'une monture sans valeur. — Après son triomphe de la Muette^
il s'était offert le luxe d'un pur sang^. Quand il eut essayé le fringant coursier, il ne voulut plus entendre parler d'un animal de demi-race. Il disait volontiers qu'un cheval qui n'était pas inscrit au Stud-Book lui faisait l'effet d'une partition sans mélodies.
Eugène Sue attirait l'attention par une élégance prétentieuse et visait à prendre une forte teinture de l'aristocratie qu'il fréquentait. Par allusion à la profession de chirurgien qu'il avait essayé d'exercer dans la marine, comme son père, les clubmen l'avaient surnommé Sulfate^ puis, sentant que ce sobriquet pouvait froisser ses instincts nobiliaires, on y avait ajouté de quinine. Sulfate de quinine était plus en rapport avec les bottes surprenantes et les habits prodigieux qu'il portait.
Auguste Lupin, l'un des derniers survivants de cet escadron d'élite, est resté une des physionomies les plus appréciées du turf.
Auguste Lupin s'éprit du sport à ces chevauchées du Bois dont je viens de parler, et acheta quelques poulains à la vente après décès de M. de Rieussec, qui venait d'être tué à la tête de sa légion par la machine Fieschi.
Peu de temps après, à la .mort du roi George IV, il ramenait du haras d'Hampton Court trois poulinières tout à fait remarquables, dont les premiers produits parurent sur l'hippodrome en 1840. On courait au Bois, au Champ de Mars, à' Chantilly.
Mais les courses de cette époque étaient à peine au berceau. Aussi fallait-il entendre les éclats de rire qui accueillirent la décision prise par la Société d'Encouragement d'exclure de ses prix tout ce qui n'était pas de pur sang. Le Jockey-Club ressemblait à un aubergiste qui, manquant complètement de voyageurs, en eût profité pour déclarer qu'il ne voulait loger que des notaires.
On eût bien étonné les incrédules de ce temps là en leur prédisant que la Société d'Encouragement deviendrait un jour la puissance qu'elle est aujourd'hui, et que, vingt-cinq ans plus tard, elle abandonnerait à l'État les 87000 francs de subvention qu'il lui avait alloués.
Une série de walk-over fut la conséquence forcée des premiers programmes qui parurent. — Il n'y avait pas de pur sang, on ne pouvait pas en inventer.
Le duc d'Orléans possédait quelques chevaux de race; les autres appartenaient à M. Lupin, à M. Alexandre Aumont, au prince de la Moskowa et à lord Seymour. Lord Seymour gagnait tout. Tout lui réussissait, et comme il y avait peu de prix à récolter, il ne restait plus rien aux autres.
La province commençait à ouvrir ses pistes; mais les moyens de locomotion n'étaient pas faciles, et quand on avait expédié, dans un van attelé de six chevaux de poste, un animal qui perdait sa condition en route, on ne rapportait pas grand'chose du prix qu'on pouvait aller cueillir à Bordeaux.
On avait bien encore l'étranger, l'Angleterre. Mais les premiers audacieux qui passèrent la Manche en revinrent comme François I" revint de Pavie. Auguste Lupin y compta la première victoire consolante pour notre amour-propre national. En i853. Jouvence enleva la coupe de Goodwood; le charme était rompu, le triomphe de Gladiateur était préparé.
Au moment de la victoire de Jouvence^ la Société d'Encouragement comptait vingt années d'existence. Elle datait de i833, et s'était fondée, comme on sait, à Paris, sous la désignation de Jockey-Club. J'aurai bien souvent à parler de l'influence de cette Société sur la prospérité de notre élevage national. Je me contenterai de rappeler ici les noms de ses membres fondateurs : Son Altesse Royale le duc d'Orléans, le duc de Nemours, MM. Maxime Caccia, le comte de Cambis, Delamarre, le comte Demidoff", Fasquel, Charles Laffitte, Ernest Leroy, le chevalier Machado, le prince de la Moskowa, Denormandie, Rieussec, lord Henry Seymour.
Lorsque la Société songea aux principes qui devaient la guider pour atteindre son but, elle vit qu'en France il n'existait pas d'éléments qu'elle pût mettre en œuvre. Elle tourna donc ses regards vers l'étranger, et, pour imiter les plus habiles, elle s'inspira des Anglais.
Le but principal de la Société fut, dès le début, de populariser, de propager les courses, d'engager le Gouvernement à augmenter les prix. A côté des doctrines, elle institua des prix et introduisit en France une organisation très ferme et très nette. Elle créa un règlement et un code de courses.
Ces règlements ont été modifiés peu à peu, à mesure que la Société d'Encouragement a grandi. Les premières modifications datent de 1842. En i853 il y en eut de plus considérables»
Le Comité était alors cîomposé de la façon suivante ; Président, M. le. comte Achille Delamarre; vice-président, le vicomte Paul Daru. Membres fondateurs, prince de la Moskowa, comte de Cambis, marquis de Boisgelin, Fasquel de Courteuil, le chevalier Machado, Charles Laffitte, Achille Fould, Ernest Leroy, Auguste Lupin, le comte Gaston de Blangy, le comte d'Hédouville. Les commissaires étaient : MM. le baron de la Rochette, Jacques Reiset et le comte d'Hédouville.
Les hommes qui s'étaient fait une préoccupation si vive et si patriotique de la question chevaline étaient alors fort jeunes. Dans leur ardent désir de pousser le pays dans la voie pratique, ils engagèrent la Société à augmenter ses sacrifices d'argent au profit des courses, de telle façon qu'après seize années d'existence elle avait déjà distribué pour un million de prix.
Ce sont là des services qu'il faut reconnaître et que personne ne songe à contester. La Société, tout en restant fidèle à ses principes, a-t-elle toujours suffisamment tenu compte de ce qu'elle devait au progrès? n'a-t-elle pas à certains moments versé dans la routine?
J'aurais mauvaise grâce à lui faire son procès aujourd'hui que, depuis la mort du baron de la Rochette, le Comité semble disposé à abandonner les vieux errements. Ce que je regretterai toujours, c'est que le Comité de la Société d'Encouragement reste fermé pour une foule d'hommes de valeur, que leur situation dans le monde de l'élevage désignerait tout naturellement pour avoir voix au chapitre.
Il est très regrettable que, pour faire partie du Comité de la
b LES COURSES DE CHEVAUX.
Société d'Encouragement, on doive nécessairement faire partie du Jockey-Club, et que de cette façon une grande institution nationale comme les courses reste une simple annexe d'un cercle parisien, si fashionable qu'il soit.
Les courses n'ont pas simplement pour but de populariser le goût et la connaissance des luttes hippiques, elles sont destinées avant tout à l'amélioration de la race. Elles forment une institution reconnue et admise dans tous les pays. Cette institution est, suivant l'opinion d'un homfne d'une haute valeur en la matière, < inattaquable lorsqu'elle est bien entendue et scientifiquement réglée ». Appliquée au cheval de pur sang, elle mesure impartialement sa valeur; elle est la pierre de touche qui en marque le titre; sans elle ce cheval, agent supérieur de génération, n'existe plus, on ignore ce qu'il vaut.
Voilà l'idéal, c'est-à-dire les courses échappant à jun intérêt industriel et spéculatif, et ne se mettant jamais en contradiction avec les lois de ta physiologie.
Les théoriciens crient bien 'fort que les courses sont détournées du but véritable de leur institution.
Tout en reconnaissant qu'un propriétaire a de grands risques à courir, de grands frais à supporter, ils ne voudraient pas que, sous prétexte < d'éliminer d'un entraînement dispendieux des poulains sans avenir », ce propriétaire eût la facilité de les faire courir à deux ans.
Ils ne voudraient pas de courses de hasard, comme les handicaps et épreuves de même nature, dont le principe consiste à égaliser, par d'ingénieuses combinaisons de poids et de distances, les chances de tous les compétiteurs. Cependant les théoriciens reconnaissent que, pour que l'industrie puisse subsister et prospérer, il faut que ses gains soient en proportion avec ses dépenses; que les prix qu'on lui offre soient importants, variés, multipliés; qu'ils ne soient pas réservés seulement à un petit nombre de vainqueurs; qu'il y ait sur l'hippodrome beaucoup d'appelés et beaucoup d'élus. Il ne pourra en être ainsi que si le fonds de courses est très riche, et il ne sera très riche
qu'en excitant la curiosité d'un public nombreux, en l'attirant par la diversité et l'imprévu des luttes, par l'appât du jeu, des paris, etc.
Parfaitement! Moi qui suis un praticien, je tombe tout de suite d'accord avec les théoriciens. Que la Société d'Encouragement tienne à ses principes, j'y souscris volontiers. Qu'elle fasse tout son possible pour endiguer la spéculation, je l'admets, bien que je ne lui croie guère de chances de résister à l'entraînement qui naît des nécessités de l'entreprise.
Ah ! si l'État était en mesure de payer de ses deniers tous les frais de l'élevage, on pourrait exiger que les luttes du turf fussent absolument pures et dégagées de toute idée de spéculation. Mais sur les sept millions encaissés annuellement par les éleveurs, qui y sont encore de leur poche, l'État entre pour trois cent malheureux mille francs que la commission du budget inscrit chaque année au chapitre des économies à réaliser, et qui, supprimés depuis deux ans par la Chambre et rétablis, à coups de grands discours, par le Sénat, finiront bien un jour ou l'autre par aller à une autre branche de l'agriculture, qui les réclame dans un intérêt électoral.
Il faut bien se convaincre une bonne fois que dans le métier de propriétaire on court toute espèce de risques. A la fondation de la Société d'Encouragement, il y avait, pris dans le sein même de cette société, un noyau d'hommes très riches qui consentaient à consacrer deux ou trois cent mille francs par an à l'entretien de leur écurie de course. On trouve de ces hommes-là en Angleterre, entourés de respect comme de vrais sportsmen qu'ils sont. Nous en avons bien encore quelques-uns chez nous. Je vois par exemple M. Lupin qui paye une poulinière plus de quatrevingt mille francs, et qui sacrifie les cent mille francs du prix du Jockey-Club, assurés avec Xainir ailles, pour aller tenter la fortune à Epsom et travailler pour la gloire de l'élevage national; MM. de Schickler, de Berteux, Edmond Blanc, Jean Prat, Donon, Aumont, traversent des années de vaches maigres sans couvrir les frais de leur élevage; on ne les entend pas même se
plaindre ni se décourager; ils vont de l'avant comme si cela ne coûtait rien; ils entretiennent une écurie de course en grands seigneurs, sans souci de la recette ni de la dépense.
Si cette race de propriétaires devait se perpétuer, on pourrait évidemment repousser les inconvénients du point de vue spéculatif. Malheureusement, loin de se perpétuer, elle tend à disparaître. Les fortunes ont-elles diminué? C'est possible. Les hommes sont-ils devenus plus prévoyants? C'est possible encore. Mais aujourd'hui j'entends le plus grand nombre de propriétaires crier à la déveine et menacer de renoncer à la lutte pour un déficit de quelques milliers de francs. J'en conclus qu'il est de toute nécessité de maintenir le budget des courses, et même de l'augmenter, si l'on considère que les courses sont indispensables à l'amélioration de nos races, et que l'introduction du pur sang dans le cheval de guerre peut nous donner une bonne cavalerie.
Dans cet ordre d'idées, je n'irai pas aussi loin qu'un de mes confrères qui, il y a quatre ans, soumettait à la Société d'Encoufagement tout un plan de réorganisation des courses, dans un but de spéculation à outrance.
Ce plan était plein d'audaces, et il y avait tout lieu de croire qu'il ne serait même pas examiné par un Comité composé d'hommes habitués à ne relever que de leurs propres inspirations et peu disposés à écouter des avis. Contre toutes prévisions, il en fut autrement. Le Jockey-Club le considéra comme une interpellation originale, qui lui fournissait l'occasion d'affirmer ses principes. Déposé sous ce titre : Les Courses et la Société d'Encouragement^ il valut à son auteur les honneurs d'une réponse, où l'on trouvera en même temps un résumé des réformes proposées.
Cette réponse est contenue dans le rapport des commissaires au Comité des Courses, réuni en séance le 29 septembre 1886.
Dans un mémoire qu'il soumet au Comité, M, Thuasne rend hommage au zèle, au désintéressement et au succès de la Société
d'Encouragement; mais il constate que les courses opèrent une évolution qui modifie leur caractère. Elles sont devenues un plaisir populaire et tendent de plus à devenir un véritable spectacle. Se plaçant à ce point de vue, M. Thuasne développe les moyens qui lui paraissent les plus propres à attirer la foule et à tirer d'elle le plus d'argent possible.
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