‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 1 sur 29 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

UNE FETE A DELH[

Orpha, couvert de son armure d'or, entra dans Tarène.

C'était jour de liesse à Chahjatianabàd, car les fils du Rajah, soumis au Grand Mogol, devaient se mesurer avec les fauves les plus redoutables, afin de montrer au peuple leur force et leur souplesse.

Tout autour du tamascha (spectacle) se massaient les éléphants sacrés, supportant les invités de marque. Immobiles, des femmes, aux

grands yeux sombres cerclés d'antimoine, semblaient des idoles d'ivoire et d'or, et les plis de leur voile soyeux tombaient autour d'elles sans un frisson, tant l'atmosphère était calme. La foule arrivait toujours, suivant les rives de la Jumna dont les eaux s'étalaient métalliquement, paraissant, au loin, rejoindre le soleil en rayons liquides. La ville se massait toute rose au bord du fleuve avec des trous de lumière sur les places bombées de coupoles , de dômes à clochetons d'or et de flèches piquées comme des aigrettes au casque rutilant des temples et des pagodes. Plus loin, c'étaient des veloutés de verdure, des lavis mauves et gris de plantes anémiées sous un ciel d'un bleu intense.

Assilinia, la fiancée d'Orpha, tenait tout droit le lotus sacré qu'elle devait remettre au vainqueur, et ses yeux profonds se nuançaient de vert sous le bandeau d'aigues-marines et de sardoines qui lui couvrait le front.

— Tu dis que Ptamô n'a jamais été vaincue?... demanda-t-elle à une jeune fille qui agitait doucement au-dessus de sa tête une flabelle de paon emmanchée de jade.

— Ramô, la panthère noire de Java, est

plus reduuUiblo que les grands tigres du I Jeugale !... Que les dieux nous protègent.

— Ah ! fît Assilinia, et une courte flamme étoila ses prunelles glauques. Je saurai si le Maître qu'on me destine est vraiment courageux.

— En doutez-vous ?... Orplia possède la valeur et la beauté. Vous pouvez être iîère de son choix,

La jeune fille eut un sourire énigmatique, puis ses lèvres charnues, dessinées en cœur de pourpre, s'immobilisèrent, et une lueur plus intense fit étinceler le sable d'or de ses prunelles.

La fête se donnait à Delhi devant le palais de Shah-Djahân, une gigantesque construction de granit rouge qui semblait teinte du sang de l'arène. Du haut des terrasses les sentinelles immobiles contemplaient les massives coupoles des temples, les aiguilles luisantes des hauts minarets et la ligne grise des remparts, nouée sur les flancs de la ville comme une ceinture d'acier. Au loin s'élevaient les tombeaux des Rajahs et d'antiques forteresses aux sombres souvenirs de lutte et de carnage. La foule se massait plus compacte autour

des privilégiés qui avaient pu prendre place près des combattants. Les chevaux piaffaient, couverts de tapisseries d'or et d'argent; des chameaux, chargés de spectateurs, allongeaient leur tête mélancolique vers les estrades où éclataient les cymbales de fer et de bronze, où se démenaient les frappeurs de tambours en peau de boa et les souffleurs de flûtes de bambou aux claires stridulations.

, De toutes parts essaimaient les spectateurs, et les différentes langues indiennes se muaient en un susurrement de cigales grisées de soleil. Des fillettes, au corps frêle de bronze pâle, tatoué sur les seins et les chevilles d'arabesques bleuâtres, offraient des bananes, des poissons séchés, des moules d'eau douce au cucurma, des galettes de tchapsitti pétries dans le ghi et le ghour. Elles riaient de toutes leurs dents aiguës de petits chats, et les anneaux d'argent de leur narine mettaient un cercle pâle sur leur visage renversé. Des chariots passaient, traînés par des buffles; les plus somptueux étaient décorés de brocarts, agrémentés de figures d'ivoire ou de lames de métal hérissées comme des feuilles de roseaux.

Les Djsiths, les BahoUj les Omraos, cultiva-

leurs, bourgeois et nobles, venaient de très loin voir le tamascha, ou spectacle merveilleux de la grande lutte des bommes et des fauves.

Les Bhai-Tcbokri, bayadères aux lèvres rouges, aux paupières teintes de sourma, paraissaient, à demi-coucbées dans des bhaëlij chariots à deux roues surmontés d'un cône d'étoffe d'or, traînés par des bœufs roses à cornes fleuries de saligram.

Des éléphants, les uns sauvages, les autres apprivoisés, avaient d'abord amusé les assistants. Ces pachydermes, la peau couverte de peintures vives, les défenses teintes en rouge, s'étaient avancés en titubant, ivres del'eau-devie d'arak qu'on leur avait fait prendre pour exciter leur humeur belliqueuse. Quand l'une des énormes bêtes tombait, vingt chevaux caparaçonnés ,de velours rubis, à cabochons de pierres précieuses, la traînaient hors du cirque.

Puis, il y eut des combats de coqs, de buffles, de sangliers et d'antilopes Les tigres luttèrent entre eux, et les singes sacrés de la tour de Koortub-Minar simulèrent une noce hindoue sans en rien excepter. La fiancée, une guenon, de grande taille, dont la chevelure partagée en bandeaux, comme celle d'une

femme ^ retombait en mèches raides sous un diadème de sardoines et d'opales, minaudait entraînant dans la poussière ses longs voiles lamés d'or. Et. quand l'heureux époux toucha enfin le prix de sa constance, ce fut le signal de rires inextinguibles parmi les assistants.

Maintenant, c'était le tour d'Orpha qui remplaçait, après une passe émouvante, deux Gourkas de l'Himalaya, vainqueurs des tigres royaux.

Orpha, avec sa cuirasse rutilante et son doupattah brodé de perles ânes qui s'enroulait plusieurs fois à ses reins, s'avança fier et souple, les yeux agrandis par deux traits de sourma sous la toison frisottée qui lui couvrait le front. Il était de taille moyenne, mais harmonieuse et robuste ; on le sentait habitué aux triomphes et sûr de sa puissance : un sourire un peu dédaigneux plissait ses lèvres, ses prunelles sombres avaient des lueurs cruelles. Il porta la main gauche à son cœur, puis à ses lèvres, en regardant Assilinia, et la jeune fille leva plus haut le lotus d'or.

Un murmure d"admiration courut dans la foule ; les turbans arrondis ou tubulaires, ornés d'aigrettes et de torsades, oscillèrent ; les

anneaux de pierreries des femmes tintèrent sur les bras frémissants. Il y eut quelques cris d'angoisse et de désir, et les seins, offerts au bord des balustrades, comme des coupes d'amour, eurent des palpitations plus fiévreuses.

Sliah-Djahàn,le Roi des Rois, le Mogol toutpuissant, qui avait daigné présider la fête, coula ses regards aigus vers Assilinia.

Depuis longtemps il convoitait la jeune fille, et Orpha, qui lui était tout acquis, devait devenir le mari complaisant qu'un haut grade dans l'armée récompenserait largement.

Shah-Djahàn,le monarque voluptueux, avait usé de tous les plaisirs et profité souvent de la faiblesse des Rajahs, qui, pour quelques honneurs, lui livraient leur fille.

C'est une coutume aux Indes que les Rajahs, voisins de la ville oii TErapereur réside, viennent tour à tour monter la garde devant le Palais et habiter sous des tentes avec leurs Rageputtes pour honorer et garder le Mogol. Or, Amarsin, le père d'Assilinia , avait déserté son poste, malgré les avertissements de ses amis. Lorsqu'il se présenta devant Shah- Djahân, un des secrétaires d'État lui fit quelques reproches de son peu d'assiduité

au service, et le Rajah, qui se crut offensé, tira son poignard et en frappa le ministre dont le sang jaillit jusque ^ur la poitrine de l'Empereur.

Ce meurtre fut châtié aussitôt. Amarsin tomba sous les coups des officiers qui assistaient Shah-Djahàn, tandis que les Rageputtes, vengeant leur maître, massacraient le peuple au dehors.

Assilinia, l'unique fille d'Amarsin, demeura longtemps captive dans son palais, puis, l'Empereur, épris de son ardente beauté, résolut de lui faire épouser Orpha pour triompher enfin de ses rigueurs, Tavoir toute à lui.

En rhonneur de la princesse se donnait cette fête qui devait la livrer, en même temps, aux baisers de l'époux et du souverain. Mais la jeune fille, méfiante et dédaigneuse, se désintéressait des exploits d'Orpha, ne semblait point remarquer les regards luisants de l'Empereur.

Hallabab, son amie et sa confidente, laissa choir la flabelle de paon qu'elle agitait d'une main lasse.

— Tu l'aimes, au moins, ton beau fiancé?. . demanda-t-elle en soupirant.

Assilinia réfléchit un moment, puis déclara avec un peu de tristesse :

— Je ne sais... Qu'éprouve-t-on quand on aime un homme ?...

— Oh ! Ignores-tu ce que c'est que l'amour?...

— Oui. Renseigne-moi, petite Hallabab, si toutefois ton cœur a déjà tressailli.

Hallabab abaissa sur ses prunelles sablées d'or le voile frangé de ses longues paupières, et murmura d'une voix tremblée de flûte sylvestre :

— Ces choses se comprennent sans explication. Tout ce que je pourrais te dire te semblerait étrange ou puéril. Une vie sans amour est un paysage sans soleil, un de ces paysages

. désolés de l'Himalaya que les neiges recouvrent en toute saison.

— Ces blancheurs ont bien leur beauté.

— Peut-être, mais sous leur froid linceul, rien ne germe, et la terre est comme une morte couchée dans son tombeau.

Orpha, maintenant, luttait avec le fauve, un tigre à la fourrure rayée de velours sombre, aux reins élastiques agités de furieux tressaillements. A quelques pas du prince, prêts à lui

porter secours, des souars -attendaient, et des éclairs de haches, des frissons de glaives passaient au bout de leurs bras, lorsque le combattant semblait fléchir et que les crocs de la bète s'approchaient trop de sa chair. Mais le jeune homme se jouait des attaques qu'il provoquait ; son corps aux membres fins, souples, légèrement enduits de baumes, se ramassait, rampait, virevoltait, sans cesse, et déjà des gouttelettes rouges étoilaient la fourrure épaisse de la béte, mettaient aux doigts d'Orpha des bagues de rubis.

Il fallait une adresse incroyable pour échapper aux brusques attaques du monstre, qui se tordait, bondissait, se dressait avec des rauquements formidables, étonné de cette ruse humaine que sa force ne pouvait vaincre.

L'Empereur, souriant, encourageait son favori en tendant vers lui l'étoile glauque de son sceptre ; puis, son regard brûlant cherchait AssiHnia, l'enveloppait d'une onde magnétique de désirs. Las des faveurs de la begôm, sa fille, il convoitait follement la Rana dédaigneuse, et, pour la posséder, était prêt aux plus grands sacrifices.

Orpha roulait dans la poussière, se relevait.

et son bras, se détendant comme un ressort d'acier, frappait la béte hurlante, mettait à son pelage fauve des agrafes de corail.

De petites mains nerveuses lançaient au combattant des fleurs et des joyaux, noués dans des écharpes de prix ; les courtisanes découvraient leurs seins aux bouts dorés et s'enfonçaient les ongles dans la chair en signe d'admiration et de tendresse. Orpha était l'élu du jour, celui" que tout homme envie et que toute femme désire. Les couches parfumées, il le savait, lui seraient ouvertes après cet exploit, les baisers de miel lui seraient offerts, et son orgueil fleurissait comme le lotus rouge des étangs sacrés

Un nouveau tigre fut amené qui se dressa de toute sa hauteur, et regarda le jeune homme en face. Son corps était immense, ses pattes et ses reins d'une incroyable énergie musculaire. Orpha attendit le choc, puis, sautant sur le dos de son ennemi, il lui enfonça son poignard entre les deux épaules, au milieu des trépignem.ents frénétiques de l'assemblée.

Hallabab suivait passionnément les phases de la lutte, tandis qu'Assilinia avec ennui détournait les yeux, fixait dans l'air calme le vol

bourdonnant d'une mouche métallique, ou, le Ions des sradins, la fuite en ziszas; d'un lézard rose.

Des jeunes filles apparurent dans la trouée d'une porte, passèrent devant la grille des fauves, et, puisant dans des corbeilles ôligranées d'or, essaimèrent des brins de toulsi (basilic sacré) autour d'Orpha. Les dernières abaissèrent vers lui des bannières brodées de perles et d'améthystes à ses couleurs et à celles du Rajah, son père. Ces vierges, qui vivaient dans l'ombre des temples, étaient d'une beauté morbide et touchante. Des diamants sertissaient leur face hiératique, des serpents d'aigues-marines contournaient leurs flancs étroits et se rejoignaient en fibule inviolée sous le dou-pattah garni de boules de cristal qui descendait jusque sur leurs genoux.

Elles jetaient lentement leurs pétales odoriférants, tandis que les instruments barbares de cuivre et d'argent bramaient une mélopée d'amour ou de guerre. Et, lorsque le prince eut tourné trois fois son court poignard dans la gorge du tigre, râlant à ses pieds, toutesles fanfares triomphales éclatèrent à la fois.

Ce fut ensuite la vision d'or et de perles des

danseuses royales, glissant autour des flaques rouges et y trempant le bout de leur orteil gemméj jusqu'àl'ongle opalin, de cabochons de rubis etd'émeraudes. Elles se penchaient sur le miroir de sang, comme pour y contempler leur image, le frôlaient de l'ourlet de leurs voiles qui -se bordait de pourpre. L'odeur du meurtre faisait frémir leurs narines, et la nacre de leurs dents aiguës apparaissait sous les lèvres, soulevées dans un désir de baisers ou de lutte.

Le prince se tourna vers sa fiancée et lui sourit passionnément.

— Ah! que je voudrais être à ta place, Assilinia! dit Hallabab dont les prunelles chaviraient d'admiration. Ne vas-tu pas donner ton lotus au triomphateur?...

— Non, fit AssiHnia, j'attends la panthère noire pour juger le courage de l'homme. Ces tigres étaient enivrés d'opium et de datura ; c'est à peine s'ils ont défendu leur vie. J'aspire à de plus vaillants combats.

Hallabab murmura :

— Voici le Maître qui te regarde encore; ses yeux sont étranges, Assilinia !...

L'écartement des draperies découvrait un trône d'ivoire, incrusté de gemmes vertes et

rougeSj et Shah-Djahàn, se levant, salua la foule en portant les doigts écartés de la main gauche à sa poitrine. Le Mogol apparut distinctement. Il était revêtu d une robe jaune, et, par-dessus, s'agrafait à ses épaules une sorte de plastron d'or oii rutilaient un soleil et des étoiles de diamants-. Derrière lui un manteau long constellé de saphirs et d'opales s'étalait comme la queue d'un paon. Ses bras étaient si chargés de pierreries que, quoique nus, on n'apercevait pas la couleur de leur peau.

Les danseuses poussèrent une sorte de cri guttural, et semblèrent se pâmer, comme si toutes eussent reçu les marques du désir royal. Le corps rejeté en arrière, elles faisaient saillir les fleurs ambrées de leurs seins, et tendaient vers le Maitre des mains frémissantes.

Après les vierges frêles parurent les Hecljeras, eunuques, hermaphrodites et femmes mutilées préposés à la garde du Zinanah, car les Hindous pratiquent la castration sur les fillettes comme sur les garçonnets. Les Hedjeras, femmes, sont grandes, fortes et possèdent une voix mâle aux accents profonds comme les vibrations du tchiloinntchi. Elles se montrent complètement nues avec une fibule de béryls

Ll-S GOURTI-ANES DE BRAHMA 15

à l'endroit de leur sexe meurtri, et elles la'ont ni frissons ni désirs lorsque le regard des hommes se pose sur elles. Epilées naturellement, elles lèvent en cadence leurs bras polis et gras, et leur poitrine, sans rondeurs, se fleurit d'un léger bouton à peine plus foncé que leur peau. Toutes jeunes elles ont subi la piqûre des longues aiguilles trempées dans le fruit du bhel-phoul encore vert, et leur féminité s'est atrophiée en elles comme la mangue se dessèche sur l'arbre après la morsure du cobra.

Ces froides prêtresses sont particulièrement en faveur dans les temples, où, à leur tour, elles mutilent les enfants, après les avoir enivrés de gandjah et livrés à la curiosité morbide des fakirs. Aux sons des scitara et des dole, elles simulent cependant la volupté sur le sable fumant de l'arène, et elles seuiblent se pâmer dans d'étranges ivresses que les sacrificateurs de Kali, les brahmes rouges, suivent en frissonnant.

Les Hedjeras sont toutes-puissantes auprès de l'Empereur. Elles peuvent obtenir la grâce d'un coupable, et, quatre fois par an, on les fait venir au palais pour lire dans les signes mys-

térieux des astres et se livrer aux évocations et aux sortilèges des Yoguis.

Assilinia, souvent, se rendait au temple de Kutbu'l pour consulter Hadj-Hidi, la vieille prêtresse aux longs yeux troubles de sortilège, et elle savait, avant la lutte, que son fiancé serait vaincu.

Hadj-Hidi, tout en suivant ]a danse lascive des vierges mutilées, souriait à la princesse, comme pour l'encourager dans sa résistance. Deux fois elle mit son index recourbé sur son front, et Assilinia lentement inclina la tète vers le lotus d'or qu'elle porta à ses lèvres.

— Que fais-tu donc ? demanda Hallabab.

— Je rassure Hadj-Hidi qui me croit sans force contre la volonté des dieux.

— Ainsi, avant même de savoir le résultat de lalutte, tu écoutes les conseils des gardiennes du Zinanah!

— Pourquoi ne les écouterais-je pas r...

— Prends garde !

Assilinia ne daigna point répondre, et ses brunes paupières s'abaissèrent sur l'extase ardente du rêve.

Orpba a disparu, et les Omraos, à l'ombre

d'une tente de pourpre et d'or, sollicitent l'honneur de frotter sa chair de baumes bienfaisants pour lui donner une vigueur nouvelle. Des Bhai-Tchokri, somptueusement parées de doupattah endiamantés, apportent des essences rares et offrent leurs lèvres carminées aux stimulantes caresses.

— Par nousj disent-elles, tu seras invincible!... laisse-nous passer, sur ta poitrine et tes flancs, l'armure de nos baisers!... Sous leurs mailles closes tu resteras à l'abri des blessures, et rien ne pourra t'atteindre que la colère des dieux !

Orpha, éloignant les Babou et les Omraos, fit signe aux courtisanes qui s'agenouillèrent auprès de lui.

Les Hedjeras avaient terminé leurs danses; pour la lutte- suprême, les souars, avec leur bouclier carré, bordé de lamelles de peau de singe, leurs piques et leurs lances, se rangeaient dans le cirque.

Et, toujours, le peuple des Bigaris et des Djaths augmentait au dehors ; les bhaëli pesants écrasaient les chiens en maraude, les saermij chameaux de course, à la tête encapuchonnée, au dos recouvert d'une grande chamarre rouge,

sortaient de l'arène avec les tattou querelleurs, les eunuques et les hermaphrodites. Il y avait des taches d'ocre et de cobalt sous les nimbes de soleil qui flottaient partout, et une poussière micacée tourbillonnait par moments, lorsque la houle devenait trop forte. Les clochettes de cristal et les gourmettes d'or des chevaux tintinabulaient après les fanfares intermittentes du tchiloumtchi.

Hallabab se pencha vers Assilinia.

— C'est le moment, dit-elle, mon cœur est plein de trouble.

Assilinia entr'ouvrit ses paupières lasses.

— En vérité, murmura-t-elle, rien ne frissonne en moi, et je ne saurais éprouver que la fierté du triomphe!...

LA PANTHERE XOIRE

Mais on annonça que le prince demandait encore quelques minutes de repos, et Ton fît entrer les lions qui n'étaient pas destinés à lutter ce jour-là.

Surprises, les énormes bêtes balayaient le sol de leur queue; levaient la tête comme pour flairer l'odeur des proies humaines qu'on leur destinait. Shah-Djahân décida que trois condamnés à mort, qui devaient être suppliciés le lendemain, seraient abandonnés aux fauves c'étaient Ouraidi, le harkarat (coureur) qu avait volé le bracelet d'une Rana; Karysas, qu s'était enivré de gandjahet avait insulté un Ba

bou devant la grande mosquée, et, enfin, Mimiose qui, dans ses discours, s'était montré peu respectueux pour la toute puissance de l'Empereur.

Mimiose, idole des Bigaris, ennemi des Babou et des Omraos, possédait une certaine éloquence qui transportait les foules. On le disait révolutionnaire, dangereux pour le gouvernement qui, depuis longtemps, cherchait une occasion de le supprimer.

Une grêle fanfare résonna, et les deux battants rouges de la cellule des prisonniers se renversèrent, laissant passer Ouraidi etKarysas. Quant à Mimiose, il avait, d'un bond, pris le premier rang, et, déjà, faisait face aux lions.

C'était un garçon de vingt-cinq ans, grand, de fière mine, au corps souple et fin, aux longs yeux de domination et de caresse. Il se campa devant un des lions qui reniflait l'air, ébloui du grand jour, étonné du tumulte ; puis, abaissant sa lance, il se mit en arrêt et soutint le choc du fauve si victorieusement que la bête farouche chancela, passa outre, emportant une rose sanglante dont les pétales coulaient sur ses flancs nerveux. Le lion s'arrêta, incertain, puis fondit avec un redoublement de colère sur Karysas qui tendait son poignard. Une

autre rose saigna près de la première, mais le fauve revint et plongea ses griffes dans le ventre de Karysas qui fut roulé, emporté, projeté dans les airs comme un de ces légers ballons qui servent aux amusements des enfants. Cependant les entrailles sortaient de la blessure affreuse et coulaient dans le sable. Ainsi que cela se pratique pour les chevaux qui servent aux courses espagnoles, un Sakri avec une longue aiguille rapprocha les chairs, et l'homme, dont le ventre gonflait, put se remettre debout. Après avoir bu quelques gorgées d'arak, il reprit son poignard, et, la main tremblante, attendit le choc des monstres. Mais, comme dédaigneux de cette victoire trop facile, les lions se retournèrent vers Ouraïdi qui n'avait pas bougé... D'un coup de patte l'un d'eux le renversa, et, le couvrant de son corps, enfonça ses crocs dans sa gorge. Ouraïdi, pourtant, parvint à se relever; il traversa l'arène, en chancelant comme s'il était ivre ; des flots de sang noir jaillissaient impétueusement de sa plaie, et zébraient le sable de zigzags intermittents. Il suffoquait, les deux mains à son cou, la respiration de plus en plus sifflante ; enfin, il vint

s'abattre prèsdeMimiose qui, courageusement, attaquait l'ennemi.

Les instruments de cuivre sonnèrent tous à la fois, et quatre tattous, splendidement har-^ nachés, entrèrent au galop pour emporter le cadavre du harkarat. On rattacha au bout d'une corde munie d'un crampon, et l'attelage traîna allègrement cette dépouille humaine tout à l'heure si pleine encore de force et de vie.

Un béras vint, avec une corbeille pleine de terre, pour saupoudrer les mares de sang où les mouches vertes commençaient déjà à grouiller.

La blessure de Karysas, qui luttait faiblement avec un des lions, s'était rouverte ; il était en plus criblé de morsures, et sa main droite, tranchée au poignet, pendait au bras inerte, retenue seulement par quelques filaments. Mimiose le délivra en plongeant son poignard dans la gorge et dans l'œil du fauve qui s'affaissa, se releva d'un bond terrible et s'élança sur le jeune homme qu'il couvrit de sang.

La vie se manifeste chez les animaux carnassiers longtemps après la mort ; aussi, put-on croire, aux mouvements convulsifs et désordonnés du lion, qu'il vivait encore. Bientôt

deux autres agonies suivirent la sienne. Mimiose se battit si vaillamment que les Rana demandèrent sa grâce, Assilinia la première.

— Cet homme, dit-elle à Hallabab, a tué trois lions affamés, tandis que le prince n'a su vaincre que des tigres enivrés d'opium... Mimiose a la force et la beauté.

— Tu trouves?... Ce n'est qu'un bigaris sans naissance et sans argent !

— Que m'importe !

— Mimiose est non seulement d'origine obscure, mais il a gravement offensé notre Maître en conspirant contre les Omraos et les grands de l'Empire.

— Il a eu raison. Je hais Shah-Djahân qui a tué le Rajah mon père.

Hallabab regarda la princesse avec épouvante.

— Comment oses-tu tenir de semblables discours, Assilinia !...

— Qui doncm'*en empocherait?...

— Mais, tes parents, tes amis... l'amour que tu portes à ton fiancé.

Un rire silencieux plissa les lèvres peintes de la jeune fille, et elle abaissa lentement ses longues paupières sombres.

— Mon fiancé!...

— Oui, oui, celui qui va combattre pour toi!

— Il n'a point encore triomphé de la panthère noire...

— Il en triomphera... j'ai bon espoir!

— Petite Hallabab, dit Assilinia, ton cœur est plus épris que le mien.

Hallabab baissa la tête avec confusion.

— Est-il défendu, murmura-t-elle, d'admirer les qualités d'adresse et de bravoure de ceux qui s'exhibent pour notre plaisir?... Nous assistons à un tamascha merveilleux, et nous avons le droit de donner notre avis sur la valeur des combattants.

— Oui, petite Hallabab. Tu te disculpes avec trop d'ardeur pour que ma clairvoyance soit en défaut... Tu es plus qu'une spectatrice, tu te montres une admiratrice ardente... Et puis, acheva Assilinia en bâillant, cela m'est indifférent! Tu peux aimer Orpha que je dédaigne...

Hallabab soupira.

— Tu ignores ton bonheur! Ah ! si j'étais à ta place!...

Mimiose, seul dans l'arène devant les grands lions qui n'osaient plus l'attaquer, se croisait les bras, attendant la décision du Mogol.

— Grâce! grâce! hurlait la foule, où dominaient les voix des femmes.

Mais Shah-Djalîân demeurait indécis, car le crime de Mimiose était de ceux que les puissants pardonnent rarement. Il fît un signe, et les souars emmenèrent le condamné, comprenant que l'Empereur réservait la sentence pour la fin des jeux.

Assilinia, alors, malgré les exhortations d'Hallabab, se leva toute droite, et, avant que Mimiose n'eût disparu derrière la porte rouge, tendit en souriant son lotus d'or vers lui.

Il y eut un long cri d'étonnement parmi les spectateurs, car cette action de la jeune fille était aussi étrange qu'audacieuse un jour de fiançailles.

Mimiose vit- le geste et sourit, tout frissonnant de joie. Quant à Assilinia, grave et fière, elle se rassit à côté d'Hallabab, et promena ses regards étincelants sur l'assistance.

— Ce que tu as osé me fait frémir, Assilinia ! murmura la naïve confidente. Un tel scandale ! . . .

— J'ai rendu hommage au courage, rien de plus !

— Que pensera-t-on de toi après cette action inconcevable ?

— On pensera que je juge librement les qualités de chacun, et Ton ne s'étonnera plus de ma décision si elle est défavorable au prince.

— Attends encore! supplia la jeune fille, Orpha sera triomphant, j'en ai la certitude !

— Que les dieux décident de son sort!

— Le voici! le voici! chuchotait le peuple. Le prince, sous les baisers des Bhaï-Tchokvi,

vendeuses d'amour, frottant sa chair de baumes précieux et stimulant ses nerfs par des frôlements et d'incomplètes caresses, avait reconquis une ardeur nouvelle. 11 se présentait, tout frémissant de désir, et ses regards embrasés cherchaient un encouragement dans ceux (VAssilinia qui demeurait impassible.

Les deux battants de la porte rouge s'écartèrent de nouveau, et Ramô, la panthère noire, triomphatrice de toutes les luttes, bondit jusqu'au milieu de l'enceinte.

C'était une superbe bête, moirée, luisante et musclée. Moins haute que le tigre, elle était plus allongée, avec des rampements, des ondulations et des ruses imprévus. Ses yeux d'un vert d'émeraude phosphoraient et son large front bombé semblait se plisser sous l'effort d'une pensée profonde. Avant que le prince

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eût prévu l'attaque, elle lui enfonça ses crocs dans la cuisse, le renversa, le jeta sur ses épaules et le transporta en bondissant à l'autre bout du cirque.

Orpha avait poussé un cri de détresse, et la panthère l'eut aisément mis dans l'impossibilité de poursuivre la lutte, si elle n'avait hésité devant cet ennemi désarmé que, sans doute, elle ne trouvait plus digne de son courroux.

Elle s'arrêta, et regarda l'assistance.

C'est par un cri plaintif, modulé comme un trémolo d'orgue, que le tigre royal annonce sa présence. La panthère ronronne ainsi qu'un gros chat dont elle a tous les mouvements, tour à tour souples, fébriles ou amoureux. Ses élans, lorsqu'elle daigne s'émouvoir, sont accompagnés de 'grognements rapides, effrayants» déchirés comme une toux de phtisique ; puis, ses babines se retroussent, ses moustaches remontent vers ses yeux glauques, pailletés de lueurs diaboliques, et elle fait entendre le crachement irrité des matous en lutte d'amour. D'un coup de sa patte veloutée aux griffes terribles, elle brise les os d'une génisse et l'emporte sans effort apparent, tant sa force musculaire est développée.

Montés sur des éléphants, les chasseurs de fauves avaient pris Ramôdans une des jungles de la féconde et divine Java, au bord du fleuve noir. Mer chaude, soleil torride, volcan de feu, tous les souffles embrasés avaient passé dans le sang de Ramô pour en faire une admirable bête de vigueur et de beauté. Elle avait connu les orages mortels des Montagnes Bleues et les éclairs sauvages que la vue des hommes ne peut supporter. Par torrents les pluies électriques avaient lustré sa peau en grisant la terre délirante de sève. Et, sous le ciel fumant, elle avait fui dans les bois sombres — si sombres qu'il y faut des torches en plein midi et que les plantes, se détachant de leur tige, y deviennent carnivores et ne se distinguent plus des animaux !

Ramô avait mangé ces fleurs de chair, posées si bas dans les vapeurs morbides et grasses du sol, ces fleurs au pistil qui flamboie dans la nuit comme l'œil fulgurant d'un cyclope ! Et elle avait gardé le goût de ce régal étrange, ne touchant jamais à l'ennemi vaincu.

Son regard cherchait encore, ébloui par le grand soleil , les chauvf s-souris vampires , énormes et velues, qui se suspendent aux bran-

ches, et les tigres noirs où, disent les Malais, habite l'esprit de la Mort !

Cependant, le prince s'était remis debout, et, Tarme haute, se préparait à frapper l'ennemi. D'un bond la panthère évita le coup, et, ils roulèrent tous les deux, tandis que les assistants gardaient un silence passionné.

Quand on dégagea Orpha, il était criblé de coups de griffes et de morsures, les membres fracturés, la poitrine labourée profondément. Il avait perdu connaissance, et on l'emporta pour panser ses blessures, car on doit, autant que possible, préserver la vie des princes.

Hallabab cachait son visage sur l'épaule d'Assilinia, dont la lèvre peinte se retroussait en un dédaigneux sourire.

— Qui veut combattre la panthère?... demanda un indihcichEilchy , selon l'usage.

Et la foule cria :

— Faites revenir Mimiose !

Shah-Djahân se tourna vers Assilinia, comme

pour avoir son assentiment, et elle répéta gravement :

— Faites revenir Mimiose.

Le bigaris fut ramené au milieu d'un frémissement d'attente. Il était calme, fier, et sem-

blait aussi reposé que s'il fût sorti du deurbar d'un Rajah à l'heure de la sieste.

Ramô, d'un regard curieux, mesura ce nouvel ennemi, puis, venant se frotter à ses jambes, elle le salua d'un ronronnement câlin que Mimiose accueillit dune caresse. La main de l'homme courut sur l'échiné veloutée de la bête qui fit le gros dos, les yeux à demi-fermés dans une attitude de soumission ou d'extase.

Mimiose, alors, se coucha dans le sable, et, approchant de son visage la tête sombre de la panthère, il lui ouvrit doucement les mâchoires et présenta ses lèvres à ses crocs aigus.

Ramô, d'un coup de langue, baisa labouche du Gourkas.

— Ham !... cria la foule dans un délire joyeux; et Shah-Djahân, abaissant son sceptre d'émeraude, ordonna qu'on enfermât le fauve et l'homme dans unegeôledu Temple de Kutbu'l, car l'événement tenait du sortilège et, seules j les Hedjeras pouvaient conjurer le démon qui habitait le corps du combattant.

ASSILINIA

La Rana était étendue sur un lit porté par des cygnes d'argent, des étoffes fleuries de turquoises et de saphirs aux pieds, des coussins brodés de perler bleues sous les reins; et son léger dou-pattah, ouvert sur la poitrine et les cuisses, semblait découpé dans des rayons de lune.

Sa face empruntait à tout ce bleu une lueur mystérieuse, et ses yeux — astres noirs d'un éclat redoutable — lançaientde sombres éclairs. Du sol poudré d'argent au plafond étoile de lapis lazuïi, tout était de cette teinte sidérale dont l'âme se trouvaitcomme reposée, noyée d'infini.

— Hallabab, dit-elle à la jeune fille qui baisait ses genoux en pleurant, je n'épouserai point celui qu'on me destine.

— Ah ! tu feras ton malheur et le sien ! ... Au moins, apporte-lui la consolation de ta bonne parole. Tu sais qu'il est blessé, et qu'un enfant maintenant en aurait raison. Sois douce, Assilinia, donne lui le gdaidjeih enivrant de l'illusion, et si tu ne peux l'aimer, qu'il goûte au moins, durant quelques jours, ce miel bénit du pieux mensonge.

— Je n'ai jamais menti, Hallabab !

— Les prêtres de la Djoumnah te pardonneront en faveur de l'intention. Orpha pourrait mourir de ton indifférence.

La Rana se mit à rire silencieusement.

— Combien tu le connais peu, ma liane des forêts sauvages!... Mais, si ce galant te plaît, je te le répète, il est en ton pouvoir de lui révéler ton amour. Je ne souhaite que ta félicité, petite Hallabab !

La mignonne fit glisser ses baisers des genoux polis d'Assiliniaaux chevilles cerclées de béryls et d'opales. Ses lèvres se posèrent càlineuses sur le petit pied souple et fin de la Rana, et elle s'attarda en une caresse soumise.

Éclairée par de hautes fenêtres cerclées de pierres précieuses, la chambre d'Assilinia s'élevait en conque, décorée d'une magie de mosaïques bleues, où des contournements de médaillons et de rosaces mettaient une grâce imprévue. Son lit, sur une estrade, éclatait en amoncellement de pierreries et de fleurs, et le groupe des deux jeunes filles semblait le plus bel ornement de cette salle prestigieuse. Aux bras l'une de l'autre, unies maintenant pour d'ardentes confidences, elles se chuchotaient leur désir, et Assilinia, sur son corps de déesse, savourait toutes les cajoleries qu'Hallabab eût souhaité ofî'rir au bien-aimé.

— Ah ! dit-elle, en soupirant, c'est ainsi que tout est douceur dans Tamour.

— Plus encore que tu ne saurais croire!... Notre caresse est incomplète. Mieux vaut défaillir sous les baisers d'un homme.

— C'est vrai, tu m'as énervée, rien de plus !

— Ne souhaites-tu pas connaître la joie parfaite?...

— Si. Tu m'as révélé d'étranges choses ! Et mon désir arde vers la connaissance de toute félicité humaine.

— Vienâ donc!... Le palais est obscur et

nul ne songe à nous surveiller. Nous passerons par les jardins.

— Soitj mais c'est Mimiose que je veux rejoindre.

— Mimiose !...

— Lui seul est digne de m'aimer!... Paremoi pour son amour!

Assilinia se leva, et s'approcha d une des hautes fenêtres.

Au loin, sous la clarté mystérieuse de la lune, brillaient les pierres des mausolées, des citadelles, des temples et des palais. Rien n'était aussi majestueux que cet horizon indéfini de choses mortes et de splendeurs agonisantes. A cette époque, Delhi, qui déjà s'était nommée : Lalkot, lahanpanah, Rai-Pithora, Siri, Tughlakahad, rayonnait de toute sa puissance au pied de la grande tour de Kootub- Minar. Sous ce cône cylindrique tronqué, aux étages de grès rouge et de marbre blanc, se tassait le temple de Kutbu'l où vivaient les Hedjeras au sexe mutilé, et une inscription, qui se détachait en formidables caractères de sang, faisait connaître que ce monument provenait de vingt-sept temples démolis pour le triomphe de la vérité.

Assilinia étendit la main dans la direction de Kutbu'l.

— Je veux, dit-elle, voir les femmes stériles ! Hallabab frissonna.

— Elles ne peuvent rien pour toi, puisque ton désir est de te consacrer à l'amour !

— Elles me diront ma destinée et ce que je dois faire pour délivrer Mimiose. Shali-Djahân ne leur refuse rien. Un mot d'elles peut gracier le Gourkas.

— Pourquoi te seraient-elles favorables, qu'as-tu fait pour elles ?

— Je leur offrirai une chose qui leur sera agréable.

— Quelle chose ?...

— La vie d'amour d'une enfant : Samjab ou Pékéo.

Hallabab poussa un cri, et s'éloigna avec terreur de son amie. .

— Quoi!... Tu veux?... tu veux sacrifier ces innocentes ?...

— Oui, je veux offrir aux dieux leur virginité!... Hadj-IIidi les piquera avec la longue aiguille d'or trempée dans le fruit du bhel-phoul !

— Mais, tout à l'heure, tu n'avais que des pensées douces...

— Qu'en sais-tu?... Avant tout, je veux sauver Mimiose; et puis, j'estime que Samjab, comme Pékéo, seront heureuses d'entrer dans le temple de Kutbu'l et d'être semblables aux petites fleurs dont la corolle s'est refermée, sans produire le fruit douloureux.

Hallabab se redressa avec indignation.

— Tout comme toi elles ont droit à l'amour, et tu obtiendras la grâce de Mimiose sans recourir à des moyens aussi misérables !...

— Shah-Djahàn ne pardonnera pas au conspirateur si les prêtresses du temple ne nous viennent en aide î II a peur de leurs oracles et de leur influence maléfique.' Il croit en Mohammed, mais il craint Brahma !

— Qu'importe 1 le bigaris n'est point intéressant !

— Je l'aime !...

Assilinia, ayant jeté un long voile bleu sur ses cheveux relevés en tour et fleuris, aux oreilles, de deux lotus de diamants, entraîna son amie dans les rues étroites et sinueuses, bordées de maisons de brique, où la chanson des prostituées, appelant le passant, résonnait parfois comme le cri plaintif de la tourterelle

blessée. Par lesportesentre-bâillées ou couvertes seulement d'une draperie mi-close, on apercevait les belles filles étendues sur leur lit bas, presque nues. Aux bras de l'amant d'un soir, elles ne se dissimulaient pas davantage, et les passants pouvaient assister à leurs ébats et prendre de^ leçons de volupté.

Là s'enseignaient les soixante-quatre caresses de Kama, et les tout jeunes gens venaient s'instruire aux bras des filles d'amour. Ils ne se cachaient pas, car ce n'est point une honte de sacrifier à Krishna qui, comme chacun l'a lu dans les livres sacrés, posséda et féconda huit cents gopis à la fois.

Debout, à genoux ou couchées, les Bhaï- Tchokri se montraient parmi les fleurs, et leur jeune nudité se parait à peine d'une fibule de pierreries ou d'une touffe de saligram, rattachée par un fil d'or contournant les reins.

Les hommes entraient et sortaient librement, sans gêne, se Verraient la main au passage, et toujours il en venait de nouveaux au milieu des chants et des plaintes d'amour.

— Vois, disait l'une, comme ma peau est satinée ! Je meurs et je renais dix fois en une

heure ! Mes baisers ardent sur les lèvres comme le fruit rouge du bimba !

— Viens, roucoulait l'autre , la volupté te pénétrera ainsi qu'une onde d'huile de kusha sous le regard blanc de Ma (la lune). Smara te fera connaître des frissons inouïs!

— Oh î susurrait une troisième, qui n'avait pas douze ans, je sais des jeux merveilleux ! Le frelon perce le cœur du ketaça avec lenteur, mais cette corolle étroite est plus enivrante que celle des roses épanouies, et les papillons se le chuchotent dans la brise. Bientôt ils seront trop nombreux ! Passant, respire la fleur d'avril qui n'est encore qu'en bouton!

— Ma bouche, affirmait une quatrième, est plus caressante que le caMce du bilva !

— J'embrase comme le tchampaca et le piment musqué, clamait une cinquième, et lorsqu'on a mordu le fruit délicieux on ne peut plus s'en détacher !

Puis, appliquant leur langue à leur palais, elles faisaient entendre la stridulation de la cigale pendant le moment de la grichma.

— Elles sont heureuses ! ht Hallabab.

— Crois-tu?... Il me semble que rien n'est plus cruel que le simulacre de l'amour! Quel

supplice est comparable à celui de ces malheureuses qui se donnent à tous les désirs, à l'enfance comme à la sénilité !

— Se donner est le rôle de la femme. N'entre t-il pas pour nous dans l'amour autant de pitié que de plaisir?...

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