LE PRISONNIER
Elles cheminaient, en se serrant le bras, dans la nouvelle Delhi qui portait le nom de Shadjahanabad, c'est-à-dire la ville de Shah-Djahân. C'était maintenant une merveilleuse cité que seules les féeries du Mahabharatta pourraient égaler. Le Grand Mogol, pour attirer sur elle les bontés de Mohammed, n'avait pas reculé devant les sacrifices humains, laissés jusque-là aux superstitions brahmaniques. Des conspirateurs furent égorgés dans les fondements de la ville, et, comme leur sang ne suffisait pas à arroser cette terre d'élection, on tira au sort de nouvelles victimes. Elles furent
si nombreuses que la sultane favorite, Allababy, prit des bains pendant quarante jours dans cette onde rouge, et que toutes les femmes du barem, munies de vases précieux, en arrosèrent les rives de la Jumna. Dans l'enceinte de Sbabdjabanabad on ouvrit onze portes, et, comme la ville était fortifiée de douze tours, on laissa une entrée au milieu de cbaque courtine. La plus grande et la plus magnifique servit de sérail pour les femmes de l'Empereur.
Les murailles que longeaient Assilinia et sa compagne, en étouffant le bruit de leurs pas, étaient construites de briques, avec de grandes chaînes de pierres vertes et bleues, plus fermes et plus polies que le marbre.
Les accords de la vina et du dole passaient par les baies des appartements, et des voix nostalgiques montaient dans la nuit, tantôt pures et hautes comme les sons d'une flûte de cristal, tantôt troubles et orageuses comme les plaintes du tchiloumtchi.
Des singes, curieusement, gambadaient sur les terrasses, allongeaient leur tête sous les draperies mal jointes, et esquissaient des gestes obscènes qu'ils semblaient imiter des mystères du gynécée un instant entrevus.
Hallabab et Assilinia étaient arrivées au temple de Kutbu'l, alors entouré de murs formant une vaste enceinte. Assilinia dit son nom à THedjeras qui vint ouvrir, en chuchotant de vagues menaces. C'est là que Mimiose, le conspirateur, qu'on accusait en plus de sortilèges, avait été enfermé sous la garde des femmes stériles, magiciennes et pythonisses.
A l'intérieur, les murs formaient des galeries cloîtrées, soutenues par des colonnes hindoues, bouddhistes et jaïnites, les différentes dominations ayant mêlé les styles.
Assilinia demanda à parler à Hadj-Hidi, la vieille prêtresse, qu'elle trouva en prières sur un tombeau de grès rouge qui renfermait les cendres d'Altamsh. Aux murs s'étalaient des bas-reliefs d'animaux, unis pour la procréation, des lingams géants, juchés sur des socles de jade et d'ivoire, que les Hedjeras voilaient d'étoffes jaunes. C'était la partie du temple consacrée aux sacrifices. Du côté opposé les prêtresses venaient s'offrir aux dieux lascifs. Dans les niches de grands singes sacrés sollicitaient aussi les offrandes d'amour, et ils gémissaient, sans cesse, tendant vers les femmes leurs mains velues, couvertes de bagues comme
celles des courtisanes. Hadj-Hidi, ayant interrompu sa prière, vint à Assilinia qu'elle baisa entre les sourcils.
— M'amènes-tu une vierge à sacrifier aux dieux? demanda-t-elle en fixant sur Hallabab son regard perçant.
Hallabab recula en frissonnant.
— Non, dit la Rana, pas aujourd'hui. Je voudrais voir le prisonnier.
— Tu sais que c'est défendu?...
— Oh ! laisse-moi lui parler, rien qu'un moment !
— Un moment, soit! mais cette vue troublera ton cœur.
— Mon cœur lui appartient, il ne peut plus être troublé! Attends-moi, Hallabab, et demeure en prières pour éloigner de nous les esprits du nil ghiri et du Djaggariah!
La vieille Hedjeras prit Assilinia par la main et la conduisit dans une sorte de cellule où Mimiose reposait auprès de la panthère. Le jeune homme, à la vue de la Rana, se laissa tomber sur les genoux, et mit la main gauche sur sa poitrine en signe de reconnaissance et de soumission.
Ramô bailla, s'étira, vint, en faisant le
LES COURTISANES DE BRAHMA ^tO
gros dos, flairer les Yoiles de la jeune fille.
— Ici ! Ramô, dit Mimiose tremblant ; que ta langue soit de miel et ta griffe de velours pour celle qui a daigné descendre jusqu'à nous!...
La panthère fit entendre un ronronnement câlin, et, comme une chatte qui mendie une caresse, frotta sa fourrure électrique contre les jambes de la Rana. Des étincelles jaillissaient du pelage noir plus brillant que le jaïet et les yeux glauques s'alanguissaient en un regard onctueux, tandis que les pattes nerveusement pétrissaient le sol et que des frémissements couraient le long de l'échiné arquée.
— Ici! Ramô... N'ayez point peur, princesse, murmura Mimiose, cette béte est domptée!
— Par quel sortilège?... demanda la jeune fille. Qu'as-tu fait pour Tassouplir à ce point ?. . . N'était-elle pas, hier encore, la terreur des combattants du Tamascha, la panthère noire que nul ne pouvait vaincre?...
— Les bétes, comme les hommes, obéissent à d'occultes et envoùteuses lois d'amour. Ramô m'aime, je ne sais pourquoi, et mes amis sont les siens... Je n'ai rien fait, cependant, pour mériter sa tendresse. Ramô garde en elle l'àme mystérieuse des défunts, et, sans doute,
suis-je le fils des pitris qui habitent son cerveau.
— Écoute, reprit Assilinia, je te veux libre et puissant; je demanderai ta grâce au Mogol.
— Il ne te l'accordera pas. car j'ai conspiré contre son pouvoir ; c'est le plus grand de tous les crimes!
— Tu as des partisans ?. . .
— Oui, le peuple est pour moi et pour Aureng- Zeb, le fils de Shah-Djahàn que chacun vénère.
— Bah! tous les maîtres se valent! Quand Aureng-Zeb aura conquis le pouvoir, il nous accablera des mêmes lois injustes.
— Peut-être, dit Mimiose; mais, jusqu'à présent, il a été loyal et juste, tandis que Shah- Djahân ne se livre qu'à la débauche.
Assilinia s'assit près du prisonnier, et, caressant distraitement la grande panthère noire :
— Oui, je sais. Ce que l'on raconte sur les orgies de l'Empereur est vrai, et l'on dit même qu'après avoir possédé toutes les femmes du deurbar, il a violé sa propre fille âgée de dix ans, la begôm Saëb!
— Tu vois qu'il a mérité la mort !
— Certes, mais plus tard... Je ne défends
LES COURTISANES DE BRAHMA 'i i
pas le Mogoi qui a tué mon père, vaincu les Rajahs et n'est ni de notre sang ni de notre religion. Il est mon ennemi comme le tien. Seulement, je crois que chaque chose arrivera en son temps, et qu'il faut attendre patiemment que la justice triomphe. Tu es jeune, tu as Tavenir devant toi, et je puis, si tu écoutes mes conseils, te faire ouvrir les portes de cette prison.
— Qui donc es-tu?... Une Rana, sans doute?... Je t'ai vue dans ta loge drapée d'étoffes précieuses et tu semblais plus belle que le soleil!...
— Je suis la fille du Rajah Amarsin qui fut massacré dans le palais, et je hais le Maître qui me prit ce que j'avais de plus cher. Tu peux donc compter sur ma protection.
-^ Merci, dit Mimiose, en enveloppant la jeune fille d'un regard d'adoration ardente... On m'a parlé de toi et je me rappelle maintenant que ce tamascha était donné en ton honneur pour célébrer tes fiançailles avec Orpha, le favori de l'Empereur.
— Oui, mais je n'épouserai point Orpha.
— Pourquoi?...
Assilinia sentit une douleur aisfuë lui tra-
verser le cœur. Le ton de Mimiose lui déplut, car elle y trouva de l'indifférence, presque du dédain. Elle ne comprit pas que le calme du jeune homme cachait une irritation secrète, d'autant plus vive qu'elle était plus répri-. mée.
— Je n'épouserai pas Orpha, dit-elle avec orgueil, parce que je ne saurais l'aimer.
Mimiose étouffa un cri de joie.
— Tu ne saurais l'aimer !...
— Il n'a pas la loyauté que j'admire, il s'est laissé vaincre par la panthère noire, et il est le protégé de l'Empereur.
Ramô, comme si elle eût compris qu'on parlait d'elle, tourna ses yeux pailletés d'or vers la Rana et haîlla en montrant, entre deux rangées de crocs éblouissants, les profondeurs roses de sa gorge.
Mimiose, comme en extase, demeurait silencieux, et la jeune fille,'gênée par cette réserve, reprit plus bas :
— On ne saurait aimer deux hommes...
Le Gourkas frémit.
— Tu aimes ailleurs?... demanda-t-il avec angoisse.
— Oui, fit Assilinia, jouissant de son trouble.
— Ah!...
Un moment encore elle le regarda avec une lueur malicieuse dans ses prunelles ardentes.
— J'aime ailleurs, Mimiose... Tu ne devines pas le nom du préféré?...
Mimiose sentit un flot de sang brûlant lui monter à la gorge, et il ne put que balbutier :
— Comment veux-tu que je devine ?...
— Puisque tu es un peu sorcier et que tu soumets les fauves les plus redoutables !
— Ah! ne te moque pas de moi!... Je n'ai jamais fréquenté les deurbar, et je ne connais point le nom des puissants de l'empire.
— Cherche...
— Tu ne saurais aimer qu'un homme de ton rang?...
— Qui sait... -
Mimiose fit cliqueter les anneaux qui enchaînaient ses bras ; malgré ses entraves, il se laissa glisser aux pieds d'Assilinia :
— Princesse, je t'en conjure, dis-moi le nom de l'aimé?...
Elle joignit les mains derrière les épaules du Gourkas, l'attira à elle et murmura à son oreille :
— C'est toi!
Il poussa un cri, aussitôt étouffé, et ferma les yeux sous les baisers d'Assilinià, dont la bouche glissait passionnément sur sa joue, cherchant ses lèvres.
Un moment, ils s'oublièrent dans cette caresse profonde, infinie, que jamais le bigaris n'eût osé rêver, et leur délire était si grand qu'ils n'entendirent pas la vieille Hadj-Hidi qui les venait prévenir du danger de cet entretien.
— Ah I cria Mimiose, je veux être libre ! entends-tu?... Délivre-moi! je t'aime!... je t'adore !... Comment pourrai-je vivre sans ta présence?...
Assilinia mit un doigt sur ses lèvres :
— Demain, demain tu seras libre î
— Demain !...
Leurs lèvres s'agrafèrent de nouveau dans un baiser éperdu, puis la vieille Hedjeras, précédée de deux maachalchy, ou porteurs de torches, emmena la Rana pluspalpitante qu'une colombe blessée.
LES HEDJERAS
— Tu intercéderas pour lui?... demanda Assilinia en joignant les mains, tandis que Hadj-Hidila guidait dans les couloirs étroits.
— Tu sais que je suis opposée à l'amour, petite Rana ? Ta tendresse pour le Gourkas ne saurait donc m'émouvoir I
— Je te donnerai des turquoises du Tliibet, des opales de l'Yemen et des grenats du Bundelcundpour parer le sanctuaire de la déesse!
— C'est insuffisant.
— Tu auras encore des diamants du Pannah, des saphirs de Colombo et des émeraudes de Jessalmir !
— Je veux mieux encore.
— Quoi donc?... Parle, je te donnerai tout ce que je possède pour deuvrer l'adoré !... Veux-tu mon sang ?... Veux-tu mon cœur dans une coupe d'or?...
— Je veux que tu m'amènes deux fillettes de huit à douze ans, car seule, cette offrande est agréable à la déesse.
■ — Soit. Je t'amènerai Samjab et Pékéo qui me parfument chaque matin, peignent mes longs cheveux et polissent mes ongles pour les rendre plus doux que l'agate. Ce sont deux jolies enfants qui déjà songent à l'amour.
— Leur sacrifice n'en sera que plus précieux.
— Je te les amènerai demain, et tu parleras pour Mimiose?...
— Je le jure.
Hallabab attendait la Rana dans une vaste salle, presque obscure, oii lesHedjeras faisaient leurs dévotions.
Entièrement nues, elles dansaient autour d'une des leurs, en se tenant par la main, et la plus vigoureuse, debout au milieu du cercle, fustigeait sa compagne avec une sorte d'ardeur frénétique. Chaque jour une des prêtresses mutilées se sacrifiait au plaisir de la déesse, et
recevait sur sa chair deux cents coups de lanière. Durant le supplice, elle se balançait en chantant et finissait par s'hypnotiser au point de ne plus discerner la fiction de la réalité. Dans cet état, elle rendait des oracles qu'on publiait à son de trompe partout dans l'empire. Bientôt, affolées par les clameurs de la suppliciée, toutes les Hedjeras se balancèrent en cadence etleurs voix, s'élevant, atteignaient des notes de plus en plus aiguës.
Cela dura longtemps, puis elles défaillirent, se roulèrent sur le sol, semblables aux pythonisses possédées des esprits. Dans leurs torsions épileptiques, leurs soubresauts furieux, elles montraient la mutilation de leur sexe, la cicatrice qui unissait les chairs recousues dans une opération barbare et profonde.
Leur poitrine plate, leurs hanches garçonnières en faisaient de frêles androgynes inquiétants et mystérieux. Les Brahmes les recherchaient, et l'on disait que Shah-Djahàn souvent s'était oublié dans le temple de Kutbu'l, et qu'il y trouvait des joies supérieures à celles du gynécée.
Toute la levure d'égarement, que peut détenir un cerveau surexcité par la névrose, fermentait
chez ce blasé de volupté au contact des Hedjeras à la voix rauque, aux longs yeux cernés et tristes. Elles partageaient avec certains Yoghis les faveurs des Brahmes qui, mêlant aux visions physiques des ardeurs spirituelles, songeaient à Siva qui possédait la double nature mâle et femelle, au dieu du bien et du mal toutpuissant sur les âmes troublées parles lectures des Sutras de la Bakti.
En faisant naître un idéal extra humain dans Tâme des Yoghis et des adorateurs de Brahma, les anciens prêtres hindous ont achevé l'œuvre per^^erse des vieilles religions, ont poussé jusqu'au crime les désirs sexuels et ont donnélieu à d'étranges luxures. Les obsessions voluptueusement morbides hantaient sans cesse le cerveau des serviteurs du dieu noir, altérés d'un opiniâtre désir d'échapper aux vulgarités du monde, de s'abîmer dans d'inédites extases, crises célestes ou maudites appelant le sang des sacrifices, le meurtre des victimes d'amour.
Shah-Djahân, qui connaissait toutes les hystéries du vice, fréquentait les Hedjeras et les traitait avec faveur à la cour, où les mutilés hommes et femmes excitaient la curiosité.
Assilinia, au seuil de la vn-t^- ^ ''!<-. , c'ôfnjt
arrêtée, gagnée par une sorte de magnétisme étrange. Et la vieille Hadj-IIidi riait silencieusement de son étonnement terrifié.
— Tu vois que les iîUes d'Annanya savent occuper leurs loisirs?...
— Ah ! dit Hallabab, elles sont possédées des pitris et leur ivresse est cruelle !
— • Qu'en sais-tu?... fît la vieille ; toutes les ivresses.se valent du moment qu'elles donnent l'oubli!
— Je n'ai rien à oublier! La vie me semble belle et j'ai soif de volupté, de volupté saine selon les lois de la nature i
— Cela te passera.
— Tout passe... l'existence aussi!... Mais il faut cueillir les fleurs et les fruits du chemin que Krishna a parcouru.
— Les fleurs se donnent aux abeilles, et les fruits portent un ver qui leur ronge le cœur ! Ma, l'astre des nuits, éclaire le bien et le mal ! Tout est dans tout. Siva est homme et femme pour le plaisir des humains.
j Assilinia, qui songeait, sortit enfin de sa rêverie.
— Tu sauveras Mimiose, dit-elle. Souvienstoi, Hadj-Hidi, que j'ai ta promesse !
— J'ai la tienne, aussi. Tu me livreras Samjab et Pékéo que nous mutilerons pour la déesse Dourga. En échange, j'irai trouver Shah-Djahân et j'implorerai la grâce du GourkaSj puisque tu aimes cebigaris!
La vieille eut un petit ricanement 'qui se perdit dans les clameurs stridentes des Hedjeras dont les membres, agités de soubresauts de plus en plus violents, se tordaient sur le sol. Toutes ouvraient des yeux de folie, dont le regard chaviré remontait sous la paupière, et un peu d'écume leur sortait des lèvres, tandis qu'elles portaient à leur poitrine des ongles furieux.
— Tu vois, clama Hadj-Hidi, elles ne songent pas àTamour tel que tu le souhaites ; eh bien, c'est dans leurs transports occultes que l'Empereur vient les visiter, et des nuits entières se passent sans qu'il sorte de ce réduit I... Les prêtresses mutilées de Kutbu'l triomphent des plus fameuses courtisanes!
Hallabab prit la main d'Assilinia.
— Viens, dit-elle, ces créatures me font horreur!...
Sur le seuil la Rana se retourna :
— Songe à ta promesse, Hadj-Hidi, demain je t'amènerai Samjab et Pékéo î
SHAH-DJAHAN ET LA BEGOM
Lorsque Shah-Djahân prit possession de Dellii, le pays des Mogols était dans toute sa splendeur. Le nombre des provinces, que les prédécesseurs de Shah-Djahân avaient pu conquérir, composait un des plus fameux empires du monde. Depuis Candahar, qui venait d'être conquis par les Perses, tout le territoire qui s'étend jusqu'au Gange était soumis à la puissance du Mogol. Les trésors du palais tenaient de la féerie, et une chambre entière, dit-on , était remplie de pierres précieuses d'une grosseur et d'une valeur inestimables.
Pourtant, le Maître, au milieu de son peuple.
de ses eunuques, de ses gardes et de ses femmes, ne dormait que d'un œil l^int il craignait les conspirations sournoises et les révoltes qu'il sentait gronder autour de lui. Ses fils déjà se faisaient la guerre, ne songeant qu'à envahir les États de leur père, et à les conquérir par la ruse ou la violence. D'autre pari, les rajahs détrônés, qui se regardaient comme autant de petits souverains dans leur district, s'agitaient à qui mieux mieux et semaient dans le peuple des idées de rébellion. La diversité des croyances était encore une autre source de discussions entre les populations qui obéissaient au Mogol. Ce fut pour cette-raison, sans doute, qu'Akbar et Jehan-Guir formèrent le dessein de ne composer qu'une seule religion de toutes celles qui régnaient dans THindoustan. Ils éprouvèrent qu'il est plus difficile d'usurper Tempire sur l'esprit des peuples et sur les préjugés de leur enfance, que de prendre la souveraineté sur leurs biens et sur leur vie î
Shah-Djahân, lorsque la vieille Hedjeras vint demander la grâce de Mimiose, était auprès de sa fille, la begôm Saëb^ qu'il honorait tout
LES COU uns ANE S DE BE^AHMA 59
particulièrement de ses faveurs, bien qu'elle ne lut âgée que d'une dizaine d.'années.
Étendu aux pieds de l'enfant, il avait posé son front sur ses genoux, et jouait avec les lourds colliers dont s'adornait sa grâce puérile.
— Petite Saëb, je t'aime délicieusement, parce que tu es jolie et parce que tu es de mon sang!... Je m'adore en toi, et quelle plus grande jouissance peut-on éprouver que celle d'un amour qui remonte à sa source ?..-. Je connais déjà le goût de tes baisers, et lorsque tes regards rencontrent les miens, ils s'y mêlent comme l'eau se mêle à l'eau, le sable au sable et la brise à la brise dans les chansons et les parfums!... Petite Saëb, donne-moites lèvres qui sont les miennes et ton corps qui vient du mien !
La begôm, pourtant, ne répondait guère aux transports paternels, et elle ne se laissait fléchir que par les présents qui la faisaient la plus enviée des filles du Mogol. Chaque matin de nouvelles parures lui étaient offertes ; elle avait des pierreries prestigieusement montées pour tous les jours du mois.
Hadj-llidi se traîna sur les genoux jusqu'au trône d'airain et d'or qui supportait le couple
auguste, et frotta son front sur la première marche d'onyx en balbutiant des louanges au « Maître du monde )>, à « l'Astre souverain ))j dont la splendeur éclipse le soleil et les étoiles î
— Que veux-tu?... demanda Shah-Djahàn, en quittant la begôm qui se mit à jouer avec ses poupées de pierreries.
Ainsi, sous les paons gigantes^ques qui éployaient leurs ailes au-dessus du trône, il avait une certaine majesté, malgré les stigmates qu'une existence dissolue gravait sur son visage parcheminé, annelé de rides, décimé par l'abus des plaisirs. Il ramassa les coussins, qui avaient roulé auxpieds de l'enfant dans un désordre éloquent, et son sceptre d'émeraude dont le bout taillé mettait sur le tapis de froides lueurs glauques.
Il était vêtu de jaune, et des étoiles de diamants constellaient sa poitrine sous des pectoraux d'émeraudes frangés de perles.
Rien n'égalait la magnificence de cette salle royale, pavée de gemmes multicolores, avec, dans les angles, d'immenses gerbes de pierreries en formes de fruits et de fleurs, éclatants comme des soleils pyrotechniques. Le trône
était en or massif incrusté de sardoines, d'aigues-marines et de pierres de lune ; au-dessus de lui s'étalait un dais d'or soutenu par douze colonnes de cristal qu'étreignaient des guirlandes de roses en rubis, olivines, amaldines, cymophanes et chrysobérils.
Des parfums brûlaient partout, dégageant des nuées de vapeurs aphrodisiaques, que trouaient parfois l'œil glauque d'une émeraude, le feu ardent d'un rubis caressé par un rayon oblique. Puis les vapeurs noyaient le visage enfantin de la begôm, ses courts cheveux noirs, dont chaque boucle était retenue par une bague de diamants, sa poitrine à peine éclose où les seins fragiles se dressaient en pointes brèves dans un désir encore imprécis.
Dans l'odeur -perverse des parfums, dans l'atmosphère ardente de cette salle, la begôm Saëb paraissait une frêle idole de luxure, à peine plus grande que la poupée qu'elle attirait sur son cœur, et qui roulait des yeux d'émail dans une face d'ivoire finement taillée.
Par une porte entre-bàillée, la vieille Hedjeras vit des femmes nues danser, une main sur leur sexe épilé, les cuisses agitées par des voltes tourbillonnantes, pendant que des musi-
ciennes, nues également, faisaient cercle autour d'elles en pinçant la vina et en frappant sur le dole.
— Dextre de Mohammed, Lotus de Smara, Soleil des Soleils! dit Hadj-Hidi d'une voix ferme, car elle connaissait son influence, je viens te demander la grâce de Mimiose, le gourkas qui a charmé la panthère noire !
Shah-Djahàn fronça les sourcils , et son masque, habituellement impassible, prit une expression de méchanceté sournoise.
— C'est la princesse Assilinia qui t'envoie ? . . .
— Non, Maître ! Ce sont les pitris qui te parlent par ma voix. En rendant la liberté au gourkas, tu seras agréable aux puissances terribles de l'eau et du feu !
L'Empereur haussâtes épaules.
— Tes croyances ne sont pas les miennes, et j'estime que ce Mimiose est un conspirateur fort dangereux pour moi. Il est beau, il parle bien et sa puissance s'exerce même sur les fauves, puisqu'il a vaincu la panthère que nul jusqu'ici n'avait pu affronter sans trembler !
— Sans doute, c'est un ennemi digne de toi ; mais il saura reconnaître tes bienfaits, et, en le libérant, tu le gagneras à ta cause.
LES GOUF\TTSANES DE BOAHMA 0,3
— Les Goui'kas ne se soumettent jamais! et c'est déjà beaucoup que de faire grâce de la vie à ton protégé!
— Oh I Maître, par pitié, ne sois pas intlexible! Mimiose libre te défendra.
— Non, reprit Shah-Djahân, la voix dure, le regard mauvais, pourquoi t'intéresses-tu à ce bigaris ?... si c'est pour plaire à Assilinia, je te déclare que la Rana épousera le prince Orpha. Cette union sert mes intérêts, je veux qu'elle s'accomplisse!...
Hadj-Hidi, qui avait parlé jusque-là dans une posture d'humilité, se redressa de toute sa hauteur :
— Tu dis : je veux! Mais les dieux m'inspirent, et je te déclare que tu seras brisé comme une tige de roseau si tu t'opposes à leurs desseins !
Shah-Djahân, les lèvres tremblantes de rage, frappa dans ses mains et deux eunuques apparurent atissitôt.
— Prenez cette femme, dit-il, faites-la sortir du palais et recommandez aux sonars, qui veillent sur ma sécurité, de la tenir pendant soixante jours éloignée de ma présence-
bï LES COURTISANES DE BRAHMA
Hadj-Hidi leva ses bras décharnés et dit avec douceur :
— Inutile, Maître, de prendre contre moi de si cruelles mesures; tu ne me reverras que lorsque tu daigneras m'appeler au gynécée. Les Hedjeras onL trop de fierté dans l'àme pour affliger de leur présence celui qui les a chassées !
— Ah ! chauve-souris de malheur 1 Tu ouvres sur moi tes ailes sombres! Sache donc que je t'expulserai du temple avec tes sœurs ténébreuses ! Mohammed réprouve vos pratiques honteuses et il ne mutile que les hommes!...
Hadj-Hidi ne riposta pas, mais sourire aigu rebondit sur les marches du trône comme un chapelet de vertèbres sur une dalle funéraire, et elle s'éloigna entre les deux eunuques.
— Oh ! les vilains pantins ! susurra la begôm en jetant sa poupée au nez auguste de son père.