‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 11 sur 29 · L INVASION · texte numérisé non relu

L INVASION

Les Natis s'étaient à peine abandonnées aux baisers des brabmes, qu'une rumeur profonde, venue (iu dehors, couvrit leurs chuchotements et leurs soupirs.' Les portes du temple volèrent en éclats et une troupe de sonars, conduite par Orpha, fît irruption dans la salle du sacrifice.

Les hommes, armés de lances et de poignards, se précipitèrent sur les couples sans défense, étourdis de volupté, et les séparèrent avec des ricanements et des insultes.

Les soldats de Shah-Djahân traînèrent les Natis par les cheveux, les attachèrent au pied de l'idole avec les brahmes. Puis, s'étant em-

parés des vases d'or gemmés de rubis, des coupes précieuses, des joyaux inestimables des courtisaneS; ils mirent le feu au temple.

Assilinia avait perdu connaissance ; lorsqu'elle revint à elle, une grande flamme noyait l'horizon, des fusées d'or rayaient l'azur profond du ciel, et les crépitements de l'incendie couvraient tous les autres bruits. Une foule immense, sur les bords du fleuve, contemplait le fléau dévastateur sans chercher à le combattre. Siva l'avait voulu, Siva était le maître!

La Rana se vit couchée sur un éléphant auprès d'Orpha qui la fixait d'un regard sombre.

— Que veux-tu ? demanda-t-elle en frissonnant.

— Te ramener au Maître.

— Pourquoi?... Je suis libre. C'est Mimiose que j'aime !

— Mimiose a fui... Ce Gourkas est indigne de toi...

— Il a fui !

Le sein d'Assilinia se souleva doucement. Puisque son amant était libre, elle pouvait encore espérer la délivrance. Sans doute, tenterait-il l'impossible pour la reconquérir.

Après un moment do silence, elle demanda fièrement, bravant le regard farouche qui pesait sur elle :

— Que veux-tu faire de moi?...

Et il répondit froidement :

— Ma femme.

— Ta femme!... Mais tu n'as pas d'amour pour moi, c'est l'ambition qui te pousse !

— Quand cela serait? Je n'ai point à te rendre compte de mes pensées ni de mes actes.

Elle eut un rire méprisant.

— En effet, je te crois incapable de cette franchise. Elle te montrerait sous un trop vilain jour.

— Tu m'as cruellement offensé, et je serais en droit de te punir. Reconnais au moins que mes intentions 'Sont généreuses?...

— Généreuses ? fît-elle avec ironie, non pas, Orpha, je te connais bien. Tu veux satisfaire un caprice du Mogol qui est las des baisers trop faciles. Les grâces enfantines de sa fille Saëb ne le séduisent même plus!... Mais je suis du sang abhorré, du sang invincible des rajahs, et ma possession serait doublement flatteuse pour le tyran !

Elle n'avait point tenté de cacher sa nudité

et son dédaigneux regard suivait, sur le visage du prince, le tressaillement du désir.

— Tu es belle, dit-il, sois à moi.

— Tu ne m'auras que par la force !

Furtivement elle avançait la main vers

l'arme qui brillait à la ceinture d'Orpha; mais il comprit sa pensée et, détachant le poignard damasquiné d'or et gemmé de rubis, il le jeta sur le chemin.

— Me tuer serait trop facile, quand tu m'aurais endormi sous tes baisers !...

Un Thug avait ramassé l'arme. Il s'en servit pour tuer un jeune berger qui passait avec ses chèvres, en soufflant dans une flûte de bambou. Les bètes furent également égorgées et emportées pour le repas du soir.

Assilinia, grisée d'horreur, fermait les yeux ; Orpha, hésitant entre son désir et sa haine, regardait au loin le dernier rayonnement de l'incendie.

Des fumées bleuâtres sillonnaient le ciel comme la crinière fantastique du dragon Aracas chevauchant les nues. Le monstre de feu pâlissait, rentrait sa langue et ses griffes. Arrêté par le Gange, dans l'œuvre meurtrière, il semblait prendre son vol vers les nuages.

Orplia, avec les souars de Shah-Djahân, n'eût peut-être pas été assez fort pour pénétrer dans le temple des prêtresses de Siva, malgré la résistance des pénitents et des Brahmes, mais il s'était adjointla secte terrible des Thugs, cette mystérieuse association de fanatiques qui avait fait de l'homicide sa doctrine fondamentale.

Le crime en tout lieu était le seul dogme des Thugs. Voués au culte de la déesse Kali, ils égorgeaient nuit et jour, pour lui plaire, les Omraos et les Bigaris qu'ils rencontraient sur leur route.

Les chaudes effluences du sang humain réjouissaient l'idole sinistre, etnul encens ne lui semblait plus doux.

Toutes les récompenses esthétiques et sensuelles devaient être dévolues dans l'autre vie à ceux qui auraient accompli consciencieusement l'œuvre rouge ; aussi les Thugs mouraient-ils avec autant de joie qu'ils donnaient la mort !..,

Orpha, sur soq passage, laissait le flot sanglant couler dans les champs et les villes ; son âme sournoise, à ce jeu, se faisait plus cruelle ; d'anciens instincts de férocité se réveillaient en

lui, tandis que son visage apprenait à se couvrir du masque des hypocrisies.

Les Thugs, venus du royaume d'Oude et du Dekkan, étaient divisés en égorgeurs et en fossoyeurs; mais, lorsque les exécutions étaient trop nombreuses, ils abandonnaient les morts, laissant aux vautours le soin d'achever la lugubre besogne.

Shah-Djahân, dans la suite, ne reconnut pas les services rendus par la secte redoutable, et, bien qu'on eût, quelques mois plus tard, exhumé, sous le tapis même de sa tente, cent cadavres ennemis, il fit périr les meurtriers.

Livrés à la justice et une fois en prison, les Thugs étaient d'un calme et d'une obéissance qui contrastaient singulièrement avec leurs instincts de bourreaux. Ils attendaient, dans une quiétude profonde, la mort qu'ils avaient si souvent donnée. Elle était pour eux sans terreur et sans honte. Avec douceur ils racontaient leurs crimes, leurs raffinements de cruautés, leurs imaginations perverses. Kali n'aime-t-elle pas le violet l'assassinat?... Ses pieds ne trempent-ils point dans la boue des entrailles et ses mains ne caressent-elles point des têtes exsangues de suppliciés?...

Les Thugs demandaient, pour toute grâce, qu'on les pendît en souvenir de la corde dont ils se servaient de préférence dans leur œuvre morbide. Etre pendu, c'est être étranglé entre ciel et terre !

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