LE CAMP
Le soir emplissait le creux des vallons, la nuit approchante brouillait les silhouettes bleuâtres des bambous et des palétuviers ; mais le fleuve gardait des reflets glauques où la lune dansait comme une méduse de flamme.
Sur la rive s'agitaient les grands corps sombres des éléphants. C'était une mer houleuse de croupes et de têtes balancées sous les lourds ornements de cuivre. Les heures coulaient, lentes, dans ce camp qui avait pris un bain de sang !...
Les Thugs se plaisaient aux orgies mâles, à l'abri des tentes, alors que s'éteignaient les
cris des mourants, au dehors, que le fleuve charriait les derniers cadavres vers l'éternel oubli.
Assilinia, brisée de fatigue, gisait sous la tente d'Orpha. et, dans un rêve horrible, se dressait devant elle l'image de Shah-Djahân. 'Les joyaux de sa poitrine et sa robe pourpre très longue, constellée de sardoines et de béryls, hypnotisaient sa pensée. Elle ne voyait que ce déploiement de splendeurs, cet éclat de pierreries que surmontait un visage raviné de luxure et d'ennui.
L'Empereur la renversait sur les coussins, mettait à ses lèvres ses lèvres spoliatrices, la brisait dans une étreinte furieuse. Puis, la vision disparaissait... Orpha, à son tour, la possédait insatiablement, et elle éloignait les spectres terribles de ses mains fébriles, suppliait et demandait grâce.
Puis, le décor changeait de nouveau.
Elle se trouvait dans un palais au style confus et grandiose, des femmes la vêtaient de somptueuses et chimériques étoffes couleur de lune et de soleil, la mitraient d'une tour de diamants et lui versaient le vin des rajahs semé de pierres précieuses.
Elle avait, dans sa main gauche, le linga maître du monde. Elle tenait le symbole hindou de la vie et de la force entre ses doigts de femme, et les paroles de la Natis lui revenaient à la mémoire :
« Votre sexe est tout puissant, par lui seulement vous triompherez de Fhomme. Ne cherchez pas à régner autrement. »
La Rana savait ce qui l'attendait : Orpha allait l'amener au Maître, la livrer dans le secret du gynécée, et elle se disait qu'elle pourrait profiter de la folie impériale pour régner à son tour, rendre aux rajahs leurs biens confisqués, dicter ses lois de justice et de paix. Certes, ce serait un beau rôle, mais Shah-Djahânse lasserait vite de ses baisers; il était trop blasé de corps et d'âme pour s'attacher longtemps à une amante, quelle qu'elle fût. Et puis, elle aimait Mimiose...
Avec un soupir, elle se renversa sur les coussins, et de nouveaux fantômes hantèrent sa pensée souffrante. Ses yeux, ouverts dans les ténèbres, virent des palais sortir du sol, portés par de légères colonnes irisées, avec des voûtes en mosaïques cimentées d'or. Des arabesques en lazuli, en émail cloisonné filaient
tout le long des coupoles avec des lueurs d'arc-en-ciel.
Shah-Djahân s'était agenouillé sur elle, riant d'un horrible rire qui découvrait ses dents jaunes, déchaussées. Avec des aiguilles courbes, il lui tirait la cervelle par les fosses du nez, et elle s'expliquait l'affreuse douleur qui lui vrillait le crâne. Le cauchemar s'accentuant, elle faisait de vains efforts pour échapper à son bourreau ; toute sa volonté tendue ne parvenant pas à lui faire remuer le petit doigt !
Des parfums brûlaient autour d'eux, dégorgeant des nuées de vapeurs que trouaient, de même que des yeux phosphores de félins, les cabochons de la robe impériale. Elle aurait pu crier que ses cris n'eussent point été entendus hors de la salle close où l'emprisonnait maintenant la monstrueuse fantaisie du Mogol. Il s'était relevé, avec un nouveau rire, et pratiquait dans son flanc gauche une incision profonde par laquelle il la possédait dans des flots rouges... Et les yeux agrandis de la Rana voyaient la face sombre, verdàtre de son bourreau. Ses bras de squelette se liaient à ses épaules comme des tentacules, un frisson de
fièvre l'agitait de l'échiné aux talons et ses dents s'entrechoquaient.
L'affreux regard de l'homme la pénétrait jusqu'aux moelles. Puis, tout d'un coup, il la repoussa, et, se renversant, se mit à hurler à la mort.
Assilinia, réveillée, enfin, respira plus librement. Tout était calme sous la tente. Une torche, piquée au bout d'une lance, éclairait la silhouette d'Orpha qui lui tournait le dos.
Péniblement elle se leva, vint s'agenouiller devant le prince.
— Je t'en supplie, dit-elle, laisse-moipartir!... Tantôt, je t'ai parlé durement, mais, à présent, j'implore !... d'autres femmes sont aussi belles, et même, plus belles que moi. Choisis une épouse parmi elles et retourne auprès du Maître.
— C'est toi que je veux! fit Orpha violemment. Tu m'as offensé ! je saurai te réduire !
— A quoi bon?... Si je t'ai repoussé, c'est que je ne t'aimais pas. Rien n'a changé dans mon cœur et rien n'y changera jamais. Dans ces conditions nous ne saurions être heureux ! . . .
Orpha eut un rire silencieux :
— Quand tu seras à moi je te plierai à mes fantaisies.
— Mieux vaut me tuer tout de suite, puisque je suis en ton pouvoir. Tu es le plus fort.
— Sans doute, mais ta vie m'est précieuse en ce moment, car je veux d'abord t'offrir au Mogol qui convoite ta beauté.
Un frisson de dégoût passa sur le visage d e la Rana.
— Ah ! c'est juste, fit-elle, tu es aussi ambitieux que cruel !
Elle fit quelques pas, et s'aperçut qu'une chaîne d'or entourait ses chevilles, et qu'il lui serait impossible de fuir. Alors elle se laissa tomber de nouveau aux pieds de son ennemi, et, se cachant le visage au creux d'un coussin, pleura abondamment.
Au dehors, les éléphants piétinaient le sol, faisaient tinter leurs ornements de cuivre.
Les Thugs, accroupis autour d'un réchaud fatidique, récitaient de mystérieux mentrams.
Un peu plus loin, les sonars de Shah-Djahân s'endormaient dans les hautes herbes. Ils formaient des masses confuses, coupées d'éclairs de haches et de glaives d'or. Quelques-uns, en buvant de l'eau-de-vie d'arack et en fuDiant le gandjah, causaient bruyamment. Ils avaient dépecé les chèvres, s'étaient gorgés de viandes
et de vins. Beaucoup regrettaient de n'avoir pas emmené les Natis qui eussent occupé leurs heures de halte. Le. meurtre de ces femmes était inutile, mieux eût valu les garder pour de durables plaisirs. Où trouver maintenant d'autres esclaves de volupté?... Les temples, essaimes sur leur route, n'étaient desservis que par des brahmes, et les B/ioumzdj (fils du sol gardaient leurs filles.
Mais un soldat se mit à ricaner en montrant un jeune homme, accroupi près de la tente d'Orpha, qui cherchait à voir ce qui se passait à l'intérieur.
— Celui-ci n'est point un nsigbhansi (né du serpent) comme nous!... Regardez donc ses hanches et sa poitrine?...
— C'est vrai i dirent les autres. Sa taille est frêle, ses seins pointent, malgré les bandelettes qui les compriment.
— Il faut l'appeler.
— Le forcer à se dévêtir.
— Nous verrons bien si c'est une femme I Un des souars alla chercher le garçonnet au
doux visage, aux mains fines, et lui ordonna de se déshabiller. Mais il s'y refusa avec épouvante.
i60 LES COURTISANES DE BRAHMA
— Me déshabiller, et pourquoi ?... Je n'obéis qu'à mes chefs, et vous êtes des soldats comme moi.
— Nous sommes tes chefs, puisque nous sommes des hommes. Prouve-nous donc que tu es notre égal!
Ils eurent un gros rire, et, comme l'enfant se taisait, les yeux humides, un des sonars lui arracha ses vêtements de cuir, et découvrit sa fière poitrine de vierge, ses flancs harmonieusement arrondis.
Elle poussa un cri, tomba à genoux.
Mais l'homme qui l'avait dévêtue se jeta sur elle ; les autres protestèrent, prétendant avoir leur part du butin. Et elle fut prise par le col, par le buste, par les jambes, enlevée en des mains griffantes dans une épaisseur d'épaules et de poitrine dont les ornements de cuivre la blessaient. Les poignards entraient dans les chairs ; les plus acharnés, affolés par le gandjah et l'opium qu'ils avaient mâchés, s'étaient emparés de piques et de massues avec lesquelles ils enfonçaient les crânes d'où giclaient les cervelles molles dans des flots de sang.
Orpha, inquiété par le tumulte, souleva l'étoffe qui voilait l'entrée de sa tente.
Ses regards plongèrent dans l'obscurité vers la masse confuse des combattants qui, à sa vue, s'étaient soudainement calmés.
— Qu'y a-t-il? Et pourquoi ce tumulte? demanda-t-il.
Un soldat jeta à ses pieds la jeune fille qui avait perdu connaissance.
— C'est une femme qui a pénétré dans le camp.
L AMOUR D HALLABAB
Orpha attira sous la tente le corps inerte de l'imprudente, et Assilinia, qui avait péniblement soulevé son front brûlant, jeta un cri.
— Hallabab ! '
— Tu connais cette femme ?
— C'est mon amie, répondit la Rana avec émotion. Comment a-t-elle pu pénétrer jusqu'ici?...
Mais elle eut un vague sourire. Elle se dit que seul l'amour secret d'Hallabab l'avait poussée à cette folie. La jeune fille aimait Orpha et, sans doute, n'avait-elle pu se résoudre à le quitter. Puis, elle repoussa cette pensée, et
préféra croire que son amie n'avait écouté que son dévouement pour elle.
En réalité, Hallabab avait obéi à ses deux affections qui, dans le cas présent, s'étaient combinées pour lui dicter sa conduite. La tendresse qu'elle portait au prince et les craintes que lui inspirait cette expédition organisée contre la Rana, l'avaient décidée à se mêler aux sonars de Shah-Djahân. Sous son travestissement guerrier, elle était partie, sans se douter des rudes assauts qu'auraient à subir son âme compatissante et son corps virginal.
Assilinia, avec un pan d'étoffe, essuyait le visage de son amie, et relevait ses cheveux englués de poussière et de sang.
— Regarde, dit-elle à Orpha.
Il examina la jeune fille avec dédain.
— Eh bien?... Je vois une femme que mes soldats ont eu tort de malmener, puisqu'elle est ton amie.
— Cette jeune fille est d'une naissance presque égale à la mienne.
— Que m'importe?...
— Elle est pauvre, mais je puis la doter de la meilleure partie de mes biens.
Orpha fronça les sourcils.
— Tu es libre de faire cette sottise I
— Hallabab est belle, poursuivit la Rana, aussi belle que moi !
— Cela dépend des appréciations.
— Etj appuya Assilinia, elle t'aime.
— Elle m'aime?...
— A en perdre l'esprit !
Le prince eut un geste d'insouciance.
— Je n'y puis rien.
— Épouse-la, rentre à la cour de Shah- Djahân, et fais ton devoir de soldat dévoué à la cause impériale. Moi, je suivrai ma route qui n'est pas la tienne, car je ne saurais servir le même maître que toi !
Orpha réfléchit un moment.
— Non, dit-il, je ne puis accepter ce que tu me proposes. La volonté de l'Empereur est formelle.
— Ah! soupira la Rana avec découragement, tout est inutile !... Qu'ai-je donc fait aux dieux pour qu'ils m'accablent ainsi!
Hallabab revenait à elle. Son premier regard fut pour l'aimé, puis elle sourit à son amie et se jeta dans ses bras.
— J'ai bien cru que je ne te reverrais jamais!... Assilinia! garde-moi ! protège-moi I...
— Tu ne cours plus aucun danger, Orpha veillera sur toi !
Hallabab eut un regard d'infinie reconnaissance à l'adresse du prince qui s'était détourné avec ennui.
Coquette, malgré tout, elle ramenait sur elle les plis d'un voile d'argent qui traînait entre les peaux de léopards et de tigres. Elle se pressait contre la Rana, oublieuse déjà des outrages subis, curieuse, seulement, dans son âme enfantine, de connaître la vie d'amour de son amie et les merveilles du temple de Sivâ.
Au récit de regorgement des Natis, près de l'idole au double sexe, elle frissonna.
— C'est un présage de malheur pour nous, soupira-t-elle. Le dieu inflexible se vengera de la profanation de son autel. Pourquoi ce sacrifice inutile '?...
— Les Thugs sont avec nous, dit Assilinia, et partout où ils passent s'épanche le fleuve rouge. Nous n'avons laissé que des cadavres sur notre passage, et, si nous creusions le sol de cette tente, des morts se montreraient. La terre est gonflée de victimes; sous la fermentation de tous ces corps, encore pleins de jeu-
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nesse eL de sève, elle semble parfois respirer et son sein se soulève. Tout à l'heure j'ai eu d'horribles visions, et il me semble que ma raison m'abandonne !
— Ah ! pleura JTallabab, pourquoi es-tu partie?... C'est ta fuite qni a causé tous nos mal-
— Et Iladj-Hidi?... interrogea la Hana, a-telle piqué avec ses longues aiguilles les flancs vierges de Samjab et de Pékéo?...
— Samjab et Pékéo sont les plus jolies Hedjeras du temple de Kutbu'l, et les brahmes le savent bien. Depuis leur entrée au sanctuaire, les cérémonies du Linga se succèdent; mais les profanes n'y sont point admis.
— Et la begôm Saëb?...
— La begôm a cassé sa dernière poupée blanche, qui était faite d'une seule opale, et en a lancé les débris à la tête de son père dont les caresses l'importunaient. Shah-Djahân a bien songé à ses deux autres filles, lesbegôms Roxanara et Meridza, mais elles sont encore trop jeunes... Les joies permises du gynécée n'ont plus de charmes pour l'Empereur.
— Et il m'attend pour satisfaire ses fantaisies perverses?...
Les' noirs sourcils de la Rana se rapprochèrent comme des serpenteaux en courroux.
— Je le tuerai ! dit-elle, et le pays sera libre.
Hallabab et Assilinia, aux bras l'une de l'autre, finirent par s'endormir] sous l'œil soupçonneux d'Orpha qui avait posté trente sonars autour de la tente, afin de prévenir toute tentative d'évasion.
Bientôt, l'on n'entendit plus dans le camp que le vol sinistre des vautours et la lente psalmodie des mentrams que les Thugs égorgeurs continuaient près des brasiers fatidiques.