‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 29 sur 29 · LA FIN D UN REGNE · texte numérisé non relu

LA FIN D UN REGNE

Une porte de bronze s'ouvrit, tout à coup, découvrant un long couloir oîi Mimiose entraîna Assilinia. Devant eux bondissait la panthère tenant les gardes en respect.

Ils traversèrent les immenses salles, semblables à l'intérieur des mosquées, avec des colonnes entourées de pavois d'or et d'argent aux irradiations somptueuses. Les plafonds,par.tagés de poutrelles curieusement orfévrées, avaient des galeries en bordure, et les pièces étaient séparées les unes des autres par des portiques aux incrustations de jade et d'ivoire.

Voici la salle des ministres, la salle du trône

avec son estrade d'or massif protégée par des paons de pierreries à la queue déployée, la salle du tamascha, avec ses bassins d'onyx et ses jets d'eau parfumés. Partout des lits de damas, des draperies étincelantes d'hyacinthes et de sardoines, des vases sur des piédouches de minéraux translucides, incrustés d'yeux de chat de Ceylan, de cymophanes et de saphyrines aux scintillements compliqués. Au parquet des mosaïques, exaltant des triomphes barbares d'empereurs mogols, au milieu de monstrueuses plantes de féeries brillent follement.

Au plafond, en des peintures chimériques, des ciels imbriqués de gemmes fulgurantes laissent pendre, dans un azur flamboyant, des pampres de péridots, d'olivines, d'amaldines et d'ouwarovites.

Mais une surprise attendait les amants dans le gynécée. Shah-Djahân, tenant contre son cœur la bégôm Saëb, s'entretenait avec Aureng'-Zeb, debout devant lui, tandis que les Bhaï-Tchokri, au son des doles, des vina et des tambourahs, glissaient mollement en souriant au jeune prince.

— Seigneur, disait Aureng-Zeb, ta récente

LES CUUUTISANES DE liRAHMA 595

maladie et ta faiblesse te rendent incapable de régner. Achève tes jours dans la retraite, renferme-toi avec tes femmes bien-aimées dans ces jardins délicieux d'Agra où voudraient vivre les mortels les plus orgueilleux. Nous ne t'envions point la lumière du jour qui brille pour les monarques comme pour les bigaris; mais cède à tes enfants une place que tu déshonores par ta faiblesse et tes folies séniles...

Les derniers mots étaient de trop. Un grand cri s'éleva dans le harem, et les femmes, détachant le poignard qui brillait à leur ceinture, se précipitèrent sur l'imprudent.

Mais Shah-Djahân étendit la main pour protéger son fils.

— Écoute, dit-il, si je suis assez malheureux pour être détrôné par des enfants rebelles, sois assez courageux, mon fils, pour défendre Delhi contre toutes les attaques de mes ennemis. Je te cède le pouvoir, et j'espère que tu te rendras digne de ma confiance. Je ne suis plus bon, en effet, que pour les câlineries et les douceurs du gynécée, les caresses fidèles que je goûterai dans ma citadelle d'Agra.

Cependant, les soldats avaient mis à mort, dans les jardins, les gardes, les esclaves et les derniers eunuques. Ils entraient dans l'appartement des femmes qu'ils saisissaient à pleins bras et renversaient sur les coussins. Quelquesunes, usant de leurs armes, se défendaient en criant. Il y eut encore du sang et des baisers, des râles d'amour et de mort, tandis qu'Aureng- Zeb, entouré de ses officiers, emmenait le vieil Empereur.

Devant eux les rangs s'ouvraient. Ils gagnèrent ainsi la grande terrasse du palais où le prince, cbargé des insignes impériaux, se montra au peuple, salué par d'unanimes clameurs. Tous les bras se levèrent, des milliers de bouches poussèrent les mêmes cris :

— Voici Aureng-Zeb, Maître du monde !

Aureng-Zeb, le Roi des Rois!...

Aureng-Zeb fut le meilleur et le plus humain des despotes depuis Prayadési... Il mourut en roi guerrier dans son camp, après avoir remporté de brillantes victoires. Son favori et son conseil fut toujours Mimiose, que les baisers d'Assilinia soutinrent dans la vie au milieu des attaques et des conspirations des envieux.

Un fils, beau comme la couronne dorée des Himalayas au lever du soleil, naquit de la tendresse du Gourkas et de la Rana. Durant quelques années il joua entre les pattes caresseuses de la panthère, dont les yeux d'émeraude avaient pour lui d'infinies lueurs d'amour. La bête veilla sur les jeux del'enfantelet tout fragile et menu qu'on aimait à lui confier. Puis elle rendit au ciel de Brahma son âme de fauve que bien des humains eussent pu lui envier.

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