DERNIER BAISER
Shah-Djahâiij atterré, s'était réfugié dans le palais des femmes. Le soir enlinceulait les jardins de vapeurs violettes, et des lumières brillaient aux fenêtres des maisons closes où Ton s'entretenait des massacres de la journée et de la veille. De toutes parts s'élevaient des ondes lugubres de voix pleurant des morts, car aux ordres cruels du vieil Empereur avaient succédé les vengeances du fils, et, de nouveau, le sang ruisselait dans les quartiers pauvres, tandis que la Jumna charriait des cadavres en décomposition empoisonnant ses rives.
Les gargouillements du fleuve ressem-
Liaient à des hoquets d'ivrognes et toutes les faces verdies, tournées vers les étoiles, lançaient aux dieux de muettes imprécations.
Mimiose avait rejoint son aimée, confiée à Ramô, la panthère veillant sur la femme. Après les confidences du retour, les paroles de tendresse, les étreintes, ils se dirigèrent vers Kutbu'l où ils pensaient retrouver Hallabab. Des Natis, sur le seuil de leur maison en fleurs, leur avaient appris qu'en expiation d'un crime inconnu, la jeune fille avait subi le viol des soldats ivres dans la grande salle des immolations, entre les sept lingam du temple.
— Elle s'est sacrifiée pour moi ! pleurait Assilinia ; mais, peut-être, n'est-elle point perdue et pourrons-nous la sauver !
Hadj-Hidi, la vieille prêtresse, eut un lugubre hochement de tête en les voyant.
— Venez, dit-elle, Hallabab est au milieu des Hedjeras en prières, et vous pourrez l'embrasser une dernière fois.
Ils suivirent la vieille dans les longues galeries aux monstrueux bas-reliefs.
La suppliciée était étendue sous les roses, à l'endroit même où elle avait subi jusqu'à la mort les criminelles caresses.
Son corps, purifié et trempé de baumes, s'étalait dans sa svelte harmonie, et elle semblait dormir, tant son visage était doux et calme.
La Rana essaima sur elle quelques tubéreuses, mit sur sa poitrine une branchette du basilic sacré qu'on nomme toulsi.
— Brahma ! Brahma ! Reçois-la dans ton sein! gémissait-elle, en la baisant éperdument sur ses lèvres froides qui jadis lui avaient prodigué de si tendres ivresses.
— Au palais!... dit Mimiose, l'heure du châtiment a sonné ! Aureng-Zeb déjà doit être auprès de son père.
Devant les amants s'ouvraient des rues que des plaques de sang rendaient glissantes. De longs rubans pourpres indiquaient la fuite des blessés, au hasard, tout droit devant eux. Les eaux des fontaines publiques étaient rouges, rouiges les portiques des temples sous lesquels les brahmes exhortaient la foule avec des cris de colère et des supplications. Des maisons montraient des trouées mystérieuses, au fond desquelles les soldats vainqueurs culbutaient les courtisanes, qui se laissaient faire en riant,
sachant bien que les filles d'amour n'avaient rien à craindre.
Une vie fourmillante éclosait en une journée très dense de parfums équivoques, de relents de meurtre ou de fête. Le soleil indifférent éclairait, en même temps, les scènes de carnage et les scènes de joie.
Dans leur demeure luxueuse les Bhaï-Tchokri entr'ouvraient leur lit aux colonnes d'or et de jade, se dressaient, demi-nues, au passage des guerriers, les seins meurtris, les lèvres sèches, lasses de leur nuitée fiévreuse. Elles s'étiraient en baillant, clignaient leurs paupières sombres encore teintes de sourma !
Assilinia et Mimiose arrivèrent devant le palais où des soldats attendaient, entourant les sonars qui portaient, au bout d'une pique, la tête échevelée d'Orpha.
Des Rajahs, montés sur des éléphants aux haoudards plaqués d'émaux, suivaient des brahmes dont la robe blanche, serrée à la taille par des cordelettes, traînait dans la poussière. Ils venaient imposer leurs conditions à Shah- Djahàn, ne sachant encore de quel côté ils tourneraient leurs préférences.
Aureng-Zeb était entré depuis longtemps
pour parler à son père, le sommer de se désister en sa faveur et d'accepter l'exil. On attendait anxieusement la réponse du vieil Empereur que l'on savait réfugié auprès de ses femmes.
Un grand bruit montait vers les terrasses où les eunuques avaient été égorgés. Leur sang coulait le long des murs, et les soldats, avec mille quolibets, s'amusaient à les piquer de leur lance, à les tirer hors des balustrades de marbre. Parfois un mouçabhat, vêtu et mitre de jaune, venait s'écraser sur le sol aux pieds des chevaux.