‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 9 sur 29 · L ECOLE DES IVRESSES · texte numérisé non relu

L ECOLE DES IVRESSES

Après le sacrifice à Ganga, Assilinia suivit les Natis dans le temple où elles pratiquaient les soixante-quatre manières du Kama, et préparaient les fiU-es à la conquête de l'homme. Avant la célébration du mariage on plaçait (comme chez les Hedjeras avant l'immolation) la fiancée sur l'imagé sacrée, le linga, pour qu'elle fût rendue féconde par le principe divin. Les brahmes succédaient au dieu, et la victime reconnaissante exprimait sa gratitude par des présents déposés sur l'autel : des phallus de pierreries en nombre égal à cqlui des oliiciants du sacrifice.

Plus le nombre était grand plus l'initiée en tirait gloire, et c'était également un grand honneur pour son époux. Là se célébrait aussi le hakti ou messe rose en l'honneur de Siva.

Assilinia marchait entre les Natis qui la soutenaient doucement, tandis que Mimiose, nonchalamment, s'attardait à regarder, le long des rives du Gange, les pèlerins prosternés qui recueillaient l'eau sainte et les yoghis couverts de cendres, les reins ceints de cordes et les cheveux en broussailles, qui, les mains nouées sur les hanches, marchaient en cadence, et répétaient jusqu'à épuisement de forces le nom sacré de la divinité.

Des fillettes, parées de joyaux barbares, leurs longs yeux de gazelles prolongés encore par des traits de sourma, les hanches frêles drapées dans des dou-pattah de gaze bleue et jaune, offraient des fétiches, des yoni-linga d'or et d'argent, des cires parfumées, des poupées grossièrement taillées à l'image de la déesse.

Mimiose, la tète lourde, s'assit sur les ghats qui descendaient dans le fleuve. Il souriait de loin à Taimée qu'il devait rejoindre après les ablutions coutumières dans l'onde sacrée. Il

voulait, à son tour, faire un sacrifice au dieu pour en recevoir la félicité de l'amour, partagé et durable. Ramô, à côté de lui, ronronnait doucement, heureuse de l'avoir tout à elle, désireuse de le reconquérir.

Dans la religion hindoue tout est fait pour provoquer les désirs charnels, dès l'âge le plus tendre. Les bas-reliefs des temples, les chars sacrés sur lesquels on promène les idoles, dans les réjouissances publiques, sont chargés de peintures et de sculptures qui défient toute description. Rien ne saurait donner une idée de la licence des images qui décoraient la salle où les courtisanes exerçaient et enseignaient leur science lascive.

Le temple dessinait un rectangle de dix-huit mètres de longueur sur douze de largeur. Sous le pérystile un linga-yoni de deux mètres de hauteur, érigé sur une estrade de jade, annonçait Tobjet du culte, et, presque à chaque pas, des cônes, symboles des organes générateurs, se dressaient, couronnés de lotus et de roses. Tout autour, étaient rangées de nombreuses déesses dans des poses appropriées au sacrifice, comme les gopies autour du dieu Krishna.

Les murailles étaient peintes de sujets erotiques et singuliers, d'animaux en rut se cherchant et se satisfaisant, de phallus, juchés sur des piédestaux, auxquels s'offraient des vierges, de femmes nues poursuivies par des singes, de desservants de Siva sollicités par des brahmes.

Là, rien ne transparaissait des agitations du dehors, ni les rumeurs des pèlerins en marche, ni les râles des victimes, égorgées en l'honneur de la fée du Gange, aux longs cheveux noirs.

Des jeunes filles, qui se préparaient à « Tinitiation », glissaient doucement avec des baumes, des linges et des coupes emplies de l'eau sacrée pour les ablutions. De véhéments parfums, dès l'entrée, vous prenaient aux narines, de larges lits, soutenus par des chimères adoratrices, s'érigeaient dans les angles. Sur le sol d'onyx, des tapis aux dessins de bêtes fantastiques supportaient des coussins, des peaux de tigre et de panthère ; des étoffes de soie argentée, tombant de la voùte^ faisaient des niches discrètes aux couples qui désiraient l'isolement.

La plus âgée des Natis, qui pouvait bien avoir vingt ans, fit asseoir Assilinia auprès d'elle et l'interrogea doucement sur sa vie, ses projets^ ses ambitions.

— La seule mission de la femme, dit-elle, est d'être belle et de savoir charmer. Ne vous écartez pas des desseins mystérieux de Kamasi vous voulez jouir sur terre d'un bonheur durable. Parez-vous et faites-vous chérir.

— J'aime et je suis aimée, répondit la Rana. J'ai fui avec mon amant et je suis venue aux sources du Gange pour me purifier.

— Pourquoi votre amant n'est-il pas auprès de vous ?... Craignez de le perdre !

— Que me dites-vous ?... serait-il en danger? Je l'ai quitté il n'y a qu'un instant ; il m'avait promis de me rejoindre.

— Assilînia s'était levée en proie à une grande agitation.

— Laissez-moi partir ! J'ai eu tort de vous suivre !...

Mais la Natis tendrement la reprit contre elle.

— Tranquillisez-vous. Tout ce qui arrive doit arriver, et rien de ce que vous tenterez dans l'avenir ne changera le cours de votre destinée. Mais, sans doute, avez-vous entretenu votre ami de choses étrangères à l'amour?

— Je lui ai parlé du bien de la Patrie, et il veut venger mon père, le rajah Amarsin, qui a été tué, par l'ordre de Shah-Djahân.

— Pauvre petite ! fit laNatis avec compassion, mieux eût valu étudier le Prem sagar et les jeux de Krishna avec les gopies que de chercher à résister à celui qu'on nomme Le Roi des Rois!... La femme se venge par les désirs qu'elle inspire, rien ne se fait que par elle, et elle est bien folle d'envier à l'homme son pouvoir illusoire!... Si vous aviez été plus versée dans l'incomparable science, vous auriez soumis Shah-Djahân par les caresses. Il doit vous désirer, car vous êtes belle !

— Il a voulu me faire épouser le prince Orpha qui est un des siens, afin de me posséder plus librement.

— Vous voyez... Et pourquoi n'avez- vous pas obéi à l'ordre de l'Empereur?

— Parce que je suis d'une race qui ne plie jamais, et que cet homme est mon plus cruel ennemi ! Avez-vous donc oublié son crime?

— Je n'ai rien oublié, petite Rana; mais par la voluptueuse démence, par d'érudites hystéries qui vident les moelles, détraquent le cerveau, tendent les nerfs dans des paroxysmes erotiques, qui vont jusqu'à la mort, vous vous vengiez sûrement et sans danger.

Et la Natis avec ses yeux sulfureux, sa bouche spoliatrice et charmante, était bien la succube d'amour, la démone invincible des monstrueuses voluptés.

— La femme règne sur les sens, repritelle, et sa puissance soumet le monde. Servezvous, petite, des armes que Siva vous a données, ce sont les meilleures.

— Ah ! fît Assiliana. je ne saurais tromper Mimiose !

— Pourquoi? Il ne vous en aimerait que mieux après. Ce que l'on a failli perdre double de valeur. Les plus vertueuses sont les plus trompées!... Voulez-vous un échantillon de notre savoir?... Nos prêtresses lascives vont mimer devant vous les soixante-quatre actes de volupté d'après le Kama Soutra, le Dharma et VArthci. Ensuite, nous célébrerons le sakti avec les brahmes qui n'ont pas pris part au sacrifice de Ganga. Pour arriver à ce nombre de soixante-quatre, qui est consacré par les Védas, on a divisé ce qui a rapport au rapprochement des sexes, ouKama-S/ias^ra, en huit parties, et, dans chaque partie, on a fait huit subdivisions principales. La femme à laquelle sont familiers les soixante-quatre moyens de

plaisir indiqués par BeihhraLvya. est maîtresse de l'univers.

— Hélas ! soupira Assilinia, je pensais qu'il suffisait d'aimer !

— Aimer n'est rien, il faut se faire aimer. La Natis fit signe à ses compagnes — au

nombre de soixante-trois — qui l'écoutaient religieusement. Elles se levèrent, portèrent la main gauche à leur front et à leur poitrine, puis, commencèrent les jeux. Chacune enseignait une des manières du Kama-Shastra ; seule ou avec une associée elle mimait gracieusement l'acte d'amour, se parait de roses, jouait, parfois, de la vina ou du dole, se ployait, se relevait, dansait en s'accompagnant sur les cordes vibrantes, s'attardait en de savantes caresses qui faisaient bondir le cœur de la Rana.

Chacune avait dans ses cheveux, royalement déroulés, une fleur au parfum spécial, irrésistiblement aphrodisiaque, qui symbolisait la manière du Kama-Shastra qu'elle avait adoptée.

— Moi, dit Madja-Bod, une svelte Natis aux longs yeux sablés d'or, mes seins souples et fermes ressemblent aux fruits du bilva ; ils

sont plus doux que les feuilles arrondies des nymphéas qui vous frôlent sous Fonde ! Ne veux-tu pas les voir se dresser en bataille d'amour?...

— Moi, fit Ranaâb, une fillette d'une dizaine d'années aux membres fins, à la taille plus étroite que la tige du manguier, mes cheveux sont si longs que je marche dessus comme sur des serpents noirs, et leur contact est plus électrique que la fourrure des félins. Avec eux je fais mille caresses!

Et la petite, tordant les mèches luisantes, en faisait des bagues pour chacun de ses doigts.

— Mes bras sont élancés comme l'arbre du Ciricha, et la corolle de mes aisselles exhale plus de parfums que le calice du kétaça. L'abeille s'y plonge voluptueusement et me suit comme si j'étais une fleur errante !...

— Ah! murmura Keraloum, la Natis aux cheveux décolorés et semés de poudre mauve^ ma peau est tendre au toucher ainsi que la trompe d'un jeune éléphant, et mes cuisses ressemblent au tronc poli du bananier ! Les petits lézards gris le savent bien !

Mais Campissino montrait ses pieds délicats.

— Ne sont-ils pas aussi jolis que les coquil- .

lages des grèves lointaines où fleurissent les méduses de béryls et d'opales?... Ils tiennent tous les deux dans la main d'un brahmane !

— Mes genoux sont comme des boutons de lotus, lorsque je ploie les jambes dans l'eau, et les libellules bleues viennent s'y poser.

— Mes lèvres sont plus rouges que les fruits du bimba! Elles fondent comme une praline sur la langue, et leur miel apaise toutes les brûlures. Elles ont le goût de l'amra fraîchement cueilli, elles retiennent comme la corolle du kessara; elles affoleraient le dieu d'amour lui-même, et jamais Smara ne leur a résisté !... Vois mes lèvres vermeilles !

Et Aninya montrait une bouche ardente, aux lèvres charnues, luisantes, adorablement modelées, toute petite au repos, mais aux mille plis voluptueux qui devaient prendre la mesure du baiser.

Le nid de mes désirs est plus soyeux et plus doux que la daboïa blottie dans la mousse. Le kokila charmeur en connaît le chemin. Il y module ses chants légers pareils aux trilles d'une Mte de cristal. Et lorsqu'il s'envole, ce n'est jamais pour se poser bien loin. Petite Rana, veux-tu connaître le nid de volupté?...

Assilinia apprit de chacune un des secrets du Kama-Shastra, et elle ouvrait de grands yeux à l'énumération de tant de talents ingénieux.

— Et vous? demanda-t-elle à la Natis qui la tenait contre elle, et tendrement l'embrassait durant cette leçon d'amour.

— Moi, petite Rana, je me réserve pour la sakti, la messe rose que nous allons célébrer tout à rheure.

Elle se leva, et des jeunes filles, après lui avoir versé sur les épaules des essences de tchampaca, l'enveloppèrent dans une gaze lamée d'or et d'argent.

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