SACRIFICE A GANGA
Le séjour de la neige — telle est la signification du nom hindou de l'Himalaya — est aussi le séjour des dieux. La montagne groupe dans Tazur ses pics légers aux tons opalins. La nuit, des fées de glace, sorties d'un rayon de lune, semblent se suspendre à la crinière d'or des astres, et monter dans les nues en folles chevauchées de blanches Valkyries !
En réalité ces monts prestigieux s'élèvent à plus de quinze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et quelques aiguilles, se détachant
des chaînes principales, les dépassent encore de dix ou douze mille pieds !...
L'Himalaya, prodigieuse manifestation des forces terrestres, résume l'Inde comme Tlnde résume le monde !
Dans les flancs des montagnes géantes éclatent le bien et le mal, la \ie et la mort, la beauté et l'horreur !... Tout ce que le cerveau humain peut concevoir se manifeste par les seules lois de la nature, sans que l'homme ait même osé se mesurer avec elle !...
Si les sommets des monts brillent d'une éternelle blancheur, les torrents, les ruisseaux, qui se précipitent à leur base, forment une plaine marécageuse où naissent tous les germes vénéneux de la malaria, où se forment d'effroyables foyers de corruption.
Les arbustes rampants, aux racines spongieuses, tendent leurs branches toujours altérées dans Teau fétide, grouillante de larves, zébrée de reptiles aux tons livides dont le frôlement seul donne la mort.
Mais, le nord du Bengale, à l'endroit où le Gange et la Djumna prennent leur source, est vraiment un séjour de délices. C'est là que Mimiose et son amante, exténués de fièvre et
d'amour, vinrent se mettre sous la protection de la fille de Siva, — la divinité qui s'échappa de la chevelure ondoyante du dieu pervers et prit le nom du fleuve.
Les mythologues l'ont vêtue d'une peau de tigre et l'ont assise sur un éléphant. Mais, dans le temple consacré à sa gloire, elle était debout, les genoux écartés, les bras raidis au-dessus de sa tète, et, sur ses flancs étroits, luisaient les gemmes d'une lourde ceinture d'or dont lafîbule d'émeraude cachait son sexe inviolé. De vrais cheveux descendaient de son front étroit et bombé, tombaient jusqu'à ses cuisses. Ses yeux d'émail glauque luisaient sur le fond de terre brûlée de sa peau, et un anneau de diamants énormes, traversant sa narinegauche, couvrait sabouche puérile. Elle était frêle et inquiétante avec sa grâce de poupée guerrière que le sang réjouissait.
Pour elle, jamais les victimes n'étaient assez nombreuses, ni les supplices assez compliqués, et son équivoque sourire exigeait des inventions de cruauté étrange.
Autour de sa joliesse, enfantinement voluptueuse, flottait une odeur de charnier qui semblait délecter ses narines minces ; le san^ rou-
gissait ses pieds nus, parmi les saphirs et les opales dont ils étaient constellés, mais les fleurs lui étaient également agréables.
Le temple ne recevait le jour que par la porte tournée au soleil levant, et n'était guère éclairé que par quelques lampes de jade, suspendues à la voûte, autour de l'idole qui se dressait sur un autel de granit couvert d'une épaisse couche de graisse et de sang coagulé. Des brûle-parfums attendaient les baumes que lesbrahmes seuls avaient le droit d'y verser.
Le temple se composait de plusieurs enceintes, flanquées de tours rondes et de tambours. Les niches, séparées par des cloisons mitoyennes, contenaient les attributs de la déesse, et, partout, des bas-reliefs, représentant de monstrueux accouplements de bêtes et d'hommes, couraient sur les murailles. Dans les angles, la double image du linga et du yoni s'offrait à l'adoration des pèlerins.
Les amants pénétrèrent près de l'autel, et se prosternèrent avec les fakirs, venus pour célébrer les trois grands fleuves : le Gange, la Djumna et le Sarenacky, dont la religion de Brahma a fait latriade divine qui règne à Praaiga et que l'on vénère sous le nom de Tribeni.
Assilinia, cependant, demandait à la déesse de lui conserver son amant, et Mimiose, soucieux, se rappelant, malgré lui, les paroles du yoghi, songeait peut-être à combattre pour la bonne cause et à venger ses frères.
Un Brahmane brûlait des branches de saleï dans des cassolettes d*or, et les assistants offraient des tchapâti ou galettes au ghyr, pétries dans la maïda (farine de blé). Puis, la déesse eut à ses bras et à ses cuisses des touffes de saligram, et son front fut couronné de lotus roses.
Après les rites du culte, pieusement accomplis, la lente mélopée des mentras sur l'accompagnement du tchiloumtchi, frappé par la baguette de pitel qu'un fakir .roulait entre ses doigts, le brahmane qui officiait se fit amener un bouc. Comme la déesse, il le couronna de fleurs, lui fît à l'oreille de précieuses recommandations, et regorgea au pied de l'autel.
Les assistants, tour à tour, vinrent tremper leurs mains dans le sang qui bouillonnait sur les marches de granit, et les plus riches offrirent d'autres animaux qui furent immolés de la même façon. L'écœurante odeur du sang tiède, mêlée aux anciens relents d'abattoir de
ce temple à peine éclairé, oii luisaient seuls les joyaux et les étranges yeux d'émail glauque de la déesse, suffoquait Assilinia. Une sorte de morbide langueur la pénétrait, elle se pressait contre Mimiose, voulant, en même temps, sa protection et ses caresses.
D'autres couples s'unissaient auprès d'eux, ivres des émanations de l'encens mâle et de l'herbe kusha, brûlés dans les linga de bronze. Aveuglés par l'épaisse fumée, ils se cherchaient et s'étreignaient furieusement, au hasard des rencontres, et leurs soupirs se mêlaient aux râles des bêtes égorgées.
Quand il n'y eut plus de victimes à sacrifier, les Brahmanes ouvrirent les cadavres encore chauds et en arrachèrent le cœur qu'ils mirent dans des vases d'argent pour le repas du soir. Le sang, cependant, suivant la pente inclinée du sol, coulait au dehors, et le peuple, qui n'avait pu pénétrer dans le temple, se ruait sur le fleuve rouge, chacun en voulant quelques gouttes pour se purifier.
Un cri s'éleva, couvrant les soupirs et les râles :
— Voici les Natis, filles de joiei...
Les courtisanes, à moitié nues, arrivaient en
effet en troupe tapageuse, et les corps, frottés de baumes aux effluences vives, provoquaient le désir. Elles se tenaient par la main, chantant, sur un rylhme monotone, la gloire et la sagesse de Ganga.
Elles devaient, les yeux fermés, accepter l'amant qui les prendrait, accomplir docilement toutes ses volontés. Trois fois durant la grichma, saison des molles ardeurs, les Natis se donnaient au passant pour la plus grande joie de Kama, le dieu de volupté. Non loin de là, elles habitaient un temple où s'enseignaient les lois d'amour, et nombreuses étaient les écolières qui venaient profiter de leurs leçons. Chacun les respectait, car la religion de Brahma conseille avant tout la caresse, et tout acte d'amour est aoréable aux dieux.