Les courtisanes de l'église
Au moment où la papauté cherche à ressaisir par des bulles comminatoires, par des syllabus menaçants et par son concile une influence théocralique et une domination funestes aux sociétés, au moment où elle jette un outrecuidant défi au progrès et à la civilisation en fulminant contre la raison, la libre pensée et les libres penseurs, en confondant dans ses débiles imprécations la liberté et le mal, il ne paraîtra pas hors de propos de montrer les plaies, l ’ envers d’une institution de droit divin, qui ne s’est sans doute proclamée infaillible que pour mieux interdire toute discussion
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de son autorité arbitraire et pour faillir sans inconvénient, à l’abri de déclarations canoniques d’infaillibilité et d’impeccabilité.
La catholicité, « qui a fait des faiblesses humaines sa proie, » selon l’expression pittoresque du Père Lacordaire, a souffert de la réversibilité inhérente aux choses humaines. Séduite et captée par l’Église, la femme s’est livrée à elle avec les irrégularités de sa nature, de ses passions, et la tyrannie de ses adorations. Elle a dominé à son tour qui a voulu la dominer; elle a introduit Éros dans l’enceinte sacrée, elle a placé sa progéniture irrégulière sur le saint-siège, quelle a souillé de désordres et de scandales.
Depuis Théodora et Marozia jusqu’à Lucrèce Borgia et Olimpia, on voit avec stupeur des princesses de l’Église, d’ambitieuses dévotes, qu’on pourrait appeler enragées, dont la beauté, les charmes opulents et les séductions profanes font du Vatican un capharnaüin, de la papauté et des hauts dignitaires de l’Église un jouet de leurs caprices.
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En vain Grégoire VII, le pape dictateur, en instituant le célibat, tonna-t-il contre les débauches de son clergé, essaya-t-il de porter le fer rouge au sein de cette corruption, et de disperser la légion de courtisanes qui vivaient de l’autel. Le moyen était mauvais, car on ne réussit pas à moraliser en dehors de l’atmosphère fortifiante de la famille. Et l’Église catholique s’est mise à la fois hors la famille, hors le progrès, hors l’humanité.
Les chefs de la catholicité ont souvent erré en matière de foi; les conciles les ont maintes fois redressés, et cependant le droit canonique les déclare infaillibles. Ils ont cédé au torrent de toutes les passions humaines, et en dépit de leurs faiblesses, de leurs vices, le droit catholique les déclare impeccables.
Sans doute l’infaillibilité papale était nécessaire pour fixer la catholicité dans l’immobilité de l’absolutisine, pour la garantir des hérésies et des réformes ; de même que l’impeccabilité devait justifier à l’avance le souverain pontife de toutes ses fautes, de toutes ses erreurs, et consacrer son au-
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torité absolue, son pouvoir immense. Mais les faits démentent trop victorieusement ces belles déclarations canoniques, et les papes se sont montrés trop faillibles et trop peccables pour que la libre pensée baisse les yeux, fasse silence comme les catholiques, et ne regarde pas en face cette institution de la papauté, celte monarchie religieuse d’essence aussi fragile, aussi despotique et mondaine, aussi avide de pouvoir temporel, de conquêtes matérielles, de richesses et de domination que les monarchies politiques.
Pour être édifié à priori , il suffit d’ailleurs de consulter la chronologie du saint-siège : vingtquatre antipapes et une papesse (voir notre travail sur la papesse Jeanne à la fin de ce volume) ont été chefs delà catholicité ; dix-neuf papes ont quitté Rome; neuf ont habité Avignon; vingt-six papes sont venus en France.
De saint Lin à saint Grégoire, la durée de règne des deux cent cinquante et un pontificats se distribue ainsi : huit papes ont siégé un mois ; quarante, un an; vingt-deux, d’un an à deux; cin-
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quanle-quatre, de deux à cinq ans; cinquante-sept, de cinq à dix ans; cinquante et un, de dix à quinze ans; dix-huit, de quinze à vingt ans, et seulement neuf plus de vingt ans.
On voit que les chiffres ont leur éloquence!
M. Pètruccelli délia Gallina fait dans l ’ Histoire diplomatique des conclaves, un tableau saisissant de ce qu’on pourrait appeler sans exagération la tragédie papale.
La papauté, depuis saint Pierre jusqu’à Pie IX, a eu deux cent quatre-vingt-dix-sept chefs dits papes; trente et un de ces chefs furent désignés comme des usurpateurs, des hérétiques, des antipapes. Sur les deux cent quatre-vingt-deux papes, dits légitimes, on en compte vingt-neuf morts violemment, puis trente-cinq autres papes morts aussi de mort violente. Dix-huit papes furent empoisonnés, quatre égorgés, treize autres moururent de morts diverses : Étienne VI étranglé, Léon III et Jean XVI mutilés, Jean X étouffé, Benoît VI tué avec un lacet au cou. Selon Gualterio, Jean XIV mourut affamé, ainsi que Gré-
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goire XVI. Luce II fut tué à coups de pierres, Grégoire VIII enfermé dans une cage de fer, Gélcstin V à l’aide d’un clou enfoncé dans les tempes ; Paul II succomba sous le poids écrasant des pierreries de sa tiare ; Pie IV mourut d’épuisement et de luxure.
Ainsi sur deux cent soixante- deux papes, soixante-quatre ont péri de mort extraordinaire et violente.
Sans compter les papes d’Avignon, vingt-six souverains pontifes ont été déposés, expulsés ou exilés.
Les papes ont toujours été le fléau de l’Italie. Pour se faire soutenir sur leur siège vermoulu, vingt -huit papes ont appelé l’étranger dans la Péninsule. A l’heure où nous écrivons, l’étranger est encore en Italie, et l’étranger, c’est nous !
« Bref, dit M. Petruccelli, quatre-vingt-dix papes morts violemment, expulsés, déposés, exilés; trente-cinq qui auraient mérité le même sort, étant infidèles à l’institution pontificale ; vingt-huit qui auraient subi le même châtiment si
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l’étranger ne fût pas intervenu pour les sauver. En tout, cent cinquante-trois papes sur deux cent soixante-deux, qui ont été indignes. »
Faut- il encore ajouter à l’histoire édifiante des papes, que, violant leurs vœux de virginité, un grand nombre d’entre eux eurent des enfants; nous nous contenterons de citer Pie II, Sixte IV, Innocent VIII, Alexandre VI, Paul III.
Voilà les preuves historiques de FinfaillibilHé et de l’impeccabilité papales 1 Et ces souverains pontifes qui ont donné l’exemple de toutes les faiblesses, de tous les vices, n'ont pas craint de déclarer dans des bulles comme YUnam sanctam, lancée par Boniface VIII contre Philippe le Bel, que petits ou grands, rois ou vassaux, tous les hommes sont tenus, sous peine de damnation , de se croire sujets du pontife romain !
Suivant le droit canonique, dit dans la Croix ou la Mort , le baron de Ponnat, dont l’érudition fait autorité en ces matières, le pape est le Seigneur Notre-Dieu. Il a l’omniscience; il est la cause des causes ; il est au-dessus de tout droit positif humain .
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Il peut changer la nature des choses et faire quelque chose de rien.
Cependant plusieurs papes qui savaient bien à quoi s’en tenir sur leur propre compte, en première ligne Urbain V, ont reconnu leur faillibilité, en se soumettant à la correction des conciles et de l'Église ; et d’autres, comme Victor III et Adrien VI, ont confessé ouvertement leurs fautes, leur peccabilité, ainsi que celle des hauts dignitaires de l’Église. Comment Adrien aurait-il pu donner un blanc-seing de vie immaculée à ses collègues, après les monstruosités d’un Benoit et d’un Alexandre VI?...
Boniface VIII ne croyait pas non plus à l’infaillibilité de ses prédécesseurs, puisqu’il fit brûler tous les actes de Céleslin V. D’ailleurs pendant le schisme, papes et antipapes ne se sont-ils pas bel et bien excommuniés et damnés à l’envi ?
Dans ses instructions à son nonce, près la cour de Nuremberg, Adrien VI reconnaît les abominables excès commis autour du saint-siège : « La corruption s’est répandue de la tête aux membres,
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du pape aux prélats. Nous avons tous dévié, il
«’en est aucun qui ait fait le Lien, pas même un seul! »
Pas même un seul pape ayant fait le bien! Ôn voit que l'aveu sorti de la bouche d’un successeur *’de saint Pierre est complet.
En effet, l’histoire sévère, l’histoire au stylet d’airain, qui ne pardonne ni au crime, ni à la superstition, atteste la faillibilité, les irrégularités inouïes des chefs impeccables de l'Église, à- tel point que bon nombre d’entre eux se sont laissé dominer par des papesses, par des courtisanes jouant la dévotion; la faiblesse et la tentation féminines ont triomphé de ces orgueilleux de la tiare, qui, les pieds dans la boue, avaient placé leur iete dans une région céleste, en se déclarant au-dessus de la nature humaine. :
Récapitulons les faits d’influence féminine qui instruisent le procès des vices de la. papauté, contre laquelle ils se dressent nombreux et infamants.
Grégoire I" fut en relation constante avec la
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reine des Lombards, Théodclinde, qui par amour du pape protégea l’Église et la gratifia d’immenses richesses.
Le pape Léon VI fut une femme ; il ou elle mourut en couches. — Peperit papissa papillam, dit Àmalaria Angerio, le chapelain d’Urbain V.
Durant un demi-siècle les destinées du sainlsiége relevèrent de deux, grandes courtisanes de l’Église ; la papauté se pâma dans le boudoir de Théodora et de Marozia , suivant l’expression pittoresque du spirituel auteur àeY Histoire diplomatique des Conclaves. Sergius III était publiquement l’amant de la courtisane papesse Marozia. dont elle eut un enfant qui devint pape ; — Jean X, * de Théodora gui, de l'archevêché de Ravenne, le fit monter par ses intrigues sur le siège papal, parce que son amant était trop éloigné d’elle, parce qua Ravenne, ditLuitprand, à deux cent milles de distance, rarissimo concubito potiretur.
Jean XII fut assassiné à coups de marteau dans la maison d’une femme mariée.
• Grégoire VII aurait eu des relations fort intimes
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et fort charnelles,» d’après quelques historiens, avec la vraie fondatrice du pouvoir temporel de la papauté, avec la belliqueuse comtesse Mathilde.
Dans l'assemblée réunie au Louvre par Philippe le Bel, qui voulait se venger de l’excommunication de Boni face VIII, Guillaume de Plasian, parlant au nom du roi, affirma que le pape Boni face non content de vivre avec sa maîtresse dona Cola, avait encore des accointances avec la fille de dona Cola et avec les* femmes de chambre de la mère et de la fille.
Lucrèce Borgia eut rang et rôle de princesse de l’Église. Après avoir été incestueuse, elle se livra aux cardinaux et aux princes. Sous Alexandre VI le Vatican était une hôtellerie de courtisanes; au chevet de son lit, Alexandre avait fait placer le tableau du peintre Pinturrichio, qui représentait sous la forme de la Vierge la maîtresse du pape, la belle courtisane Giulia Farnèse, recevant le tribut d’adoration de son amant Alexandre VI.
Paul III, qui sanctionna l’ordre des Jésuites, et dont Benvenuto Cellini disait qu’il ne croyait à
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rien, ni en Dieu, ni en autro chose, l’astrologie exceptée, avait débauché sa fille Constance avant son union avec Sforza. Comme le mari s'opposait à la continuation de l’inceste, il fut empoisonné par • le pape.
Pie IV mourut d’excès entre les bras d’une femme. Léon X appelait les plus grandes dames de l’Italie pour leur faire voir des pièces à filles de joie. « Une songeait qu’aux bacchanales, dit Paolo Oiovio, et avec des cardinaux très-noblement élevés et sans préjugés, il consumait très-libéralement la vie en chasses, banquets et spectacles. »
Ce pape vécut à ce point dans la bacchanale et le sybaritisme qu’on ignore s’il mourut de poison ou de maladie honteuse.
De 1644 à 1655 le vrai pape ne fut pas Innocent X, mais sa belle-sœur et maîtresse, dona Olimpia, qui rédigeait ses bulles et dirigeait les affaires intérieures et extérieures de l’Église.
Les femmes ont trempé dans les opérations des conclaves. Plus d’un pape dut son élection à leurs intrigues. Les maîtresses des cardinaux, comme
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Thèodora, Olimpia et tant d’autres, ne reculèrent devant aucune action pour pousser leurs amants jusqu’au trône pontifical et devenir co-papes ou papesses.
L’élément féminin a été à ce point mêlé à la papauté, à l’Église et à la religion, que des femmes ont pu convoquer des conciles, présider à la constitution du dogme et décréter la foi, la croyance catholique selon leurs caprices ou leur bon plaisir.
Ainsi l’impératrice Eudoxie convoqua le fameux concile d'Éphèse, dit le concile du brigandage, etfit réhabiliter Eutychôs. Le quatrième concile œcuménique fut convoqué par l’impératrice Pulchérie ; six cent trente-six Pères, dociles à ses ordres, se rendirent à Chalcédoine. Au sixième siècle, la prostituée et la comédienne Thèodora, qui avait passé de 1 ’Embolum, du portique de prostitution au palais impérial et à la couche de Justinien, joua un véritable rôle de papesse. Elle renversa le pape romain pour lui substituer son protégé ; elle annula les décisions d’un concile et en réunit un autre à
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Constantinople. Elle décréta ce qu’était l’hérésie et ce qu'était la foi !
Les beaux-arts sont redevables de la conservation des images à deux femmes, Irène et Théodore, qui dans le concile de Nicée, en 787, et dans celui de Constantinople en 842, firent condamner les iconoclastes et reconnaître le culte des images.
On voit donc que les dogmes et les cérémonies catholiques ont été en partie confectionnés et ordonnés par les impératrices du Bas-Empire, par les femmes qui ont souverainement décidé des destinées de l’Eglise. Qu’on s’étonne maintenant que l’Église aime à tenir la femme sur ses genoux. Elle a été faite de son sang et de son cerveau.
Après tant de faits accusateurs et accablants, est-il possible de nier l’action de la femme sur le saint-siège, et de défendre l’impeccabilité et l’infaillibilité des papes?
Ce sont donc surtout les rapports de la femme avec la papauté, le rôle curieux et parfois étrange du vice-pape ou de la papesse, de la courtisane de l'Église , en un mot l’influence des femmes
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sur les souverains pontifes que nous avons voulu mettre en lumière, en nous aidant des travaux de tous les historiens profanes et de tous les nistoriens dits sacrés , tels que l’abbé Lenain de Tillemont, l’évôque Luitprand, le cardinal Baronius, plus sévères pour les leurs, pour les catholiques, que les historiens profanes eux-mêmes.
Nous n’avons pas cru blesser l’histoiré, cette grande école de l’humanité que nous avons toujours respectée, en présentant notre sujet d'une manière dramatique, en groupant tous les faits intéressants, pathétiques ou tragiques, qui se rattachaient à notre thèse, méthode qui nous avait déjà réussi dans notre histoire de la terreur religieuse, dans 1 Monsieur et Madame Satan , dont le succès nons a largement récompensé de nos recherches.
Benjamin Gastineau.