‹ Les courtisanes de l'égliseChapitre 2 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

THÉODORA ET MAROZIA

THÉODORA ET MAROZIA

S’il est des courtisanes modestes ou inertes qui se contentent de tirer quelques profits de leurs charmes en régnant sur quelques particuliers obscurs et en exploitant leurs vices, l’histoire nous montre d’autres Dalilas, d’autres Bethsabées plus dissolues ou plus intelligentes, mais assurément plus intéressantes à étudier, qui, après avoir séduit les maîtres de la tiare et de la couronne, dominèrent les princes, le peuple et l’Église.

Nous voulons retracer l’histoire assez mal connue d’un trio d’illustres courtisanes, de Théodora et de ses deux filles, qui, maîtresses et mères de

papes, pendant un demi-siècle, depuis la mort de Formose, en 896, jusqu’à, l’élection de Clément II, en 1046, ont tenu dans leurs mains les destinées de la papauté et le gouvernement de Rome.

Les historiens protestants ont qualifié de pornocratie le temps où le siège pontifical fut influencé et dominé par les grandes prostituées de Rome. Quant aux hislpricns catholiques, quoique dignitaires de l’Église, la flétrissure qu’ils ont infligée à celte scandaleuse période du pouvoir papal n’est ni moins énergique ni moins vive que celle des réformés. Que nos lecteurs en jugent par les paroles salées de l’évéque Luitprand et du cardinal Baronius.

« Théodora, courtisane impudente, dit l’évéque Luitprand, a dominé à Rome avec une autorité virile et monarchique. Cette femme eut deux filles, Marozia et Théodora II, qui l’ont égalée en tout et qui ont été plus débauchées que la mère. Marozia a été l’amante du pape Sergius III et a enfanté avec lui, par un criminel adultère, Jean X, qur, après la mort de Jean de Ravenne, pape sous le nom de Jean X, est devenu chef de l’Église romaine. »

« Quel horrible aspect ne présentait pas la sainte Église romaine, s'écrie à son tour le cardinal Baronius dans ses Annales , lorsque d’infâmes courtisanes disposaient à leur gré des sièges épiscopaux, et, ce

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qui est également terrible à prononcer et à entendre, lorsqu’elles plaçaient leurs amants sur le trône même de saint Pierre ! Qui pourrait appeler pontifes légitimes des intrus qui devaient tout à des femmes de mauvaise vie? Caron ne parlait plus de l’élection du clergé : les cano ns, lps décrets des papes, les anciennes traditions, les rites sacrés étaient ensevelis dpns le plus profond oubli ; la dissolution la plus effrénée, le pouvoir mondain, l’ambition de dominer avaient pris leur place. Quels auront été les cardinaux choisis par de tels monstres, etc.?

« Le Christ assurément, continue Baronius, dormait alors d’un profond sommeil dans le fond de sa barque, tandis que les vents soufflaient de tous côtés, et qu’ils la couvraient des flots de la mer. »

Théodora et ses deux filles avaient qualité de patrices romaines. Leur titre officiel était senatrix omnium Romanorum (la sénatrice de tous les Romains).

Rome était alors une République oligarchique. et théocratiquc constituée à peu près comme les républiques de Venise et d’Amalfi. La souveraineté résidait bien nominalement et fictivement dans le peuple, mais en réalité elle était passée entre les mains d’un petit nombre de nobles qui s’appropriaient les charges et disposaient de la dignité de

pape à Rome et de celle de duc dans les autres villes.

Les courtisanes dont nous esquissons l'histoire parviennent au rang suprême en dominant par le faste, la coquetterie, l’intrigue galante etleconcubinat, ces nobles toujours divisés en factions qui se disputaient le pouvoir papal et ducal.

En ces temps, les portes étaient toutes grandes ouvertes à l’influence féminine en raison de la situation même de la plupart des nobles qui, possédant des charges ecclésiastiques, ne pouvaient se marier. Alors ils tranchaient la diflicullé et se donnaient une descendance en contractant des liaisons de la main gauche avec les dames romaines qui généralement préféraient le concubinat au mariage légitime, parce que l’épouse devait prendre le voile quand son époux recevait les ordres ou entrait dans un monastère, tandis que la concubine reconnue en était quitte pour déchirer le contrat, pour rompre le pacte lorsque les conditions de la vie changeaient.

Le concubinat à celte époque était donc un usage licite, que la loi reconnaissait, c’était un mariage avec divorce facultatif aux deux parties respectant le contrat mutuel tant qu’ils étaient d’accord et le brisant le jour où l’orage et le désaccord survenaient. Après la rupture, le pro-mari (ainsi s’appelait l’homme lié à l’épouse de la main gauche) cher-

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chait une autre maîtresse et passait un autre contrat de concubinage avec elle, tandis que la femme redevenue libre se mettait en quête d’autres promaris ( promariti ). Les enfants issus de ces nœuds portaient le nom du pro-mari.

« Ce système était immoral, dit Bianchi-Giovini, l’auteur d’une remarquable histoiredes papes ( Sto ria dei pa/n), mais il ne faut pas chercher la moralité où gouvernent les prêtres. Le concubinat des nobles et des prêtres nous explique les nombreux bâtards ecclésiastiques de tous les grades et la facilité avec laquelle les dames de Rome passaient de l’un à l’autre mari. »

Théodora et ses deux filles eurent de nombreux maris et pro-maris.

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Le côté le plus piquant du règne .de ces grandes courtisanes de l’Église, c’est qu’elles apparaissent dans l’càgedc fer de la féodalité, quand la force ‘brutale et la furie du meurtre sont les seules divinités du monde, à la fin du neuvième et au commencement du dixième siècle, les plus épouvantables que l’humanité ait subis.

Eh bien ! c’est à celte époque entièrement hostile aux délicatesses, aux attraits de leur sexe, qu’on voit une Berthe et une Hermengarde trôner dans la Haute-Italie, une Théodora et une Marozia gouverner Rome etl’Italie centrale, suivantes caprices de leurs passions ou de leur ambition.

« Berthe, Hermengarde, Marozia, dit rhistoricn italien Cantu, trois veuves, trois femmes terribles, acquéraient la puissance en donnant le. corps. »

La beauté et la ruse féminines, triomphant de la barbarie et de la grossièreté masculines, dirigeantla politique et la religion en enfance; l’homme bardé de fer, velu, hideux, hérissé, forgé de haines, d’ignorance, de superstitions, d’instincts violents, se laissant enlacer par les frôles liens de l’amour, Hercules horribles aux pieds de séduisantes Omphales, voilà l’étrange spectacle que donnèrent les sauvages conquérants, les nouveaux possesseurs de l’Italie, conquis et abaissés à leur tour par des puissances plus faibles, mais plus ductiles.

La civilisation est en partie faite du sang, des larmes et de l’amour des femmes. L’éternel féminin a »

pour fonction d’assouplir l’homme, de le ductiliser, de le civiliser. La beauté fut donc l’élément civilisateur de ces hordes d’envahisseurs de l’Italie; non pas cette beauté platonique d’une Béatrice, d'une Laure, qui devait enfanter un Dante et un Pétrarque, mais cette beauté plastique, sensuelle,

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voluptueuse, qui prodiguait de furieux embrassements dans des combats charnels où l’Italienne railleuse s’élevait au-dessus du barbare étonné de sa défaite et de son épuisement.

N’élait-il pas naturel que des Romaines, que des femmes de race latine, à l’intelligence ouverte, à l’esprit délié, aux passions vigoureuses, reprissent le sceptre tombé des mains des descendants d'Énée et régnassent à leur tour sur ces blocs de chair, sur ces conquérants mal dégrossis, sur ces loups dévorants auxquels il fallait limer les dents, rogner les ongles et lisser le poil; sur les Hérules, les Lombards, les Huns, les Franks, les Avares, les Goths et Oslrogoths enchantés de leur côté de trouver de charmantes créatures qui, tout en partageant leurs passions avides, avaient gardé cependant les formes élégantes, les voluptés raffinées de la civilisation romaine.

Quand ces déesses descendaient de leur olympe pour s’unir aux rudes conquérants de l’Italie, elles devenaient facilement les maîtresses, dans le sens littéral du mot, de princes, de seigneurs, de chefs militaires, d’évêques plus barbares qu’instruits, plus grossiers que déliés, subissant avec plaisir la direction d’une conquise, s’ils n’allaient pas au-devant du joug; aussi la domination des femmes par la fascination des sens ne fut-elle à aucune époque de l’histoire aussi grande qu’aux neuvième et

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dixième siècles. Les conquérants traînaient à leur suite de véritables sérails; chaque seigneur, chaque évéque avait le sien. Les Franks avaient importé en Italie les habitudes licencieuses de la cour de Charlemagne; la pluralité des femmes était en honneur, comme un signe de puissance, de richesse, et la monogamie se voyait ridiculisée par les dames de la main gauche. Dans cette débauche inouïe de sang, de carnage, des abus de la force, l’amour libre versait ses enivrants poisons, glissait ses formes séduisantes, faisant comme toujours son profit des désordres sociaux.

La belle, Y irrésistible Hermengarde était tille du brillantmarquis de Toscane, Adelberlle Riche, qui devint l’amant passionné de la patricienne Thôodora, petite-fille de cette belle Waldrade dont la beauté avait tellement fasciné le roi Lothaire que, pour lui plaire, il ne craignit pas de rompre avec le pape, et de la grande Berthe qui, jusqu’cà soixante ans , attacha à son char de nombreux amants français et italiens. Pendant qu’elle ré-

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gna en Toscane, la grande Berthe bouleversa la Péninsule au gré de ses caprices. Selon Luitprand, elle tenait par ses galanteries les plus puissants personnages. Quand sa conduite avait blessé un prince, elle le désarmait par sa beauté et ses grâces faciles. Par une incroyable bizarrerie, le règne de celte Messaline diplomate fut désigné comme le bon vieux temps : au temps que Berthe filait, disent les Italiens [al tempo che Bertli filava). Si ce n’est pas de l’ironie, c’est une forte naïveté!

Digne fille d’une telle mère, et mettant en pratique ses leçons, Hermengarde assura longtemps à sa famille la prépondérance politique en Italie; elle valait â elle seule une armée. Pas un amant qui ne devînt pour elle un partisan dévoué, pas un ennemi qui ne déposât les armes et ne se rangeât de son parti pour posséder des charmes qu’elle prostituait, suivant les besoins de la politique aux grands de la haute Italie.

Malheureusement, la plus jolie femme du monde ne peut pas se donner à l’univers entier; ceux qui furent dédaignés d’Hermengarde, qui n’eurent pas leur part de bonheur, formèrent contre son père un parti hostile dont le chef fut l’archevêque de Milan, Leuthbert.

Un épisode inouï donnera à nos lecteurs une idée de ce trafic de la beauté, de ce genre de prostitution appliquée à la politique. Hermcn-

garde tenait à placer la couronne de l’Italie sur la tête de son frère utérin, le comte Hugues de Provence, en hostilité ouverte avec le roi Rodolf qui, venu en Italie à la tête d’une armée de Bourguignons, marcha de concert avec le parti de Leuthbert contre Hermengade enfermée dans Pavie. La grande courtisane se contenta, pour toute machination de guerre, de faire savoir à Rodolf que s’il ne rélrogadaitpas immédiatement, s'il ne renonçait à ses projets de conquête, elle appellerait dans son camp tous les princes qui l’entouraient, et, par sa baguette magique deCircé, transformerait en traîtres ses plus tidèles serviteurs.

Rodolf, sachant par expérience combien la beauté d’Hermengarde était irrésistible, fut tellement effrayé de scs menaces que, pendant la nuit, il passa lé Tessin pour aller se jeter aux pieds de sa belle ennemie, dont il devint le prisonnier volontaire.

Indignés de sa défection, les partisans de Rodolf abandonnèrent un homme qui s’était abandonné lui-même à une femme; ils appelèrent le beau-frère d’Hermengarde, le comte Hugues de Provence, et le couronnèrent roi d’Italie.

Théodora et sa fille Marozia eurent la même puissance qu’Hermengarde; elles échangèrent leurs faveurs recherchées contre des châteaux, des forteresses, de hautes influences de premiers barons

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et d’évêques. Elles payaient comptant de leur beau ..corps, mais leurs amants devaient à leur tour subir l’ascendant de ces séduisantes esclaves d’un moment, qui se relevaient impérieuses, reines de la couche voluptueuse, en emportant un château, un corps de troupes, une élection ou un traité. Les chroniqueurs contemporains racontent leurs débordements d’une façon toute placide, presque sans réflexion, sans manifester ni indignation ni étonnement, comme une chose commune à beau- coup d’autres femmes, ce qui prouve que la passion, l’entrainemer>t, la folie impétueuse des sens, la vigueur des penchants étaient universels et n’avaient pu encore être stérilisés, frappés de mort par l’ascétisme, par la morale de privation et de négation du christianisme. L’homme était debout devant Dieu et devant le roi.

La haine et l’amour avec toutes leurs puis- ^ .

sances, que ne tempérait aucune réflexion, que ne refroidissait aucune raison dans ces organisations vigoureuses et abruptes, se traduisaient en fu- ^ reurs : l’une, frappant par le fer et le feu, cmployait tous les moyens de destruction ; l’autre se manifestant par le viol, l'enlèvement, la coercition.' La chair se débridait, criant sous le couteau ou sous l’étreinte sauvage avant de se macérer et de se discipliner pendant sept siècles au fond des cloîtres. La débauche et la prostitution

étaient, à cette époque, pour les habitants de l'Italie, une conséquence forcée de l’état social, une suite naturelle de la conquête et de l’invasion, qui refoulaient au fond de la nature humaine tous les sentiments tendres pour ne laisser apparaître que la férocité et la dépravation qu’elles contiennent. Les évêques, les clercs étaient les premiers à donner l’exemple de la licence la plus effrénée ; bien mieux, ils protégeaient publiquement l’adultère et la prostitution, ainsi que l’attestent les actes des conciles, , en leur fournissant un abri, moyennant redevances, dans l’église, dans l’enceinte consacrée; enfin la dissolution des mœurs était telle, aux neuvième et dixième siècles, que toutes les admirations allaient à des princesses comme Hermengarde qui gagnait des batailles en se lais sant aimer par les chefs de l’armée ennemie, comme Théodora et Marozia qui savaient enchaîner par leurs artifices les grands du clergé et de la noblesse. Bien loin d’être flétries par leur conduite et par leurs débauches politiques, Hermengarde était la véritable reine d’Italie, et la dignité pontificale devait rester héréditaire dans la famille de Marozia !

Au nom de quel Dieu, au nom de quelle morale, d’ailleurs, aurait-on condamné ces héroïnes de l’amour politique, puisque, depuis la chute de l’empire romain d’Occident, détruit en 476 par le

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roi des Hérules, il n’y avait eu, en Italie, d’autre- loi, d’autre morale que celle du plus fort: d’abord celle d’Odoacre, exterminateur de l’empereur romain Augustule; puis celle du grand roi goth Théodoric, exterminateur d’Odoacre; du roi lombard Alboin, vainqueur de Théodoric, enfin des Francs, vainqueurs des Lombards. Pendant ces quatre siècles d’anarchie, de destruction horrible, * tout homme qui n’était pas armé de pied en cap, tout campagnard ou petit artisan des villes était pillé, réduit en servage ou exterminé ; toute femme était exposée à être violée ou séduite, suivant le goût du barbare ou l’agrément de la conquise. Les Italiennes qui, à l’exemple de leui-s princesses, de leurs patriciennes, de leur Théodora et de leur Marozia, se donnèrent aux vainqueurs, tinrent donc une conduite fort politique, car elles les dominèrent, les absorbèrent, et de leurs flancs créateurs sortit une nouvelle race d’Italiens, plus énergiques que les Romains du Bas-Empire, qui ne tardèrent pas à mettre un frein au despotisme étranger, en constituant les petites cités républicaines du moyen ûge.

Prodigieux enseignement que nous donne l’Italie, celle maîtresse d’école de toutes les nations!

Au moment où croulent les grands empires, où s’affaissent tous les éléments de vie sociale, se relève l’homme! barbare, dur, sauvage impitoyable, il est

vrai ; mais enfin il y avait longues années et longs siècles qu’on n’avait vu se dresser de toute sa stature une individualité fière. On pouvait trembler pour l’avenir du monde lorsque se brisaient avec fracas les liens de fer qui retenaient dans le môme cercle, dans les mômes lois, des collectivités puissantes comme celles de l’empire romain ; . mais par une chimie sociale, dont le secret nous échappe, par une loi de nature supérieure aux législations , la liberté sauvage, indomptée, renversera le despotisme romain; du Bas-Empire vont sortir le moyen âge et la renaissance ; les sauvages, que les Ilots incessants des immigrations heurtent et mêlent à la race romaine, enfantent un état politique bien supérieur à l’empire muet des Césars : d'abord la féodalité, puis les républiques et les communes du moyen âge; sous l’incubation de l’idée de beauté, de l’art féminin , ces barbares incendiaires, meurtriers, iconoclastes, se civilisent, défendent ce qu’ils ont attaqué, acceptent docilement les chaînes de ces filles d’Eve qu’ils avaient violées, s’agenouillent .en chevaliers devant les êtres faibles de la création, et subissent leur ascendant, comme s’ils eussent voulu donner un démenti éclatant à la force brutale dont ils avaient été un moment les héros.

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L’alliance des Romains et desGoths, qui s’étaient plus rapidement, plus facilement assimilés aux Italiens que les autres Barbares, avait enfanté la belle et énergique race des comtes deTusculum, devenus si puissants à Rome lorsqu’elle eut quitté les plateauxde Frascati pour venir s’installer aux thermes Alexandrins. C’est avec leur aide que le parti de>Iarozia combattit l’influence étrangère, et c’est encore par eux que Rome échappa longlempsau despotisme des empereurs. Disons-le à la louange de Théodore et de Marozia, sans vouloir en rien pallier leurs crimes, elles devancèrent et lancèrent les comtes de Tusculum dans la voie du patriotisme; elles leur montrèrent le chemin de l’indépendance en armant les papes contre les Sarrasins , et les nobles contre l’oppression étrangère; elles formèrent le parti italien à la tête duquel elles se tinrent toute leur vie. L’Italie eut le bonheur insigne de voir les femmes de toutes les classes rester invinciblement attachées aux grands souvenirs de leur patrie; leur amour la recréa et la refit.

Des gravures du seizième siècle nous représentent une femme aux seins nus qui dépouille un guerrier ivre d’amour, de son casque, de ses brassards et de ses cuissards, de toute sa ferraille! C’est la parfaite image de la femme italienne devant les conquérants barbares; ivres d’amour dans les bras des Romaines, ils oublièrent les pays d’où ilsétaient sortis, et ceux qui s’acclimatèrent en Italie, comme les Goths et les Lombards, devinrent latins. Il ne faudrait donc pas reprocher aux courtisanes dont nous allons narrer l'odyssée d’avoir mêlé l’amour à la politique, d’avoir mené de front les deux chevaux de cet attelage excentrique. Si les patriciennes du Bas-Empire les avaient imitées, au lieu de courir jusque dans leurs camps au-devant des ennemis de Rome, elles auraient certainement retardé la chute de leur patrie. Les courtisanes romaines du dixième siècle leur sont donc bien supérieures ; au-dessus de leurs passions apparaît l’image pure de la patrie, dont le rayonnement éclaire leurs visages pâlis par la débauche et la méditation du crime.

La suprématie exercée par les femmes des neuvième et dixième siècles sur leurs contemporains ne s’explique que par des avantages physiques hors ligne, par une éblouissante et opulente beauté de formes, car les hommes de ce temps, indifférents aux côtés supérieurs de la nature féminine, ne

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rechercliaient que les voluptés sensuelles, que les joies de la chair, comme la preuve en résulte des nombreux sacrifices à Yénus Callipyge, qu’Hermengarde, Théodora et Maro&ia durent faire à leurs amis et surtout à leurs ennemis.

« Les femmes du moyen âge nous sont peu connues, dit l’historien des Républiques italiennes , de Sismondi ; on trouve fréquemment dans les plus grands événements des traces de leur influence; mais il est difficile de démêler comme elles l’exerçaient. Aucun des beaux-arts ne venait jamais à leur secours; on ne nous dit point que Marozia, pour captiver ses nombreux amants, les charmât par la danse, les enivrât par la musique, ou éveillât leur imagination sur tout ce qui frappe les yeux par aucun des arts du dessin. L’éloquence et la poésie n’existaient point dans un siècle barbare qui ne possédait aucune langue, et qui avait oublié le latin avant d’avoir assoupli et soumis à des règles l’idiome qui devait le remplacer. La rudesse des mœurs ne permettait point la coquetterie moderne, ou l’art que possèdent les femmes de faire tout espérer, de tout promettre sans rien accorder. Marozia captivait les hommes qu’elle voulait employer et qu’elle savait asservir/>ar wn abandon plus entier. »

Si amis et ennemis ont unaniment baissé pavillon devant ces grandes courtisanes, il faut supposer

que la nature les avait douées de toutes les séductions possibles, car nous en sommes réduits aux suppositions. Il ne nous reste aucun portrait d’Hermengarde, de Théodora et de Marozia. En vain avons-nous fouillé les bibliothèques, les cabinets d’estampes et de médailles. Rien, rien! Ces beaux visages, ces beaux corps qui ont enivré des générations mortes, se sont évanouis pour toujours au sein de la nuit profonde des temps barbares. Lorsqu’au milieu de nos recherches, nous nous extasions devant les médailles, les intailles, les camées aux lignes pures de l’art grec et romain, nous songions avec tristesse au christianisme primitif qui a arrêté les progrès des arts plastiques si nécessaires à l’histoire, qui a enfanté la secte maudite des iconoclastes, destructeurs d’images, car l’iconographie éclipsée pendant huit siècles ne reparut que vers l'an 1400. Donc, nous n’avons d’autres portraits desCircés du moyen âge que des épreuves morales; nous ne pouvons les juger que par leurs actions, par les impressions extraordinaires produites sur tous ceux qui les approchèrent.

M. Mary Lafon, dans Rome ancienne et moderne, peint Théodora et sa fille Marozia « comme un de ces admirables types de l’aristocratie romaine qui par la pureté des traits, l’élégante noblesse des formes et la richesse sensuelle de l’organisme, donnaient l’idée de la beauté antique telle que l’ont

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fièrement modelée les artistes des Césars. Qu’on se figure celte femme, la plus belle de son siècle, trônant dans lessallessplendides encore avec leurs murs incrustés de marbre et leur parquet en mosaïque des thermes Alexandrins, ou traversant, comme la Flore du Capitole, le bosquet des Platanes. Les chefs des faclieux qui déchiraient Rome et l’Église tombèrent à sespieds; elle en profila pour les désarmer tous. Théodora et Marozia, sa fille et sa seule rivale, furent pour la ville et l’Église deux * . .

anges non de chasteté, mais de paix. Grâce à leur influence, la concorde s’élablit entre des hommes qui ne semblaient, comme les enfants de Cadmus,* nés que pour se détruire ; elles étouffèrent les haines atroces qui ensanglantaient et souillaient tour à tour le palais pontifical. »

La description est sans doute jolie, mais nous eussions préféré un portrait, môme une simple médaille. M. Mary Lafon cède trop à son enthousiasme et ferme complètement le livre de l’histoire quand il qualifie d 'anges de paix et de concorde Théodora et Marozia. S’il les eût appelées anges de discorde ou démons de l’amour, il eût été plus dans le vrai, car ce sont précisément ces deux femmes qui ensanglantèrent et souillèrent tour à tour le trône pontifical.

Lorsque la patricienne Théodora entra en scène en 878, l’Italie était retombée dans l'anarchie la plus complète d’une sanglante féodalité en échappant au despotisme de Charlemagne, dont les successeurs n’avaient pu tenir la lourde épée, ni retenir les conquêtes, comme elle avait échappé au despotisme des empereurs romains pour être hachée etmorcelée parles barbares; c’était la seconde fois que l’Italie voyait échouer ce système de vaste empire consistant à accoupler les peuples les plus divers, à les couler dans le même moule, à les courber sous la volonté d’un seul maître, à les comprendre dans une unité violente et factice. César et Charlemagne étaient tombés, leurs gigantesques rêves s’ôtaient dissipés; leur politique odieuse était condamnée par les événements. Mais les peuples, tenus longtemps dans une main de fer, ne savaient plus s’orienter quand on les abandonna à eux-mêmes : tels des prisonniers que l’air vif de la liberté enivre ou stupéfie. À la fin du neuvième siècle, il n’y a plus de liens sociaux, plus de droits

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