SCÈNE V
LES MÊMES, Mons LARIVÉ.
LE JUGE
La parole est à monsieur le greffier.
LE GREFFIER
Votre Honneur, je serai bref, la cause est claire, le flagrant délit évident. Vous avez devant vous des malfaiteurs de la pire espèce, de ces hommes qui sèment la discorde dans la confédération et qui accourent à Montréal dans les jours d’agitation et de troubles. Frémichot a dû profiter de sa prétendue profession d’instituteur pour répandre les idées de bouleversement dans des cantons entiers. C’est un homme sournois, calculateur, le chef de la
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bande. Lantonnard est un agitateur dangereux. Ce pot de fleurs rouges apporté au Champ de Mars a up caractère séditieux que la justice ne saurait méconnaître. Son fils, Narcisse, était porteur d’un masque de fer qui est ici sous vos yeux, il ne saurait être que suspect ; à quoi peut servir un pareil engin trouvé en de pareilles mains? On frémit, Votre Honneur, en songeant aux tortures que l'accusé allait faire subir au moment de son arrestation.
NARCISSE
Monsieur, c’est un masque de catcher.
LE GREFFIER
Les yeux de la justice sauront discerner à travers ce prétendu masque la noirceur de vos projets. Labroche avait le sabre à la main, c’est tout dire ; et son fils Jérôme tenait un morceau d’étoffe rouge qu’il s’apprêtait évidemment à déployer au bout de sa hampe. Le tribunal retiendra que cette étoffe ne contenait pas la moindre inscription, pas une lettre, pas un chiffre, pus un point qui pût en rendre l’usage légitime et en assurer l’innocuité.
Nous avons donc ici devant nous une bande de perturbateurs les plus dangereux. Au nom dela
société ébranlée jusque sur ses bases par les agissements de ces bandits ; au nom de la liberté des citoyens menacés par la violence d’une minorité turbulente ; au nom de cette métropole dont les hôtes nombreux s’éloignent avec effroi, je réclame l’application la plus rigoureuse de la loi, une sanc-
tion impitoyable, une pénalité exemplaire. La peine de mort.
irait d'un LES ACCUSÉS l ne AR... Oh fs "un On LE GREFFIER ures La peine de mort serait seule capable d’expier son de tels forfaits; les travaux forcés à perpétuité, la déportation, la réclusion à vie seraient des châtiments trop doux. Et pourtant, l’état actuel de la législation criminelle m'’oblige encore à restreindre les exigences de la justice. Je réclame donc le maximum de l’emprisonnement contre Frémichot, Lantonnard père, Labroche père, avec adoucissement pour Lantonnard fils et Labroche fils, comme be ayant à raison de leur âge, agi sans discernement Jets. suffisant. (Les accusés se lamentent.) ire ; puge LABROCHE t de Monsieur le Juge, tout ce que ce monsieur-là a offe dit n’est que des menteries qui sont pas vraies. une ren- LANTONNARD 166. Oui, vous pouvez demander dans tout le comté de de Chicoutimi.
e la sse- LE JUGE des Taisez-vous !
)rité Ver és FRÉMICHOT ame C’est une infamie, de condamner ainsi des gens
innoffensifs !
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LE JUGE
Allez-vous bien vous taire !
Vous ne m’empêcherez pas de dire.
LE JUGE Attendez que vous soyez condamné pour vous lamenter. La parole...
FRÉMICHOT Nous ne voulons pas être condamnés du tout.
C’est une injustice criante.
LE JUGE | Prévenu, vous pourriez accroître votre culpabilité par vos propos inconsidérés. La parole est au défenseur.
L’AVOCAT Qu'il plaise à la cour.
LANTONNARD Monsieur, suppliez-le donc de nous renvoyer chez nous.
L’AvocaT
Laissez-moi prendre en main votre défense.
FRÉMICHOT, LANTONNARD, LABROCHE
Oh ! le brave homme !
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L’AVocAT
Votre Honneur, c’est la prérogative sacrée de la justice d'apprécier à sa juste valeur la vie des hommes. Nos ancêtres de la vieille Gaule l'avaient
compris ; sous les épais ombrages de leurs forêts.
LE JUGE
Je prie le défenseur d’en venir tout de suite au fait.
L'Avocar
J’abrège. Sous la pren:ière race des rois de France, le rôle de justicier était la principale fonction de la Couronne. Interrogez les annales mérovingiennes. Le grand roi Dagobert
LE JUGE
Le roi Dagobert n’est pour rien dans l'affaire soumise au tribunal. Je réitère au défenseur la prière d’en venir à la cause sans autre préambule.
L'AVOCAT
Je passerai donc sur la grande dynastie des Carlovingiens ; je laisserai de côté les puissants maires du palais ; je n’approfondirai pas la grande révolution capétienne ; mais, je ne puis m'empêcher de saluer en passant le chêne de Vincennes et de m’y arrêter un instant avec vous, monsieur le Juge.
LE JUGE
Nous n’avons que faire de cet arrêt, monsieur
PR à PA
l'avocat ; venez-en tout de suite à la question, ou je passe outre à la plaidoirie de la défense.
4 L'AVOCAT Me serait-il permis de protester contre cette
L atteinte à la liberté du barreau ?
(l | 1h LE JUGE ! Wa:
L'on fi!
Vous protesterez plus tard, pour le moment, | plaidez.
L’AVOCAT
L'honneur et les droits du barreau étant méconnus en ma personne
LE JUGE
Du tout, je ne méconnais que le droit de parler de Dagobert, de Hugues Capet à propos d’un fla-
grant délit.
L'AVOCAT
Je me retire. (Il se rassied.)
LES ACCUSÉS Ah! Ne nous abandonnez pas. de grâce.
plaidez.
Plaidez, monsieur l'avocat, plaidez, on vous le rendra.
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L'avocar (se levant)
Eh bien! je plaiderai, et si une partie de mes moyens m'est enlevée, il me reste assez d'arguments pour triompher des juges les plus prévenus et les moins indulgents.
LE JUGE
Pas d’allusion au tribunal, s’il vous plaît.
L’AVOCAT
Condamner les cinq innocents qui sont devant vous, ce serait, j'ose le dire, une triple, bien plus, une quadruple, l’ajouterais-je? oui, une quintuple iniquité. De deux choses l’une, ou !es prévenus n’ont commis aucun crime, ou ils ont vraiment accompli ce dont les accuse le ministère public. Dans ce second cas, Votre Honneur, je pourrais plaider l’irresponsabilité de mes clients. Voyez un peu ces aire simples et naïfs, ces figures bonasses et candides, ces allures campagnardes, ces fronts déprimés, ces yeux hagards, ces bouches béantes, tous les symptômes réunis qui ferment à un mortel les portes de la Société royale et lui ouvrent celles de Beauport. …... (Les accusés applaudissent.)
LE JUGE
Silence, au banc des accusés... et aussi dans la salle. J'ai déjà toléré trop de manifestations ; si elles se renouvelaient, je me verrais obligé de faire évacuer la salle d'audience. Avocat, continuez.
L'AVOCAT
Vous le voyez, monsieur le Juge, les accusés me rendraiert eux-mêmes facile ce premier moyen de défense. Mais je l’abandonne. Je prétends vous montrer qu'ils n’ont commis aucun crime. En est-ce un, en effet, de s'être trouvé aux abords du Champ-de-Mars lors de la manifestation ? Pourquoi alors cinq prévenus sont-ils seuls sur ce banc? Il y avait là-bas vingt mille personnes ; que faitesvous des dix-neuf mille neuf cent quatre-vingtquinze autres ? Les objets trouvés aux mains de mes clients trahissent, dit l’accusation, leurs intentions criminelles. Quels objets donc? C’est d’abord un pot de fleurs rouges. Qu’incrimine-ton? Le pot ? Non. Les fleurs ? Non. Le rouge ? Quoi, le rouge? Cette couleur est donc sans attrait pour vous ? Monsieur le Juge, laissez-moi vous faire un souhait : Que le rouge s’arrête à votre boutonnière et ne monte jamais jusqu'à votre front! (Le Juge approuve de la tête. L'Avocat s'essuie le visage.) Le rouge ne saurait donc être une couleur criminelle, même quand il est à l’état de foulard. Car ce prétendu drapeau séditieux, c’est un mouchoir de couleur voyante que Jérôme Labroche, ce cœur intelligent, généreux, reconnaissant, prévoyant, avait acheté pour l’offrir à sa marraine. Le foulard est rouge, il est vrai; je voudrais qu’il fût plus rouge encore ; en tous cas, il est destiné au nez de la susdite marraine, la Justice n’a pas à y mettre le sien. Qu'incrimine-t-on ce masque de fer? L’'accusation y voit un objet de torture. C’est vraiment ridicule. [l ne faut avoir aucune notion sportique
pour se permettre des erreurs semblables. Ah ! si messieurs les juges et les employés des Cours encourageaient plus les associations athlétiques, ils ne seraient pas exposés à faire des bévues aussi extraordinaires. L'accusation a vraiment trop chargé cet inoffensif article de jeu. Narcisse Lantonnard est un jeune Canadien modèle, il se livre au sport, eta profité de son séjour à Montréal pour doter son club d’un objet dont il avait besoin depuis longtemps et qui lui aidera peut-être à devenir vainqueur dans les joutes pacifiques que se livrent les jeunes gens des villages voisins. Notre peuple se réveille. Il commence à comprendre l'importance des exercices athlétiques, allez-vous prendre des moyens pour tuer ce mouvement ?
Qu'incrimine-t-on enfin ? je sabre? Ah! ce sabre est le grand cheval de bataille de l’accusation ! Ce sabre, c’est l’échafaudage sur lequel le ministère public élève ses plus audacieuses prétentions : ce sabre, avouez-le, c’est la pierre fondamentale sur laquelle est posé tout le procès. Eh bien ! ce sabre, interrogez-le ; que va-t-il dire ?
LABROCHE
Faites excuse, monsieur l'avocat ; il ne parle pas, je vas répondre pour Jui.
L’AvVOcAT
Ne m'interrompez pas... Vous me coupez le fil des idées. Je vous disais donc que l'accusé Frémichot est le meilleur instituteur de son comté :
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il a répandu l'instruction parmi les jeunes générations qui se sont succédé ; il s'est toujours servi de son influence pour le bien ‘le ses semblables, et si tous les enfants qu’il a instruits voulaient parler, ces heureux jeunes gens n'auraient qu’une voix. (Quelqu'un donne alors au policeman qui se tient à l’ar-
rière-plan une dépêche à l'adresse du président du tri-
bural qui la parcourt.) Ces heureux jeunes gens...
LE JUGE
Concluez, monsieur l’avocat.
L'AVOCAT
Ces heureux jeunes gens n’auraient qu’une voix. (Le juge consulte le greffier et lui montre la dépêche.) Puisque l'attention du tribunal me fait défaut, je préfère quitter la barre.
LE JUGE
Très bien, le prononcé du jugement est remis à demain pour supplément d'informations. (Le juge et le greffier partent.)
LANTONNARD Est-ce que nous pouvons nous en aller aussi ?
LABROCHE Puisque l’avocat a dit que nous étions innocents! (Les policemen les amènent.)
RIDEAU
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ACTE IV (La seène représente un salon de la maison du député) SCÈNE 1re BAPTISTE, purs VICTOR
(A la levée du rideau, Baptiste est assis dans un fauteuil et Lit un journal. Victor entre par une porte latérale, avec un paquet.)
VICTOR
Bonjour, Baptiste.
BaprTiste (saluant et parlant sans cesser de lire) Bonjour, Victor.
Victor (à part)
Le vlà qui se donne des airs d'importance depuis qu’il est l’engagé du député. (Haut.) J'emporte l'habillement de drap de monsieur le député; votre femme m'a dit de vous le donner.
BaAPTISTE (jetant son journal à terre et riant aux éclats)
Batiscan ! que ça prend des bonyaines pour trouver toutes ces histoires-là.
VICTOR
Qu'est-ce qu'y a d'nouveau donc? C’est ty l'histoire des sauterelles qui te fait rire ?
Essen mn rene : FUSNC TEE re Bed