PREMIÈRE PARTIE
Marthe Natier, la dactylographe de la filature, appelée au téléphone, saisit le récepteur et dit de sa voix de cristal :
— Allô, allô? C'estmaître Bonel qui parle? Non, monsieur, M. Martin d'Oyse n'est pas ici; le directeur non plus, je suis seule... — Alors, l'audience d'aujourd'hui a été mauvaise pour nous... — Mais le tribunal de commerce doit bien... — Vraiment? — C'est bien, monsieur; je rapporterai votre conversation à M. Martin d'Oyse. — Il n'y a pas de quoi, monsieur.
La main de Marthe Natier tremblait si
fort qu'elle ne pouvait raccrocher le récepteur. Elle revint pourtant s'asseoir devant le petit piano de sa machine et voulut poursuivre la lettre commencée, mais elle s'aperçut que de grosses larmes rondes tachaient son papier. Alors elle se leva en prononçant tout haut :
— Je vais voir s'il est à l'usine.
Les bureaux étaient installés dans la maison de l'ancien filateur; c'est ce qui expliquait, devant les fenêtres, cette pelouse verte ornée d'un cèdre du Liban. Marthe Natier contourna la pelouse par une de ces allées boueuses des alentours d'usine où les godillots des ouvriers malaxent sans cesse le gâchis. Elle allait ,sur la pointe de sa bottine pour ne pas la salir. D'ailleurs son trajet fut bref. Les bâtiments de la filature commençaient là, en plein parc. Déjà le ronflement infernal du tourbillon intérieur commençait à vous bourdonner dans le crâne • Marthe Natier ouvrit une porte et entra directement dans l'atelier des bancs à broches.
C'était une immense galerie, pareille à une église et garnie sur quatre rangs de longues théories de métiers qui filaient le coton dans une giration affolante. Le coton
qui sortait en nappes des ouvreuses, des enfants le roulaient sur des chariots, à demi peigné déjà, et le déversaient dans les flancs noirs des cardes monstrueuses, la carde à chapeaux, comme ils disent. Cette carde était comme un animal mugissant qui le triturait, qui le digérait à l'aide de tous ses estomacs tournants, armés de peignes. Finalement, la digestion faite, la carde haletante le vomissait par la bouche en un flot blanc, un liquide neigeux aux molécules impalpables que des hélices tournaient et solidifiaient en une grosse mèche écrue. Alors, les métiers s'emparaient de cette mèche sans fin et la filaient sur leurs milliers de bobines. Tous les contes de fée des rouets d'autrefois s'évanouissaient devant la magie de ce coton vivant, se filant tout seul, s'enroulant de luimême, si fin, si délié, sur de petits tubes de carton. Chaque métier était tendu de fils comme une lyre, et tout dansait vertigineusement sous le glissement formidable des courroies de transmission aériennes.
Devant chaque métier une bambrocheuse en caraco, en jupe courte, les cheveux poudrés d'un frimas de coton mousseux, allait et venait, l'œil vigilant, pour rattacher les
fils qui se rompaient. Auprès d'elles, Marthe Natier, qui, pourtant, était du peuple, avait l'air d'une demoiselle avec sa petite robe noire, ses manchettes et son col blanc, et sa brune chevelure soyeuse bien sagement serrée dans un lourd chignon.
Elle envisagea d'un coup d'œil les quatre longues files de métiers qui ressemblaient ainsi, dans leur ensemble, à des pianos dépouillés sur le clavier desquels auraient joué des mains invisibles, et elle pensa :
« Ce bel atelier! Quel malheur, s'il faut arrêter tout cela! Ce serait un coup terrible pour monsieur. »
Au même instant, comme si elle l'avait évoqué, « monsieur » parut là-bas, à l'autre extrémité de la galerie. C'était M. Martin d'Oyse, père. Il s'avançait lentement, regardait de droite et de gauche la marche grandiose de ses métiers. Lui aussi pensait sans doute, comme Marthe Natier, au procès menaçant. Les bancs avides réclamaient du coton à filer. Pourrait-il leur en fournir dans trois mois, dans six mois? Ce mouvement formidable, impérieux, l'angoissait, parce qu'il ne s'en voyait plus le maître.
Il était svelte comme un jeune homme,
ne paraissait pas plus de cinquante ans, bien que son fils aîné qu'il s'était associé, M. Élie Martin d'Oyse, en eût trente.
Il eût porté à ravir l'habit à la française qui aurait souligné ses reins cambrés et ses flancs minces, comme le tricorne aurait avantagé sa tête grise aristocratique.
Marthe Natier vint à lui, mais on ne pouvait échanger deux mots dans le roulement de tonnerre ininterrompu qui régnait ici. Le bruit vous remplissait les oreilles, puis semblait en outrepasser la contenance et vous couler dans l'être entier. Les lèvres de Marthe remuèrent et, d'un geste, elle pria son patron de la suivre.
Quand ils contournèrent la pelouse au cèdre, après avoir aspiré le silence du dehors quelques secondes, elle dit :
— C'est votre avocat, monsieur Bonel, qui vient de me téléphoner.
La figure de M. Martin d'Oyse ne changea pas d'une ligne. Il garda son sourire amène et courtois et demanda :
— Vous a-t-il appris des nouvelles, mon enfant?
— Oui, monsieur, il m'a appris des nouvelles.
Ce fut dans le bureau, entre le coffre-fort et l'armoire aux cartons verts, que, debout devant la table du patron, Marthe expliqua :
— Les nouvelles ne sont pas très bonnes, malheureusement. L'avocat du tissage Taverny a plaidé cette après-midi. Il a fourni des pièces qui ont impressionné le président. Ce sont des lettres de l'exportateur do monsieur Taverny et même une assignation pour retard de trois semaines dans la livraison des cotons tissés, retard que, bien entendu, l'avocat impute au propre retard de notre livraison en cotons filés.
M. Martin d'Oyse prit la parole pour dire :
— Ne restez pas debout, mon enfant, prenez cette chaise.
Quand elle se fut assise en remerciant, Marthe continua :
— Maître Bonel prétend que cette assignation surtout a frappé le tribunal de commerce. Le président aurait dit après l'audience : « La bonne volonté de monsieur Martin d'Oyse ne peut être mise en doute. Les accidents de la machine à vapeur, qui ont motivé le retard dans la livraison du coton filé, sont indépendants de sa direction, mais je suis obligé de prendre acte du dommage causé à
monsieur Taverny. » Voilà ce que m'a rapporté votre avocat, monsieur, et je le sentais très ennuyé.
M. Martin d'Oyse, qui ne connaissait pas la hauteur vis-à-vis de ses subalternes, en gardait pour l'adversité. Son port de tête ne fléchit pas. Il regardait l'espace de ses yeux gris clair. II devait y lire les menaces de l'avenir, mais nul efl-roi ne se marqua sur sa figure de gentilhomme. Après un silence, il dit :
— Marthe, vous êtes trop intelligente et trop dévouée pour que je vous cache que lu Situation sera grave si nous perdons co procès. J'espérais que les exigences du tissage laverny, réclamant deux cent mille francs de dommages et intérêts, seraient tout au moins jugées excessives par le tribunal. Je crains maintenant de m'être trompé. Nous venons de consentir un gros sacrifice pour les nouvelles cardes. Nous avons encore à faire face aux achats de coton pour la fin de l'année et je ne peux pas achètera terme, je ne le veux pas. Alors...
7 Monsieur, dit Marthe modestement, il ne faut pas se laisser vaincre.
M. Martin d'Oyse sourit. A la vérité, ce
gentilhomme était plus préoccupé d'opposer de la grandeur d'âme à son infortune que de lutter contre elle, ce qu'il jugeait impossible. Mais l'aveugle confiance de sa jeune employée le touchait.
— Vous pouvez aller achever vos lettres, mon enfant, lui dit-il avec ce brin de cérémonie qu'il avait toujours pour parler à une femme.
A sept heures, une calèche, qui roulait sans bruit sur les allées boueuses de l'ancien parc, vint s'arrêter devant le perron des bureaux. C'était pour M. Martin d'Oyse le signal de cesser le travail. Il l'acceptait sans peine. Cinq minutes plus tard on le vit sortir, ajustant ses manchettes d'un geste vif. Il descendit rapidement les marches, remercia le cocher qui lui tenait la portière ; et la voiture, emportée par des bêtes bien nourries, s'engagea dans le chemin charmant, garni de saules, qui longeait l'Aubette.
La vallée de l'Aubette était peuplée de filatures. Les cheminées y poussaient comme
autant de troncs puissants et sans branches qui eussent dépassé les autres arbres.
Même, quand la voiture eut commencé de gravir la route montante qui escaladait le coteau, on aurait pu apercevoir à deux ou trois kilomètres plus loin, sur la rivière, les établissements du tissage Taverny. M. Martin d'Oyse alluma un cigare et s'enferma dans sa rêverie, mais il n'eut pas un regard pour l'usine de l'adversaire. Voici trentedeux ans que chaque soir il faisait ce trajet avec le même contentement, en songeant qu'il allait retrouver là-haut sa belle Elisabeth. En dépit de soucis accablants, la vie de cet homme était pleine de douceur. Il était éternellement amoureux de madame Martin d'Oyse. Ce roman conjugal, qui avait débuté par un coup de théâtre, n'aurait de fin que dans la mort. Et quand, ce soir, la façade rouge du château des Verdelettes apparut avec les poivrières de ses deux tourelles de flanc, parmi les sapins du parc, l'idée du sourire qui l'attendait dans le petit salon combla d'aise le gentilhomme.
Cependant il fut distrait par le geste du cocher qui agitait le manche de son fouet
dans l'espace, désignant le ciel et enjoignant à monsieur de regarder.
Il y avait en effet dans le couchant dore du crépuscule d'avril, au-dessus de la ligne du chemin de fer, là-bas, le vol rectiligne d'un oiseau noir qui semblait arrivera toute vitesse; en même temps on commença d'entendre, lambeaux de bruit déchirés et balancés par le vent, les rafales d'un moteur. Le cocher, agité sur son siège, ne se possédait plus. Il murmurait :
— Deux sous que c'est monsieur Philippe qui vient nous surprendre !
L'avion grossissait. On distingua la double membrane du biplan. Puis le fuselage s'inclina : il descendait.
« Ce diable de Chouchou ! » pensa M. Martin d'Oyse.
Philippe, son second fils, qu'on avait surnommé Chouchou parce que, assez délicat jusqu'à dix ou douze ans, on l'avait excessivement gâté, volait depuis deux ans pour le compte d'un grand constructeur. L'aviation avait été pour lui une passion irrésistible, et comme il était bon poète, après chaque vol il écrivait un petit rondel. Toute sa vie était là. Il volait pour le plaisir, pour la
recherche d'émotions neuves, il volait comme un oiseau, comme s'il eût eu des ailes naturelles.
Où allait-il atterrir? Dans la prairie derrière le château, ou dans les champs du père Josseaume, le fermier? Il tombait lentement en vol plané. L'appareil grossissait de seconde en seconde. Bientôt on discerna les épaules de Chouchou, et la petite pointe que formait au-dessus de son front le passemontagne. Le cocher fouettait à tour de bras les chevaux qui prirent le galop. Pour aller plus vite, on arrêta la calèche devant la grille et M. Martin d'Oyse, suivi de son cocher, entra par la petite porte. Tous les domestiques, jardinier, cuisinière, valet de chambre, se précipitaient vers la prairie derrière le château.
Madame Martin d'Oyse était là, debout sur le seuil du grand vestibule, vêtue d'un peignoir de laine blanche; une mantille blanche sur la tête ombrageait ses longs yeux de Persane, et d'un air émerveillé, elle regardait son fils descendre des cieux.
L'avion, presque horizontal maintenant, frôlait la cime des hêtres au-dessus du petit bois.
On entendit venir le galop de deux chevaux qui débouchaient maintenant, ruisselants de sueur, du côté de la ferme voisine, montés par Élie Martin d'Oyse et sa jeune femme. Celle-ci criait :
« C'est Chouchou! C'est Chouchou! Nous l'avons deviné dès la route de Rodan. Alors nous sommes revenus bride abattue, pour jouir de l'atterrissage. »
C'était une jolie fille plantureuse que l'amazone rendait admirable. Ses cheveux d'or débordaient sous le petit chapeau. Son mari, Elie, bondit à terre pour l'aider à descendre. Toute sa poudre soufflée par le vent, elle était rouge comme une pomme, et semblait grise de grand air. Elle battait des mains :
a Regardez-le, regardez-le. Oh! mais, il est savant, ce Chouchou ! On dirait une grosse hirondelle qui va raser le sol. »
A présent, l'avion arrivait de face. Il n'était pas à cent mètres. Ses grandes ailes rigides avaient l'air de ces tentes de toile scms lesquelles, dans les foires, les bonnes femmes vendent des gâteaux. Il y eut un silence dans la famille rassemblée. La queue do l'oiseau géant se releva, et l'appareil
s'abattit. Les deux chevaux qu'Élie tenait en main se cabrèrent d'effroi. Sur trente mètres, l'appareil laboura la prairie fleurie de renoncules jaunes, puis l'hélice palpita par saccades, comme agonisante, . et Philippe Martin d'Oyse sauta de la carlingue.
Nerveux et mince, il faisait un petit bonhomme de laine grise avec son gros chandail qui recouvrait ses cuisses jusqu'au genou. Son passe-montagne laissait apercevoir un profil aigu de chevalier fer-vêtu. On n'atterritjamais sans émotion, et il était un peu pâle. Il s'en vint gravement embrasser sa mère qui le pressa dans ses bras.
— Oh! Élie! Élie! disait la jeune bru, voyez ce tableau; cela n'a pas d'âge, pas d'époque. C'est simple, c'est légendaire, c'est moderne. Tout est épatant dans votre famille, mon cher.
Elie, sans lâcher les chevaux, serra la main de son frère.
— Bonsoir, Chouchou. Tu es très calé, tu
sais.
Chouchou ne répondit rien et entra dans le vestibule. Sa mère le suivit, enlaçant de son bras blanc le chandail poussiéreux de l'aviateur.
— Tu veux un bain, mon chéri?
— Non, dit Chouchou froidement, un tub me suffira. Mais je veux autre chose.
A ce moment, M. Martin d'Oyse arrivait, portant un grand châle blanc dont il enveloppa sa chère Elisabeth, car la nuit venait et tout le monde frissonnait plus ou moins dans le froid humide du soir.
— Ce que je voudrais, poursuivit Chouchou, c'est coucher cette nuit dans la chambre de Henri IV.
Un murmure étouffé courut de bouche en bouche. M. Martin d'Oyse, atterré, proféra :
« La chambre de Henri IV! »
On était certes habitué aux fantaisies de Philippe, toujours curieux de sensations nouvelles et demandant sans cesse à l'existence de lui révéler des émotions inconnues qu'il changeait aussitôt, d'un coup de plume, en vers charmants. Néanmoins, ce soir, il parut à tous que l'enfant gâté outrepassait un peu ses droits.
— Mon chéri, dit tendrement madame Martin d'Oyse, dont le ton suppliant contrastait avec la naturelle autorité, le jour où tu te marieras tu coucheras dans cette chambre, comme tous.
En redescendant de la bataille d'Arqués, Henri IV s'était arrêté dans ce château qu'il devait hanter pour jamais de son grand fantôme historique. Les Martin d'Oyse d'alors lui étaient fidèles et, par loyalisme, lui avaient offert, pour la nuit qu'il passa là, une chambre neuve destinée au fils aîné dont on n'attendait que le retour pour célébrer les noces. Le Béarnais était un héros enchanteur, mêlant à sa haute race un grain de ce don d'ensorceler que possèdent les grands aventuriers. On raffolait de lui, et il se faisait un jeu de mettre, d'un tour de main, les cœurs et les consciences dans son escarcelle. Du jour où il eut couché dans la chambre de damas bleu, il ne cessa plus de peupler le château de son souvenir, de ses attitudes, des mots qu'il avait eus. Ainsi, parce qu'il s'était écrié dans les jardins : « Que l'on se sent verdelet icy! Que la nature est verdelette! » le château d'Oyse avait changé son nom pour recevoir du prince un nouveau baptême. On l'appela les Verdelettes. Quant à la chambre, on décida qu'elle serait gardée intacte en souvenir du royal chevalier. On en ferait seulement l'honneur aux nouveaux époux de la famille pour leur nuit de noces.
LES COUSINS RICHES i7
— Et VOUS savez, Chouchou, dit avec une moue la jeune bru, Cécile, qui tenait toujours sa traîne d'amazone contre son buste de déesse, on n'y est pas si épatamment que cela dans la chambre de Henri IV. Les matelas ont beau ne pas servir souvent, ils ont vieilli.
Le mari se mit à rire :
— Allons, Cécile! ,
— On me refuse donc cette grâce? dit Philippe avec mauvaise humeur.
— Mon enfant, dit M. Martin d'Oyse, tu connais comme moi la tradition de la famille touchant cette chambre. Les traditions sont des lois discrètes et craintives, qui n'obligent sous nulle peine réelle ou apparente, qui ne s'imposent qu'avec timidité. Mais on est récompensé de leur obéir, car elles accroissent la vie des individus en la faisant participer de celle de toute leur lignée. Ce sont les traditions qui font revivre le passé dans l'avenir, et les morts meurent plus qu'ailleurs dans une famille sans traditions.
Chouchou arracha par la pointe son passemontagne qui lui gratta les joues, et sa tête fine et chevelue de poète apparut. 11 avait des yeux bleus profonds, à l'affût sous la
voûte de l'arcade sourcilière, comme des aigles derrière un rocher.
— Je sais tout cela comme vous, papa, et il y a longtemps que je l'ai écrit. Mais ce soir j'ai besoin de désobéir. J'ai fait deux cents kilomètres, j'ai dû monter à mille huit cents mètres dans l'air, je suis descendu dans la prairie, chose peu facile, croyez-moi, pour dormir cette nuit sous le baldaquin aux colonnes cannelées. J'ai quelque chose à écrire là-dessus. Ce quelque chose, je le possède, je le sens, j'en suis imprégné, mais ça ne sortira que quand je me serai allongé toute une nuit dans le creux légendaire qu'il a laissé pour nous au fond de ce lit mystérieux. Quoi? Je ne suis pas un goujat, je ne suis pas un rustre. Je ne m'y coucherai pas tout éperonné; d'ailleurs, je n'ai pas d'éperons. Et, Dieu me pardonne, si vous me permettez de m'y endormir ce soir, j'y mettrai, j'imagine, plus de dévotion que les locataires ordinaires.
— Oh! ce Chouchou! fit Cécile avec un bel éclat de rire.
— Au fait, il a raison, reprit le grand frère. Chouchou n'est pas un candidat vulgaire, ce n'est pas un profane. Je ne vois
pas de crime à l'introduire dans cet appartement où il ne pénétrera qu'avec religion. Puisqu'il ne veut pas attendre sa nuit de noces...
— Je ne me marierai jamais, déclara l'aviateur, et comme il y a en tout cas cinq chances pour dix que je me casse la tête avant cette cérémonie, je veux avoir connu ce lit.
M. Martin d'Oyse soupira :
— Qu'il y aille donc, et puisse la faute que nous commettons ce soir envers les secrètes législatrices de la famille ne pas marquer pour nous une ère dont elles se retireraient, froissées.
Au dîner, pendant qu'une chambrière mettait des draps au lit de Henri IV, Chouchou apparut fringant, avec son costume de l'année passée, retrouvé dans la garderobe. Madame Martin d'Oyse dévorait des yeux son enfant extraordinaire. Cette femme froide et compassée, qui gardait tous les gestes d'une rigide bourgeoise, se laissait trahir par ses yeux, ses yeux longs et ardents sous l'arc d'un sourcil pareil à un large coup de pinceau. Ils étaient encore pleins de vie et de douceur, malgré la cinquantaine. Ils expliquaient l'invraisemblable légende qui courait à mi-voix sur le roman de son mariage.
Élie, revenant à la discussion de tout à l'heure, déclara, dans l'absence du valet de chambre :
— Après tout, au point où nous en sommes, je crois que nous pouvons commencer à les laisser tomber une à une, les traditions, mon cher papa. J'ai vu ce matin à l'usine monsieur Henri, qui m'a prié de chercher un autre directeur, ayant trouvé à Rodan une place avantageuse. Cela sent singulièrement le navire faisant eau, ces rats qui déménagent.
— Ah! monsieur Henri veut s'en aller!
Quel nouvel embarras! C'est bien fâcheux. Mais il y a pire, mes pauvres enfants. J'allais oublier de vous dire ce qui se passe. Maître Bonel a téléphoné ce soir. Notre procès tourne mal. Il paraît que l'avocat du tissage Taverny a produit une assignation de leur exportateur qui établit le gros dommage que nous leur avons causé. Le président aurait dit à quelqu'un, après l'audience, à peu près ceci : « Les Martin d'Oyse sont des gentilshommes. Ce n'est pas de leur faute si leur machine à vapeur n'a pas donné son rendement et s'ils se sont mis en retard dans leur livraison. Mais monsieur Taverny en est bien fâché; il a subi un gros dommage, il les
attaque, il est dans son droit. Leur procès est perdu. »
— Mais alors, c'est l'écroulement de tout, dit madame Martin d'Oyse.
— Ah! dit Élie qui voulait prendre un air détaché, la situation de demain, je l'ai déjà envisagée. Nous ne pouvons pas continuer de vivre ici comme nous vivons, en alimentant cette usine qui est un gouffre. Si nous voulons conserver les Verdelettes, il faudrait trouver un gros capitaliste ou une société industrielle qui nous prissent la filature, car enfin c'est une belle affaire, c'est une jolie affaire qui ne demande qu'à vivre. Rien qu'avec sept ou huit cent mille francs, on la remettrait en train, et avec le double, on arriverait à la plus forte production de fil de la vallée. Eh bien, c'est cela qui s'impose : nous débarrasser de l'usine qui nous mangera.
— Une industrie, fit Chouchou, cela m'a toujours semblé une chose hostile qu'il faut mater. Tout petit, j'ai été le témoin de cette lutte contre l'usine. Celle-ci me paraissait une créature méchante, insatiable, plus forte que nous, et qui finirait par nous avoir. Il me semblait qu'il aurait fallu être des Titans
pour en devenir les maîtres. C'est comme cette machine à vapeur... vous ne me ferez pas croire qu'elle n'a pas sa vie puissante et sa malice. Combien de fois s'est-elle butée à des entêtements inexplicables, se refusant à nous laisser jouir de sa force, la retenant, la marchandant par mauvaise volonté, alors que papa et le mécanicien, béants devant ce colosse, comptaient ses halètements normaux sans rien comprendre à son obstination de brute. Eh bien, pour moi, toute la filature est cela : une ennemie formidable que nous avons été trop faibles pour juguler.
Elie se mit à rire.
— Non, Philippe, voyons : tu es un chimérique; l'industrie n'est pas une ennemie. C'est une vie sortie de l'homme, c'est une chose qu'on aime, qu'on caresse, mais si avide, comme tu dis ! Il y faut le pouvoir de l'argent. Nous ne sommes plus de taille à entretenir cette belle et onéreuse maîtresse. Si nous nous y attachons, elle engloutira le château tout entier. Il faut vendre pour sauver les Verdelettes.
Cécile reprit vivement :
— Moi, je vendrais les Verdelettes pour sauver la filature.
M. Martin d'Oyse, effrayé, répéta :
— Les Verdelettes !
— Dame! expliqua Cécile, ce château est moins intéressant que l'usine. L'usine est une source vivante, c'est l'activité, c'est le mouvement, c'est l'avenir. Le château, lui...
Taisez-vous, ma chérie, pria impérieusement son mari.
La jeune femme, un peu surprise, lut alors une consternation si vive sur le visage de ses beaux-parents, de son mari et même de l'aviateur, qu'elle sentit avoir commis encore un petit sacrilège, comme il lui arrivait fréquemment.
Peut-être, avec une grande économie,
insinua madame Martin d'Oyse, arriverionsnous à gagner du temps.
M. Martin d'Oyse acquiesça :
Il y a d'abord une économie tout
indiquée. Notre directeur, Henri, nous coûtait extrêmement cher et, ma foi, la fonction ne vaut pas de si lourds appointements. L'autre jour, à Rodan, lors de la séance de la Rose Rodanaise, le trésorier m'a parlé d'un pauvre homme qui a échoué dans je ne sais combien d'entreprises et qui se trouve sans situation. Il est intéressant et se conten-
terait, j'en suis sûr, de trois cents francs par mois. Nous donnions trois fois plus à monsieur Henri.
— On pourrait le voir, observa Élie.
De cette minute la famille fut rassérénée. Souvent, au milieu des circonstances les plus critiques, il suffit de prendre une mesure, fût-elle minime et même illusoire, pour que les esprits retrouvent leur assiette. L'impression d'avoir accompli un effort vous met en règle avec la destinée, et pour avoir supprimé idéalement une dépense de huit mille francs dans leur budget, les Martin d'Oyse se sentirent persuadés d'avoir sauvé la filature. On n'en parla plus.
Les yeux de Chouchou s'alanguissaient un peu. Il était visible qu'après son vol, une grosse envie de dormir le tourmentait. Mais le vif appétit de ses vingt-cinq ans, plus impérieux que le sommeil, résistait. Et il s'abandonnait au bien-être de cette salle à manger antique où les dressoirs dataient vraiment de la Ligue, où les seules concessions qu'on eût faites à l'époque étaient de brûler du pétrole dans la suspension, sobre et même rude, en fer forgé. Les petits plats, les gratins, les coulis de la vieille cuisine
gg LES COUSINS RICHES
française charmaient l'épicurien qu'était au demeurant ce casse-cou. Il contait langmssamment ses vols, ses pannes d'essence, ses atterrissages. Il disait :
L'autre jour à Bue, ou : 1 autre jour à Chambéry, ou : l'autre jour à Saint-Jean-
de-Luz. . j,^
Dès le dessert, madame Martin d Oyse, aui devinait tous les besoins de son cher Philippe et les préférait à ses propres désirs,
lui dit ; /-(r u
— Il faut aller te coucher. Chouchou.
On décida de l'accompagner jusqu à la chambre de Henri IV pour que cette hardiesse, qu'on se permettait ce soir contre les usages, n'allât point sans une certame solennité. Il y avait un bougeoir massif qm servait généralement dans d'autres circonstances; on le remit à Philippe, qui ouvrit
la marche, par l'escalier de pierre. ^
Un appareil de fort chauffage, place au bas des degrés, n'attiédissait que faiblement les pièces du premier. La chambre historique se trouvait à l'extrémité du corridor, dans la tourelle du sud. Des bûches flambant dans la cheminée l'éclairaient de lueurs folles et intermittentes dans lesquelles Chouchou, en
entrant, vit apparaître les colonnes striées qui soutenaient le baldaquin tendu de damas bleu, et la petite table de chêne où la tradition voulait qu'en se dévêtant, le roi eût déposé son armure. Cette chambre en rotonde était assez exiguë. Le lit la remplissait à demi. Des barbares du xix' siècle y avaient remisé une commode Louis X V. Les cinq visiteurs y tenaient avec peine. On y parlait bas comme dans une église. Philippe, le bougeoir à la main, vint contempler le lit. On n'y voyait que les draps éblouissants et l'édredon que madame Martin d'Oyse y avait fait apporter par précaution maternelle.
Mais lui, Philippe, avec le don divin de ses yeux, y restaurait des spectacles invisibles. Ses paupières battirent, versèrent des larmes. On le laissa.
— Chouchou, je sais ce qu'il a, dit Cécile une fois dans le corridor; Chouchou, il a un chELgrin d'amour, ni plus ni moins, et s'il vient coucher là, ce soir, c'est qu'il veut brûler ses vaisseaux.
Monsieur et madame Elie. comme le^ appelaient les domestiques, habitaient, à l'autre extrémité du corridor, vin appartement qui englobait la tourelle nord dont on avait formé un cabinet de travail. Elie, ce soir-là, demeura longtemps a y lire la Reme de V Industrie cotonnière. C était une pénitence qu'il s'imposait chaque soir car ainsi qu'il disait très simplement, il fallait se tenir au courant. Mais il s'attardait parfois trois quarts d'heure sur la page des cours des cotons d'Amérique, d'où son esprit voyageur s'évadait à chaque ligne. On le voyait rouler cigarettes sur cigarettes, l'oreille tendue
aux glissements vifs de sa femme qui se déshabillait dans le cabinet de toilette voisin. Il se la représentait tressant pour la nuit sa chevelure lourde, assise devant de petits flacons mystérieux. A la fin, il repoussa la revue et se mit à décacheter un catalogue d'ouvreuses de coton, que le représentant de la maison Krieg lui avait envoyé le jour même. Il aperçut plusieurs planches représentant la coupe des machines, leur fonctionnement. Il lut : « Ces ouvreuses n'ont pas leur pareille pour travailler le coton d'Egypte. » Et là-dessus, le refermant, il le froissa de ses deux mains et le jeta au panier. A ce moment Cécile, les pieds nus dans des mules, ses deux longues tresses d'or battant les flots de linon de sa chemise de nuit, beaucoup plus jolie ainsi que le jour, entra dans le cabinet de travail. Le jeune mari, instinctivement, tendit les bras quand elle frôla son fauteuil, mais Cécile alla gravement s'asseoir près du feu, devant lequel s'allongea sa jambe nue qui faisait danser la pantoufle.
— Elie, dit-elle brusquement, elle est épatante votre famille.
— Mais vous me le répétez continuellement, ma chérie.
Oui, quelquefois je m'écrie cela d'enthousiasme, car vraiment vous êtes chics tous^ Mais ce soir, je veux dire, elle est effrayante
votre famille. ,
^ Un blâme, alors? demanda Elie avec un sourire d'homme vexé. r ^
— Mon petit Elie, reprit la jeune femme croisant ses mains à l'angle de son genou rose qui transparaissait sous le linge, écoutezmoi bien : votre famille, je l'adore. Je n oublie pas grand-papa Boniface, je sais bien que je suis la petite-fille d'un marchand de cochons, et c'est peut-être cela qui me met en situation d'admirer les Martm d Oyse. Oui, je sens très bien la grandeur qu'il y a dans la race. C'est une sorte de collectivité privée ou chaque membre devient le serviteur de 1 ensemble, et cet ensemble en contracte une unité, un caractère si interessan ! Et puis votre dédain des petites choses, des choses mesquines, des choses qui ne sont pas immortelles, cela vous fait planer au-dessus de la vie Ainsi ce Chouchou, comme ça lui va bien de voler! Son patron l'emploie à essayer aes appareils, mais lui l'appareil, la marque,^ le modèle, son prix, sa vente, son succès, il s en fiche pourvu qu'il file dans les nuages. Eh
bien, ça, c'est tout les Martin d'Oyse. Et votre père, Elie, votre père, qu'est-ce qui le passionne le plus, la filature dans laquelle se jouent les destinées de sa fortune, ou bien la Rose Rodanaise où les vieux messieurs de Rodan se réunissent tous les mercredis pour faire salamalec, salamalec, en se lisant mutuellement leurs recherches archéologiques ou leurs essais de poésie locale? Vous savez bien, Elie, que c'est en réalité cette académie provinciale qui l'emporte dans sa pensée, parce qu'on y cultive l'élégance des manières, des propos, des idées, toutes choses qui lui sont essentielles et en dehors desquelles il végéterait. Et vous-même, mon chéri, qui vous piquez de sens pratique, vous ne bâilleriez pas sur un beau roman comme Sur ces revues industrielles qui vous endorment régulièrement chaque soir. Vous vous dites fîlateur, mais vous ne l'êtes pas, mon pauvre chéri, vous ne l'êtes pas. L'usine, c'est une chose secondaire pour vous, une corvée à laquelle vous vous prêtez parce que les temps sont durs et que les Martin d'Oyse ne peuvent plus vivre sans rien faire, mais vous n'avez pas l'industrie dans la peau, comme mes cousins par exemple, les fils Alibert. Les fils Alibert, ils ne sont
vraiment eux-mêmes que dans leur minoterie. Ils font corps avec leurs sacs de farine, avec leurs décortiqueuses, leurs meules, leurs machines. C'est comme un musicien marié à son instrument. On a l'impression que c'est leur propre force qui met tout en branle. Ils existent pour faire de la farine : un point, c'est tout,
— Moi, dit Élie câlinement, j'existe pour
vous aimer.
— Eh! je sais bien! et Cécile, tout en parlant, repoussait de la main Élie qui avait rapproché d'elle son fauteuil de bureau. La grande affaire pour vous, c'est l'amour. Je ne m'en plains pas, certes. J'aime être aimée comme cela. Mais j'ai des minutes de lucidité où je vois que vous perdez un peu le nord, mon pauvre Élie. C'est ce qui me fait dire que vous êtes vraiment effrayants dans votre famille. Ainsi, on vous apprend ce soir que vous allez perdre un procès qui va achever de vous endetter jusqu'à la ruine, et vous vous préoccupez tranquillement de l'énormité qu'il y a de laisser Chouchou dormir dans la chambre de Henri IV !
— Voulez-vous que nous pleurnichions
devant ce coup du sort? Que pouvions-nous faire?
— Eh bien, on se remue, on s'agite. Tenez, un autre aurait pensé à se tourner vers grand-papa Boniface. Vous ne savez pas ce qu'il est riche, mon grand-père, vous n'en avez pas idée. Vous parliez tout à l'heure de huit cent mille francs pour remettre la filature d'aplomb. Eh bien, huit cent mille francs, pour grand-papa Boniface, je vous jure que ce n'est rien, Elie. Peut-être les a-t- il en argent liquide à même son coffre-fort... — Cécile, dit le jeune homme qui devint sombre, j'ai déjà englouti une partie de votre dot dans l'achat des cardeuses qui auraient dû augmenter sensiblement notre production de fil, qui l'auraient fait sans le défaut de la machine à vapeur. Je ne veux pas retourner à un argent de la même origine pour le jeter encore à ce Moloch. Non, non, pas de compromission, pas de lâches essais : l'amputation! Qu'on nous arrache l'usine! Tant pis. C'est l'aveu public de la défaite, c'est proclamer dans toute la vallée et jusque devant Taverny qui nous donne là le coup de grâce, que nous n'avons pas réussi. Eh bien, on boira le calice. Nous sommes vaincus.
En prononçant les mots : nous n'avons pas réussi, Élie Martin d'Oyse, les traits contractés, souffrait tout ce qu'un homme peut endurer quand il est acculé à cette phrase déchirante. La perte d'argent, l'écroulement des espérances pécuniaires, la ruine de ses ambitions, comptaient aussi peu que possible pour cet esprit léger; mais l'insuccès tenaille les plus secrètes fibres de l'amour -propre humain. C'est le soufflet avec le ricanement de la Destinée; et pis encore, c'est l'humiliation de ce que l'homme prise le plus en soi-même : la capacité de produire.
Il eut un spasme, une sorte de sanglot sans larmes. Cette fois, Cécile bondit, lui jeta les bras au cou. Il l'enlaça dans la double émotion de son accès de tristesse et de l'appel qu'il subissait près d'elle depuis un quart d'heure. L'orgueil de se savoir posséder cette jeune vie compensait dans cette âme masculine l'échec de son œuvre.
— Puisque tu m'aimes, je ne me plains pas, déclara-t-il tout frémissant.
Mais elle, qui n'avait eu là qu'un geste amoureux et se prêtait à cette passion sans oublier pour si peu le solide raisonnement
qu'elle poursuivait en silence, jQnit par se dégager des bras d'EIie en disant :
— Ce qu'il nous aurait fallu ici, c'eût été mes cousins Alibert.
— A cause de leurs capitaux? demanda distraitement Elie.
— A cause de leurs capitaux, et aussi à cause de leur sens industriel, si je puis dire. Ces deux garçons-là, Samuel et Frédéric, ils ont pris, raffinements en plus, toute la tournure d'esprit de grand-papa Boniface et jusqu'à son merveilleux penchant aux affaires. Voilà des associés de tout repos!
Mais son mari ne la suivait plus :
— Que la filature aille au diable, chérie! Je n'aime que toi....
On vit un jour s'avancer dans le parc un petit monsieur tout boueux que l'on sentait venu k pied, depuis la gare, par le chemin marécageux qui borde l'Aubette. Il frappa timidement à la porte de la dactylographe Elle dit d'entrer, et voulut savoir ce qu U désirait. Avant de répondre, il la dévisage^ de son œil myope et lui demanda si elle était madame Martin d'Oyse. La jeune fille, à cette question, manqua d'étouffer et dissimula comme elle put son rire au visiteur
qui se fâcha.
-Je suis monsieur Senlis, madame, et je vous prie de me conduire sur-le-champ à
monsieur Martin d'Oyse, qui m'attend impatiemment pour diriger sa filature.
Avec son bon sens aiguisé, Marthe pénétrait le bonhomme et ne riait plus. L'idée que les destinées de l'usine qu'elle aimait seraient confiées à cet être falot, lui donnait le frisson. Il lui restait l'espoir qu'il ne serait pas agréé par ces messieurs. Ces messieurs se trouvaient dans leur cabinet, de l'autre côté du vestibule. Elle leur amena M. Senlis. — Veuillez vous asseoir, monsieur, dit, avec son éternelle déférence envers le genre humain, M. Martin d'Oyse.
Le visiteur, flatté, en prit de l'assurance et se mit à débiter sa propre présentation. Il avait voyagé pour les porte-cigares et, après de mauvais procédés, sa maison l'avait remercié, bien qu'en trois ans il n'eut pas économisé quatre sous dans cette affaire. Il avait ensuite acheté une charge de commissionnaire en grains. Mais on l'avait trompé sur l'importance du chiffre des transactions. L'entreprise périclitait de mois en mois. Il avait du la céder pour un morceau de pain.
— Et la filature? Connaissez-vous la filature? interrogea Élie.
3g LES COUSINS RICHES
Non il ne connaissait pas la filature à proprement parler, mais le tissage. Apres tout, c'éUit encore le coton. Là-dessus, ces messieurs ne se récrièrent pas, comme on aurait pu s'y attendre. A la vérité, le petit M Senlis ne leur apparaissait pas comme un être puissamment doué qui allait par sa seule présence donner des tonnes de fil au bout de l'année. Mais, affolés par le train de dépenses qui les emportait maigre eux et que ne pouvaient servir leurs moyens épuisés, ils voyaient dans 1^ inediocnte même du bonhomme une garantie. Bati de la sorte, il représentait point pour point le directeur au rabais, une « occasion » dont U fallait profiter tout de suite, cette acquisition devant faire partie d'un ensemble de mesures restrictives devenues inévitables. Le père et le fils, dans cet instant, gardaient comme unique point de vue les huit mille francs annuels qu'il s'agissait de récupérer sur la tetè de ce personnage.
Avez-vous quelque habitude au moins
des machines? H faudrait pouvoir contrôler
la vitesse des bancs à broches, des dévidoirs,
objecta cependant M. Martin d'Oyse. ^
> Je m'y mettrai, monsieur, je m y
mettrai, ne craignez rien, disait, en étendant le bras comme pour un serment, le pauvre homme qui ne cachait môme pas son envie d'être accepté.
— L'essentiel, ajouta Élie, sera la surveillance des ouvriers. Il s'agit d'avoir son personnel bien en main, d'établir une harmonie entre le matériel mécanique et l'activité humaine en vue d'obtenir le maximum de rendement.
A cette idée du matériel humain dont la technique l'embarrassait beaucoup moins que celle de l'autre, le vieux raté eut dans son œil myope un éclair néronien. Il étendit de nouveau le bras :
— Vous pouvez compter sur moi, dit-il simplement.
Alors il y eut un silence. Assis chacun à leur table de travail, les deux juges se sentaient arrivés à l'instant décisif du marché. Ce fut le père qui, par une bravade instinctive où il y avait du chevaleresque à vrai dire, car il avait voulu ôter à Élie le souci de cette phrase, prononça le premier :
— Et. . . pour les appointements, monsieur?
Le bonhomme haleta une seconde, ses prunelles virèrent de tous côtés, ses lèvres
bougèrent. 11 dut prononcer un chiffre qu il fit exprès de ne pas laisser étendre craignant qu'il ne fût ou trop élevé ou trop ta.ble^ Alors les Martin d'Oyse se regarderen dun air indénnissable. Tous deux sentaient parfaitement qu-on aurait pn lui proposer
deux cents francs : au point ou il en était 1 se serait estimé content. D'autre part, le malheureux bonhomme ne semblait pas valoir davantage. Mais aussitôt ce ch.potage eu répugna: le diable du commerce ne le, tenta "u'ëf vain. L-habitude qu'ils ava.en de ne iamais s'abaisser les ressaisit aussitôt. Pro- C même légitimement, de la situation, i s "e le purent pas; il fallait, au contraire traiter l'occasion en grands seigneurs, en dédaigner l'avantage.
Élie commença le premier :
Monsieur, nous vous donnerons.
Le père et le fils, d'un accord tacite, achevèrent ensemble :
Quatre cents francs par mois.
-J'accepte, messieurs, j'accepte, dit 'en souriant de plaisir M. Senlis.
Comme ils passaient devant le cèdre en ,e dirigeant vers les ateliers qu on voulait montrer au nouveau directeur, les Martin
d'Oyse virent arriver l'un de leurs voisins filateur également, qui s'avançait d'un air de condoléance, chapeau bas, tête penchée, main tendue.
— Eh hien, mes pauvres amis, dit-il tout has à Elie, et ce procès?
— Bast! je le crois perdu d'avance, répondit Elie légèrement.
Ah! fît l'autre, en se composant un visage consterné, c'est écrasant, c'est écrasant. II paraît que Taverny vous demande une indemnité ruineuse?
— Nous verrons ce que le tribunal en rabattra, dit Elie.
-— Figurez-vous, reprit le voisin compatissant, que je ne savais rien. Il a fallu que, revenant ce matin du Havre avec plusieurs filateurs de la vallée, nous nous missions à causer de vous pour que je fusse au courant de cette malencontreuse affaire. Enfin vous pouvez être certain que toutes les sympathies vont à vous; on vous plaint énormément.
— On est trop aimable, dit Élie.
M. Martin d'Oyse présenta son nouveau directeur. Le voisin le toisa, le jaugea, flaira le a rabais » et, par une association d'idées toute naturelle :
42 LES COfSINS RICHES
On m-a dit que vous aviez mis des femmes aux ouvreuses. Vous avez b.en fa. . Véconomie est sensible; s. vous nen ressentez pas trop de déficit en rendemeM, c'est partait. Ah! la situation est terrible,
''u fierté des deux Martin d'Oyse recevait stoïquement tous ces chocs.
Voulez-vous que je rentre avec vous, aviez-vous à me parler, questionna M. Martm
^'^r^on point, fit vivement le voisin. Je venais simplement vous dire combien je
nrPTids part à vos ennuis.
^UtaH l'écho de toute la vallée pour qu.
ce n'était plus un secret que la filature artin d'Oyse Périclitait. Sa pitn..c eta' celle de tous les concurrents. Sa V^S^^^^^ main d'adieu assomma les deux gentils hommes qui se redressèrent aussi ot
l 'usine dont ils frôlaient à cette heure les btiments, haletait formidablement comme une bétc à bout de souffle et qdonne encore un effort frénétique. Ces mes tur menérentd'abordM. Senlis auxmagas ins du coton. Les balles pleines en o eusins uu L-ut FîrMées, gonflées,
paient encore un quart, hicelees, ^
elles crevaient par eadroits et laissaient passer des houppettes ivoirines. Les doi^^ts effilés de M. iMartin d'Oyse en saisirent une, légère, et il se mit instinctivement à l'étirer entre le pouce et l'index, à la carder, jusqu'à ce que se fît sentir la résistance dernière, l'élément indissociable, la petite fibre courte et soyeuse,
— Voyez, monsieur, dit-il, avec l'accont du propriétaire qui fait admirer une pièce de musée; voici du merveilleux coton d'Egypte. Remarquez cette fibre : elle a quarante-cinq millimètres. Aussi vous entendrez dire que notre fil est supérieur. N'en cherchez pas ailleurs la raison. J'ai voulu toujours le plus beau coton, le plus robuste. Et, tout en parlant, il ne cessait de travailler entre ses doigts ce coton qu'il avait asservi, qui se rebellait aujourd'hui contre lui, se refusait à ses intérêts, mais qu'il aimait toujours comme un serviteur dont on ne peut se passer malgré ses écarts. Cette matière douce, fraîche et tendre au doigt qui savait en ressentir la mollesse, n'était pas pour M. I\Iartin d'Oyse une substance inerte. 11 la Aboyait évoluer sous la trituration des machines, sous le peigne, sous la carde,
SOUS les torsions des fileuses. Il la suivait, depuis sa noix initiale jusqu'aux pièces de coton tissé jetées sur tous les marchés du monde. Élie, qui l'observait, comprit la méditation douloureuse de son père, et son cœur se serra. Peut-être le jeu du coton pour ce rêveur n'avait-il été qu'un grand sport. Le rêveur n'en avait pas moins perdu la partie, une partie débattue pendant trente ans, et la défaite était tragique.
Dans l'atelier des ouvreuses, les machines avalaient voracement le coton brut, tassé comme la laine d'un vieux matelas. Le roulement des cylindres et des courroies de transmission composait un bruit de tonnerre. Cinq femmes maigres et osseuses, dont la chemise s'échancrait sur la poitrine- plate, allaient et venaient, saisissant de leurs bras d'hercules femelles les rouleaux où s'entortillait en s'effilochant le coton une fois ouvert. Trois ouvreuses ne marchaient pas. Dans le fracas où le tympan se sentait prêta rompre, M. Martin d'Oyse cria de toutes ses forces a l'oreille d'une ouvrière :
— Où sont donc vos compagnes? A'ous devriez être dix ici, voilà trois machines immobilisées.
La femme hercule, aux bras ravinés, répondit avec arrogance :
Non, elles ne sont pas venues travailler aujourd'hui. Il y a la grande Julie qui a perdu sa mère, les autres sont allées à l'enterrement. Chacun a ses malheurs; vous avez bien les vôtres, vous, avec votre procès.
— Ce serait une raison pour ne pas abandonner le travail en ce moment, dit M. Martin d'Oyse en buvant cette nouvelle gorgée amère.
Les rouleaux garnis de coton, d'autres femmes les enfilaient debout sur des chariots à broches, et poussaient ensuite les chariots pleins sur des rails, les amenant aux cardes. Elles s'en allaient arc-boutées au chariot, la croupe ployée sous les plis de la jupe, semblables à des bêtes de somme. Élie expliquait la manœuvre au directeur. A ce moment, M. Martin d'Oyse vit arriver Marthe Natier, qui lui apportait une dépêche. Il la décacheta en tremblant pour Chouchou. Mais i! la passait bientôt à son fils, avec le sourire d'un homme que le sort amuse, même quand il accumule ses coups. Le télégramme était du directeur de la Banque
Rodanaise, où était ouvert le crédit de la maison, qui lui demandait de passer le voir d'urgence. Il s'agissait, sans nul doute, d'une nouvelle catastrophe.
-^ Merci , ma petite Marthe, dit M. Xavier.
Marthe, qui semblait n'avoir plus rien a faire ici, s'obstinait à rester.
Vous allez voir les bancs à broches, monsieur? interrogea-t-elle.
— Oui, Marthe.
— Ne vous étonnez pas si beaucoup d ouvrières sont absentes, monsieur. Oh! elles reviendront demain. Ce n'est rien. Mais ce matin le coton a manqué pendant plusieurs heures. La machine à vapeur a encore tait des siennes. Les bambrocheuses ont perdu patience; elles ont dit qu'elles avaient à s'occuper chez elles et s'en sont retournées sans vouloir attendre davantage.
— Vous étiez là, vous, Marthe?
— Oui, monsieur. Le contremaître était venu me prévenir : comme il n'y a pas de directeur, je suis accourue. J'ai tâche de les retenir. Je leur ai dit qu'en agissan ains, elles causaient un grave préjudice a la tilature. Mais elles ont la tête montée par Taverny. Oh! je ne vous aurais pas conte
tout cela, monsieur, si vous n'aviez pas dû vous en apercevoir de vous-même.
— Cette petite Marthe, elle est extraordinaire, dit M. Martin d'Oyse. Elle a l'œil à tout. Elle dirigerait l'usine comme un homme.
Marthe devint écarlate.
— Oh! non, monsieur, je ne la dirigerais pas, maisje l'aime bien. Alors, quand on aime les choses, cela vous inspire de bonnes idées.
Ils ouvrirent la porte de la vaste chapelle où des théories de pianos dépouillés filaient vertigineusement le coton sur des milliers de bobines. Marthe prononça, et sa voix se perdit dans le fracas infernal :
— C'est si beau, cela, monsieur!
M. Martin d'Oyse compta. Huit bancs étaient arrêtés et ne filaient pas. Il fit un rapide calcul mental. C'était un déficit de six cents kilos de fil par heure. Il s'approcha des bambrocheuses restées à leur poste :
— Vous n'avez pas abandonné le travail, c'est bien, leur dit-il.
Une d'elles répondit :
— Ah ! on a bien eu envie de partir toutes. On n'a pas de courage à travailler si l'usine doit fermer d'un jour à l'autre.
Marthe, d'un air sévère, la secoua rudement par le bord de son caraco.
— Qui a dit cela? demanda M. Martin
d'Oyse.
— Oh... on en cause chez Taverny, où mes belles-sœurs sont tisseuses.
Marthe observa M. Xavier. Il souriait toujours, mais il avait pâli.
— Madame, vous êtes une grosse bête, dit Marthe frémissante. Est-ce qu'une usine comme celle-ci peut fermer?
Les milliers de bobines pleines s'entassaient dans des corbeilles que des fillettes roulaient sur des rails jusqu'à l'atelier des dévidoirs. Là aussi, faute de fil, beaucoup de métiers avaient dû s'arrêter. Seuls la moitié des dévidoirs marchaient. Ils tendaient audessus des bobines leurs longs bras où le fil s'enroulait en écheveau. C'était la dernière phase des transformations de la houppette blanche. M. Martin d'Oyse jeta un long regard sur cet atelier qui prenait un air morne. Il eut l'impression que l'usine mourait vraiment. Il laissa Élie expliquer le travail à M. Senlis et sortit dans la cour. Marthe le suivit.
— Mon enfant, lui dit-il, si le personnel
y met de la mauvaise volonté maintenant, que pouvons-nous faire?
— Monsieur, tout cela est dû à des potins. N'y prenez point garde, je vous en prie. C'est la vengeance de M. Taverny de répandre sur nous de mauvais bruits. On dit que le travail arrêtera d'ici peu. Il faut laisser dire, monsieur. Tout s'arrangera. Vous verrez.
— Marthe, vous êtes une brave petite.
Vous êtes le courage et l'espérance.
— Monsieur, reprit-elle avec son autorité timide, discrète mais profonde, enracinée au fond de son infini dévouement, allons donc jeter un coup d'oeil à la machine.
Silencieusement le patron obéit et tourna ses pas vers le bord de la rivière où habitait la mystérieuse chose.
A cinquante mètres, on l'entendait respirer formidablement. En montant les marches du bâtiment où elle logeait, son haleine vous entourait d'un nuage. M. Martin d'Oyse ouvrit la porte, s'effaça devant Marthe, et le grand sphinx en délire apparut, son tonnerre vous rentrant les paroles dans la gorge. Son corps d'acier s'allongeait sur près de dix mètres, tout agité des glissements onctueux de sa bielle, de ses articulations,
de ses roues, de ses excentriques, de ses cylindres. Pas une pièce qui ne bougeât dans un mouvement de va-et-vient continuel. Ce métal avait la souplesse, la douceur de la chair, et dans un petit tube de verre une goutte d'huile tombait de temps à autre qui s'infiltrait ensuite dans l'organisme du colosse pour alléger encore ses frottements. Une convulsion sans fin le tourmentait. Il répandait une chaleur torride, et le mécanicien, à demi nu, tournait alentour, se courbant sous les courroies sifflantes qui fuyaient dans l'espace. Mais plus terrible encore était, contre le mur, la roue géante. Ce grand cercle magique dont le tournoiement donnait le vertige, portait à lui seul la force qui làbas écartelait le coton dans les ouvreuses, le peignait dans les cardeuses, le liquéfiait en une nappe mousseuse, le tordait en mèche, retirait en fil, l'enroulait en peloton, le déroulait en écheveaux. De tout ce travail, la roue sévère, inscrite au mur comme un signe, était la seule maîtresse. Pour avoir touché l'espace d'un instant à sa puissance, les courroies chargées de vigueur couraient ensuite aux ateliers et transmettaient ce mouvement d'universelle giration à des cen-
tailles d'autres roues , sources d'énergie . Le mécanicien, constellé de gouttelettes de sueur qui coulaient en filet le long de ses pectoraux nus, s'approcha du patron.
— Elle va bien maintenant, essaya-t-il de dire dans le grondement infernal, mais, ce matin, la coquine!
Il parlait de la machine comme d'une personne, une malade sujette à des crises, à qui l'on ne peut en vouloir des mécomptes qu'elle vous donne.
— Ce matin, j'ai dû l'arrêter par quatre fois. J'ai démonté tout cela. Je n'ai rien trouvé.
M. Martin d'Oyse alors se rappela ce qu'avait dit Chouchou l'autre jour : « Vous * ne me ferez pas croire qu'elle n'a pas sa vie puissante et sa malice. » Il l'observait en silence, toute bougeante de ses va-et-vient harmonieux. Si elle avait voulu, pourtant! Si elle ne s'était pas butée sans cesse à ses entêtements de brute, comme disait encore Chouchou, la filature aurait été la plus prospère de la vallée. Et à cette heure elle était si sage, si docile!...
— Quelquefois, monsieur, dit Marthe en riant, j'ai envie de lui dire des sottises.
— Chut! mon enfant, reprit M. Martin d'Oyse, prenez garde de la contrarier.
Marthe était satisfaite. En amenant M. Martin d'Oyse ici devant la puissante génératrice en plein fonctionnement, elle avait essayé d'atténuer les tristes impressions de l'usine agonisante. Et en effet elle voyait maintenant le gentilhomme rasséréné.
— Élie, dit-il à son fils qui entrait à ce moment suivi du nouveau directeur, nous pouvons laisser maintenant monsieur aux soins de mademoiselle Natier qui le mettra parfaitement au courant.
A sept heures, quand ces messieurs furent partis et que le ronflement de l'usine se fut éteint dans la paix du crépuscule, Marthe Natier ferma sa machine, mit sous clef ses lettres et sortit la dernière des bureaux. Elle longea l'usine, et par delà les chaudières, gagna une maisonnette rustique, sans étage, devant laquelle un petit jardin potager s'étendait jusqu'à la rivière. Dans la cuisine, une vieille femme en bonnet noir trempait la soupe. Elles s'embrassèrent un peu machinalement et la mère questionna :
— Cela a-t-il marché aujourd'hui?
— Aujourd'hui? répéta Marthe accablée;
pis que jamais! Ces ouvrières, elles ont un instinct, un flair, un je ne sais quoi pour sentir la débâcle. Voilà qu'elles refusent de travailler maintenant. Elles ont l'air de plaindre ces messieurs ; au fond, je les crois enchantées de prévoir leur ruine. Pour un peu elles saccageraient les métiers afin que ça aille plus vite. Le personnel est comme ça : qui ne réussit pas, a tort. Tantôt, l'une d'elles n'a-t-elle pas été parler à M. Xavier de l'arrêt prochain du travail? Je lui aurais arraché la langue.
— Monsieur Xavier est bien trop bon, dit tristement la vieille.
— Il ne l'a pas reprise, continua Marthe, mais il est devenu blême. Il souffrait, je l'ai bien vu. Il s'aperçoit que tout se désagrège. Il ne se révolte pas. Il garde toute la dignité de sa race. Il a l'air au-dessus du malheur, mais il est torturé.
— Des maîtres comme ceux-là, il n'y en a plus, dit Nathalie en s'essuyant les yeux. Pourquoi faut-il que tant de misères leur arrivent !
— Il m'a dit, reprit Marthe, que je dirigerais l'usine aussiîbien qu'un homme. Le fait est que je ne m'y montrerais pas pire que le
directeur idiot qu'on a embauché cette aprèsmidi. Enfin, c'est moi que monsieur Xavier a chargée de le mettre au courant.
— Il te considère beaucoup, ma fille. Mais si tu es bien vue de lui, aujourd'hui, c'est un peu en souvenir du service que j'ai pu lui rendre autrefois, alors qu'il avait vingtcinq ans lui aussi.
Les deux femmes s'attablèrent devant la soupe fumante. La fenêtre ouverte laissait plonger les yeux sur les plates-bandes où pointaient les petits pois et le feuillage en dentelle de la jeune carotte. Des narcisses jaunes émergeaient en touffes, çà et là, d'un faisceau de dards brisés. Leur parfum sucré devenait, aux approches de la nuit, violent et capiteux. Marthe rêveuse essayait d'imaginer le jeune homme qu'avait été M. Martin d'Oyse, quand la vieille Nathalie était une jeune fille rose et fraîche, toute pareille à la Marthe d'aujourd'hui. Ni M. Philippe l'aviateur, ni M. Elle qui ressemblait à sa mère, n'en pouvaient donner une idée. L'imagination de Marthe devait peindre seule ce portrait idéal de jeunesse. Et, voyant la vieille prête à recommencer pour la centième fois l'histoire du roman merveilleux
qui n'avait pas été le sien et dont cependant elle vibrait après trente-deux ans comme une jeune fiancée, Marthe, nourrie de ce beau conte, voulut l'entendre encore.
— Comment n'as-tu pas été effarouchée, ma pauvre mère, de te prêter à cet enlèvement?
— Ma fille, les choses, à vrai dire, se sont faites toutes seules. Comme tu ne l'ignores pas, la maison blanche où tu travailles maintenant et où loge le directeur a été un peu dégradée par le temps, mais alors que monsieur et madame Béchemel, les beauxparents de monsieur Xavier, l'habitaient, c'était magnifique, c'était princier. Mademoiselle occupait la chambre au-dessus de ton bureau, et moi, je couchais dans un petit cabinet contigu, puisque j'étais sa bonne particulière. Et la nuit je l'entendais pleurer dans son lit, tant elle était amoureuse de monsieur Xavier dont ses parents ne voulaient pas, vu que c'était un grand noble qui ne connaissait rien à la filature. Mademoiselle était une belle brune, sévère, très dévote, et les Dames de la Visitation de Rodan, qui l'avaient élevée, croyaient bien que leur élève prendrait l'habit chez elles. C'était
cette personne-là qui était devenue amoureuse à ce point. On me l'aurait dit que je ne l'aurais pas cru. Mais j'avais des yeux pour voir, n'est-ce pas? Il faut avouer que monsieur Xavier, à cette époque, ressemblait à un jeune roi. Je l'avais connu enfant, moi qui suis née à la ferme Josseaume, près du château. Il était fait comme un portrait. Quand il parlait, on était pénétré. Il était fou de mademoiselle. Mais sans moi, ma fille, il ne l'aurait jamais eue.
La vieille Nathalie fit une pause pour aller remplir la soupière à la marmite une seconde fois. Chez ces deux femmes, cette histoire était la base de tout, elles en vivaient. Pas un sentiment, pas une conception qui en elles ne ,se rattachât à ce souvenir, et Nathalie, qui plus tard avait connu l'amour pour son propre compte, qui avait goûté aux rudes caresses d'un paysan et qui pleurait aujourd'hui son mari, franchissait en pensée toutes ces étapes pour retourner plus loin en arrière, à cet amour des autres, qui n'avait pas cessé de la ravir.
— Comme je te l'ai déjà dit, j'allais le dimanche aux vêpres des Verdelettes, pour revoir à la paroisse mes compagnes d'autre-
fois, et deux d'entre elles, qui servaient chez madame Martin d'Oyse mère, m'entraînaient ensuite aux cuisines du château, oii nous bavardions à l'aise. Un dimanche, je vois arriver la châtelaine. C'était une dame un peu haute et ëxpédiente en affaires. Elle m'ordonne de venir avec elle et me conduit dans la salle de billard, où je verrai toujours monsieur Xavier, debout devant uneifenêtre, tordant sa moustache blonde, l'œil si triste que, si je n'avais pas lu dans son cœur, je me serais demandé quel mal le rongeait. Làdessus madame nous laissa seuls. J'ai toujours cru qu'ils venaient d'arranger l'affaire entre eux deux et que l'idée ne venait pas de monsieur qui était bien trop doux pour avoir imaginé un si grand moyen. Mais le voilà qui me dit, oh! si poliment, mon Dieu! <j — Mademoiselle, vous n'ignorez pas que j'aime votre maîtresse et que je Tai demandée en mariage. Je sais le cas qu'elle fait de vous et qu'elle ne vous a pas caché notre situation, ni le désespoir où me met le refus de ses parents.
» — Monsieur, lui dis-je, mademoiselle en a autant de chagrin que vous, car je la vois pleurer sans cesse. »
Alors lui, d'un air décidé :
« — Mademoiselle, si j'avais formé le projet d'épouser votre maîtresse malgré ses parents, m'aideriez-vous dans mon dessein?
» — Gela dépend, monsieur.
» — De quoi, mademoiselle? delà récompense que je promettrais?
» — Oh! monsieur, je ne pense pas à cela. Mais il y a de bons et de mauvais moyens. Je suis une honnête fille, je ne veux me prêter qu'aux bons moyens.
» — Mademoiselle, j'ai autant d'estime pour vous que de respect pour votre maîtresse. Je ne veux vous demander votre concours que pour des choses qui tourneront ù votre honneur. L'entreprise que je me propose est d'amener, grâce à votre assistance, votre maîtresse dans un couvent d'où je compte qu'elle pourra dicter ù ses parents sa volonté. »
Et la vieille Nathalie s'arrêtait ici pour étoffer ses souvenirs d'exclamations :
— Ah! Marthe, comme il me parlait!
comme il me disait cela! J'aurais été riche qu'il n'aurait pas pris plus de gants. Mais c'est après surtout, ah! je me rappelle encore....
eO LES COUSINS RICHES
— Oui, reprit Marthe qui connaissait par cœur chaque détail, il vous donna rendezvous, à mademoiselle Elisabeth et à toi, à la petite porte du parc, pour la nuit tombante, et, cela convenu, il voulut te faire accepter de l'argent, et tu n'en avais que faire. Alors, ne sachant comment payer ton service, il te
baisa la main.
A cette réminiscence, les yeux delà bonne femme s'emplirent de larmes.
Et il disait comme cela, répéta-t-elle
religieusement : « Mademoiselle, il ne me reste plus qu'à vous remercier de la même manière qu'une personne de qualité. »
Toutes deux là-dessus se turent. C'était à cette image ineffable qu'elles voulaient en venir : M. Xavier Martin d'Oyse penche sur la main de la jeune chambrière, et y posant les lèvres cérémonieusement. La suite du récit, comment la sévère Elisabeth Béchemel, docile à l'amour, accepta ces ordres, comment elle posta sa jeune femme de chambre, chargée de quelques vêtements, à la petite porte du parc; comment elle la rejoignit à la nuit tombante, et comment le séducteur vint les y cueillir toutes deux dans une calèche qui roulait au pas pour ne point
éveiller les soupçons, tout ce romanesque disparaissait pour ]\Iarthe et sa mère devant le geste du gentilhomme qui semblait avoir anobli à jamais leur race.
Marthe résuma d'un mot la tendre gratitude qui lui gonflait le cœur :
— Si en travaillant double je pouvais sauver la filature!
Je vous le redis encore, monsieur Martin d'Oyse, vous me voyez au regret, au désespoir, mais vraiment ma couverture n'est plus suffisante et, à partir du 1" juillet prochain, accepter votre papier me sera impossible, impossible.
Le directeur de la Banque Rodanaise, qui parlait ainsi, avait en face de lui, dans son bureau, un client impassible qui supportait le choc sans broncher. C'était même ce calme qui le faisait insister brutalement, et mettre les points sur les i avec une netteté cruelle, car il venait de se demander si M. Martin d'Oyse avait une première fois compris.
— • Monsieur, répondit au banquier le gentilhomme, je vous remercie de me donner si prématurément cet avis. Nous sommes en avril et, d'ici le 1" juillet, des roulements de fonds peuvent changer la face des choses et raffermir heureusement mon crédit dans cette honorable maison qui ne m'avait pas encore accoutumé à une telle défiance. Plusieurs fois, en effet, vous vous êtes trouvé dégarni au même titre qu'aujourd'hui, sans avoir jamais cessé de croire que notre prudence et notre bonne gérance vous donnaient, à défaut d'espèces, des gages suffisants.
— Monsieur Martin d'Oyse, reprit le banquier, cela est exact; mais les circonstances n'étaient pas les mêmes. Je vous demande pardon de parler ainsi, j'en suis désolé; mais actuellement il y a autour de vous cette atmosphère inquiétante qui fait que l'argent se... désaffectionne, oui, c'est cela, se désaffectionne d'une affaire. Il y a
ce procès— le jugement est remis à huitaine, m'a-t-on dit? — il y a ce procès désastreux et des bruits qui circulent... Vraiment, je ne puis pas, je ne puis pas.
— Je ne vous ai rien demandé, monsieur, dit vivement M. Martin d'Oyse qui se leva!
Le banquier le reconduisit jusqu'à sa calèche qui stationnait devant le perron des
bureaux.
— Je vous prie, monsieur, disait-il, de ne retenir que le caractère tout cordial de cette conversation.
M. Martin d'Oyse sourit en s'inclinant; mais, sur le perron, il quitta le banquier sans lui tendre la main.
Le soleil inondait les quais de Rodan sur lesquels s'étalait la façade blanche de la banque; le fleuve miroitait; on respirait l'odeur du goudron et du vin; la mâture des grands bateaux de commerce évoquait les lointains voyages : l'un d'eux, en partance, lançait au port un appel déchirant comme un interminable sanglot. M. Martin d'Oyse, dans sa voiture découverte, pensait :
c( Alors c'est le spectre de la faillite. Mes enfants et ma chère Elisabeth connaîtront-ils la honte de ce mot? Pour soi-même, il y a quelque orgueil à être malheureux; mais c'est une grande honte d'avoir conduit au malheur ceux qu'on aime. »
Et il se souvenait du petit pont^ sur l'Aubette qui faisait autrefois face au cèdre, dans la propriété des Béchemel, et où.
un soir, il avait juré à la belle Elisabeth : « Rien dans ma race ne peut s'opposer à ce que je sois un industriel suffisant. Cette vie matérielle de l'usine que vos mains m'apporteraient, je la multiplierai et la ferai prospère, »
Le cocher, instruit du programme de la journée, s'engagea de lui-même dans une des ruelles du port par laquelle on apercevait la cathédrale. C'étaient de folles ogives aux meneaux démesurés, à jour dans les airs et défiant le vent. La voiture traversa en diagonale une place vétusté, longea la muraille de la basilique nacrée de vitraux, hérissée de pinacles, et, sur le parvis, s'arrêta devant un hôtel de la Renaissance où se tenaient chaque mercredi les assises de la Rose Rodanaise. M. Martin d'Oyse tira sa montre et se vit en retard. Il gravit en hâte l'escalier dont la rampe de bois sculpté était célèbre. Dans la salle des séances, une vingtaine de vieux messieurs étaient rassemblés. L'un d'eux, occupant le siège qu'on appelait la sellette, lisait un rapport sur les raisons qu'il y avait d'attribuer à Jean Goujon les sujets du portail sud de la cathédrale. A l'arrivée de M. Ma'-tin d'Oyse il s'arrêta, se mit debout, l'assemblée entière
en fit autant, car c'était un des caractères charmants de cette compagnie de maintenir les traditions les plus strictes de la vieille politesse française. M. Martin d'Oyse alla saluer le président et tout le bureau ; il se retourna ensuite vers l'orateur qu'il avait interrompu et lui improvisa ce discours :
« Monsieur, votre courtoisie me fait plus vivement sentir celle dont j'ai manqué à votre égard en troublant par mon arrivée un discours dont, au surplus, j'ai manqué les préliminaires. Je m'en voudrais de vous laisser croire un instant que ce soit là une faute de négligence. Faites-moi la grâce de n'imputer mon retard qu'à une circonstance indépendante de ma volonté. »
Ensuite il gagna sa place, et tout le monde s'étaut rassis, l'archéologue reprit sa lecture.
La salle s'éclairait par trois baies de style Cluny garnies de vitraux et qui donnaient sur la place du parvis. On les avait fermées pour échapper un peu au bruit des tramways et des autos qui se croisaient dans un vacarme de sonneries, de sifflets et de claqueson. Un plafond de chêne caissonné, agrémenté d'or, assombrissait encore la pièce. Trois portraits authentiques de Largillière, représentant des
membres du parlement de Kodan, ornaient ^les murs et, i\ droite, une grande toile au fond enfumé, aux chairs assombries, montrait la duchesse de Bourgogne remettant une rose d'or à M. le chevalier de Tourneville, membre de la compagnie, qui l'avait louée dans ses vers. Une console scellée au mur, au-dessous du tableau, laissait voir sur un coussin rouge recouvert d'un globe de verre, cette même rose d'orfèvrerie travaillée comme le don d'un calife. L'inscription était ainsi conçue et gravée sur une plaque de cuivre : « Cette rose fut offerte le 23 mars 1708 par S. A. R. Madame la duchesse de Bourgogne à M. le chevalier de Tourneville, président de la Rose Rodanaise. »
Le tumulte de la place était totalement ignoré de ces tranquilles vieillards, et l'orateur pouvait à loisir démontrer comment l'artiste au nom magique, ayant fait un séjour à Rodan chez le cardinal duc de Rodan, pouvait fort bien avoir laissé de lui le merveilleux souvenir qu'étaient ces portes somptueuses. Le rapport s'enrichissait d'une érudition éblouissante. L'auteur, quand on vint le complimenter, avoua qu'il le préparait depuis cinq ou six ans et qu'il eût encore
cherché davantage s'il n'avait résolu d'abréger, se sentant vieillir. Tant de conscience n'étonna aucun de ses confrères. Certains avaient consacré plus de temps à des travaux dont la lecture n'avait pas demandé une demi-heure à la séance. Ils étaient tous obscurément voués à une vie supérieure et immatérielle qui survit aux générations et que forment, divine résultante de l'humanité qui passe, le rêve, les arts et le bel esprit. ' La parole fut ensuite donnée à M. Martin d'Oyse, qui débuta ainsi :
c( Messieurs, avant d'exécuter devant vous le dessein dans lequel je suis venu aujourd'hui, je veux le soumettre à votre assemblée, gardienne sévère de ses usages, et vo,us appeler avant tout à juger sur la forme. J'avais en effet conçu le projet de vous lire ce soir un petit poème dont il est vrai que je ne suis pas l'auteur. Je le sais, nos usages ont établi que les membres delà Rose doivent employer le temps de leurs réunions à se soumettre mutuellement les essais auxquels ils se sont livrés touchant les belles-lettres, l'histoire de la cité, l'archéologie, les points litigieux de l'art, etc. Leur droit de produire ici quelque ouvrage de l'esprit se restreint
à leurs seuls travaux. Donc, me sera-t-il permis de lire ici des vers que j'ai osé trouver beaux, n'étant, hélas ! que l'auteur de l'auteur? »
Les têtes nues de tous les vieillards se balancèrent doucement de droite à gauche, comme si les cerveaux se fussent roulés avec délices dans l'atmosphère de ce mot d'esprit. Mais la discussion commença. Convenait-il, en effet, de consacrer le temps de la séance à un écrivain qui n'était point de la Rose? On cherchait des précédents et l'on n'en trouva point. Quelqu'un exprima l'idée que ce cas nouveau devrait faire l'objet d'un rapport pour lequel on désignerait d'office un membre. Un autre se souvint qu'en 1884, à son discours de réception , le cardinal archevêque avait lu toute une méditation de Lamartine.
Sur la place, à mesure que s'avançait l'après-midi, le tapage redoublait. De lourds camions chargés de barriques remontaient du port à la gare ; d'autres charriaient vers la vallée des balles de coton. Il y avait des embarras de voitures où des autos trépidant sur place lâchaient leur son de trompe comme un gros mot, et le roulement pesant des
tramways sur leurs rails composait un tonnerre continuel et sourd. Tout le trafic d'un quartier de la France, la vie frémissante des affaires, la fièvre moderne résonnait tumultueusement sur le pavé de la place. Mais le président, sans égard à ce bruit importun, trancha le différend d'une manière élégante. Rien, dit-il, dans les règlements de la compagnie, ne s'opposait à ce qu'un membre donnât ici connaissance d'une belle page, d'un morceau heureux. Et s'il y avait un doute sur l'opportunité de produire dans cette assemblée l'œuvre d'un écrivain étranger à la compagnie, ne devait-il pas être solutionné, dans le sens le plus convenable à l'esprit d'aménité, de confiante cordialité qui animait la Rose Rodanaise? A plus forte raison s'il s'agissait d'un poème composé par le fils d'un confrère.
— C'est le bon sens même, dit le vénérable doyen.
Ce jugement tranquillisa les plus timorés. Ils avaient connu le supplice d'être partagés entre le respect des traditions et leur délicate politesse. Maintenant tous mettaient l'affabilité la plus cérémonieuse à revendiquer l'audition de ces jeunes vers.
— Monsieur, mais c'est une grâce gue vous nous faites.
M. Martin d'Oyse souriait avec coquetterie. Il se délectait à ces raffinements; ce parfum délicieux de courtoisie française qu'on respirait ici lui était voluptueux. Il s'épanouissait dans ce charme. Après mille compliments adressés au président et à chacun des membres qui sollicitaient maintenant la lecture du poème de Chouchou, il commença :
- Messieurs, je possède, aux Verdelettes une chambre dans laquelle le roi Henri IV daigna dormir une nuit, en redescendant de la bataille d'Arqués. Les courtines et le lit
Est-ce que je puis entrer? C'est moi,
Cécile.
La jeune bru, fraîche coiffée, en blouse rose, sentant la friction de lavande, frappait à la porte de ses beaux-parents, une lettre à la main. Elle entendit des pas rapides sur le tapis : M. Martin d'Oyse se hâtait de venir lui ouvrir.
— Bonjour, père; bonjour, mère; vous avez bien dormi? Oui?
Madame Martin d'Oyse, dans son peignoir blanc chargé de lourdes dentelles, était au balcon d'où l'on dominait la vallée. Le matin léger repliait insensiblement ses brumes et ses vapeurs sur les lointains où elles s'amassaient en cendres bleues. Et depuis le châ-
eau jusqu à la rivière la jeune verdure des taillis descendant la pente raide, s'emplissait de soleil Là-bas, à gauche, les cheminées rangées de la filature émergeaient des peuphersdltaie. Cécile comprit qu'elle venait d arracher les vieux époux à une contemplation commune de la nature. Elle s'excusa • -- Père, ne m'en veuillez pas surtout. C est pour vous dire des choses très sérieuses que je suis venue. Avez-vous confiance en moi? Ou,, n est-ce pas? Me considérez-vous comme votre fille? Oui, n'est-ce pas? C'est vrai que je suis la petite-fille d'un marchand de cochons et que grand-papa Boniface est un peu difficile à avaler pour vous..
- Ma chère Cécile, nous avons' le plus grand respect, la plus grande estime pour votre grand-père.
— Oui, je sais, je sais, répliqua la bru
Quand il vient aux Verdelettes, vous êtes si
gentils, s, gentils pour lui! Mais c'est égal
Il jure un peu ici, grand-papa Boniface et
après tout, malgré votre affection, malgré
1 amour de mon cher Elle, je suis de la race
Ahbert, moi. C'est peut-être ce qui me
perme d adorer la vôtre, père, parce que je
la vois toujours d'à côté, d'un peu loin, comme
il faut se mettre pour admirer quelque chose de beau. Votre race, mais, père, vous ne la connaissez pas comme je la connais, moi qui n'en suis pas. Vous ne savez pas la séduction qu'elle exerce, le prestige dont elle éblouit. Les plus chics éléments humains l'ont formée à travers les siècles. Elle s'est érigée en éliminant tout ce qui était inférieur dans les pensées, dans les sentiments, dans les gestes. Je sais tout cela, père, mais si je ne suis qu'une Alibert, moi, je suis pourtant une Alibert et c'est aussi quelque chose. Ma famille, c'est la vigueur, c'est la vie. J'ai tout lieu, moi aussi, d'en être fière. Alors, quand j'ai vu Élie si malheureux, quand j'ai détaillé la catastrophe qui s'avance contre nous à pas rapides, je me suis demandé si, au lieu de jeter la filature dans un mauvais marché pour faire la part du feu, il ne serait pas mieux de se tourner vers ma famille pour obtenir qu'elle s'alliât à nous dans la lutte. Sans votre permission, j'ai écrit à mes cousins Alibert. Les jeunes Alibert, vous les connaissez, père, ce sont des gaillards, au moral comme au physique. Je leur ai proposé de remettre à leur père leur minoterie qui marche toute seule et où ils ramassent
l'or à la pelle, pour venir ici, s'associer avec nous. Entreprendre est une joie pour ces deux garçons. Je le disais l'autre jour à Elie : « Frédéric et Samuel ont l'industrie dans la peau. » Ils apporteraient leurs capitaux, les facilités et les souplesses que procure l'argent, leur activité, leur sens des affaires, pour associer tout cela à votre expérience et à votre renom. Vous seriez quatre à lutter contre Taverny.
— Oh! rectifia M. Martin d'Oyse, Taverny n'est mon adversaire que devant le tribunal. Il n'a pas intérêt à me ruiner et s'estimera heureux quand il aura retiré son indemnité du procès actuel.
— Taverny? Taverny? répéta par deux fois la jeune femme rouge d'indignation, mais vous ne voyez pas qu'il veut vous manger tout entier? Taverny est ambitieux, il lui faut un groupe dans la vallée, une société cotonnière qui embrasserait tout le travail du coton. C'est lui, si vous mettez en vente, qui achètera l'usine pour un morceau de pain. Il veut vous y acculer, cela crève les yeux.
Elle se tut un instant, laissant M. Martin d'Oyse accablé. Puis elle s'approcha câlinement.
— Père, que dites-vous de mon idée?
— Mais, ma fille, vos cousins accepterontils cette combinaison, à laquelle, en effet, je souscrirais volontiers?
— Élie aussi! Élie aussi! reprit la bru triomphante. Pour Sam et Freddy, ils acceptent! Regardez, père.
Elle ouvrit devant lui la lettre qu'elle tenait à la main. C'était une large feuille de papier commercial, avecl'en-tête de la minoterie sur la gauche, et, au-dessous, la marque déposée, une petite manufacture lilliputienne, hérissée de cheminées fumantes.
Les cousins riches s'exprimaient ainsi :
« Ma chère Cécile,
» En main ton hororée du 10 courant. La proposition que tu nous y fais nous convient. Nous te chargeons de dire à MM. Martin d'Oyse et fils que nous serons chez eux le jour qu'il leur plaira de nous fixer, pour causer de ce projet d'association.
» Nous t'assurons, ma chère Cécile, de nos sentiments tout dévoués que tu accepteras avec nos hommages.