DEUXIÈME PARTIE
Au jour dit, à l'heure dite, la limousine des fils Alibert franchissait la grille des Verdelettes. Frédéric tenait lui-même le volant. Les deux frères, en veston de cuir, la casquette enfoncée jusqu'aux lunettes réglementaires, se montraient totalement semblables, tels des jumeaux. Pour leur marquer plus d'empressement, M. Martin d'Oyse vint les attendre sur le perron. Au virage autour de la pelouse, laîné, Samuel, sans attendre l'arrêt, bondit à terre comme un acrobate. Frédéric, aussitôt le volant fixé, le suivit. Malgré leurs bottes et leurs larges chaussures
-g . LES COUSINS RICHES
de Guir, ils gravirent le degré du pas souple et moelleux de deux beaux fauves.
« Soyez les bienvenus, messieurs, » prononça cérémonieusement M. Martin d'Oyse.
Ils ôtèrent leur casquette, leur affreux masque tomba; ils avaient le teint clair, le poil doré; l'aîné, Samuel, qui dépassait la trentaine, commençait d'être un peuhâlé par l'usage de l'auto, et de son nez court aux narines béantes il semblait flairer le vent comme un chien de chasse. Ils s'inclinèrent silencieusement devant le châtelain.
Au salon, toute la famille les attendait. Même on avait mandé Philippe, la veille, par télégramme, car l'aviateur, dont le patron était voisin de la minoterie, fréquentait chez les Alibert. Les jeunes gens entrèrent. Leur veste de cuir laissée au portemanteau, ils aoparurent en complet de sport, carrés d'épaules et légèrement déhanchés. On les trouva charmants quand ils vinrent, impassibles et d'un pas cadencé, baiser la main de madame Martin d'Oyse et de leur cousine. Chouchou laissa tomber ces mots à l'oreille de son père :
— Il n'y a pas que nous sur la terre,
papa.
— Ils sont fort séduisants, reprit le gentilhomme.
Des rafraîchissements étaient préparés.
Le valet de chambre les passa sur un plateau. Samuel avala deux verres de Porto et dit :
— Vous voulez que nous causions, monsieur?
Ces dames prirent leur broderie et gagnèrent une des fenêtres ouvertes sur le parc, près de laquelle, sans rien dire, elles se mirent à tirer l'aiguille. A l'autre extrémité du grand salon, M. iMartin d'Oyse, assis près des fils Alibert, commença :
— Messieurs, je ne veux pas déguiser sous les apparences d'une offre avantageuse l'appel que je lance vers vous. Voici la vérité toute nue : Nous sommes dans une situation critique. Nous venons de perdre un procès ruineux; des inconvénients dans le matériel arrêtent constamment la production du fil; le personnel apporte au travail de la mauvaise volonté, comme il arrive chaque fois que, dans une industrie, le vent tourne à l'orage; enfin la banque locale qui nous crédite, ne se sentant plus suffisamment de couverture, menace de refuser avant peu notre papier. Vous voj^ez, messieurs, que
l'horizon est sombre, et que c'est bien à votre aide que nous recourons.
— Monsieur, dit Samuel Alibert, nous vous remercions de votre loyauté que nous admirons.
Son cadet avait les yeux humides. Tous deux paraissaient fort émus, car le discours de M. Martin d'Oyse, si simple qu'il fût, n'avait pas été sans grandeur. Frédéric ajouta, de lui-même, avec la vivacité de ses vingtcinq ans :
— Nous serons aussi sincères que vous, monsieur, en déclarant que nous ne venons par ici sous couleur de vous rendre service. Il nous a paru qu'il y avait à prendre en main une affaire intéressante. Nous avons des capitaux. C'est un plaisir de les lancer dans une entreprise qui, là-dessus, va renaître. Si nous nous associons, vous ne nous devrez rien, monsieur, que votre estime.
— Vous voulez que nous visitions l'usine? interrogea Samuel.
M. Martin d'Oyse alors se leva et dit qu'il allait faire atteler.
— Atteler? s'écrièrent en souriant les deux frères, mais notre voiture est là. Pourquoi perdre du temps?
L'auto, cinq minutes après, emmenait M. Martin d'Oyse, Elie et ses cousins.
En franchissant la grille, elle corna longuement avant de s'engager dans le chemin couvert. Madame Martin d'Oyse se dressa dans sa robe de velours noir d'où l'or et les pierres de ses bijoux tiraient de l'éclat, comme les étoiles de la nuit. Ses longs yeux de Persane suivirent la voiture quelques secondes encore. Sa bru dit alors :
— Ce sont de chics types, mes cousins.
— Ce sont des gentilshommes, dit-elle.
Philippe, qui détestait l'usine, n'avait pas
voulu se joindre aux « hommes d'affaires »; il prononça :
— Ils sont une race, eux aussi.
— N'est-ce pas, Chouchou? dit Cécile radieuse.
Vers cinq heures, Cécile dit à l'aviateur :
— Ce qui serait gentil, Chouchou, ce serait d'aller au-devant d'eux sur la route. Voulezvous m'accompagner?
Philippe ne pouvait guère opposer là un refus. Il courut lui-même chercher le chapeau de jardin de sa belle-sœur, une vaste paille souple garnie de roses de soie qui seyait à ses cheveux d'or, et il l'aida pour endosser son léger manteau de laine orange. Sur la route, la jeune bru bavarda.
— Pariez-vous que vous allez composer des vers sur mes cousins? Oh! je vois bien, Chouchou, que vous avez été très frappé par
leur arrivée aux Verdelettes... D'une part, c'était tous ces souvenirs historiques, la chambre do Henri IV, les portraits d'ancêtres, la filiation chevaleresque de toute la famille, l'aristocratie de votre père, et d'autre part ces deux jeunes hommes pleins de force physique, incarnant la vie moderne, conscients de leur puissance et la réglementant méthodiquement. Grand-papa Boniface, quand il parle de Sam et Freddy, n'a qu'un mo|; pour les juger : « En affaires, ce sont deux lapins. » En affaires, grand-papa Boniface lui aussi en était un fameux. C'est lui le chef de la race. Il était l'intelligence et la finesse, la vigueur. Nous sommes une race toute jeune. Chouchou.
— Et tant de beauté en émane! murmura Philippe, d'un air douloureux.
Sa belle-sœur le regarda de biais, en souriant à demi, coquettement.
— Vous êtes triste , Chouchou . Vous avez un secret, je le sais bien. Je l'ai vu le soir où vous avez volé jusqu'aux Verdelettes pour venir coucher dans la chambre de Henri IV.
Le profil aigu de chevalier du treizième que Philippe gardait même sous le chapeau
mou s'efforça encore à plus d'impassibilité et d'indifférence.
— Vous avez trop d'imagination, Cécile, dit-il sèchement.
Mais elle, plantureuse et fraîche dans ce chemin vert qui semblait créé pour faire le complémentaire de sa peau rose, ne se laissait pas rebuter par ce qu'elle appelait « une des originalités de Chouchou ».
— Oh! vous savez, je ne suis pas curieuse. Et si je devine bien des choses, ce n'est pas ma faute : je vois malgré moi dans le cœur des gens. Je suis faite ainsi. Et de plus, Chouchou, les chagrins d'amour des autres me font une peine! une peine!... Aussi je ne vous demande aucune confidence, petit beau-frère, mais le jour où vous voudrez que j'intervienne en votre faveur, venez me trouver : vous pouvez compter sur moi.
Sa gentillesse de bonne fille finit par attendrir Philippe. Il se dérida et la remercia en balbutiant. Il se demandait aussi ce qu'elle savait au juste et si elle ne se vantait pas un peu quant à ses dons de pythonisse. Mais là-dessus elle lui toucha le bras vivement :
— Ecoutez, voilà l'auto.
En effet, la limousine, qu'on ne voyait pas, venait de s'engager dans le chemin tournant du coteau, et on l'entendait monter dans le sifflement d'alarme de sa sirène. Cécile, tout en observant Philippe à la dérobée, prononça négligemment :
— Dommage qu'il n'aient pas amené leur sœur, mes cousins. Fanchettc se serait amusée ici.
Le jeune homme eut beau s'observer, ses paupières battirent presque imperceptiblement, et le réflexe n'échappa nullement à madame Élie.
— Fanchette aime mieux être à la Sorbonne, répliqua l'aviateur avec indifférence.
Au tournant là-bas, la longue voiture poudreuse apparut. Cécile agita son ombrelle pour que Frédéric s'arrêtât, et elle criait de son beau soprano charmeur :
— Y a-t-il de la place pour nous qui sommes venus à votre rencontre? Y a-t-il de la place?
Son mari l'enveloppa d'un regard amoureux et descendit pour qu'elle s'assît près dô M. Xavier. Chouchou et lui s'installèrent en face. Les cousins restèrent sur le siège, acceptant carrément le bénéfice de
leur accoutrement grotesque. Elie contemplait sa femme avec un émerveillement toujours nouveau. Xe teint lumineux bravait l'orange de la veste, les roses du chapeau. Il ne pouvait concevoir une femme plus belle. Il lui déclara, penché sur ses genoux :
, — Quelle bonne surprise vous me faites là ! Vous voir cinq minutes plus tôt, c'est exquis. '
Elle répondit :
■ — Quelle figure mes cousins ont-ils faite devant l'usine?
— Ils ne se sont pas encore prononcés, dit Élie.
Au salon, le thé avait été servi. A dessein on laissa les fils Alibert se dévêtir seuls dans le vestibule, de façon qu'ils pussent enfin se concerter. Le valet de chambre leur apporta un bassin d'eau chaude où ils se lavèrent les mains. Frédéric dit à mi-voix :
— Nous enverrons les trois moteurs de secours de chez nous, ce qui permettra de boucler la machine pour un temps.
Samuel acquiesça et conclut :
— Avant un an tout peut être triplé.
Autour de la table de thé, ils mangèrent
d'abord des gâteaux en silence, d'un vigou-
LES COUSINS RICHES g?
reux appétit, mais où madame Martin d'Oyse remarqua, étonnée, qu'il n'y avait pas de hâte malséante. Ils mangèrent décemment.
tlle enregistra le fait avec une bonne note, charmée que les Alibert eussent meilleur ton qu elle n'aurait cru. Samuel ensuite, la tasse encore à la main, vint devant M. Martin d'Oyse. Ses yeux bleus, froids, se posèrent sur le gentilhomme, le nez court aux narines larges sembla prendre le vent, et il dit :
— Voilà. Nous apporterons un million et nous ne demandons que la moitié des bénéfices. L'acte me donnera le titre de principal associé, sous la raison sociale Alibert frères et Martin d'Oyse père et fils. Voulez-vous monsieur, réfléchir à notre proposition et nous soumettre vos objections?
-- D'ici huit jours... hésita M. Martin u Uyse.
— Oh! monsieur... non, demain. Tout est urgent. Pas une heure, en ce moment ou une large fraction de votre capital ne tombe dans le néant, improductive, sous le régime de l'insuffisance. Demain. Vous n avez pas d'auto? Non ?Élie peut prendre le tram. Autre chose. Y a-t-il dans le voisinage une maison que nous puissions acheter? car
il nous faut habiter à proximité de l'usine.
— Hélas ! dit M. Martin d'Oyse, je ne vois rien, le coteau est imbâti. Il m'appartient sur plusieurs centaines d'hectares, et j'ai toujours refusé ces terrains aux entrepreneurs, ne voulant point gâter par des bâtisses dépourvues de goût ce coin charmant de nature.
— C'est très bien, dit en riant Samuel, mais ce coin charmant de nature, aujourd'hui, n'est pas suffisant pour nous abriter.
M. Martin d'Oyse, tourné vers sa chère Elisabeth, lui lança un regard où se lisait son invincible piété, le respect de ses volontés et de ses délicatesses, en même temps qu'une prière. Ces deux époux, après trente-deux ans de vie commune, étaient tellement habitués à se lire dans l'âme, qu'il leur suffisait d'un de ces regards pour remplacer un discours. La belle Elisabeth s'avança :
— Messieurs, il y a le second étage du château qui est inoccupé. M. Martin d'Oyse et moi le mettons bien volontiers à votre disposition. Nous vous considérons comme des nôtres à partir d'aujourd'hui. Sous quelque forme que vous présentiez votre intervention, nous ne pouvons oublier qu'elle
nous sauve. Nous partagerons le même toit. Vous demeurerez chez vous dans votre appartement que vous aménagerez à votre guise. Il n'en restera pas moins entre nous une communauté familière qui ne peut que nous être chère.
— Madame, reprit Samuel en lui baisant de nouveau la main, votre offre et la façon dont vous la faites sont au-dessus de quelque remerciement que ce soit.
Dès ces paroles, toute glace fondit. On se sentait alliés jusqu'au cœur. Les regards se chargèrent d'une magnétique sympathie. Sam et Freddy eureïit aux lèvres un bon sourire franc, confiant et fort. Ils considéraient avec respect monsieur et madame Martin d'Oyse et les portraits alignés de chaque côté de la hotte de la cheminée, avec les costumes du temps de la Ligue. Bien qu'ils n'eussent point de passé, ils n'en aimaient pas moins celui des autres, et ils manœuvrèrent pour se rapprocher de Chouchou, à qui ils demandèrent :
— Dites-nous, Martin d'Oyse, cette chambre de Henri IV que vous avez ici, pourrionsnous sans indiscrétion la visiter?
— Mais, dit l'aviateur, mes parents seront
enchantés de vous la montrer, si vous les en priez.
Et il alla vers son père :
— Papa, nos cousins ont une petite requête à vous présenter.
Il avait dit « nos cousins » non sans une certaine coquetterie, en leur lançant un regard droit d'amitié. Tout le monde applaudit d'un murmure.
— C'est cela, nos cousins, nos cousins. Les Alibert eurent un rire sonore qui
cachait une pointe d'émotion.
— Oh ! nous sommes très flattés.
Et aussitôt :
— Monsieur, nous savons que vous possédez dans votre château une chambre historique oii vous conservez un grand souvenir, une grande pensée de famille. Nous serions très heureux si vous nous permettiez de la voir...
Quand ils cessaient de parler affaires, ils devenaient timides, hésitants, et ce contraste, une fois qu'ils avaient affirmé leur force, donnait à leur allure générale un attrait irrésistible, atténuait ce qui eût pu y paraître impérieux.
— Messieurs, c'est bien le moins, dit sim-
plement le gentilhomme. Si vous voulez me suivre, nous y allons de ce pas.
Ils s'y rendirent seuls, tous trois, sans rien dire. M. Martin d'Oyse, dans l'escalier de pierre, précédait les deux jeunes hommes qui montaient sans bruit, en admirant la rampe et la voûte à volutes. Arrivé au milieu du corridor, M. Martin d'Oyse indiqua la porte de la tourelle, au fond, et se retourna vers les fils Alibert :
— C'est là-bas, dit-il.
Jamais il n'avait lu sur les traits des visiteurs ce recueillement religieux. Il ouvrit la porte; Sam et Freddy restèrent cloués sur le seuil, militairement. Il y eut un long silence. Le vent de la porte agitait faiblement le damas du baldaquin dont les festons caressaient ainsi les colonnes cannelées. Le lit était large, mystérieux, auguste. M. Martin d'Oyse montra la petite table et dit à mi-voix que le roi, fourbu, y avait déposé son armure et l'immortelle bourguignotte au panache blanc. Ainsi ce panache blanc, flamme pure de l'esprit d'une race et signe impérissable de l'honneur pour toutes les imaginations, avait flambé là une nuit entière, pendant le sommeil du héros. Et lui, tout frémissant
encore des ardeurs de la bataille, s'était étendu sur ce lit. On croyait encore y voir son corps allongé, son profil bourbonien, sa barbe galante", dans la rigidité d'un gisant de cathédrale.
Les fils Alibert ne proférèrent pas un mot. Samuel osa le premier faire un pas dcSs la chambre, et d'un geste puéril, hésitani il toucha de ses doigts larges la rainure d'une\çolonne de chevet. Puis ils se retirèrent. M. Martin d'Oyse, ébranlé par les drames secrets de cette journée où son malheur s'était étalé sans voile devant les nouveaux venus, ne put ici cacher son trouble. Ce dernier contact avec les glorieux souvenirs l'avait achevé. Sam et Freddy s'en aperçurent. Dans un élan, l'aîné prit de ses deux mains la main du gentilhomme et, la serrant de toute sa force :
— Monsieur, si vous daignez le permettre, nous serons vos amis.
— Messieurs, vous l'êtes de cet instant, répondit M. Martin d'Oyse.
Là-dessus ils redescendirent froidement au salon et la châtelaine pria les Alibert à dîner. Mais ils répondirent simplement non, en s'excusant : ils n'avaient pas de phares et
devaient partir avant la nuit. En revanche ils demandèrent :
— Il y a aussi notre jeune sœur, Fanchette, dont nous nous occupons beaucoup depuis la mort de notre mère. Nous pourrons l'avoir ici près de nous quelquefois?
— Messieurs, reprit madame Martin d'Oyse, vous serez ici chez vous et libres d'y agir à votre guise. Quant à moi, je serai ravie de recevoir mademoiselle votre sœur.
Cécile vint carrément se planter devant Philippe et, les yeux dans les yeux, l'interrogea malicieusement :
— Eh bien, Chouchou, que dites-vous de cela?
Chouchou avait rougi et le sentait. Il y avait beaucoup de juvénilité dans ce ténébreux. Il prit le parti de rire devant sa bellesœur.
— Eh bien, je dis... je dis... que je vais, le mois prochain, survoler la Méditerranée, et que ce qui se passe ici, je m'en moque.
La soirée fut parfumée, tiède et bleue sous le ciel sans lune. Madame Martin d'Oyse, dans son peignoir blanc, enveloppée de châles blancs et les cheveux couverts d'une mantille blanche, contemplait du balcon la vallée endormie. Son mari vint l'y rejoindre. La sourde passion de la nature en cette nuit de mai convenait peu au calme sentiment de leurs noces d'argent. Cette nuit n'en était pas moins peuplée de souvenirs amoureux qui composaient sur eux comme un clair de lune après le coucher de leur soleil.
— Je crois que nous avons gagné aujourd'hui une première victoire sur le sort, dit
le gentilhomme. Il était temps ; je ne pouvais supporter d'être vaincu devant vous, Elisabeth.
— Je n'ai jamais redouté que vous le fussiez, mon ami; mais je souffrais de vous voir lutter si âprement et au rebours de tous vos goûts qui vous induisent à la paix, à la sérénité, à tout ce qui plane au-dessus des tourments vains.
— Elisabeth, c'était pour vous que j'agissais. Il y a des mots de défaite, d'humiliation, de ruine dont je ne voulais pas que vous fussiez atteinte. N'ai-je pas démérité à vos yeux en recourant dans ce but à ces jeunes étrangers?
Madame Martin d'Oyse réfléchit longuement avant de répondre. C'était une intelligence calme, mais subtile. Son père, le bourgeois Béchemel, fondateur de la filature, avait épousé une fille noble. La belle Elisabeth était donc elle aussi de sang aristocratique, et la hauteur où l'avait portée toute sa vie l'amour d'un homme qui n'avait cessé un instant de l'exalter et de la chérir, lui conférait des vues sereines.
— Philippe n'est qu'un poète et qu'un enfant, pensa-t-elle enfin, à mi-voix, mais
pour cela même il est lucide et pénétrant. Je crois ce qu'il me disait ce soir. Notre famille entre dans un âge nouveau. Beaucoup de choses nous manquaient, et je ne parle pas ici du capital qui n'est qu'un moyen grossier, secondaire, quoique puissant. Nous \ vivions de traditions. Ces traditions sont des 'gardiennes et des nourrices. Elles ne sont j as des génératrices. Le devenir, comme dit Chouchou, dépend d'autre chose. L'immuable nous berce et nous continue, mais c'est le choc extérieur qui renouvelle, c'est-à-dire vivifie. Les fils Alibert sont entrés chez nous comme un printemps d'humanité. Nous ne pouvons méconnaître la beauté d'une race commençante. Ils vous ont séduit, mon ami, je l'ai vu, Moi aussi. J'aime leur force. Ils donnent une belle allure à la vie concrète. Ils sont les rois de la matière, ce qui est encore une souveraineté spirituelle. Les domestiques les ont entendus dire tout net qu'ils enverraient à l'usine trois moteurs afin de pouvoir arrêter la machine à vapeur et la vérifier à fond. Voilà ce qui s'appelle juguler d'un coup l'élément physique. Ce ne sont pas des rêveurs. Je sens qu'ils nous apprendront beaucoup.
— Mais, répliquca M. Xavier, ne craignezvous pas que nous nous laissions dévorer à notre tour par cette jeunesse en mal d'expansion, et que nous ne finissions par devenir des Alibert?
— Pas plus, mon ami, que les Alibert ne deviendront des, Martin d'Oyse. Le principe des races est inaltérable. Mais je pense néanmoins que notre famille connaîtra une heureuse évolution. Chouchou me le disait tantôt avec enthousiasme. Il apprécie beaucoup ces garçons chez lesquels il est reçu parfois, vous savez.
— Oui, reprit le père, il en est féru. Mais Chouchou est excessif, il doute de nous et s'éprend des contrastes. Je lui reproche d'avoir écrit ce vers :
Qui donc aimantera ma race finissante?
Nous ne sommes pas une race finissante, parce que nous maintenons notre domaine de la pensée. Notre famille reste une source où les jeunes viennent puiser une vie spirituelle plus jaillissante qu'ailleurs. Élie, grand liseur de romans, chasseur, ami de la forêt, et qui cependant peut s'abstraire assez de son penchant pour s'être appliqué à moder-
niser toute l'usine, est-il dégénéré? Quant à Philippe, qui à vingt ans franchissait les Alpes à cinq mille mètres d'altitude et qui, . lorsque nous tremblions pour la santé de son corps frêle, dépassait, avec des ailes de toile \ dérisoires, les aigles à la course, est-ill'enfant d'une race qui meurt?
La châtelaine sourit d'orgueil à cette évocation. Le vieux couple demeura encore au balcon. Ces beaux échanges de pensée où se mêlait de part et d'autre le grain d'encens de .leur adoration mutuelle, suffisaient maintenant à leur plaisir. Bientôt leurs regards, tombant vers la vallée obscure, y cherchèrent l'emplacement de l'usine. Les cheminées ne soufflaient plus qu'une buée invisible, montant du feu des chaudières endormi sous les escarbilles. Plus à droite, au creux du coteau, le tissage Taverny ronflait à tout rompre. On y travaillait la nuit, et les vitres clignotaient au loin comme des yeux qui s'ouvrent dans les ténèbres.
Il vint une armée de maçons, de menuisiers, de tapissiers dont on entendait les gros souliers piétiner les planchers du second étage. Les fils Alibert les avaient envoyés de Rodan poiir aménager les appartements. Pour eux-mêmes, ils arrivèrent un matin, accompagnés d'une simple malle. Madame Martin d'Oyse leur offrit deux chambres près de l'appartement d'Élie. Tout d'abord ils demandèrent si les moteurs qu'ils avaient expédiés par grande vitesse ne les avaient pas précédés. On répondit que le camionnage de la gare les avait amenés la veille et que le directeur, M. Senlis, ignorant
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de ce qu'il voyait là, les avait fait déposer dans l'atelier des ouvreuses. On pensait que là-dessus ils allaient se fâcher, mais ils rirent en cadence tous les deux et dirent simplement :
— Monsieur Senlis, il faudra le mettre à la porte.
Puis ils entrèrent dans leur chambre oii l'on s'attendait à ce qu'ils rafraîchissent leur mise après le voyage. Mais on les vit sortir au bout de dix minutes, vêtus d'une combinaison de toile bleue, sans linge et les pieds chaussés d'espadrilles. D'un pas rythmé, sans bruit, ils descendirent l'escalier sous l'œil curieux des domestiques et rejoignirent au parc ces messieurs, qui lisaient les journaux à l'ombre du soleil matinal.
— Vous voulez que nous allions à l'usine à présent? demanda Samuel.
Tout d'abord M. Martin d'Oyse examina cette nouvelle toilette avec un sourire amusé. Bien bâtis, le cou à l'aise dans l'échancrure de la veste, les poignets robustes sortant nus des manches bleues, Sam et Freddy avaient cependant contracté le déclassement que crée le seul costume. Mais ce fut pour le gentilhomme une surprise-éclair. Aussitôt il tira sa montre et déclara :
LES COUSINS RICHES IQl
— Véritablement, messieurs, nous n'avons pas le temps d'aller jusqu'à l'usine avant le déjeuner.
— Oh! le déjeuner, nous le prendrons làbas, quand nous pourrons, dit l'aîné.
— Mais il n'y a pas le moindre restaurant dans la vallée, je vous préviens, fit Élie.
Le jeune Freddy dit tranquillement :
— Nous avons des viandes froides et du bordeaux dans le coffre de la voiture.
Un éclat de rire jailli derrière eux les fit se retourner. Cécile arrivait en chapeau de jardin, en chemisette rose :
— Oh! que c'est bien mes cousins, cela, que c'est bien mes cousins!
Elie les observait radieux, quand ils s'inclinèrent devant sa femme pour lui baiser la main. Il savourait cette vanité qu'a, entre hommes, celui qui possède la plus belle compagne ; en outre, la sienne sortait de la famille de ces garçons; l'instinct vague et sauvage de la leur avoir prise le réjouissait à son insu. Mais cette minute galante fut brève. Les Alibert, à l'instant, revinrent aux choses sérieuses.
— Il faut que les moteurs soient montés ce soir et la machine à vapeur à l'examen dès demain, dit Samuel.
— Dans ce cas, il aurait fallu faire envoyer des mécaniciens, s'écria M. Martin d'Oyse.
— Moi et mon frère sommes mécaniciens, dit simplement Frédéric.
— Mais qui nous donnera l'énergie pour ces moteurs qui représentent?...
— Quatre-vingt-dix chevaux, termina vivement Samuel. Rassurez-A'ous, monsieur, la Compagnie d'électricité est avertie depuis huitjours. Demain, à sixheures, tout roulera.
Les Martin d'Oyse eurent un léger trouble d'admiration, de stupéfaction, d'intérêt, devant ces jeunes hommes nouveaux. Cécile comprit tout :
— Oh! vous verrez, ils ont bien d'autres malices dans leur sac, et ils vous cloueront sur place plus d'un coup, mon pauvre Elie!
Tout compte fait, il fallut les suivre. Le gentilhomme lui-même trouvait charmant de ne pas leur résister. En embarquant les Martin d'Oyse dans sa limousine, Samuel dit rapidement :
— Mon père a besoin de cette voiture à la minoterie. Nous devons la lui renvoyer, car il en a l'habitude, il vous en faudrait une à quatre places.
— J'ai la calèche, objecta M. Martin
d'Oyse, et, avec de bons chevaux, le trajet d'ici l'usine est bref.
Samuel ne discuta pas. Il dit seulement, tout en escaladant le siège pour rejoindre Freddy :
— La calèche, il faut la vendre.
Une bouffée d'indignation étouffa M. Martin d'Oyse. La première vision ^u'il eut sur cette phrase fut celle de sa chère Elisabeth cahotée sur les routes de la vallée dans une auto boueuse. Pour lui, l'automobile avait un faux air de camionnage. C'était un véhicule commercial. Il fallait à la dignité des Martin d'Oyse, à leur souveraineté secrète et hiavouée, l'appareil de l'attelage, l'ensemble harmonieux consacré par les siècles que forment deux trotteurs d'une finesse héraldique tirant comme sans effort le char aux formes paresseuses. Il se pencha vers l'oreille d'Élie :
— Tu as entendu? demanda-t-il tout bas. Un pli barrait le front d'Élie.
— Oui, j'ai entendu. Et ils ont raison, père.
La machine glissait silencieusement sur la route amollie par la rosée de mai. C'était comme une chute douce et ouatée au creux
de la vallée. Deux ou trois sons rauques de la corne, et les cheminées de l'usine apparurent toutes dorées de soleil par-dessus l'architecture en velours noir du cèdre. Marthe Natier vint au perron, et regarda froidement ces deux mécaniciens.
— Messieurs Alibert, dit le châtelain.
Vous ne les reconnaissiez pas, Marthe?
— Si, répondit Marthe, je les reconnaissais bien.
— Les moteurs? interrogèrent les fils Alibert.
Une heure plus tard, dans la chambre où la machine qu'on n'avait pas arrêtée continuait à se convulser, pièce par pièce, de tous ses membres d'acier roulant l'un pardessus l'autre, Samuel et Frédéric, allongés par terre en deux masses sombres, qui se relevaient parfois avec des souplesses de chat, des mouvements lents et précis, montaient les moteurs électriques en échangeant des mots rares. Elle, qui s'était cru obligé à mettre bas l'habit, se tenait debout en manches de chemise, en faux col glacé. Pour quelques gestes qu'il avait tentés afin de se rendre utile, son linge était souillé d'huile et il suffoquait dans l'atmosphère que soufflait
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ici le dragon haletant. Quant au père Antoine, le mécanicien, il allait de sa machine à ses nouveaux patrons qui le rabrouaient sur sa lenteur.
— C'est comme un fait exprès, disait-il en montrant la longue échine d'acier, ma bonne amie ne m'a pas fait de blagues aujourd'hui. Mais hier, monsieur Élie ! hier, elle ne donnait rien!
Vers trois heures de l'après-midi, quand les moteurs furent en place, les deux frères s'ébrouèrent ensemble, et déclarèrent qu'ils allaient maintenant déjeuner. Ils ruisselaient d'une sueur noire, la toile de leur combinaison s'était imprégnée de graisse, et ils sentaient le fer comme une machine en action. Mais Élie était devant eux frémissant d'enthousiasme. Ses cousins lui semblaient détenir la puissance de deux jeunes dieux. Quelle force de commandement émanait de ces muscles ouvriers et habiles! Ces garçonslà pouvaient tout. M. Xaxier, en les apercevant, s'écria :
— Oh ! les pauvres enfants !
Eux riaient à belles dents, et de tout leur visage noirci. Rapidement ils se lavèrent à la rivière. Tout le monde revint luncher
dans le bureau de la dactylographe, où la vieille Nathalie avait apporté ses assiettes de faïence. Les fils Alibert voulurent alors connaître le texte du jugement qui astreignait les Martin d'Oyse au payement de la formidable indemnité réclamée par Taverny. Marthe, toujours muette, ouvrit un carton vert, feuilleta un dossier et en tira la copie, qu'elle avait tapée elle-même, des attendus du jugement. En l'offrant aux Alibert, elle dit :
— Vous pouvez garder ceci, j'en ai d'autres exemplaires.
Les deux frères, la tête penchée sur le papier, lisaient ensemble en échangeant des phrases, brèves où il était question de la machine. La dactylographe, qui avait repris le martelage crépitant de ses lettres, ne paraissait pas se soucier d'eux. Entre temps, Sam et Freddy faisaient les honneurs du filet froid et du bordeaux.
— Il doit être bon, disaient-ils d'un ton assuré, en remplissant les verres.
Marthe se leva de nouveau pour aller fouiller le cartonnier. Elle revint avec une chemise bourrée de papiers sur laquelle était écrit en ronde : « Machine à vapeur », et la
plaça entre Sam et Freddy en expliquant : — La machine a été achetée il y a cinq ans. Vous trouverez ici la correspondance relative à l'achat et les factures. Puis, il y a dix-huit mois, elle a suhi une réparation. Beaucoup de lettres intéressantes ont été échangées à ce propos. La machine montrait déjà plusieurs défauts. Voici une lettre qui fixe le prix de la réparation à dix mille francs et en voici une autre qui allègue, pour justifier l'élévation de ce prix que ces messieurs discutaient, la garantie sous laquelle on devait livrer la machine réparée.
Mais, au lieu d'ouvrir les dossiers que Marthe leur mettait sous les yeux, Sam et Freddy, avec une curiosité brutale, avaient levé la tête et dévisageaient la jeune lîlle debout entre eux deux. Leur stupéfaction était absolue. Comment avait-elle saisi, sur quelques mots qui leur étaient échappés, leur désir inexprimé de déplacer l'axe du litige et de retourner l'action judiciaire vers les constructeurs de la machine, véritables auteurs du dommage causé à Taverny? Comment avait-elle pressenti qu'ils flairaient des responsabilités imputables à cet industriel et qu'ils voulaient exploiter? Pourquoi, sans
qu'ils eussent rien demandé, leur apportaitelle tous les éléments capables de nourrir leur projet naissant? Et leur curiosité se heurtait à cet aspect de petite employée banale, ayant aux joues la fraîcheur paysanne, et dans ses yeux bruns ce quelque chose de retenu, de secret, de défiant qu'on ne trouve généralement, chez les femmes du peuple, qu'après la trentaine.
Son rôle terminé, cependant, et son jeune esprit précis ne voyant rien de plus à faire pour faciliter l'œuvre des nouveaux associés, elle se tourna vers M. Martin d'Oyse et sa figure changea :
— Je vais vous chercher de la crème, chez maman.
Elle n'avait pas franchi la porte que Samuel Alibert, toujours sous le coup du même étonnement, demanda :
— Qui est-ce, monsieur, cette fille?
On tâcha de leur expliquer : une dactylographe, ou mieux que cela, une secrétaire et peut-être plus encore, une enfant élevée dans l'ombre de l'usiîie, fille d'une vieille domestique d'autrefois, et qui s'était dévouée corps et âme à la filature.
— Elle est très au courant, dit Freddy.
— Mademoiselle Natier? Elle est extraordinaire, reprit Élie Martin d'Oyse.
— Oui, extraordinaire, dit Samuel. Il faudra l'augmenter.
— Augmenter ses appointements? demanda Elie, elle ne l'acceptera pas.
— Pourtant, elle paraît intelligente, fit, sans comprendre, le cousin riche.
Sous' leur froideur se cachait le secret plaisir de surprendre leur monde. Le soir de ce même jour, ces dames aperçurent, à l'arrivée de la voiture aux Verdelettes, deux monteurs aux vêtements souillés qui les saluèrent de loin en s'inclinant et rapidement disparurent. A la salle à manger, on les revit en Parisiens élégants, le veston pincé à la taille, selon la mode, le soulier fin laissant deviner la soie de la chaussette. Ils ne parlèrent pas du procès qu'ils méditaient d'engager. Mais ils lancèrent encore une idée.
— La salle de filage est de combien de broches?
LES COUSINS RICHES m
— Vingt-cinq mille, répondit M. Martin d'Oyse.
— Il en faudrait soixante mille, dit Samuel.
On se tut. On ne se mit pas sur-le-champ à s'émerveiller de ce projet grandiose. Les Martin d'Oyse ne i*evaient pas d'un bénéfice colossal. Elie objecta :
— Dans ce cas il faudrait augmenter les cardes dans la même proportion que les bancs, et où mettre toutes ces machines?
— Pour les cardes, on empiéterait sur la salle actuelle de filage. Quant à celle-ci, on la prolongerait par des constructions qui suivraient la rivière.
— Impossible, fit M. Xavier. Le terrain, là, ne m'appartient plus. Nous nous butons tout de suite à la petite maison de Nathalie Natier.
— Elle ne vous appartient pas? Il faut l'acheter.
— Non, dit M. Xavier, je ne l'achèterai pas, car on ne voudrait pas me la vendre.
Madame Martin d'Oyse prit la parole.
— Nous avons donné naguère ce terrain et cette petite maison à une ancienne domestique, la mère même de la dactylographe
de l'usine, en reconnaissance de ses services dévoués, et avec promesse de ne jamais lui reprendre son logis.
— Oli! cela peut s'arranger, dit Frédéric rassuré.
— Moi, je ne l'arrangerai pas contre la parole donnée, déclara M. Martin d'Oyse.
La jeune bru ne se cachait pas pour admirer la conception de ses cousins. Elle les regardait parler et ses yeux luisaient de plaisir. Quand elle fut seule avec son mari, elle lui demanda :
— Pourquoi vos parents se gênent-ils tant pour une bonne femme qu'ils ont déjà si largement récompensée?
— Ah! Cécile, vous ne savez pas... Mes parents doivent beaucoup à Nathalie.
— C'est bon, j'entends sans cesse dire cela : On doit beaucoup à Nathalie. Mais quoi, elle a fait proprement son service, elle a coiffé votre mère pendant vingt ans, elle a...
— Il ne s'agit pas de cela, Cécile. Elle a joué un autre rôle.
— Oh! je veux que vous me disiez, Elie, je veux savoir.
Le mari hésitait à livrer le secret de sa mère. Il s'était promis de le dérober à cette
rieuse Cécile qui n'y aurait point vu comme lui, peut-être, la divine fatalité d'un amour qui ne devait finir que dans la mort. Mais les yeux de Cécile dissolvaient ses résolutions, ses volontés, ses scrupules. Rien en lui ne tenait devant ces yeux suppliants ou grondeurs. Elle lui fit des reproches, et il faiblit sous la crainte de perdre, fût-ce pour quelques heures, la faveur de cette enivrante souveraine.
— Cécile, eh bien! c'est comme je vous aime que mon père aimait celle qu'il avait choisie. Mais moi je vous ai, et elle, on la lui refusait. Comprenez-vous, il était menacé de, vivre sans elle. Cécile, tâchez d'imaginer cela, que l'on me condamne à vivre sans vous!
Cécile, intéressée, riait de plaisir à sentir sur elle, à cette idée, le regard grave et angoissé de l'homme qu'elle grisait. Il continua :
— C'est alors qu'il voulut l'enlever à sa famille pour la mettre dans un couvent, d'où elle devait imposer ses volontés à ses parents. Et ce fut Nathalie, une jeune fille alors, qui se chargea du message. Et vous savez, Cécile, cette petite porte percée dans le mur du
parc et qui ouvre sur un raccourci menant à la route de Rodan, c'est là que ma mère et la jeune chambrière attendirent la voiture qui devait les conduire ohez les Dames de la Visitation.
— Eh bien! dit Cécile, je vois d'ici la figure de vos grands-parents Béchemel, après cet enlèvement, quand ils ne retrouvèrent chez eux ni la fille ni la servante,
— Ils commencèrent à comprendre ce que c'est qu'un grand amour, et ils furent tenaillés par la peur du scandale. Ensuite ils découvrirent une lettre de ma mère qui les atterra en les rassurant.
Cécile voulut tout connaître, et l'arrivée des fugitives au couvent, et ce qu'avait dit la Bonne Mère, et la décision de la fière Elisabeth de ne sortir du cloître que pour épouser Xavier Martin d'Oyse.
— C'est égal, conclut-elle, ma belle-mère, elle cache son jeu.
— Ne riez pas, Cécile, dit sévèrement Elie; ma mère n'a jamais caché son grand amour; elle en a l'orgueil et la religion. Et c'est pour avoir compris ce grand amour, que la bonne femme dont vous parlez est honorée chez nous comme une parente vénérable.
Oui, mais tout cela, Élie, c'est de la
légGiide. La réalité, c'est que mes cousins voudraient faire une usine de soixante mille broches. Voilà la substance et la vie. C'est très joli d'être idéaliste. Mais vous n'ignorez pas que la matière, si on ne la maîtrise pas, elle vous mange, Élie. Mes cousins savent cela, eux.
Le lendemain c'était aux nouveaux moteurs électriques, don des Alibert, que les courroies fuyantes, rênes de ces forces bondissantes et invisibles que l'on a mystérieusement nommées des chevaux, empruntaient réneri?ie. Une grande partie des cardes et des bancs purent marcher. Alors Sam et Freddy, en mécaniciens, s'attaquèrent à la machine qui gisait inerte, froide et calmée maintenant.
Us l'avaient auscultée la veille. Leur oreille, seul guide, avait scruté tous les glissements du sphinx dont l'anatomie leur était familière. Leurs doigts étaient tombés ensemble sur tels cylindres au frottement rude. Aujourd'hui c'était l'autopsie. Et sous les yeux effrayés des deux Martin d'Oyse, avec des mouvements réglés et appariés de virtuoses professionnels, ils commencèrent
à déboulonner les pièces. Délicatement, ils arrachaient les membres gras et luisants; chaque articulation d'acier leur était connue, chaque tube, chaque piston. Sam était étendu par terre, sur le dos, sous le ventre du monstre. Freddy, graisseux et noir, accroupi près de lui, émettait ses idées. Les Martin d'Oyse et le mécanicien observaient sans un mot. La porte de la chambre s'ouvrit. Cécile entra en chemisette rose, en chapeau de soleil. Personne ne parut faire attention à sa présence. A peine Élie lui sourit-il au passage. Elle vint se glisser devant les travailleurs et ne put retenir une exclamation en les trouvant dans cette posture. Les yeux émerveillés, elle se demandait comment ces garçons, qu'elle avait vus si impeccables de correction au dîner la veille, pouvaient entrer aujourd'hui, comme des artisans, dans ce corps-à-corps avec la machine. Samuel, couché par terre, inondé de graisse et ruisselant d'une sueur noire, tourna la tête, et aperçut cette claire apparition de sa cousine qui l'admirait.
— Tiens! vous êtes là, Cécile?
Ses narines larges palpitèrent et son visage, une seconde, changea. Puis il reprit
à deux mains, comme un chirurgien, les viscères métalliques du sphinx, et continua sa besogne.
— Il n'y a pas d'erreur, prononça Frédéric, le défaut de construction est ici, dans le premier piston.
— Nous avons là matière à un procès très sur.
Le soir, M. Xavier dit à sa femme :
— Ces jeunes gens sont au-dessus de tout éloge. Rien ne les rebute. Ils ont jusqu*». dans les doigts l'intelligence de l'industrie. Puis quelle énergie! quel entrain! n'est-ce pas, Elie?
— Ils sont parfaits, acquiesça Elie.
Alors la bru exultante :
— Ilein, vous l'avouez qu'ils sont chics, mes cousins.
Elie dit en plaisantant :
— Je parie que vous m'aimeriez dix fois plus si vous m'aviez vu déguisé en Vulcain, sale et jouant des muscles comme ce beau Samuel?
— Oh! dit Cécile, cela vous irait trop mal, mon pauvre Elie.
L'ère des transformations commença. Le premier coup d'autorité des Alibert fut l'expulsion du petit M. Senlis. Élie le défendit. C'était un incapable, il l'accordait, mais cela faisait un excellent surveillant, et véritablement la maison Martin d'Oyse et Alibert, comptant déjà quatre maîtres, avaitelle besoin de plus? La modicité des appointements qu'on attribuait à ce médiocre directeur constituait déjà une bonne affaire.
Au fond, Elie était un sentimental ; il voulait conserver une place au malheureux, mais pour rien ne l'eût avoué. Sam etFreddy ripostèrent vertement :
— Une bonne affaire? Ce n'est jamais une bonne affaire de mettre, fût-ce même quatre sous, dans une combinaison sans rendement. C'était parce que l'usine périclitait que vous auriez dû choisir une valeur et la payer. Il ne faut jamais choisir que des valeurs, et pour les avoir, il faut les payer. Une filature comme celle-ci requiert un directeur de premier ordre. Nous ne pouvons pas tout faire. Le directeur est un rouage essentiel. Achèteriez-vous une carde à la ferraillb? Non, n'est-ce pas. Alors, en matériel humain, prenez des capacités. Nous avons eu l'occasion de rencontrer le directeur de chez Taverny. Voilà un homme. Il nous le faut.
— Il ne doit pas tenir à quitter une maison où il est bien payé.
— Nous le payerons davantage... ce qu'il voudra... pouvu que nous l'ayons. Nous avons des capitaux. Il s'agit de savoir s'en servir. L'argent se sème comme du blé, et il lève toujours, pourvu qu'on choisisse le terrain. Croyez-vous donc, Elie, qu'on garde le grain dans le grenier de peur de le mettre en terre?
M, Senlis fut donc remercié. Sa conster-
nation empoisonna les Martin d'Oyse pour de longs jours. Us obtinrent qu'on lui verserait à titre d'indemnité les appointements de six mois. De leur côté, les Alibert louvoyaient pour obtenir le directeur de Taverny. Ils s'arrangeaient pour se trouver sur sa route, quand il rentrait chez lui. Cet homme s'étonnait. On lui fît des propositions. Elles étaient telles qu'il fut ébloui avant d'être indigné. Il dit cependant :
— Il m'est difficile de quitter monsieur Taverny pour son adversaire.
Mais Sam et Freddy savaient qu'ils n'auraient pas à lutter longtemps. Comme ils le disaient volontiers, ils [avaient des capitaux. C'était suffisant pour conférer à la filature un attrait tout-puissant. L'atmosphère avait changé, autour de l'usine, on n'aurait su dire en quoi. D'insaisissables bruits avaient ramené la confiance. Le directeur de la banque rodanaise, chez qui une partie du dépôt des fonds Alibert avait été faite, écrivait des lettres obséquieuses. Les ouvrières avaient un regain de ponctualité et de courage. L'odeur mystérieuse de l'argent commençait à sortir de partout, et magnétisait jusqu'aux passants. On savait
Cette phrase déchira M. Martin d'Oyse, raais il céda. Les Alibert avaient si fortement raison sur tant de points qu'on leur faisait crédit d'avance. Les lampes, les bougies disparurent. La clarté ruissela le soir dans l'escalier de pierre, et la suspension de rude fer forgé, qui datait de la Ligue, s'orna de fruits cristallins tout gonflés de lumière.
— Chère amie, disait M. Martin d'Oyse k sa femme avec de louables efforts pour se convaincre lui-même, avouons que mes jeunes associés sont dans le vrai : cela est plus agéable.
— Oui, oui, reprenait avec un sourire ônigmatique la belle Elisabeth.
Pour troquer la calèche contre l'auto, il hitta plus longtemps. Le camion automobile tlestiné à transporter à la gare les caisses de cotons filés roulés en écheveaux, dont la production augmentait notoirement, il l avait accepté de bon cœur. La traction mécanique à l'usage des marchandises, elle, simposait. Mais pour conduire à Rodan madame Martin d'Oyse, et pour y aller luimême, le mercredi, aux séances de la Rose, il ne pouvait admettre que l'attelage et ses
choisi vigoureux et intelligent, et ensuite capté par de gros gages. Au surplus, ce qui pouvait être automatique dans le service lui était épargné. Le balayage s'accomplissait comme par enchantement. Tous les moy£ins mécaniques de faire la cuisine étaient à sa disposition. Pas une invention nouvelle pour hacher les viandes en pressant un bouton, ou pour les faire cuire en en tournant un autre, qui fît défaut. Quand on installa chez eux l'électricité, les Alibert dirent à M. Martin d'Oyse :
— Pour le même prix nous la faisons mettre chez vous.
— L'électricité aux Verdelettes! s'écria madame Martin d'Oyse, mais ne sera-ce pas un anachronisme? Des ampoules jureront sur nos vieilles poutres. Le château va perdre son caractère.
Samuel repartit :
— On ne s'éclaire pas avec le caractère d'un château, madame, et quand vous circulez le soir le bougeoir à la main, la beauté des ombres tournantes n'ôte rien à l'inconfortable de votre promenade. Le beau, c'est ce qui est commode.
— Cela me ferait un peu de peine, objectat-elle doucement.
Cette phrase déchira M. Martin d'Oyse, mais il céda. Les Alibert avaient si fortement raison sur tant de points qu'on leur faisait crédit d'avance. Les lampes, les bougies disparurent. La clarté ruissela le soir dans l'escalier de pierre, et la suspension de rude fer forgé, qui datait de la Ligue, s'orna de fruits cristallins tout gonflés de lumière.
— Chère amie, disait M. Martin d'Oyse à sa femme avec de louables efi"orts pour se convaincre lui-même, avouons que mes jeunes associés sont dans le vrai : cela est plus agéable.
— Oui, oui, reprenait avec un sourire énigmatique la belle Elisabeth.
Pour troquer la calèche contre l'auto; il lutta plus longtemps. Le camion automobile destiné à transporter à la gare les caisses de cotons filés roulés en écheveaux, dont la production augmentait notoirement, il l'avait accepté de bon cœur. La traction mécanique à l'usage des marchandises, elle, s'imposait. Mais pour conduire à Rodan madame Martin d'Oyse, et pour y aller luimême, le mercredi, aux séances de la Rose, il ne pouvait admettre que l'attelage et ses
deux bêtes fines, fringantes sous leurs gourmettes.
Frédéric fit un travail sérieux. 11 calcula sur le trajet de l'usine, sur le trajet de Rodan, sur le trajet du Havre, les heures, les minutes, les secondes qu'on pouvait récupérer dans un semestre, grâce à l'auto, et il dit à M. Martin d'Oyse :
— Nous avons des capitaux, et c'est une valeur extensible, reproductible. Le temps, lui, est une valeur qui ne reproduit pas. C'est pourquoi il faut dépenser l'argent et économiser le temps. Vous, vous faites le contraire : vous gaspillez le temps, qui tombe au gouffre, et vous retenez systématiquement l'argent qui se féconderait du fait même d'être semé. Voilà votre grande faute.
— Il y a des valeurs spirituelles aussi, hasarda M. Martin d'Oyse, timide.
— Oui, mais en ce moment nous faisons des affaires, et il faut vendre la calèche qui vous fait perdre du temps.
Un carrossier de Rodan vint l'apprécier. Là-dessus, la plus élégante machine, vermssée, polie comme un miroir, légère, bien suspendue, capitonnée de gris-perle et fournie d'un des plus récents moteurs, arriva
en gare. Les Alibert l'avaient choisie d'office. Par raison, M. Xavier décida de vendre aussi les deux trotteurs. Quand le garçon, envoyé par une grande écurie voisine qui les avait achetés, les emmena par la bride, madame Martin d'Oyse se cacha le visage dans les deux mains. Enfin le carrossier de Rodan prit un soir la calèche. Il resta une charrette anglaise, et les deux chevaux de monsieur et madame Elie.
Le même soir, après une journée d'été orageuse, les Alibert se reposaient en fumant des cigarettes dans un coin du parc dont on leur laissait plus spécialement la jouissance. Ils virent s'avancer leur cousine qui se promenait du pas d'une femme qui s'ennuie.
— Cécile! appela Samuel sans quitter le banc oîi il était assis, venez nous faire une visite.
Elle s'approcha nonchalamment.
— Comme vous êtes jolie, ce soir! lui dit Samuel sans plus de préambule.
Ils la firent s'asseoir entre eux et lui offrirent des cigarettes parfumées. Son rire habituel l'avait reprise maintenant, et elle s'amusait de sentir l'effleurer la curiosité de Samuel.
— Vous savez, dit-elle, je suis rudement contente que mes beaux-parents aient bazardé leur calèche. C'était un non-sens, cette calèche. Au moins, à présent, avec l'auto, on pourra connaître une vie plus mouvementée. C'est comme l'électricité dont vous nous avez dotés presque de force. Voilà au moins un progrès!
— Je crois que les Martin d'Oyse avaient très grand besoin que nous vinssions ici, à tous points de vue, dit Samuel avec une entière simplicité.
Frédéric renchérit :
— Nous avons encore beaucoup à leur apprendre. Nous, aimons être ici pour leur enseigner toutes les choses modernes. C'est intéressant, véritablement, car ils sont des amis pleins de loyauté. Nous sommes très heureux de les avoir sauvés du malheur.
— Mais ils sont très en retard, ajouta Samuel, et ils ont encore besoin de nous pour longtemps.
— Oh! cela est vrai, dit Cécile, animée; ils parlent sans cesse de leur passé, de leurs traditions, du caractère que doit garder le château. Mais on ne vit pas dans le passé. Vous, vous êtes intelligents, vous comprenez
la vie telle qu'elle est dans sa réalité présente, c'est-à-dire dans sa seule réalité qui est le fait de chaque jour.
— Vous aussi, Cécile, vous êtes intelligente.
Vous croyez, Samuel? fit-elle, naïvement épanouie. Mon mari, lui, n'a pas l'air de le penser. Quand je lui dis ce que je viens de vous déclarer là, que rien d'autre ne vaut que ce qui promet directement rapport ou jouissance, et que les illusions sont des faiblesses, il rit, il m'embrasse, il murmure pour lui-même que je n'entendrai jamais un mot aux spiritualités de la race, au domaine de la pensée pure, et à l'idéal désintéressé. Il me trouve une petite fille.
— C'est-à-dire que vous êtes clairvoyante et raisonnable, dit Samuel avec admiration.
Elle était sérieuse, rengorgée dans son léger embonpoint comme une jolie tourterelle. Samuel regardait la nacre de son cou sous les frisons de ses cheveux, et il eut soudain cette physionomie qu'on lui avait déjà fugitivement vue, le jour où, allongé par terre sous la machine à vapeur, noir de graisse et de suie, il avait reçu, en un choc, la vision rose de Cécile.