‹ Les cousins richesChapitre 7 sur 7 · LES COI · texte numérisé non relu

LES COI

laçait et criait dans le creux du matelas. Le vieillard examina le bois des colonnes qui était bien conservé, puis il dit, comme un homme assommé par une émotion religieuse :

— Dire qu'un roi a couché là-dedans!

Ensuite ce fut un festin qui rappela, pour

l'abondance et le pittoresque, les repas de la Renaissance. Les Martin d'Oyse, petits mangeurs, sacrifiaient là encore à la tradition. Il y eut des pâtés monstrueux et un faisan doré habillé de ses plumes dont la queue balayait la nappe. L'alternance des vins était savante. Après les viandes épicées, on en versait un couleur de topaze, qui semblait le suc même d'un raisin balsamique. Le père Alibert, qui à la droite de madame Martin d'Oyse mangeait et buvait bien, disait à chaque coup :

— Ah! ah!

Comme on passait un coulis exquis de légumes printaniers, il confia à sa voisine :

— J'ai mangé dans les plus grands hôtels de Paris et les plus chers. J'ai traité des consuls, des sénateurs, des ministres : je n'ai jamais rien trouvé de pareil à ce que vous me servez là, madame.

Sam et Freddy parlaient peu. Au fond, ils pensaient comme le grand-père. Ils se heurtaient ici à un art, à une science, à des raffinements où toute leur supériorité sombrait. Ils sentaient que jamais ils n'apprendraient ce que les Martin d'Oyse paraissaient savoir si naturellement. La maîtresse de maison répliqua simplement :

— C'est de la vieille cuisine française, d'anciennes recettes. '

Ces mots les frappèrent. Il y avait là une initiation inaccessible pour eux, des secrets de famille. Et ils restaient graves. Toute la conversation, Cécile en tenait le dé avec son grand-père à qui elle racontait la manifestation des ouvriers de l'usine. Fanchette avait demandé qu'on lui mît le bébé sur les genoux, et, faisant semblant de goûter à tout, ne s'occupait que de l'enfant dont elle raffolait. Grand-papa Boniface la regardait attendri et une association d'idées lui fît dire :

— Moi, je regrette que l'aviateur ne soit pas là.

Il était mis en train par le bon vin. Celui qu'il but après le fromage avait une pointe d'alcool enveloppée d'un velours. Il se sentait content.

- Voilà un beau baptême, pensait-il tout laut, une réunion dont on se souviendra, une vraie fête de famille. Le château y prête, je dois dire. Tout y devient riche et curieux. Le plus original, c'est cette chambre où un grand roi de France s'est couché. Ce sonl; des hommes qui dorment comme les autres. J'ai trouvé cette chambre bien intéressante. Voudriez-vous la vendre cher, monsieur Martin d'Oyse?

M. Martin d'Oyse ne répondit pas, se contenta de considérer le'vieillard avec stu peur. Sam et Freddy, allumés, suivaient le marché qui allait s'ouvrir. Le bonhomme continua :

— Je vous demande cela, car, si cher que vous vouliez la vendre, je vous l'achète. Je la placerais dans le petit hôtel que je fais construire à Paris, On la transporterait telle quelle, avec les trous de vers du lambrequin et la tapisserie passée des chaises. Je la disposerais comme elle est ici, en plaçant au pied du lit la petite table où le roi a posé son plumet. Et je serais heureux de montrer cela aux gens qui viendraient voir la maison.

— Monsieur, dit M, Martin d'Oyse, comment pouvez-vous imaginer que je voudrais

me séparer d'une relique aussi précieuse?

— J'y mettrais le prix, fit remarquer le vieil Alibert.

M. Martin d'Oyse gardait le silence. Il craignait qu'en parlant son indignation lui échappât. La châtelaine avait pâli. Elie souriait.

— Voyons, grand-père, ne croyez-vous pas qu'il est des objets de piété familiale sur lesquels nul argent, nulle fortune ne peut avoir de droits? Qu'en dites-vous, Samuel?

Samuel répondit :

— Ces objets, dans notre famille, auraient été entourés du même culte que chez vous. Nous n'avons pas de choses pareilles, nous, Alibert. Il nous eût été agréable d'en posséder. Les souvenirs ne s'improvisent pas. Il faut bien recourir à ceux des autres.

Quand les cinq hommes furent seuls, à fumer, dans le billard, les fils Alibert en revinrent à la chambre de Henri IV. L'aïeul avait d'un mot mis à découvert une convoitise qu'ils gardaient secrète et dévorante depuis qu'ils avaient pris contact pour la première fois avec ce legs du passé. L'envie du souvenir historique les avait mordus. S'ils n'avaient point parlé, c'est qu'on était là

sur un terrain où le prestige de M. Martin d'Oyse, qu'ils régentaient à la filature, les jugulait. Aujourd'hui, les chiens rompus, Frédéric osa dire :

— Après tout, pourquoi pas? Nous vous proposons un échange, un gros avantage d'argent contre une valeur dont la perte ne vous serait pas si sensible que vous ne le croyez. Toute la curiosité qui s'attache...

Cette fois Élie se fâcha.

— Mon cher cousin, laissez-moi vous dire que vous, commettez une erreur. Il n'est pas question pour nous, là, de curiosité, mais d'une sorte de sentiment religieux à l'égard du sanctuaire où se concrétise toute notre histoire familiale. Vous saurez qu'il est des choses sacrées, mon cousin.

— Je le sais, dit Frédéric. Mais je pensais que nous, les Alibert, qui n'avons jamais compté avec vous, qui avons fait nôtre votre cause, avions acquis ici une créance morale.

Élie et son père se sentirent écrasés à cette phrase. Que dire si maintenant les cousins riches en appelaient à la reconnaissance de ceux qu'ils avaient sauvés!

— Je vois que l'art d'être bienfaiteur est difficile, monsieur, dit M. Martin d'Oyse,

puisqu'il arrive toujours un moment où l'obligé devient un vaincu devant l'autre.

Mais le vieux, qui semblait avoir saisi le colloque de ses yeux bleus clignotants, en avait senti les pointes, quoique subtiles. Son intelligence ne fléchissait pas encore. C'était le moment d'intervenir :

— Si j'ai demandé d'acheter cette chambre, fit-il hautement, et toute son autorité le reprenait dès lors qu'une tractation s'engrenait dans ses paroles, c'était pour la joie de ma petite-fille Fanchette à qui je voudrais en faire cadeau en même temps que de l'hôtel qui s'élève à cette heure pour elle. Mais mon idée va plus loin. Mon idée, c'est qu'elle épouse l'aviateur. Je ne vous l'envoie pas dire, monsieur Martin d'Oyse. Voilà des choses que je ne pouvais lâcher devant elle. N'empêche que si mes deux désirs se réalisent, la chambre du roi de France restera le bien d'un Martin d'Oyse, puisque Fanchette l'apporterait en dot, avec le petit hôtel.

— Messieurs Alibert, dit monsieur Martin d'Oyse dont la voix tremblait sourdement, je vous donne ici ma parole que l'obligation que j'ai envers vous est devant mes yeux totale, précise et accablante. A l'heure la

plus critique de ma vie, vous m'avez apporté l'aide de votre or, de vos capacités. Alliés avec nous contre le sort, vous en avez triomphé. Grâce à vous, la ruine fut conjurée et je m'enrichis aujourd'hui. Je vous dois tout, à mon sens, de ce que je possède. Mais je n'ai pas licence pour disposer à votre profit du patrimoine spirituel de ma famille. Je n'ai déjà que trop mal défendu contre vous la figure de ce beau château qui appartient toujours aux Morts autant qu'à moi. Vous n'emporterez pas hors de ses murs ce qui en est le cœur toujours palpitant et qui demeure le signe de l'impérissable honneur des Martin d'Oyse.

Le grand-père Boûiface parti, un froid demeura entre les associés de la filature. Pour la première fois le prix du service rendu avait été mis en question. Rien n'était déchiré. Les convenances, que les Alibert tenaient à honneur de respecter autant que les Martin d'Oyse, n'avaient pas été violées. Mais la reconnaissance avait cessé d'être légère à ceux qui avaient reçu, tandis que les bienfaiteurs n'en sentaient pas assez le poids. Tout le secret désaccord tenait en cette différence.

Pendant ce temps, les murs de la salle de filage s'élevaient rapidement, et Marthe

lîatier tapait des lettres de commande pour les machines qu'on faisait venir dès maintenant dans la certitude qu'avec la prime promise les bâtiments seraient terminés en août.

— Maintenant, disait-elle aux Alibert, je suis pressée de voir les nouveaux ateliers construits, j'en ai la fièvre.

Elle se confiait volontiers à eux. A force de travailler ensemble, d'élaborer, souvent en dehors des Martin d'Oyse, des plans et des projets, ils en étaient venus à une sorte de complicité. Ainsi Marthe était au courant de l'idée qu'avaient eue les Alibert de construire à mi-côte de la vallée des maisons ouvrières. Toute leur philanthropie calculatrice, la forme haute et réfléchie que la sensibilité affectait chez eux, ils s'étaient donné la peine de l'exposer à la secrétaire qui s'en était sentie éblouie. Elle avait pris parti pour eux et commençait à trouver M.

Xavier plein de préjugés. Puis la possession du chalet neuf, dont Marthe, devenant petite bourgeoise, goûtait secrètement les charmes, l'attachait aux patrons généreux de qui elle le tenait. Des Martin d'Oyse aux Alibert, il y avait eu un transfert des liens d'antan.

M. Martin d'Oyse dit un jour, au château :

— L'âme de Marthe n'est plus ce qu'elle était autrefois.

— C'était à prévoir, dit la belle Elisabeth. Pour la reconquérir, il faudrait que nous pussions éloigner les Alibert.

— Oui, mais comment, une fois le service rendu, éloigner ceux à qui l'on doit son salut? pensa tout haut M. Xavier. Jamais, jamais, quoi qu'ils m'imposent et quoi qu'ils fassent, quelque tyranniques et impérieux qu'ils deviennent chez moi, je ne perdrai une seconde le souvenir du jour où ils m'apportèrent si spontanément leur appui.

C'était un soir d'été, dans le parc. Fanchette, dont on voyait l'étroite robe bleue aller et venir nonchalamment derrière les massifs, s'approcha et dit d'une voix singulière :

— Il y a une auto d'ambulance arrêtée devant la grande grille.

Une anxiété instinctive naissait de ces seuls mots. On chercha des yeux le jardinier, pendant que la corne de la voiture lançait un appel pressant. Enfin le valet de chambre apparut; on l'envoya ouvrir; Fanchette et madame Martin d'Oyse se lancèrent

regard d'angoisse, mais pas un mot ne [sortit de leur bouche. L'auto à la croix de (Genève roula sur les allées sablées qui entou- ■ raient la pelouse. Quand elle s'arrêta devant le perron, une infirmière sortit et dit aux [trois personnes qu'elle voyait devant elle :

— J'amène un blessé. Monsieur...

monsieur Martin d'Oyse... un jeune aviateur qui a fait une chute assez grave au parc d'Argenteuil. Après les premiers pansements, il a demandé à être conduit chez lui. Les chirurgiens l'ont permis dans des conditions spéciales et sur l'assurance qu'il n'avait que des fractures multiples mais maintenant réduites.

La mère n'en écouta pas davantage et s'élança sur le marchepied de la voiture.

— Attendez, madame ! ordonna l'infirmière qui restait seule maîtresse de son blessé.

Et elle pénétra dans l'auto à la place de madame Martin d'Oyse.

Le père demanda :

— Quand est-ce arrivé?

Il y avait quatre jours, depuis lesquels il était soigné dans la petite clinique du parc. On avait eu très peur, mais sa vie ne semblait plus en danger.

Silencieusement, les Alibert étaient venus se ranger près des parents avec Cécile et Elle. Le chauffeur et le valet de chambre dirigés par l'infirmière soulevèrent le brancard, et tout le monde vit apparaître la longue statue blanche, la statue brisée de Chouchou, enveloppée d'ouate et de bandelettes, et inerte entre les bras des porteurs.

Et aussitôt les yeux du blessé, ses yeux qui seuls étaient libres, bougèrent et cherchèrent ceux de Fanchette. Elle était là! Il l'avait revue! Ils ne se sourirent pas, mais tout le soleil et le diamant de leur amour passèrent dans leur grave regard. Et Fanchette nota qu'il l'avait cherchée avant sa mère. Celle-ci ne vint qu'en second, et à elle il sourit en disant :

— Ce n'est rien, je vous assure.

Elle s'effondra devant lui :

— Mon pauvre petit!

Les Alibert, d'un mot, expédièrent les deux hommes pour se charger eux-mêmes du brancard. Ce furent eux qui portèrent Philippe, d'un pas doux et félin, au bout de leurs bras forts, par l'escalier de pierre, jusqu'à son lit où ils le déposèrent en soutenant son corps

de leurs quatre mains fermes. Elle sanglotait dans un coin de la chambre. Il était le plus nerveux, incapable de rendre service. Sa femme dut s'employer à le calmer. Fanchette, farouche et discrète, se tenait près de la porte sans oser avancer. Les parents seuls s'approchèrent du lit ; la mère se repaissait de ce visage intact, sauvé de la mort. Elle répétait :

— Mon pauvre petit...

Mais Chouchou, qui paraissait ce soir un chevalier de neige sous son casque blanc de linges et de gazes, appela tout d'un coup :

— Fanchette? Où est Fanchette?

Alors elle accourut sans se soucier des autres, et elle s'agenouilla au chevet pour pouvoir s'entendre mieux avec lui. Puisqu'il l'appelait, elle voulait bien mettre en spectacle son amour devant l'univers. Et il contempla dans une béatitude sans nom, les tendres lèvres qui dessinaient comme un baiser en murmurant :

— Chouchou!

Il lui dit à voix basse :

— Quand je suis tombé, je vous ai vue devant moi, comme je vous vois, et j'ai regretté, oh! j'ai regretté la vie! Mon appa-

reil brûlait, alors je m'étais jeté... Et quand on m'a ramassé, j'ai souhaité d'aller finir près de vous. Maintenant on me dit qu'on va me réparer... Tant pis! il a fallu que je vous rejoigne quand même.

Il en était à ce point, à cette étape avancée et encore, si l'on peut dire, dans le champ magnétique de la mort, où les pudeurs s'annulent; et il ne cherchait pas plus à cacher son amour pour Fanchette que la détresse de son corps brisé, aussi dépendant de tous que le frêle petit enfant d'Elie. Fanchette répondit :

— C'est moi qui vous soignerai et qui vous guérirai.

Il la regarda encore très longuement, avec des clins d'œil soudains, comme s'il la reconnaissait par soubresauts, ainsi que les gens très malades. Mais il buvait de la vie près de Fanchette. Puis il dit à son père, presque sèchement :

— Je l'aime, vous savez...

M. Martin d'Oyse s'appliquait à contenir ses horribles émotions. Il répondit sans paraître surpris :

— Tu fais bien.

On chercha Sam et Freddy. Mais ils rou-

laient déjà sur la route de Rodan pour ramener un chirurgien. Sans émotion déprimante, à froid, ils s'incorporaient le malheur des autres, adoptaient leur chagrin, s'oubliaient parfaitement pour se consacrer à terrasser leur épreuve. Et ils s'y adonnaient comme à une entreprise d'affaires, en raisonnant tout sans qu'on vît le moindre jeu de leurs nerfs. Ils ramenèrent avant la nuit une célébrité de la ville. Pendant la consultation, M. Martin d'Oyse, le cœur débordant, leur étreignit les mains :

— Vous êtes d'admirables amis. On ne mesurera jamais votre bonté.

— Oh! ce n'est rien, cela! dirent-ils en riant.

Le chirurgien n'approuvait pas beaucoup le transfert du blessé dans une maison particulière. Mais Philippe protesta si douloureusement quand il parla d'une clinique de Rodan, qu'il n'insista pas. Sam et Freddy ajoutèrent :

— S'il faut une salle d'opération, on en improvisera une dans la chambre voisine.

Les Martin d'Oyse les regardaient avec adoration. Jamais les Alibert n'avaient été à ce point les dieux nouveaux. Ils apparais-

saient ce soir puissants et bienfaisants, dans tout l'éclat de leur amitié. On se reprochait les petits procès qu'on avait pu, çà et là, par susceptibilité de famille, leur faire. Ce fut un renouveau d'enthousiasme.

Le blessé dit à Fanchette :

— Ne me quittez pas.

Et cet amour de Chouchou scellait l'intimité. On n'avait d'yeux que pour cette exquise Fanchette. Tout paraissait naturel ce soir, même ces accordailles soudaines. Quand la jeune fille déclara qu'elle passerait la nuit à le veiller, madame Martin d'Oyse la serra dans ses bras. Quel lien nouveau avec les Alibert !

Dès que les menaces de la fièvre furent écartées, Elie guetta le moment propice pour venir s'entretenir seul avec son jeune frère. Il avait à cœur d'efîacer le souvenir d'un autre entretien où il s'était évertué à tuer en Philippe l'amour de Fanchette.

— Vois-tu, mon petit, déclara-t-il simplement, nous nous trompons dès que nous perdons de vue la fin des causes. Je t'ai dit des choses très dures le soir où je t'adjurais de ne pas épouser une Alibert. Depuis, j'ai bien changé. Un grand événement s'est passé. J'ai un fils aujourd'hui, et j'aperçois la raison de nos phénomènes psychologiques.

en tenant dans mes bras cet enfant qui est le but auquel tendaient les dits phénomènes. Chouchou, tu es dans le vrai en aimant la jolie Fanchette. Si ces femmes très différentes de nous, dont nous n'atteignons jamais l'âme entière, que nous ne possédons jamais complètement, à qui nous nous exaspérons de ne pouvoir faire lire clairement dans nos pensées, attirent ainsi notre désir, c'est que notre race est avide de se parfaire en elles. Chouchou, avouons-le, beaucoup de facultés nous manquent. Refais le chemin parcouru. Constate ce que les Alibert nous ont apporté à côté de leurs capitaux. Regarde l'usine. L'œuvre accomplie est énorme. Qui en est l'auteur? Les Alibert. Leur action est celle d'un génie différent du nôtre, contraire au nôtre. Je sais bien qu'ils sont en train de nous manger. Leur force a débordé le lit où nous aurions voulu la canaliser. Nous leur avions demandé de sauver la filature, pas de se substituer aux Martin d'Oyse dans le rôle héréditaire que nous tenions dans le pays. Leur vitalité a tout pompé : la popularité, l'admiration, la reconnaissance, les vieilles fidélités. Papa l'a dit un jour : nous ne sommes plus rien

ici. Mais cela prouve, Chouchou, qu'ils avaient de ce que nous n'avons pas. Et c'est cette faim, cette voracité de ce qui nous fait défaut qui nous jette à genoux devant la femme de leur race que la nature choisit pour être la mère de notre descendance. Crois-tu que je ne me réjouis pas à penser que mon enfant sera plus complet que moi et possédera les qualités de Cécile? Cécile m'a fait souffrir souvent. Je l'adore et je mentirais si je disais que je suis pleinement heureux. Elle a trop raillé ma littérature, comme elle dit, et les subtilités de ma race ; elle n'a épousé que, la moitié de moi-même et je me brise le front contre l'impénétrable de son âme, moi qui avais rêvé l'union absolue. Mais je ne puis nier quelle crâne figure cette femme-là fait devant la vie. Peu importe que je souffre parfois, si les Martin d'Oyse qu'elle met au monde réalisent par l'alliance de nos familles un type plus parfait. Suis ton amour. Chouchou : ce n'est pas aveuglément qu'il te conduit à Fanchette. Si tu dois frémir souvent devant le mur qui vous séparera toujours, dis-toi que c'est peu de chose que notre cœur soit mortifié.

Philippe était toujours une blanche statue

souffrante, dont seul le masque aigu et les yeux dévorateurs vivaient. Mais il était sauvé maintenant. On devait d'ici peu briser l'enveloppe de plâtre qui le moulait. Icare se relèverait pour affronter encore le soleil.

Le ciel était pur, mais l'orage éclata pourtant. Les Martin d'Oyse père et fils étaient un jour au perron de la maison blanche, devant le cèdre, quand deux mécaniciens au visage noirci et sentant le fer s'avancèrent, d'un pas rythmé, venant de l'usine. On montait en ce moment une seconde machine à vapeur de quatre cents chevaux. Il l'avait fallu pour engendrer le mouvement des nouvelles cardes et des nouveaux métiers. Les Alibert travaillaient avec les ouvriers du constructeur.

— Quelle besogne! dit M. Martin d'Oyse en les voyant. Quelle fatigue!

— C'est fini ! dit Frédéric en riant.

Ils étaient transformés. L'émail de leurs dents quand ils riaient, et le blanc de leurs yeux prenaient dans leur visage noirci un éclat singulier. Le corps ondulant dans ces vêtements lâches, au bleu souillé, respirant la force physique, ils paraissaient vraiment les rois de la matière. C'étaient des triomphateurs ; leur pas souple eût gravi tous les sommets.

— Eh bien, vous êtes contents? leur demanda Elle.

Les deux Alibert dirent ensemble :

— Non!

Et ils expliquèrent :

— Nous ne devons pas nous arrêter là, L'extension de l'usine va exiger un personnel double. L'heure est arrivée de faire quelque chose pour nos ouvriers. Nous voulons leur organiser une vie confortable et il faut que vous nous aidiez, mon cousin, et vous, monsieur, en nous cédant quelques hectares de terrain dans le coteau, pour que nous mettions à exécution notre projet de cité ouvrière.

M. Martin d'Oyse demanda en se contenant :

— On déboiserait le coteau? On ferait tomber les acacias et les hêtres, et les épines qui au printemps sont des arbres de neige, et à mi-côte vous construiriez une de ces longues casernes...

Samuel appela :

— Mademoiselle Natier, voulez-vous nous apporter le dossier de l'architecte?

Marthe, si vive, tardait à venir. On aurait dit qu'elle hésitait. Enfin elle parut, tendant à ces messieurs une chemise de moleskine. Elle regarda craintivement M. Xavier. 11 lui semblait qu'elle le trahissait. Pourtant elle donnait raison aux autres.

— Voulez-vous nous chercher le plan en élévation des maisons et le projet en couleur?

Non sans quelque naïveté, ils comptaient sur le projet en couleur qu'ils trouvaient joli pour séduire M. Martin d'Oyse comme ils avaient séduit Nathalie. Le gentilhomme était tout frémissant, mais il se taisait. Lorsque Marthe lui eut mis sous les yeux l'image de cette bâtisse interminable, hérissée en feston de ses multiples toits portant chacun sa cheminée unique, il s'écria :

— Jamais on ne déshonorera la vallée.

qui est la plus belle du pays, par ces constructions ignobles! La nature a pris ellemême la peine de dissimuler par une poussée de verdure plus luxuriante qu'ailleurs les laideurs de l'industrie, aux bords de la rivière. Des peupliers gigantesques se sont élancés en ronde autour des cheminées de brique pour en atténuer la sécheresse et ainsi, vues du plateau, les usines du creux de la vallée n'apparaissent que drapées de pittoresque et sans la moindre indécence. Et vous, messieurs, vous voudriez déchirer ce manteau? Vous voudriez déraciner ces beaux arbres, rùettre à nu le coteau, et y étaler l'horreur de ces façades régulières, sur deux cents mètres, c'est-à-dire détruire l'incomparable charme de cette vallée, en tuer toute la poésie? Jamais vous ne ferez cela. Je m'y oppose.

Les Alibert le regardaient fixement. Ils mettaient de la bonne volonté à essayer de le comprendre, et, ne parvenant pas à sentir comme lui la divine importance de la beauté, ne se fâchaient pas cependant contre ses conceptions qu'ils jugeaient nobles.

Samuel dit doucement :

— Ces maisons ne sont pas laides. Ce

sera très net. Et puis, monsieur, le bien-être de vos ouvriers ne prime-t-il pas ces considérations?

— Mes ouvriers, dit M. Martin d'Oyse, ils habitent de petites maisons charmantes, disséminées dans la verdure, où ils goûtent le bien-être de l'habitude. Ils seront beaucoup moins heureux si vous les transplantez dans ces bâtisses où ils auront, c'est vrai, l'eau et le gaz, c'est-à-dire certaines commodités matérielles, mais où ils perdront, dans la promiscuité et dans l'uniformité d'existence de sept à huit cents personnes soumises à la monotonie des mêmes règles, le sentiment du foyer personnel. Plus de souvenirs, plus de passé, plus de traditions transmises par les vieilles pierres, plus rien comme jouissance, que le bien-être matériel. Mais compensera-t-il le bien-être moral qu'ils auront laissé dans leur chaumière nichée au hasard entre trois chênes, entourée d'un jardin fantaisiste, et bien à eux? Si vous voulez faire le bonheur de vos ouvriers, messieurs, cherchez ailleurs, connaissez-les, faites comme ma femme qui les visite, qui s'enquiert de leurs besoins moraux autant que matériels, et puisque vous avez la grande

puissance des capitaux, dotez-les d'institutions moralisantes, de mutualités, de bibliothèques, mais pour Dieu ne faites pas constituer votre bienfaisance dans l'action d'un froid logement où le robinet remplace le jeu antique du puits, et l'infâme fourneau à gaz la grâce vénérable des vieux âtres.

— Le premier secours que nous leur devons, dit Samuel, c'est de mettre à leur disposition les commodités modernes dont nous jouissons nous autres, tout ce qui supprime l'inutile effort. Cela sera, monsieur, parce que cela doit être.

Et il tapait de son doigt plié sur le papier étalé devant eux, à la balustrade du perron, et où rutilaient, avec leurs toits de tuiles, quatre-vingts maisons d'un seul tenant.

— La beauté de la vallée ne sera pas détruite avec mon consentement, s'écria M. Martin d'Oyse. J'ai toujours refusé de vendre une seule parcelle de ce terrain afin qu'un constructeur sans goût ne vînt pas déparer cette merveille. Ce serait un crime de priver à jamais les générations futures du spectacle qui nous a enchantés nous et nos pères depuis des siècles. L'homme

n'est pas le maître absolu des paysages, même lorsqu'il a payé le terrain oii ils s'élèvent. Il en est comptable devant ceux qui naîtront après lui , et nous n'avons pas le droit, vous entendez, nous n'avons pas le droit de détruire un ensemble de beauté.

— Un paysage n'est qu'un paysage, dit Frédéric l'air dédaigneux, l'homme passe avant.

— Mon cher, dit M. Martin d'Oyse, la splendeur des spectacles de la nature en vient à faire partie de l'âme qui la contemple, en sorte que cette beauté, comme celle des œuvres d'art, forme un patrimoine plus intime pour l'homme, et plus sacré que l'or qu'il hérite de son père. Je ne veux pas, mon fils et moi ne voulons pas qu'il soit touché à la vallée.

Samuel, à ce point de la discussion, lança la phrase fatale :

— Et nous, alors, pour qui comptonsnous ici?

— Quand je vous ai proposé de vous associer à nous pour gérer la filature, dit M. Martin d'Oyse, il n'avait pas, que je sache, été question de vous remettre en outre les

destinées d'un pays où ma famille domine depuis des siècles.

— Les services que nous avons rendus au pays dans un ordre, dirent les Alibert, nous invitaient d'eux-mêmes à poursuivre notre action dans les autres. Nous avons une tâche à remplir ici, nous la remplirons. Ce que vous ne voulez pas nous laisser faire à proximité des ateliers, nous l'établirons plus loin, sur le terrain que nous avons acheté aux Tavern}^ et dont nous sommes les maîtres.

Marthe était toute tremblante d'avoir assisté au pénible conflit. Elle ramassait les documents du dossier, qu'elle allait emporter, quand M. Martin d'Oyse lui demanda :

— Que pensez-vous de cela, mon enfant, vous; la fille de la vallée?

Marthe pâlit; elle craignait de se montrer ingrate envers les Alibert. Pourtant le gentilhomme venait de la reconquérir par tout le prestige d'autrefois. Elle avait assisté au choc de deux races faites pour s'estimer, non pour se comprendre. Marthe se tournait naturellement vers la race dont elle tenait sa formation morale :

— Je pense, monsieur, répondit-elle, que c'est VOUS qui savez le mieux ce qu'il faut au pays.

— En effet, dirent les Alibert, mortellement outragés, nous ne sommes, ici, que des étrangers...

Chouchou fit d'abord ses premiers pas aidé de béquilles, et ses membres se guérissaient si vite qu'il put bientôt se contenter d'une canne et du bras de Fanchette où il s'appuyait de toute sa confiance.

On voyait partout leur couple pareil à une image de légende. Ils se promenaient dans les vestibules du château, dans le parc, sur le chemin creux qui menait à l'usine, ils allaient jusqu'au bois, toujours inséparablement enlacés. Ils passaient comme l'illustration d'un beau roman de chevalerie. Lui était le Tristan de la conquête des airs; elle, l'Yseult d'une cité lointaine, qu'un

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enchantement lui avait si longtemps défendue. Il prétendait ne pouvoir faire un pas sans le bras de Fanchette. Elle gardait toujours le regard de ses yeux de glace, mais elle devenait belle comme le jour.

Sam et Freddy dirent à Fanchette :

— Les Martin d'Oyse sont des ingrats.

Nous les avons sauvés de la ruine. A la médiocrité de leur filature nous avons substitué la prospérité. Ils sont riches aujourd'hui et c'est notre œuvre. Mais ils veulent nous condamner au rôle d'ouvriers de leur opulence et limiter là notre action. Nous étions venus sans arrière-pensée, pour les aider de toute manière. Il nous semblait intéressant d'apporter à cette ancienne et illustre famille l'appui de notre puissance. Nous agissions de tout cœur, car nous leur avions donné vraiment notre affection. L'argent que nous avons mis dans leur entreprise nous a largement rapporté, mais nous voulions en outre faire du bien dans leur propre domaine. Nous nous figurions qu'ils ne nous en aimeraient que davantage et qu'ils applaudiraient aux vues et aux réalisations dont ils sont incapables, eux, rêveurs. Mais voilà qu'au rebours de ce que

nous attendions, ils se sont montrés jaloux de ce bien que nous opérions. Après que nous les avons dotés de toutes sortes d'agréments pratiques, et que nous leur avons enseigné l'art de vivre que nous possédons mieux qu'eux, ils se retournent contre nous et nous traitent en ennemis. Cela nous cause une peine profonde, Fanchette.

— C'est que, dit Fanchette, lorsqu'on a rendu service à son ami le plus cher, il faut éviter ensuite d'en prendre avantage pour faire le maître chez lui.

M. Martin d'Oyse vint à son tour :

— Ma chère Fanchette, vous serez demain une Martin d'Oyse, vous l'êtes déjà par les sentiments et je puis vous parler avec liberté. Vos frères m'affligent singulièrement. Pourquoi veulent-ils détruire parmi nous des habitudes séculaires et une spiritualité qui, bien que n'étant pas leur fait, a donné forme à notre race? Ils m'obligent à leur dire, ce qui est atroce après tous leurs bienfaits, que je saurai gouverner sans eux. Voilà, ma chère Fanchette, à quoi j'en suis venu. Il s'agit de défendre contre eux l'esprit de ma race. Les ai-je blessés?... je le crains!

— Vous les avez blessés, dit Fanchette, et ils en souffrent. Mais il le fallait.

La première fois que Fanchette dit à ses frères qu'ils devraient résilier leur association et quitter les Verdelettes pour reprendre la minoterie, ils se mirent en colère et répondirent qu'ils ne voudraient jamais laisser péricliter l'œuvre qu'ils avaient établie sur de telles bases.

— Elle ne périclitera pas, dit Fanchette, car les Martin d'Oyse sont capables de la gérer sans vous, sinon sans vos capitaux. Leur caractéristique est justement d'être capables des entreprises les plus diverses et de marier dans leur esprit la littérature et l'art avec les activités pratiques. Là où ils se soucient de réussir, ils le peuvent toujours. Restez leurs commanditaires, car ils ont besoin d'argent, et leurs amis, car ils ont besoin d'amitiés, mais retirez-vous. Chacun chez soi : voilà la vraie sagesse.

La salle de filage était maintenant comme cathédrale aux vitraux blancs.

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soixante mille broches valsaient si vertigineusement que le fil, entraîné par cette giration, simulait autour de chacune un nuage impalpable, une vapeur. La danse

générale était affolante. Ici toute chose tournait, les arbres de couche, là-haut, et les bandes circulaires des courroies de transmission, et les roues aériennes où elles s'enroulaient, et sur les continus les bobines chargées de la mèche de coton encore épaisse et molle, et la broche où, après tant de torsions, le coton arrivait en fil délié et fragile. Souvent les Alibert entraient et demeuraient sur le seuil, tristement, à regarder ce formidable travail, né là-bas des deux machines à vapeur, agitées de leur convulsion incessante. Ils en remplissaient leurs yeux en pensant au conseil de Fanchette. Us n'avaient pas, devant les décrets de la Destinée, le même allant que pour la lutte contre la matière, et le courage passif était diminué en eux de toute l'hypertrophie de leur activité. Il leur fallut deux mois pour qu'ils se résignassent à quitter les Verdelettes. Quand ils furent décidés, ils en vinrent avertir les Martin d'Oyse, un soir, au salon. L'hiver était venu. Tout le monde était rassemblé autour de la lampe électrique, et les radiateurs répandaient une chaleur pesante. Sam et Freddy exprimèrentleur dessein. M. Martin d'Oyse se récria.

— Jamais! Vous ne partirez pas. Votre amitié nous est trop précieuse. Nos familles sont unies.

Mais ce que les Alibert avaient mis deux mois à résoudre, ils ne manquaient plus de l'exécuter. Ils partirent comme ils l'avaient dit, trois jours après. Leur père leur avait envoyé une voiture qui les attendait devant le perron du château. Eux, dans leur costume fauve de sport, comme lorsqu'ils étaient arrivés, vinrent baiser la main de la châtelaine.

— Ah! leur dit-elle, au moment de vous perdre, je mesure l'attachement qui nous liait à vous.

— Nous regrettons aussi, dirent-ils avec leur froideur coutumière, mais nous avons bien réfléchi. C'était trop difficile. C'est mieux ainsi.

Sam, la tête droite, son nez court dégageant la lèvre rasée, réprimait avec peine le pli douloureux de sa bouche; Freddy laissait mieux voir encore sa mélancolie. Quand ils arrivèrent à M. Martin d'Oyse, celui-ci prit leurs mains et les garda dans les siennes.

— Pourquoi faut-il... Pourquoi faut-il...

murmura-t-il. Tant de dévouement, tant de loyauté dans l'amitié, et cette impossibilité de se comprendre entièrement!... Ce mystère des races!... Je vous aimais, amis bienfaisants. Votre tranquille bonté me charmait, et le souvenir du service rendu ne me quittait pas un instant. Je crains qu'il ne m'accable aujourd'hui. Doutez-vous de notre reconnaissance?

— Non, dit Samuel; pour toute question du cœur et de l'esprit, qui pourrait douter de vous?

Et M. Martin d'Oyse les embrassa. Les Alibert laissaient au château Fanchette, que Philippe épouserait le mois suivant. C'était le meilleur gage de leur fidélité. A l'heure dite, ils montèrent en voiture.^ Ils revêtirent le suroît et les lunettes. Sam prit le volant, et l'auto glissa sur le sable

mouillé.

Ainsi partaient, après leur œuvre accomplie, les dieux nouveaux qui avaient quelque temps prêté à la race noble l'instrument de leur génie. Les dieux étrangers savent s'arracher en temps opportun à ceux qu'ils veulent servir, pour que l'hommage du regret s'ajoute à celui de la reconnaissance.

Les Martin d'Oyse, le cœur déchiré, demeurèrent tous au perron, après que les Alibert eurent disparu. Mais un appel venu du dedans les obligea de rentrer. C'était le petit enfant d'Élie et de Cécile qui pleurait dans les bras de sa nourrice.

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