‹ Les cousins richesChapitre 6 sur 7 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Cécile eut un gros garçon, aux reins larges, à la voix perçante. Quand il fut serré dans ses langes neufs, et qu'on le fit voir ainsi pomponné à sa jeune maman, elle s'écria, n'ayant rien perdu de son entrain :

— Mais, bonté divine! il ressemble à Chouchou! J'aurai trop regardé ce mauvais sujet lors de son dernier séjour aux Verdelettes.

— Cette Cécile! elle est toujours la même! dit en riant madame Martin d'Oyse.

Mais on observa le bébé. Il avait en effet les yeux bleus, comme Philippe, et, ainsi

que les nouveau-nés, le front convexe. Le grand-père hocha la tête. Fanchette, qui se trouvait près du lit, emporta l'enfant et se mit à le manger de baisers.

Élie goûtait un bonheur profond qui confinait au mysticisme. Il ne faisait aucun rêve précis. Il savait qu'il avait un fils, un Martin d'Oyse, voilà tout. Ce petit bonhomme, l'aîné de l'aîné, continuerait bien l'espèce. La famille avait poussé là un beau surgeon, vivace et solide. Encore un qui ferait, le temps venu, sa nuit de noce dans la chambre de Henri IV. Et peut-être que déjà sommeillait en lui l'âme inspirée de Chouchou. S'il avait du génie, le génie littéraire si cher à Elie ! Sait-on jamais, devant le mystère de ces petits enfants! D'ailleurs les ancêtres répondaient de lui. Pas une tache dans la famille, pas une tare, pas un point douteux. Rien qu'un passé de chevalerie, de noble dilettantisme, d'idées généreuses : un passé tout blanc. Elie savait l'histoire de tous les portraits du salon, il l'apprendrait à son fils, comme son père la lui avait apprise, car la famille est faite des morts plus encore que des vivants.

Le soir, les Alibert firent demander par

les domestiques la permission de venir saluer l'accouchée. Celle-ci se portait bien. Elle était rose et charmante. On autorisa la visite. Ils arrivèrent ensemble de leur pas souple et assourdi, avec le même balancement du corps, et vinrent baiser la main de Cécile. Elle leur dit :

— Si vous saviez le beau petit garçon que j'ai!

— Est-ce qu'on peut le voir? demanda Frédéric par politesse.

La garde, sur un gest^ de Cécile, tira l'enfant du berceau, bien qu'endormi. Il s'éveilla et ne pleura point.

— Pauvre petit mignon! prononça la jeune maman dont le cœur s'amollissait d'heure en heure, quel bon caractère il a déjà!

Élie rayonnait et scrutait anxieusement la physionomie des Alibert pour voir si elle exprimerait de l'admiration. Mais ils restèrent impassibles et dirent seulement ensemble, tant la remarque s'imposait :

— Oh! c'est vraiment le portrait du grandpère Boniface.

Élie ne broncha pas. A peine ses sourcils eurent- ils un réflexe, et sans protester il se mit à considérer avidement son enfant

pour s'assurer que les cousins riches venaient de mentir. Mais il était trop tard. Ils avaient, en quatre mots, dressé inexorablement devant lui l'image du vieux marchand de bestiaux, grand, un peu voûté, sec, les yeux bleus bridés, le visage tailladé de rides, le menton rasé, l'air fin et dominateur. Tel Élie l'avait vu à son mariage, tel il le revoyait là, debout au berceau de Tarrièrepetit-fils qu'il venait d'avoir et qu'il revendiquait à son tour, autant que les autres ancêtres, ceux de la galerie du salon. Et il fallait bien en convenir, le bébé aux traits informes portait en lui quelque chose d'intraduisible qui l'apparentait à l'aïeul des Alibert.

Ce fut pour Élie un moment de trouble extrême. Son visage se décomposait. Il lui semblait qu'on venait de lui enlever son fils. Le bébé pourtant était là, dans les bras de la garde, ouvrant avec fixité les olives luisantes de ses yeux sans paupières. Il le scrutait cruellement, comme un père jaloux qui cherche dans une ressemblance une origine suspecte. Alors c'était un Alibert, cet enfant?

Ses associés venaient de lui en donner la révélation brutale. Même si ce jeu puéril de

rechercher des ressemblances chez un nouveau-né ne signifiait rien, l'enfant n'en serait pas moins le rejeton du vieux millionnaire enrichi dans le commerce dos porcs. Cette race vigoureuse mais lointaine, qui l'épouvantait par sa distance, elle serait celle de son fils, qu'il le voulût ou non. Son fils ne serait pas entièrement à lui.

Quand les Alibert furent partis après avoir transmis à Elle des dépêches du Havre qu'ils venaient de recevoir sur les cours du coton, Cécile congédia la garde et appela de ses bras tendus son mari qui restait soucieux au milieu de la chambre. Il vint s'agenouiller près du lit, baisa sa main distraitement et prononça enfin :

— Vous avez entendu ce qu'ont dit vos cousins : cet enfant ressemblerait à votre grand-père Boniface.

— Si je l'ai entendu! Et si j'ai vu que vous en aviez la figure longue d'une aune, mon pauvre chéri ! Pourtant, avouez que ce serait bien naturel. Vous n'aviez pas la prétention d'être tout seul à le faire, cet enfant, hein? J'y ai mis mon sang, le sang des Alibert. Cela vous chiffonne, avouez-le, mon pauvre Élie?

— Moi, dit Élie, jusqu'à présent, je le voyais surtout très Martin d'Oyse.

Cécile se tut. Au bout d'un instant, Elie, qui s'absorbait dans ses pensées, vit cependant qu'elle ne riait plus, et que de grosses larmes roulaient le long de ses joues, sur ses lourdes tresses d'or. Il sursauta :

— Je vous ai fait de la peine? Qu'ai-je dit, donc?

Elle ne répondait pas, s'essuyait les yeux en silence. Élie la regardait, ravagé de voir dans un tel chagrin la joyeuse Cécile, qui ne pleurait jamais. Il voulut caresser son front, le baiser, mais elle le repoussa : ^

— Comme vous méprisez ma famille!

finit-elle par soupirer. Cela vous a donné un soufflet que mes cousins déclarassent que ce pauvre petit tenait des Alibert. Mais si c'est votre enfant, c'est le mien aussi. Je serais enchantée qu'il ressemblât aux Martin d'Oyse, mais vous n'empêcherez pas que je me sois mise en lui, moi et ma race. On sent bien, vous savez, tout ce qu'on donne de soi à son enfant, tout ce qu'on lui infuse. Eh bien, vous, Élie, vous révoquez ce qu'il y a de moi dans ce bébé. Il est tout diminué à vos yeux d'être ma chair, ma vie, et de pou-

voir posséder la nature que j'ai prise dans cette race Alibert, dont j'ai bien droit d'être fîère, il me semble. Comment m'aimez-vous donc, Elle?

Elle affolait Elle, qui se voyait impuissant à la calmer. Il suppliait :

— Vous allez vous faire monter la fièvre. Elle le stupéfiait, le déconcertait comme

une femme nouvelle qui serait née en même temps que l'enfant. Qu'il l'aimait ainsi! Et ce qu'il aimait, c'était Cécile Alibert avec toutes les singularités de sa tribu, avec ce qui le heurtait, le choquait, l'irritait parfois, mais de quoi était cependant faite cette belle et saine créature aux vues directes, aux claires idées, à la conscience simple, à l'énergie pratique. Il le lui dit :

— Ma femme adorée, je chéris tout ce qui est en vous. Je vous aime Alibert et pas autre et j'aimerai dans l'enfant tout ce que vous aurez mis en lui de vous.

— Ce n'est pas vrai, reprenait Cécile dont la. sensibilité s'exaspérait. Vous détestez ma famille ignorante des chimères, ma famille terre à terre qui vit de réalités et dont l'activité se nourrit de substance comme un bon feu qui brûle de bonne houille et non de

la paille. Vous nous regardez de haut, mes cousins, moi et jusqu'à ce pauvre bébé à qui vous reprochez de n'être pas exclusivement le fils de votre lignée supérieure. Mais allez-vous nier les qualités fortes que je lui aurai transmises malgré vous, à ce fils de poètes, de chevaliers et de littérateurs?

Il supplia angoissé :

— Tais-toi, tu vas être malade, et ce serait ma faute. Pardonne-moi de t'avoir offensée un jour pareil, le jour où tu m'as fait le don de cet enfant, ma Cécile, et où je te vois encore toute brisée de ce don. C'est toi qui as raison. Tu as communiqué à ce petit être ce dont nous auribns été incapables de le doter, tout ce qui nous manque, oui, Cécile, je te l'avoue, tous les dons qui nous sont refusés : la solidité, l'application, l'amour du concret. Je sais bien que les Martin d'Oyse n'atteignent point la perfection, mais ton fils y arrivera, chérie, puisqu'en lui nos deux races distantes se compléteront.

' — Ah! Ah! s'écria-t-elle, bien qu'encore à demi sérieuse ; vous y venez donc ! vous y venez, j'en suis bien aise. Les Alibert ont du bon, je ne vous l'ai pas fait dire.

Élie tremblait que cette discussion ne l'eût agitée. Jamais il ne l'avait vue si nerveuse. Il palpait ses mains, ses beaux bras, comptait à son poignet les pulsations de son sang. Il lui semblait qu'elle avait de la température. Il se jugeait coupable, s'humiliait devant elle pour son orgueil de race, vantait les Alibert. A la fin, touchée, la bonne Cécile lui donna le baiser de paix, en riant, et lui prit la tête pour lui dire tout bas, à l'oreille :

— Et puis, sois tranquille, Elie; ce sera toujours un Martin d'Oyse.

Fanchette, qui avait passé à Paris les premières semaines de l'année nouvelle, était maintenant réinstallée aux Verdelettes par ordre de son médecin. On la trouvait très anémiée, très fatiguée. Aussi, pas d'études, pas d'air parisien.

— Fanchette, disait madame Martin d'Oyse avec un grain de tendre compassion, elle a tellement maigri qu'elle rappelle par ses minces formes les saintes du treizième, qu'on voit dans les cathédrales.

Et on lui conseillait de se promener beaucoup dans la campagne pour gagner de l'appétit. Tous les matins, en effet, on voyait sa

pauvre silhouette frêle s'en aller lentement sur la route. Souvent elle s'aventurait par les champs de la ferme Josseaumc où l'avoine verte remplaçait le blé de l'année dernière, jusqu'au petit bois où le cruel Philippe lui avait si durement expliqué les impossibilités morales de leur amour. Et quand elle était bien entourée d'arbres protecteurs, toute seule et loin des regards, elle relisait la terrible lettre de Chouchou, reçue la veille du jour où Cécile avait mis son fils au monde.

« Je vous suis devenu odieux, Fanchette, ce qui n'est que juste. Pourtant il me faut encore aujourd'hui essayer de me disculper devant vous. Je suis à la merci de mon appareil. Si je tombais, par hasard, ce serait dans la certitude que vous me détestez. Non, non, Fanchette, pas cela! Je ne veux pas que vous me détestiez!

» Vous croyez que je ne vous aime plus, peut-être? Si vous saviez! Au rebours de ce que j'espérais, l'absence a développé cet amour contre lequel je voulais me défendre parce que nos divergences morales le viciaient. Il a envahi mes nuits et mes jours. Les mois s'écoulent, et je m'emploie inuti-

lement à l'étouffer. Depuis que je vous ai revue ce soir de décembre, aux Verdelettes, je vous porte en moi, vous m'anéantissez. Mais, j'en demeure toujours plus certain, il me serait meilleur de mourir que de voir notre amour s'avilir au contact de nos deux natures disparates.

» Seulement, il ne faut pas me haïr, Fanchette, souvenez-vous-en toujours. Aujourd'hui, demain, peut-être même dans la mort, je vous aime ».

Voilà ce que Fanchette allait relire tous les jours dans les bois, dans les chemins creux, au revers des talus, parfois dans la vallée, sur le chemin bordé de saules que rafraîchissait la rivière près de l'usine grondante. Elle reprenait la lettre d'un bout à l'autre et sa peine y trouvait un horizon nouveau, une terre nouvelle où elle respirait avec délice. Bien qu'elle y vît le tombeau de tout espoir et malgré la fin angoissante de cette missive à la Werther, Fanchette s'en nourrissait, s'en abreuvait, insensible à tout ce qui n'était pas le grand cri d'amour jaillissant de ces lignes. Philippe l'aimait encore. Tout était là.

Souvent elle pensait à lui écrire aussi. Le

dernier mot de la lettre résonnait perpétuellement en elle comme si quelqu'un lui avait parlé à l'oreille. Et tout son être répondait : « Moi aussi je vous aime, Chouchou. » Mais Philippe ne demandait pas de réponse. Il disposait de leurs deux cœurs, impérieusement. Elle ignorait si, parmi tant de blessures, son orgueil à elle était atteint. Pourtant sa dignité lui interdisait de parlementer, de discuter. Elle saurait se taire.

Un matin où elle avait gagné le creux de la vallée par un sentier lointain, voisin du tissage Taverny, et oîi elle suivait le cours de la claire Aubette,. elle entendit de longs coups sourds ébranler l'atmosphère. De loin, on aurait dit, plus secs et comme exaspérés, les éclatements réguliers de la machine à vapeur. Fanchette fut prise de curiosité et pressa le pas. Le bruit venait de la filature. Mais non, en approchant davantage, elle se rendit compte qu'il était produit en avant, en plein air. Et bientôt elle vit de la poussière voler par-dessus la cime des arbres. Un échafaudage entourait la maison de Nathalie. Des maçons tout blancs circulaient autour du toit crevé, et deux d'entre eux, s'acharnant avec leur pic sur la brèche déjà faite,

agrandissaient le trou, faisant crouler à l'intérieur un ruissellement de plâtras, pendant qu'un nuage sale comme une fumée sortait du cratère.

Devant elle, debout au centre du potager, / Fanchette aperçut M. Martin d'Oyse immo-

bile, contemplant la démolition.

Sam et Freddy ne s'étaient pas trompés. Il n'y en avait pas pour longtemps à mettre par terre la vieille maison. Des tuiles et des ' voliges sautaient en l'air; une des lucarnes, à laquelle on avait fait l'énucléation du châssis et des vitres, disparut en trois coups de pioche, et la façade, avec cet œil de moins et ce trou dans le crâne, devint burlesque.

Ce spectacle attira Fanchette. Il la distrayait. Elle s'amusait à voir ce toit s'effondrer, la destruction gagner la partie droite, écorner le mur, abattre la cheminée du pignon comme un château de cartes. Elle aurait voulu qu'on allât encore plus vite, donner au besoin son coup de pioche dans la muraille, comme si elle en avait eu la force, activer le désagrégement, car détruire est aussi une action qui communique la fièvre. Et elle pensait avec une satisfaction violente que, cette cabane disparue, l'usine doublée viendrait

jusqu'ici, recouvrirait ce terrain de ses métiers, rapporterait un argent fou. Ses frères s'enrichiraient encore. Les Martin d'Oyse ramasseraient l'or à la pelle. Une impression de puissance, de domination la prenait à la nuque à cette idée du succès, de l'argent. Que la bicoque fut vite par terre, et les bâtiments construits, et que les bobines se missent à valser. Hardi! Plus vite, les démolisseurs!

M. Martin d'Oyse était toujours devant elle. Il n'avait pas bougé d'une ligne; ses deux mains aux poches de son pantalon relevaient les basques de sa jaquette. Il était grand, mince et droit. Fanchette s'avança de quelques pas dont le bruit se perdit dans le ronflement de l'usine et le fracas des pierres, des briques, des tuiles qui dégringolaient. Alors elle remarqua au travers des échafaudages que les volubilis qui garnissaient le mur jaune étaient fleuris. Mais les fleurs étaient étouflees sous les gravats. La liane fragile qu'on n'avait pas pris la peine d'arracher, s'écroulerait avec le mur, s'ensevelirait elle-même.

Deux autres ouvriers, d'un grand effort de reins, attaquèrent, en y jetant l'outil lancé

à la volée par-dessus leur tête, le pignon de gauche. Un craquement bizarre se fit entendre et une grosse lézarde parcourut la façade qui eut l'air de grimacer douloureusement. Fanchette vit M. Martin d'Oyse passer la main sur ses yeux. Elle se demanda ce qu'il faisait là, si attentif. Puis le souvenir la ressaisit de Cécile disant l'année dernière dans le champ de blé : « Philippe, votre père est ridicule. » C'était à propos de cette maison. M. Martin d'Oyse en défendait la vie mystérieuse comme une valeur supérieure à tous les gains matériels. Et n'était-ce pas là-dessus qu'était venue, entre elle et Philippe, l'horrible dispute qui les avait désunis? Pourquoi, mon Dieu! puisque aujourd'hui la mère Natier, dont on respectait si religieusement l'attachement à ces vieilles pierres, s'en était séparée d'elle-même allègrement, bien contente de son nouveau domaine? C'étaient eux, les Alibert, qui avaient raison. Et Fanchette s'adressait en pensée à Philippe, comme s'il eût pu l'entendre : « Vous voyez, Chouchou, vous voyez. Vous me disiez des choses tragiques : « Lorsque l'usine agrandie » s'allongera jusque sur l'ancien potager de la » vieille et que les bénéfices doubleront, l'ar-

» gent qui entrera chez nous sera le prix des » larmes de Nathalie et le produit de son cha- »grm. » Eh bien, Chouchou, la vieille n'a pas pleuré. Finalement, elle a laissé de bon cœur sa cabane, et moi, vous m'avez quittée parce que j'avais déclaré que vous étiez tout imagination, que vous aviez des mots, quand nous posions des actes. »

M. Martin d'Oyse l'intimidait, mais l'attirait aussi La douceur de ce gentilhomme pensif et bon, qui vivait loin de la vie dans un monde charmant, ne lui faisait point dire comme Cécile, au contraire. Malgré elle à ce moment, elle se rapprochait de lui insensiblement. Il finit par se retourner. Et quand Fanchette aperçut son visage baigné de armes, elle sentit s'évanouir en elle-même les pensées dont elle était si assurée la minute d'auparavant.

-- Vous êtes venue vous aussi, mademoiselle, voirtomberla vieille maison? lui dit-il Je vous demande pardon de vous montrer en même temps le spectacle de mon émotion Je me croyais seul. Cette vieille maison me rappelait une infinité de beaux souvenirs et le plus cher de mon passé.

Ce fut tout. Il se tut. Mais Fanchette

comprit. Il avait perdu non seulement la maison, mais ce qui en était l'âme, c'està-dire le culte religieux delà vieille servante. Les destructeurs, avant de s'en prendre aux murs, s'étaient attaqués à l'attachement de la bonne femme. Et M. Martin d'Oyse pleurait aujourd'hui l'époque où les Alibert n'étaient pas encore venus, où la guerre était dure contre l'adversité, mais où il s'épanouissait au milieu de sentiments subtils et robustes à la fois, que personne au moins ne cherchait à combattre. Fanchette réfléchit longuement. Les événements matériels n'ont de sens que dans leurs rapports avec le cœur humain. Fanchette voyait clairement le rapport poignant qui existait entre l'écroulement de la maison et le cœur de xM. Martin d'Oyse. Elle

balbutia :

Je le reconnais à présent, c'est odieux

ce que mes frères ont fait là...

M. Martin d'Oyse la considéra, surpris.

Les yeux froids et tristes se levaient sur lui avec une expression d'angoisse. Elle était tremblante. Il lui dit :

— Mes larmes m'ont trahi, mon enfant, mais que vos frères l'ignorent.

Le grand-père Boniface fut invité aux Verdelettes pour le baptême du bébé dont il était parrain. Élie et Frédéric l'allèrent chercher à la gare au jour convenu. On vit descendre du train à peine arrêté ce grand bonhomme encore solide, aux jointures souples, qui regardait les gens avec un sentiment de souveraineté. Il était vêtu avec beaucoup de soin et même de coquetterie, portait un feutre gris, et sur son bras un long pardessus d'été d'une étoffe extraordinaire, légère comme une soie. Il avait encore les mouvements rapides et brusques d'un jeune homme. — Vous n'êtes pas fatigué de ce voyage? demanda Élie.

Le grand-père Boniface répondit d'un air vexé :

— Oh! oh!

On le fit monter en auto pour le conduire aux Verdelettes. Mais en passant devant l'usine, il exprima le désir de s'y arrêter. Là il donna l'impression d'être chez lui. D'ailleurs il avait personnellement mis dans l'affaire un joli chiffre sous le nom des frères Alihert. Au bureau, il serra la main de M. Martin d'Oyse. Tous deux se toisèrent imperceptiblement, comme deux chefs qui se mesurent. Il y avait quelque chose de royal dans le port du vieux paysan qui par son génie avait mis debout une race. Rien ne lui avait résisté. De la Fortune il avait fait ce qu'il avait voulu. Il se jouait encore avec l'argent comme un virtuose. Depuis le jour où il avait inauguré la vente colossale des porcs assemblés de la Brie, de la Beauce, du Velay, du Vexin, de la Sologne, du Vermandois, depuis le trust des cochons jusqu'à ses commandites énormes à la minoterie de son fils aîné, à la filature Martin d'Oyse, il avait inlassablement passé son temps à semer l'argent qui rendait au centuple. L'habitude de réussir toujours est une grande supério-

rite. Il avait l'autorité morale que donne le succès. D'autre part, son existence apparaissait claire, sans une tache. Pas une affaire louche, pas une combinaison inavouable, pas une spéculation criminelle dans son commerce avec l'argent. Il avait enrichi bien des gens. On ne connaissait pas de cadavres dans sa vie. Lui aussi était un homme de bien, et payait sa dîme à la charité. On parlait encore à Paris de son don de cinq cent mille francs pour les bains-douches des ouvriers de banlieue.

M. Martin d'Oyse, qui représentait un autre monde et une race différemment formée, appréciait dans le vieillard des facultés qui lui demeuraient toujours inaccessibles, m'admirait et l'estimait. On parla de Samuel et de Frédéric ; le grand-papa Boniface les regarda orgueilleusement. Si beaux gaillards qu'ils fussent, il les dépassait un peu pour la taille. Il mit une main sur l'épaule de chacun d'eux et répéta, pour M. Martin d'Oyse, son jugement favori :

— Ce sont deux lapins.

Le gentilhomme sourit et tourna un compliment sur l'intelligence merveilleuse de ses jeunes associes. Puis on visita l'usine.

Malgré le fracas des batteuses et des bancs d'étirage dont tous les cylindres tournants trituraient le coton avec frénésie, Sam expliqua à l'oreille de son grand-père que bientôt cette salle serait doublée, et il comptait sur ses doigts les machines multipliées. A la salle de filage, où il n'était pas une bobine sur les ving-cinq mille qui ne tournât, le père Alibert hocha la tête, d'un air satisfait. On le conduisit alors sur le terrain qui s'allongeait après cette salle. Tous les arbres avaient été abattus, il ne restait plus trace de la maison de Nathalie. Des fondations sortaient de terre. Plus de soixante ouvriers travaillaient au chantier, et des camions apportaient jusqu'ici les pièces de fer destinées à la charpente.

— Pour quand l'achèvement? demanda le père Alibert à l'entrepreneur qui se trouvait sur le chantier.

— Nous avons dit le 15 septembre.

— Finissez le 15 août, et vous aurez une belle prime de ma part.

Puis Samuel et Élie le conduisirent en auto jusqu'aux Verdelettes, où il était l'hôte de madame Martin d'Oyse. On le recevait un peu comme un vieux militaire qui n'a

pas un usage très marqué des salons, mais à qui son passé glorieux tient lieu de tout, et qui vous honore quand il vient chez vous. C'était un conquérant. La châtelaine lui souhaita la bienvenue, ses petites filles l'embrassèrent et on sonna la bonne d'enfant qui apporta le bébé endormi.

■ — Regardez-le, grand-père, votre arrièrepetit-fils, dit Cécile.

Il se pencha; il devait être ému; il dit simplement :

— Ah! ah!

Madame Martin d'Oyse, par raffinement de politesse, lui raconta qu'on avait trouvé que cet enfant lui ressemblait :

— Tant mieux! répliqua l'aïeul.

Ce mot frappa Élie, non pas comme un propos de vanité échappé par inadvertance à un vieux rustre, mais comme une appréciation due à la sagesse de l'ancêtre. Après tout, est-ce que ce n'était pas un bienfait si ce petit Martin d'Oyse, dernier-né d'une race trop raffinée, s'était emparé, dans le sang maternel, de la force et du rude génie de cet invincible bonhomme? La loi des alliances est éternelle et nécessaire. Les races doivent s'y soumettre à intervalles. Ce

n'était pas la première fois que les Martin d'Oyse faisaient des emprunts à des sangs qui n'étaient point le leur. Lors des guerres italiennes, le père du Martin d'Oyse qui devait plus tard héberger Henri IV avait ramené de Pavie une fille de marchands dont il avait fait sa femme. Son fils n'en avait pas moins été le plus fougueux chevalier du Béarnais. Parmi les portraits du grand salon, figuraient deux grand'mères qui n'étaient pas nées. La famille demeurait cependant une et toujours semblable. Bien plutôt, les alliances enrichissent; les races fortes s'incorporent des éléments nouveaux sans se dénaturer. Elle comprit soudain qu'il fallait dire tant mieux si son fils héritait, en se l'assimilant, la supériorité du vieil Alibert.

— Et votre aviateur viendra-t-il au baptême? interrogea le vieillard.

Madame Martin d'Oyse expliqua son chagrin : Philippe, qu'elle avait supplié, ne pouvait quitter le camp en ce moment. Sur le merveilleux appareil qu'il tenait de ses amis Alibert il faisait des expériences. Il ne disait pas lesquelles. Ce devait être mortellement périlleux.

— C'est dommage, dit le grand-pèro Boniface, Je l'aime bien, moi, l'aviateur.

Quand il fut seul avec madame Martin d'Oyse, il lui déclara sans ambages :

— J'avais caressé l'idée que ma petitefille Fanchette épouserait l'aviateur. Sa crûnerie me plaît, à ce garçon. Plus tard, quand il sera las de voler, il pourrait construire très intelligemment. Si je vis encore, je l'aiderai. Quant à la fille, il y en a de plus laides, et je me suis laissé dire qu'ils ne se déplaisaient pas mutuellement.

— Mademoiselle Fanchette est charmante, opina madame Martin d'Oyse.

Le vieux cligna de l'œil et dit en se redressant :

— Je lui prépare une surprise. Je lui fais construire à Paris, boulevard de Courcelles, un petit hôtel moderne, pas grand, mais bien, que je lui donnerai quand elle se mariera. Je ne m'y connais pas ; mais je me suis adressé à l'architecte le plus cher de Paris : c'est ma garantie à moi.^^i Fanchette devient jamais madap>rô Philippe Martin d'Oyse, le jeune ménage ne serait pas mal, je crois, là-dedans.

Il rit de tout son visage strictement rasé,

pâli par l'âge, où seuls les yeux bleus mettaient une couleur. La châtelaine parut touchée.

— Je suis très flattée pour Philippe de votre désir, monsieur, dit-elle. Mademoiselle Fanchette ferait une femme délicieuse pour lui. Vous êtes bon de penser déjà aux conditions de ce mariage éventuel.

Elle rêva là-dessus toute la nuit.

On baptisa l'enfant le lendemain à l'église du village. C'était madame Martin d'Oyse qui, avec le vieil Alibert, le tenait sur les fonts. En revenant au château, le grandpère Boniface offrit à sa commère une riche bonbonnière d'or et plaça, par amusement, dans les doigts de son filleul un chèque dont la vue fit rougir Cécile de joie.

— C'est pour lui donner le goût du solide, expliqua-t-il aux parents qui le remerciaient.

Alors on accomplit la cérémonie qui, dans la tradition des Martin d'Oyse, devait suivre chaque baptême. Il s'agissait d'une présentation solennelle du nouveau baptisé à l'invisible génie de la famille qui flottait avec tous les souvenirs du passé dans la chambre de Henri IV. Sa grand'mère le prit

dans ses bras. Tous les parents raccompagnèrent. Les Alibert ne manquèrent pas de se joindre à eux. Us goûtaient beaucoup ces manifestations, qui leur étaient fermées et mystérieuses, mais qu'ils suivaient avec respect et curiosité comme on visite des ruines vénérables dans un pays étranger. Tout ce monde pénétra dans la chambre de la tourelle, soigneusement époussetée et aérée pour la circonstance. Madame Martin d'Oyse déposa doucement le poupon à l'endroit même où s'était allongé le corps du grand roi de France. Trente-trois ans auparavant, la vieille Béchemel en avait fait autant pour Élie encore vagissant dans les dentelles de sa robe de baptême, et M. Xavier, en son temps, n'avait pas échappé au pieux usage. Sam et Freddy, 1^ bras croisés, se tenaient comme à l'église. Le grand-papa Boniface parlant tout bas se faisait expliquer par la jeune bru l'histoire de cette chambre et du roi. Fanchette, sans rien dire, de ses yeux couleur d'océan, contemplait le lit et mesurait la puissance d'une cause purement idéale qui peut pendant tant de générations survivre et dicter sa loi. Dans l'observance de ce rite, elle était frappée par une sorte d'éternité,

défiant la mort. Elle sentait par attrait son cœur devenir Martin d'Oyse.

Élie dit en riant :

— Voilà mon fils fait chevalier.

— Hé, ma foi, reprit M. Martin d'Oyse avec son aimable gravité, c'est un peu cela. Ici j'ai toujours vu la chapelle de l'honneur

familial.

Et il raconta au père Alibert, dont les études avaient été succinctes, l'anecdote du panache blanc de Henri IV, qui avait été posé ici sur cette table pendant le sommeil du roi. Sam et Freddy l'écoutaient, béants.

Je comprends, disait le vieux, d'un air méditatif. Les anciennes familles ont ainsi des souvenirs précieux qu'il est bon de conserver. Voilà des choses qu'on ne trouverait point partout. Est-ce que l'étoffe aussi est de l'époque?

— Elle est de l'époque, dit M. Xavier, et malheureusement tous les soins de mes aïeules ne l'ont point préservée de l'outrage des vers. Elle est mangée en plusieurs endroits, mais cette vétusté la rend plus vénérable.

Le grand-père Boniface vint de près voir le couvre-lit et le baldaquin. Le bébé gri-

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