‹ Les couteaux d'or [microforme]Chapitre 22 sur 22 · partie · texte numérisé non relu

partie

—Vous êtes pressé? lui dit le baron.

—Malheureux au jeu... commença Henri.

baron ramassa les pièces d’or en souriant.

— Heureux en amour! acheva-t-il; on dit cela, mais l’un n'empêche pas l’autre.

Henri perça la foule Pour gagner le boudoir qui donnait sur la terrasse.

Au moment où il y entrait, son regard en fit vivement le tour.

La duchesse n’y était pas.

M. le duc de Rivas Causait auprès dé la che de hauts personnages.

Henri crut qu’on l'avait trompé; mais cet à instant même la porte des appartements intérieurs s’ouvrit, et Mme la duchesse 6e montra accompagné d’un personnage masqué dont la taille se cachait sous un domino.

Henri le dévorait des yeux.

Le domino semblait marcher avec peine,

La duchesse et lui s’assirent sur un sofa entre les deux fenêtres. ;

Dans le mouvement que Pinconnu fit pour s’asseoir, son domino s’ouvrit et laissa voir le costume hongrois.

—C’est bien lui! se dit Je vicomte.

—Reposez-vous, comte, prononça tout haut la duchesse ; ôtez ce Masque qui vous empêche de respirer.”

Le masque tomba. Henri fut obligé de s’asseoir. Son coeur battait : c’était de joie.

Le masque, en tombant, avait découvert un visage pâle

minée avec

ou plutôt un menton, car le front, les yeux, le nez disparaissaient sous un bandeau de soie noire. Le bandeau avait deux verres teintés qui servaient de lunettes.

Henri n’avait pas espéré le trouver si bas.

C’était done là ce terrible adversaire, ce héros de roman, ce fier magyar qui avait rempli de son nom là-bas, dans l’ouest, la plaine et la montagne, le mayor des Golden-daggers, l’homme pour qui les belles Mex:saines sacrifiaient le luxe de leur chevelure!

Un malade à la démarche tremblante, non pas même un fantôme, car ce mot implique poésie, et toute poésie s’enfuit devant le bandeau noir et le garde-vue doublé de vert!

Henri eut presque honte d’avoir songé au meurtre. On pouvait avoir du courage contre ce débris humain !..

Comme il réfléchissait ainsi, la main de Rosen s’agita et il entendit une voix sourde qui disait :

—Je vous vois!

J1 se leva. La duchesse en t autant.

Rosen baisa la main de la cuchesse qui lui dit tout haut :

—Au revoir, comte, je vous laisse à vos affaires.

Et tout bas:

—Adieu, Albert!... je ne vous verrai plus!

En s’éloignant, elle salua le vicomte Henri et lui montra la place vide à côté de Rosen.

Henri s’assit :

—Monsieur, dit-il, j’ai quitté l'Amérique parce que vous étiez aveugle... je ne me bats pas avec ceux qui ne peuvent pas se défendre.

Rosen s’inclina.

—Vous étiez brave autrefois, monsieur, répondit-il, je le sais.

—Trôve d’injures!..,. commença Henri.

—Pourriez-vous m’apprendre, interrompit Rosen, à qui était le sang qu’on a trouvé sous le landau ?

—Quel landau ? Et que m’importe cela ?

onsieur, Prononça lentement le comte Albert, je vous l'ai dit : vous étiez brave autrefois.

—J’espère vous Prouver, monsieur, que je le suis core.

Rosen sourit, tandis qu’un soupir pénible soulevait sa poitrine, :

—Contre certaines gens, dit-il, le courage est facile... mais je vous préviens que je vaux un peu mieux que mon apparence... On commence à nous observer, mon-

sieur, ayez l’obligeance de mg donner votre bras, nous allons descendre au jardin,

Henri ne fit aucune objection.

En route, le comte Albert reprit :

——C’est cher, cinquante mille écus.

je me serais montré à vous gratis, * —Je suis riche, repartit Henri, dont l’accent devint Provoquant, je fais mes affaires comme je l’entends. Ils ar.ivaient au jardin. et s’engageaient sous une grande allée de tilleuls conduisant à l’avenue Gabrielle, —Monsieur de Villiers, dit Rosen, nous voilà seuls. Je n’ai point de haine dans le coeur, L’or que vous m’avez volé, je ne le regrette point... Donnez un nom à la fille de miss Ellen Talbot, et tout vous sera pardonné. —J’aime ma cousine, Mlle de Boistrudan, répondit Henri; ne parlons plus de cela, s’il vous plaît, monsieur le comte, et prenons nos mesures pour terminer le diffé. rend qui existe entre nous... Nos conventions tiennent. elles ?

—Vous les avez Tompues par votre fuite, mais je les rétablis : elles tiennent.

—Le duel aura lieu sans témoins ?

—Assurément.

—Avec les armes américaines ?

—Fixez les armes. ; M. de Villiers réfléchit un instant.

en-

+ Vous voyez que

—La carabine, dit-il, le couteau en cas d'approche.

—J’ai tout cela dans mes voitures, fit Rosen,

Au moment où ils tournaient au bout de l'allée pour revenir sur leurs pas, M. de Villiers remarqua deux berlines qui stationnaient sur la chaussée de l’avenue Gabrielle, juste en face de la grille,

—Vos voitures?... répéta-t-il,

—Nous nous battrons en plein champ, poursuivit Rosen, au lieu que vous choisirez vous-même. . moi, je ne connais pas les environs de Paris... Faites votre choix.

—Vous plaît-il aller loin? demanda Henri.

—J’ai rendez-vous ici dans la matinée... Faites que ce soit le plus près possible,

—À trois lieues d’ici, dit M. de Villiers, entre le village de là Courneuve et la route de Flandres, il est une plaine découverte composée de grandes cultures, sans maisons ni loges de gardes. ‘Au point du jour, en cette saison, c’est un désert.

—Va pour la plaine de la Courneuve!... Il est cinq heures et demie... Nous arriverons au point du jour.

Lis s’arrêtèrent d’un commun mouvement ; ils étaient pour la seconde fois devant la grille.

Rosen tira une clef de son sein et l’ouvrit.

—Partons! dit-il.

Henri dégagea son bras et recula de plusieurs pas.

—-Partons! répéta Rosen.

Et comme le vicomte demeurait immobile, il poursuivit:

— Vous aviez préparé, vous aussi deux voitures, monsieur... J’ai le défaut de manquer de vigilance: d’autres ont veillé pour moi... Sur le terrain, nous serons égaux, ici, non; car vous avez foi en mon honneur, et moi, je vous crois capable d’un crime...

—Monsieur!... voulut dire le vicomte qui se redressa.

—0’Brien n’est pas mort, je vous l’affirme, Rosen avec calme: Towah et M. George Leslie se portent aussi bien que vous... A l'heure où nous parlons, je puis, si je veux, transformer en témoins qui vous accuseront d’assassinat tous les hôtes rassemblés dans les salons de Mme la duchesse de Rivas... Il y a du sang sous le balcon... Ce n’est plus un vol commis dans les montagnes neigeuses qui pèse sur vous: crime fantastique, à vrai dire, et dont vos aveux seuls rendraient la Preuve possible... 1} ne s’agit plus d’une pauvre fille trompée en pays étranger... La loi ne vous demandera Pas compte de lettres supprimées et autres petites infamies... moi-même, je passe l’éponge sur tous vos méfaits antérieurs à cette nuit... Mais cette nuit, vous avez acheté toute une bande de meurtriers: cette nuit vous avez offert cent cinquante mille francs à qui vous montrerait mon visage, pour me désigner ensuite au poignärd de vos bandits... Vous êtes à moi, monsieur de Villiers!... Sur cent hommes, entendez-moi bien, vous ne trouveriez pas un autre fou de ma sorte qui vous mît les armes à la main et qui vous dît, comme j: le fais, partons ! |

Henri passa la grille le premier.

—Tout ce que vous venez de dire est faux, murmurat-il pour garder une contenance ; excepté deux choses : vous êtes fou, et je ne me défie pas de votre honneur. Y at-il des armes là-dedans ?

Il montrait une des deux berlines.

—Des armes semblables dans chacune, répondit Rosen; et dans chacune un manteau... choisissez.

—Route de Lille, dit-il au cocher, au ruisseiu de Montfort.

—Et moi? demanda Rosen.

— Vous, au ruisseau de Montfort, chemin de la Courneuve, —À bientôt !

—AÀ bientôt !

Les deux berlines partirent ensemble au galop.

Une ombre glissa entre les arbres des Champs-El: sées et les suivit en courant.

M. Benoît, propriétaire, transformé en cocher, fouettait ses chevaux à tour de bras. Il avait tourné la butte Montmartre pour prendre la rue Saint-Denis à revers.

Le landau cahotait terriblement, mais les quatre bons garçons qui étaient dedans dormaient toujours.

—W’ai envie de les verser, ma parole! se disait M. Benoît, voir si ça les éveillerait !

La montée était glissante ; l’eau du dégel se creusait partout de rigoles. La rue, mal éclairée, était complètement déserte. M. Benoît s’arrêta enfin devant sa maison.

Il y avait de la lumière aux jours de souffrance.

—Nos coquins sont là ! se dit-il; je me suis pas fâché de voir un peu ce qu’ils font.

Il ajouta en poussant un gros soupir :

—Qui m'aurait dit avant hier que j'allais mettre en vente ma pauvre villa du Bel-Air?... J'étais si tranquille!... je gagnais si doucement mon argent... cinquante mil. éeus sont bons à palper, certainement... certainement... -nais c’est bien du tintouin!

Il ouvrit la portière du landau.

—ÂAllons, tas de fénéants ! cria-t-il rudement, pied à terre !

Un silence profond régna à l’intérieur de la voiture.

Aucun des quatre bandits ne bougea.

Benoît saisit le bras de l’un des dominos. Le bras vint comme si c’eût été un bras de mannequin et retomba inerte en dehors de la portière.

Benoît se pencha pour voir de plus près.

Une odeur fétide et douceñtre le saisit À la gorge.

Il connaissait cela.

Ses jambes flageolèrent sous le poids de son corps.

—Se sont-ils entr'égorgés ? dit-il.

Quelle autre idée pouvait lui venir ?

Il s’élança au-devant du landau et décrocha une des lanterne.

Quand il l’eut à la Main, il n’osa plus et resta une grande minute à trembler sur place.

Enfin, il présenta l’âme de sa lanterne à la portière.

Un cri étouffé s’échappa de sa poitrine. Il tomba sur ses genoux dans Ja neige fondue.

—Towah! fit-il, tandis qu’une pâleur livide se répandait sur ses traits.

Il venait de voir les quatre bandits affaissés l’un sur l’autre, ayant tous la même blessure, large et profonde, qui séparait en deux la trachée-artère.

Ils avaient dû mourir sans pousser un seul cri.

Leurs têtes qui pendaient étaient sanglantes et complètement à nu.

On leur avait arraché leurs chevelures,

M. Benoît connaissait trop bien les coutumes des Peaux-Rouges pour ne pas reconnaître ici la main du Panie,

Mais il y avait quelque chose de surhumain dans ce fait de quatre hommes égorgés l’un près de l’autre, sans que la mort du premier averttt le second, sans que la

convulsion du second n’éveillät le troisième, sans que l’agonie du troisième fit ouvrir les yeux au dernier!

Quatre coups sûrs, terriles, pareils !

Il regarda tout autour de lui avec terreur, croyant que la tête tatouée qu Sauvage allait se montrer à lui quelque part dans l'ombre.

Il était seul.

Quatre hommes étaient morts de la main de Towah en pleine rue, sous le balcon de l’hôtel de Rivas, au milieu des voitures stationnant pour la fête.

Il était seul. Sa main froide et engourdie chercha le pistolet qui était dans son sein, mais il n’avait foi ni en lui-même ni en son arme.

Son regard ne rencontra que le vide.

Le silence n’était rompu que par le bruit du vent qui gémissait dans les branches dépouillées et par le murmure monotone de l’eau coulant dans les rigoles.

Benoît lâcha son pistolet et prit la clef de sa maison. La porte était derrière lui, à deux pas, mais il lui sembla qu’il n’aurait pas le temps de se retourner et de l’ouvrir, La folie de la frayeur le prenait. Les ténèbres s’emplissaient pour lui de fantômes.

Il se disait, car ces angoisses de la peur ramènent Phomme à toutes les petitesses de l’enfance, il se disait : “Si une fois j'étais de l’autre côté de la porte fermée, je serais sauvé!

Il invoqua Dieu machinawment, le païen qu’il était. Pour franchir cette porte, il eût fait un voeu, il eût donné le quart de ses écus! |

La clef grinça dans la serrure qu’il avait trouvée malgré le tremblement de ses mains ; la porte tourna sur ses gonds. Il la referma violemment.

Puis ses cheveux se hérissèrent sur son crâne parce qu’il ne voyait plus rien,

Il avait laissé la lanterne de l’autre côté de la porte.

Ouvrir! à aucun prix! Et pourtant au lieu du calme espéré,. Benoît sentait redoubler sa crainte.

Qu’y avait-il autour de lui dans cette nuit noire?

“Rémouleur !” appela-t-il timidement. ji

Le son de sa propre voix l’épouvanta.

Le Rémouleur ne répondit point à cet appel. On n’entendait aucun bruit dans la chambre voisine, bien qu’une lueur vive passât par le trou de la serrure.

—Rémouleur! répéta Benoît en détresse; hôlà les véters ! 2

Rien ! Benoît prit le courage d’aller mettre l’oeil à ia serrure. —

Un grand feu brûlait dans l’âtre.

Une lumière était sur la table, au milieu de bouteilles au goulot brisé et de verres à demi-vides.

—Ah! fit Benoît u: peu ranimé par la colère qui le prit à cette vue, les misérables ont forcé ma cave!

Il poussa la porte brusquement. Il n’y avait personne dans la chambre, mais elle était pleine des débris d’une orgie.

Benoît ne vit qu’une chose : son lit dérangé et dans la ruelle, un trou béant au milieu du mur. -

Il recula, saisissant à poignée la peau de sa poitrine. Ses jeux voulurent sortir de leurs orbites. Sa poitrine rendit un hurlement rauque.

Il n’avait plus peur.

—Mon argent! s’écria-t-il avec un sanglot, mon pauvre argent !

Il se laissa choir sur un siège.

Des ‘armes coulaient le long de ses joues.

—Et c’est moi! murmura-t-il, c’est moi qui les ai introduit dans ma maison!

Tout à coup il se leva comme un furieux. Il voulait s’élancer à la poursuite des bandits et les attaquer tous les quatre, lui seul. Ii se sentait fort comme un lion. Mais au premier pas qu’il fit, le pistolet à la main, son

pied heurta contre un objet inerte et lourd qui sortait de dessous la table.

Il tomba. =

La lumière du foyer, passant'à travers les barreaux des chaises, éclairait le dessous de la table.

Benoît, paralysé par la-stupeur, ne se releva pas.

Son argent était là, en tas.

Quatre cadavres couchés en équerre appuyaient leur tête dénudée contre cet oreiller.

C’étaient les jambes du Rémouleur qui l’avaient fait tomber.

On ne les avait pas tués là, car leurs vêtements étaient souillés de boue.

Benoît avait placé chacun des bandits en embuscade dans un massif pour surprendre Towah au moment où il escaladerait le mur du jardin donnant sur la rue Saint-Jean.

Le Rémouleur et ses compagnons avaient dû mourir à leur poste.

On les avait traînés là quand ils n’étaient plus que des cadavres.

Ils étaient morts tous les quatre de la même blessure, rendant tout eri impossible, cette blessure qui avait tué les quatre hommes du landau.

Benoît regardait son argent.

La lumière du foyer projeta une grande ombre sur le groupe formé par les quatre corps. On n’avait cependant entendu aucun bruit.

Avant que Benoît eut le temps de se retourner, une corde s’enroula autour de sa gorge.

Il ne put pousser qu’un cri plaintif et faible.

Towah était debout devant lui, sombre et grand comme une vision vengeresse.

Benoît, qui gardait ses mains libres, les joignit pour implorer pitié.

des débris,

Towah dit :

—Towah a tué sa femme Lille qu’il aimait.

I1 Jia les mains de Benoît

Il sortit par la

fois qu’il rentrait, cadavres du landau.

miers de manière

et mit en pièce la table, les chaises, le

» puis ses jambes.

porte de la rue quatre fois. Chaque il apportait sur ses épaules un des

Il les déposa entre les quatre pre-

à former une étoile à huit branches, dont le centre était le tas d'argent.

Cela fait, il décrocha une hache pendue à la muraille

tout ce que contenait la chainbre.

Avec les débris, il construisit un bûcher central et quatre petits buchers aux angles de la pièce.

Il vint s’asseoir auprès de Benoît, tira une paire de mocassins brillants et graissés à neuf de dessous sa cou-

verture et les chaussa en chantant u

et gutturale.

lit, les armoires,

ne psalmodie lente

Benoît était déjà plus qu’à demi mort.

Towah promena la lame tranchante de son couteau autour de la-chevelure du misérable et V’arracha d’un

seul coup. Benoît ferma les

Towah mit le feu aux cinq bûchers.

chevelures sanglantes dans un sac de cuir qui pendait à

sa ceinture.

yeux et ne bougea plus.

Il y avait neuf

I] sortit tenant à la main une bouteille d’eau-de-vie.

Une fois dehors, il en but une la versa dans

le creux de sa main et fr narines et les lèvres des deux chevaux nés.

rge lampée, puis il en otta brusquement les qu’il avait retour-

Il les piqua en même temps de la pointe de son couteau, après avoir coupé un trait à chaque cheval. Les deux chevaux s’élancèrent, bondissant et se ca-

brant.

Au bout de cinquante pas, ils ne traînaient plus que

dont le ballottement les rendait furieux.

Le landau, sollicité inégalement dans la diabolique ra-

pidité de la descente, avait donné de droite et de gauche contre les murs et s’était broyé.

Le feu commençait à sortir par les carreaux brisés de la maison de Benoît.

Towah se baissa pour regarder ses mocassins, signe de sa vengeance accomplie, . i

I1 but une seconde gorgée d’eau-de-vie et jeta I reste.

Sa haute taille se redressa, sa poitrine élargie rendit un son fier.

I descendit vers la ville lentement et tête levée.

Il était six heures du matin. Le ciel nuageux et noir avait à l’horizon, vers lorient, des ondes bleuâtres sur lesquelles s’appliquaient de larges bandes d’un gris pâle.

La plaine restait plongée dans l’obscurité.

Ici et là quelques arbres isolés veillaient comme des fantômes.

C’était ce moment où le crépuscule naissant va entamer contre la nuit sa lutte victorieuse. Les ténèbres règnent encore, mais une lueur qui sort on ne sait d’où les rend confusément visibles.

Une berline courait au galop de ses deux bons chevaux sur la route de Lille. Les portières en étaient fermées, le cocher poussait sa monture en conscience. :

Un peu au delà du fort d’Aubervilliers, que le cocher laissait sur sa droite, un pont à fleur de terre traversait le ruisseau de Montfort, qu’une croûte épaisse de glace recouvrait malgré le dégel. Le cocher arrêta la berline à la tête du pont.

La portière s’ouvrit.

— Allez toujours, ordonna une voix à l’intérieur, vous arfèterez au bois qui s’étend en avant de la Courneuve.

La portière se referma ; le cocher obéit.

Au bout de dix minutes de marche, la voiture s’arrêta de neuveau. Le crépuscule avait assez gagné pour qu'on pût distinguer un petit bois du chênes à gauche de la route.

—Ne descendez pas de votre siège ! commanda la voix de l’intérieur.

Le voyageur baissa lui-même le marche-pied et sauta sur la grande route,

Il portait un manteau et portait à la main une carabine à deux coups.

— Tournez bride, et reprenez le chemin de Paris, dit le voyageur ; vous trouverez votre salaire dans la poche de la voiture.

—$i monsieur avait besoin... commença le cocher.

Le voyageur arma sa carabine.

—Pas de réplique! fit-il; en route.

Le cocher fouetta ses chevaux.

Le voyageur se jeta aussitôt dans le bois ct se dirigea en courant du côté de la Courneuve, comme s’il eût craint d’être poursuivi.

Arrivé à deux cents pas de la route il s’arrêta brusquement ct se prit à écouter.

Il crut entendre un bruit qui cessa soudain. C’était comme l’écho de sa propre marche.

Quand on écoute ainsi après avoir couru, l’oreille est souvent déçue par la respiration plus agitée.

Henri de Villiers, car c'était lui, resta un instant immobile, retenant son souffle. Un silence profond régnait dans le bois.

Dès qu’il reprit sa marche, il entendit bruire faiblement les feuilles agitées. Il se retourna. |

Illusion ou réalité, une forme indécise lui apparut entre les arbres.

Sa carabine tomba en joue. Il visa. Au moment de faire feu, il changea de dessein et marcha, l’arme en arrêt, sur l’objet ajusté.

C’était un vieux tronc de chêne; il en fit le tour et ne vit personne ; mais à cinquante pas de là les feuilles bruirent de nouveau et le vicomte Henri crut voir ur objet qui se mouvait dans les ténèbres.

—Je rêve! s’écria-t-il en gourmandant sa faiblesse ; n’:i-je pas vu cent fois des ombres mouvantes dans la torêt?... Allons! du sang-froid! ma partie est encore belle: j'ai bon pied, bon oeil, et ce Rosen n’aura pas mon héritage !

Il prit sa course à travers le bois et ne s’arrêta qu’à la lisière.

Là, il déposa sa carabine contre un arbre, afin de rendre par un frottement vif et prolongé la souplesse de ses mains engourdies.

I] faisait nuit sous le couvert, mais la plaine commençait à s’éclairer. Le vicomte pouvait prendre ses mesures et tracer son plan de bataille.

Il ne songeait plus à cette fantasmagorie qui l’avait poursuivi lors de son entrée dans le bois.

Il avait tort. A deux cents pas de lui, Towah rampait sur le sol, avariçait avec lenteur, mais ne produisant aucun bruit.

Towah venait de Paris. Il avait suivi la berline en courant depuis l’avenue Gabrielle.

Le vicomte Henri se disait :

—Rosen va descendre le ruisseau de Montfort sur le chemin de la Courneuve. Il va remonter le courant pour gagner la route de Lälle. Moi, je vais m’embusquer dans la plaine, à demi-portée. Je l’aurai en flanc, et si ma main ne tremble pas, ce sera la fin de l’histoire.

C'était pour favoriser cette manocuvre qu’il s'était fait descendre à un grand quart de lieue au-dessous du

ous et qu’il avait gagné à l’ouest en traversant le is.

Certes, nous ne défendons pas le vicomte, mais la ruse il faut bien l'avouer, ne contrarie pas absolument les lois bizarres, et féroces du duel américain,

Ce bon pays d'Amérique ne se pique pas du tout de chevalerie,

Les Peaux-Rouges étaient des preux; les Yankees sont des bourgeois: ils ont tué les Peaux-Rouges en les appelant sauvages.

Par le fait, les aYnkees savent vivre, ct leurs énormes journaux nous apportent toutes les semaines quelques preuves nouvelles de civilisation: ils boxent en plein congrès, ils se prodiguent des coups de carabine

s les rues, ils se brûlent la cervelle dans les églises À l’aide de ces ontils ingénieux qu’ils ont baptisés revolvers: tout cela n’est diantre pas de la sauvagerie!

Le duel américain n’a aucune espèce de rappcrt avec ce combat courtois, en champ clos, qui est notre duel.

Le duel américain est une bataille acharnée ou plutôt une guerre déclarée où chaque partie belligérante conserve sa liberté d’action. Dans toute guerre le stratagème est permis,

Nous n’avons pas besoin d'ajouter que le duel américain n’est jamais comme le nôtre une mauvaise plai. santerie. 11 faut mort d’homme au bout de la lutte.

Le vicomte resserra sa ceinture et s’assura qu’il avait complète liberté de mouvement dans ses habits.

Son oeil cherchait déjà au loin dans la plaine le poste qu’il allait prendre pour l'affût.

Towah n’était plus guère qu’à cinquante pas de lui. Tawah rampait sur ses pieds et sur ses mains. Le serpent des savanes ne glisse pas plus silencieusement dans les grandes herbes. é

À lorient, la ligne grise des nuages se teintait d’amarante. Le froid reprenait, comme il arrive d'ordinaire

à cette heure. L'eau du dégel pendait en cristaux aux branches des arbres.

Pas une âme ne se montrait dans la plaine.

— 1 doit être arrivé pourtant se disait le vicomte;

une fois le grand jour venu, le combat deviendra impos- :

sible.

A la pointe nord du bois, le terrain se relevait de manière à former une petite éminence, dont le sommet n’était qu’à quelques pas des derniers arbres. Le vicomte y monta pour voir s’il apercevrait de là le ruisseau de Montfort. ,

Towah n’était plus qu’à deux ou trois toises de l’arbre. 11 l’atteignit en pressant sa marche, saisit la carabine et se coucha de tout son long.

Il désarticula le canon mobile, prit les deux cartouches l’une après l’autre, les mordit et les replaça.

Quand le vicomte Henri revint à l'arbre, la carabine y était toujours appuyée.

Towah invisible derrière le tronc d’un vieur chêne, fendait sa large bouche en un rire muet.

Le vicomte prit son arme à la hâte, dépouilla son manteau qu’il roula sur son bras et s’élança, tournant le mamelon du côté de l’ouest.

Il avait aperçu son adversaire.

Albert de Rosen s’avançait en effet à une distance de trois ou quatre cents pas. Il ne suivait point la direction du ruisseau de Montfort ; il était entré en plaine pour voir tout autour de lui.

Sa marche était lente et semblait pénible. Il faisait bonne garde. Son manteau le couvrait de la tête aux

ieds.

: Le jour grandissant de minute en minute, permettait de reconnaître son bandeau.

Le vicomte arma et se coula le long d’un sillon. Il pensait :

—Dans trois minutes cet hornme est à moi!

D PE. mm émet

Le sillon où il marchait s’approchait jusqu’à cent cinquante pas, au plus près, de la ligne droite suivie par Rosen. Mais celui-ci s’était arrêté pour jeter à la ronde un regard attentif, changea de direction.

I] vint droit sur le vicomte, lequel s’agenouilla et mit en joue,

À cent pas, le vicomte tira,

Le manteau de Rosen tomba et laissa voir son cost :me hongrois à la ceinture duquel pendait un couteau d’or en tout semblable à celui de M. de Villiers.

Rosen gardait la carabine en ârrêt.

I] pressa le pas.

Henri visa de nouveau, Son âme était dans ses yeux. Soixante pas à peine le séparaient de son adversaire lorsque son second coup de carabine partit.

Rosen s’arrêta, sa main toucha son front. Henri le crut blessé à la tête,

Mais loin de chanceler, Rosen semblæ tout à coup grandir, Sa taille, voñtée jusqu'alors, se développa robuste et haute.

En même temps son bandeau arraché laissa voir son visage.

M. de Villiers :,:38a un-cri de rage.

—Gcorge Leslie fit-il en rechargeant vivement sa carabine,

—Je vous défends de recharger, prononça Rosen avec calme.

Et comme Henri n’obéissait pas, Rosen mit en joue pour la première fois.

Un troisième coup de feu retentit dans la plaine déserte.

Ce fut le dernier: la crosse de la carabine à "Henri vola en éclats.

Rosen jeta la sienne et cortinua d'avancer.

Ses yeux étaient fixés sur ceux du vicomte qui était pâle, mais qui dégaînait résolument son couteau d’or.

—Vous avez de la chance, monsieur Leslie, dit Henri: si j'avais toucné juste, à quoi vous eussent servi toutes vos momeries ?

—Notre comba’ n’a pas encore commencé, monsieur de Villiers, répondit Rosen; il n’y avait pas de balles dans vos cartouches.

—Alors, c’est un assassinat !...

Rosen mit au vent son golden-dagger.

—Voulez-vous rendre justice à miss Ellen Talbot? demanda-t-il.

—Non, répondit Henri: je vous attends.

Rosen fit deux pas et un saut. Henri l’attendit de pied ferme et lui porta un coup à bras racvourci que Rosen para sans riposter.

L’instant d’après, Henri était renversé sur le sol; Rosen lui tenait le poignet droit et avait un genou sur sa poitrine.

—Voulez-vous rendre justice à miss Ellen Talbot ? demanda-t-il pour la seconde fois,

Le vicomte écumait de fureur impuissante.

—Non, répondit-il encore.

Puis il ajouta :

—Vous avez fait serment de ne pas me tuer!

Pour la troisième fois Rosen demanda :

—Voulez-vous rendre justice à miss Ellen Talbot ?

Son hésitation même rendait à M. de Villiers toute son assurance.

—Je veux épouser Hélène de Boistrudan, ma cousine, répliqua-t-il ; je vous cède l’autre, beau chevalier errant !

Le comte Albert ne pouvait pas comprendre encore ce qu’il y avait d’infâme raillerie dans cette parole.

A peine l’eut-il prononcée qu’il fit un effort pour se dégager, effort si violent que sa jaquette s’ouvrit, déchirée.

Un papier tomba de son sein.

Il poussa un rugissement et mordit le poignet de Rosen pour le faire lâcher prise. N

Celui-ci lacha prise en effet.

Il était penché sur le Papier qui était une lettre.

Du premier Coup oeil il avait reconnu le timbre postal de PUnion ; la lettre venait de Baltimore, Elle était adressée à Mile Hélène de Boistrudan, mais ce n’était point l'écriture de miss Ellen Talbot.

Cédant à un premier mouvement, Rosen se jeta sur la lettre. Le vicomte Henri le guettait, fit un bond de tigre, visa au coeur et lança un furieux coup de couteau.

Mais son coup ne porta point et il se sentit enlevé de terre par deux bras d’athlète qui étreignaient sa ceinture.

Il ne pouvait pas se retourner. A quoi-bon d’ailleurs ? les mains de bronze rouge, de Towah le Panie étaient aussi reconnaissables que son visage.

—Ne lui fais pas de mal! ordonna Rosen,

Il ouvrit la lettre et lut. Sa tête s’inclina sur sa poi. trine; une larme vint à ses yeux.

—Eller est morte ! prononça-t-il lentement.

Un son guttural sortit de la gorge de l’Indien.

—Ellen est une sainte aux pieds de Dieu! ajouta Rosen. |

—Vous voyez bien! dit le vicomte Henri de Villiers, quand même je voudrais accéder à votre demande je ne le pourrais pas.

Rosen passa le revers de sa main sur son front.

— Ellen est morte! répéta-t-i d’une voix pleine de sanglots, le saint et bel amour de ma jeunesse!... J’a. vais promis de vous épargner tant que vous auriez la possibilité de réparer votre crime. ma promesse est morte aussi... Lâche-le, Towah!

—Je me défie de cet homme, dit Henri en montrant Towah.

— Avance ici Towah! commanda Rosen.

Et quand l’Indien fut entre lui et le vicomte:

—yJure-moi que tu resteras immobile pendant la lutte, reprit-il.

—Towah le jure!

—Jure-moi que si je tombe, tu ne me vengeras pas.

Towah hésita.

Rosen lui mit la main sur l’épaule.

—Jure, répéta-t-il, par les os de ton père!

—Towah le jure, prononça l’Indien avec répugnance, par les os de son père!

—T] faut que je me contente de cela ! dit Henri avec un sourire amer.

—Monsieur de Villiers, répondit Rosen, si vous ne vous battez pas contre moi comme un homme, celui-là va vous tuer comme un chien!

Towah passa sa langue sur ses lèvres.

—Faites comme moi! répéta Rosen.

Il envila à la lame tranchante de son couteau d’or le papier*signé par M. de Villiers. Celui-ci prit le papier signé par Roren et l’enfila de même à son golden-dagger.

Ils se mirent en garde, pied droit contre pied droit, le couteau au genou, le manteau roulé autour du bras gauche.

Henri frappa le premier.

I1 tomba lourdement à la renverse. Le couteau de Rosen lui traversait le coeur et montrait collé aux lèvres de la blessure mortelle le papier portant ces mots:

Je meurs par ma propre volonté et de ma propre main.

Signé: Henri, vicomte de Villiers.

Towah eut grande peine à laisser sur place cette diærème chevelure.

Le soleil, qui n’avait pas encore atteint la ligne de Vhorizon, empourprait déjà la frange des nuées.

—Ët Mohican ? demanda Rosen en traversant la plai. ne solitaire pour regagner le ruisseau de Montfort.

Towah regarda orgueilleusement ses pieds chaussés de mocassins, Puis son doigt désigna au loin les hauteurs de Montmartre d’où s'élevait une épaisse colonne de fumée,

—La femme de Towah dort en paix, dit-il, elle est vengée... je pars.

Neuf heures sonnant, le comte Albert de Rosen entrait à l’église de Saint-Thomas d'Aquin.

Hélène de Boistrudan était agenouillée devant l’autel de la Vierge. Elle priait avec ferveur la tête entre . ses mains.

Rosen s’approcha d’elle et lui dit: à

—Ellen est morte ; sa fille est orpheline, je vous aime, voulez-vous que la fille d’Ellen ait un père et une mère ? — À l’ouest de la grande ville d’Ofen que nous ap-

pelons Bude, entre les forêts Bacconier et le lac Balaton, il est un fier château, qui se dsesse, noir et grand parmi les chênes séculaires, sur le penchant de la mon-

Le XVe siècle vit encore en Hongrie. Les maggyars parlent latin. Les villes ont leurs crieurs de nuit; les forteresses sont telles que les ont laissées les batailles féodales du moyen-âge.

Ce grand château, flanqué de tourelles aiguës et mon. trant, entre les deux rainures de son pont-levis, un large écusson sculpté dans la pierre, était l’antique résidence des bans de Kaposvar.

Il dominait des cultures fertiles: un village heureux s’abritait sous ses créneaux.

Un an juste après les événements que nous avons racontés, la nuit de Noël 1850, on faisait réveillon dans la grande salle du château.

Autour de l’énorme cheminée de marbre jaune où brûlaient des troncs d'arbres tout entiers, une famille était rassemblée :

C’étaient d’abord dames dont l’une por-

oistrudan et mis-

méral O’Brien en € noux une belle petite Albert de Rosen-et sa j enfant nouveau-n i it mois avait pour nom

bot. I/enfant nouveau-né, une pet qui avait poux mère Hélène de Boistru Ellen.

C’étaient deux soeur t déjà qu’elles se res sembleraient.

Ji y avait là un bonheur calme et doux. La jeune comtesse de Rosen contemplait en souriant les deux enfants également aimées. Dans les yeux d'Albert, fixés qur sa femme, l'amour heureux parlait.

Seule, Mme la marquise bâillait un petit peu. C’était une exilée. Elle savait d’ailleurs désormais toutes les histoires de son gendre.

Parlez-mous de Paris, vous qui en venez, dit-elle au vieux général; que fait-on à Paris? que dit-on à Paris?

—Paris dort, répondit O’Brien ; il n’y a plus ni politique ni lettérature; la bourse gœule veille... On y

qui détourna les 7 —Que dit-on de la marquise. -

—Qu’elle est veuve, répondit O’Brien, et qu’elle a Un grand amour dans Je coeur.

—Quoi ! s’écria Rosen, M. le due est mort !

—Elle est toujours belle ? fit la marquise,

—Dieu seul le sait, madame, répliqua le général] qui prit cette fois un air grave; les hommes ne voient plus son visage.

Tous les.regards Vinterrogèrent, 11 mit la petite Hé. lène sur les genoux de mistress Talbot et tira de sa poche une boîte de chagrin qu’il offrit à la jeune comtesse de Rosen,

—La dernière fois que j'ai entendu le son de sa voix, reprit-il, c’était au travers d’un voile de religieuse, Lea veille, elle avait prononcé ses voeux. Elle m'avait. fait appeler pour me charger de remettre’ceci à notre Hé. lène.

La comtesse de Rosen ouvrit l’écrin d’une main tremblante. Il contenait une mèche de cheveux blonds dans un médaillon de cristal et une lettre.

Les yeux d'Hélène eurent un éclair tandis qu’elle regardait les mèches blondes qui encadraient le front de son mari.

—Lisez la lettre, dit le vieil O’Brien.

La lettre était ainsi conçue : |

“Je les lui avais volés pendant son sommeil, une nuit, qu’il souffrait et que je veillais à son chevet. Je vous les rends, ma petite soeur chérie. Me voilà morte à tout, même au souvenir. Adieu, aimez-le bien et soyez heureuse.

“Sr Carmel.”

Hélène baisa le médaillon et brûla le billet.

Page 1