‹ Les couteaux d'or [microforme]Chapitre 4 sur 22 · LES · texte numérisé non relu

LES

On dansait au piano dans le petit salon de l'hôtel de Boistrudan, C'était le jour de Noël en l’année 1849. TFse faisait tard, Le boudoir de la marquise était plein. La danse au piano est ou très charmante ou très ennuyeuse, selon le sort. Le petit salon avait déjà de larges vides ; tout le succès était au boudoir où l’on ne jouait guère, ou l’on ne dansait pas du tout.

Nous n’avons pas le droit de désigner précisément la place où le noble et gracieux hôtel de Boistru 'an mire les grands arbres de son jardin dans la Seine, Cette métaphore, qui supprime le quai, nous sera pardonné en faveur de sa tournure académique. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que c’était un de ces petits palais qui regardent la terrasse du bord de l’eau à travers le fleuve, admirant à la fois le paysage des Champs-Elysées, les superbes bosquets des Tuileries, et le royal chàteau dont les deux profils, fuyant en équerre, vont re-

joindre d’un côté les merveilles illustres du Louvre, de -

l’autre les bourgeoises merveilles de la rue de Rivoli.

Entre toutes ces grandeurs, entre toutes ces beautés, Paris est grand et beau.

Cette nuit-là, le quai d'Orsay, désert, prolongeait à droite et à gauche sa voie tracée au cordeau et toute blanche de frimas. * La neige dessinait nettement les lignes grecques de l'hôtel de Boïstrudan, bâti sous Louis XIV. Chaque corniche semblait tracée dans le clairobscur, par un coup de pinceau vif et hardi. Les branches des arbres, blanches en dessus, noires en dessous, laissaient voir, comme au travers d’une dentelle à larges mailles, les fenêtres faiblement éclairées de la façade. Dans le profond silence, rompu seulement par le rauque gémissement du fleuve dont les glaces flottantes ralentissaient le cours, c’est à peine si on entendait du dehors la guillerette musique des quadrilles.

Tristes nuits pour la pauvreté solitaire et nue ; belles nuits sous le soleil des lustres, dans l’atmosphère tiède et embaumée des heureux !

Il y avait un homme enveloppé d’une couverture grise, accroupi dans l’embrasure de cette porte inutile que tous les hôtels à jardins ont sur le quai. La porte par où l’on entre et par où l’on sort, la porte cochère devant laquelle stationnent les équipages, s’ouvre sur la rue de Lille,

L'homme dormait. Sa tête s’appuyait sur ses deux mains. La couverture, arrangée en forme de capuchon, masquait presque entièrement son visage. Aux lueurs

‘que répand la neïge, on eût pu distinguer pourtant une

face de bronze aux traits fortement creusés, sur laquelle pendaïit une longue mèche de cheveux tressés.

Mme la marquise de Boistrudan jouissait d’une belle fortune patrimoniale. Elle avait une fille unique qui passait poùr tenir une place honorable parmi les riches héritières du faubourg Saint-Germain, Hélène de Bois

trudan avait vingt ans; elle était belle comme un ange. Son mariage avec le vicomte Henri de Villiers était ar.

rêté depuis un mois.

Il existait quelques liens de parenté éloignée entre Elle le connaissait de-

né, mais, au retour d même coup toutes ses propriétés, On pouvait s’entendre au sujet des fortunes. É

Le vicomte Henri avait une trentaine d’année, et paraissait un peu davantage à cause de et de la fatigue qui se

beau, souverainement nés, et surtout les récits q cularités de ses voyages,

belle cousine Hélène 3; Hémariage, avait répondu &nance à devenir sa fem-

respectables, Du reste, notre cas est exceptionnel. Notre vicomte de Villiers avait son écu à la salle des croisades, et véri-

tablement, la jolie Hélène n’était pas bien sûre de ne point l’adorer.

Hélène était au salon, Henri trônait dans le boudoir : C'était Hélène qui encourageait les derniers efforts de la danse ; c’était Henri qui faisait le succès du coin du feu. Chaque fois que le piano cessait de bavarder, la voix 80nore du vicomte pénétrait dans le salon; les couples les plus rapprochés de la porte saisissaient quelques paroles à la volée. L'intérêt s’éveillait, danseurs et danseuses passaient le seuil avec l’intention de revenir. Ils restaient.

Nous ne saurions trouver rien de plus élogieux pour vanter l’éloquence de notre vicomte voyageur.

Il arriva un moment où le salon ne contint plus que les quatre couples nécessaires pour former un quadrille. Après le quadrille une pauvre polka se traîna, sautil-

“lant à contre-coeur; puis le p'ano se tut.

Hélène s’assit toute rêveuse sur le canapé.

Je ne sais pourquoi Hélène était la sule qui ne fût pas attirée par la parole du vicomte cette nuit.

Hélène était blonde et un peu frêlé, malgré la parfaite harmonie de sa taille. Elle avait les traits déli- Cats: la bouche surtout, qui montrait dans le sourire deux rangées de perles adorables. Le bleu de ses yeux était si foncé qu’ils paraissaient noirs. Elle était grande ; tout à l’heure, au piano, vous eussiez pu admirer ses petites mains fines et plus blanches que livoire; jamais pied plus mignon que le sien n’avait foulé les tapis connaisseurs du noble faubourg. Hélène méritait à tous égards sa réputation de beauté. 11 n’y avait qu’à voir son visage intelligent et doux pour la juger meilleure encore que jolie.

Mais à quoi rêvait-elle! bon Dieu! pendant que le vicomte la cherchait en vain dans le cercle de ses aunditeurs ?

Que faut-il pour donner à rêver aux jeunes filles ?

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Tout à l'heure, pendant que la danse gardait encore tous ses fidèles, le piano avait soudain changé de voix. Au lieu de ce chant haché menu, qui commande les figures du quadrille, une valse, une valse allemande avait empli l'air de ses vibrations doucement balancées. C'était comme un flot pur de poésie coulant à l’improviste dans ce bassin de prose. Dans cette musique écrite puissamment, il y avait je ne sais quel drame mystérieux et tendre : des regrets adoucis par le sourire de vagues espoirs parmi l’écho discret des larmes qui coulent du coeur, ce charme et ce parfum des lointaines amours.

Hélène n'avait pas valsé. Hélène s’était prise à écouter de toute son âme. Voilà pourquoi Hélène rê- + vait.

L’exécutant était un jeune homme. Hélène ne le connaissait pas. Un vieil ami de la maison, le général O’Brien, l'avait amené par la main. En entrant, le nouveau venu avait l'air timide et presque farouche: Hélène avait remarqué cela, Le vieux général avait baisé la main d'Hélène ; oeil de l'étranger, noir et profond, s’était détourné tandis qu’une nuance plus chaude montait pour un instant à.sa joue pâle.

On eût dit que la vue d'Hélène produisait én lui une émotion douloureuse et douce à la fois. Hélène l’entendit qui disait à l'oreille du général :

cé C’est elle pr

Le général fit avec sa tête blanche un signe de discrète affirmation.

L’étranger était devenu pâle et froid.

“Entre mille, prononça-t-il comme en æ parlant à lui-même, je l'aurais devinée !”

Le général aperçut la marquise et se dirigea vers elle, tenant toujours par la main l'étranger. Il le lui présenta sous le nom de M. George Leslie, La marquise fit à M. George Leslie un accueil gracieux, mais un peu protecteur.,

Elle ne le vit plus qu’au moment où le piano, prenant tout à coup une âme, æ mit à dire la valse de Weber. Hélène leva les yeux alors et reconnu au piano M.

Sur le diyan où elle s'était placée, elle pouvait aper-

Le teinte de bronze que les voyages avaient mise sur ses traits délicats et réguliers ne lui ôtait rien de cette qualité mal définie qu’on est convenu d'appeler la distinction, et qui consiste un peu à porter ce cachet uniforme “des jeunes-premiers de théâtre et des héros de roman ; de telle sorte qu’on Pourrait dire que ce mot distinction

accordé par la peur aux furies antiques, La pâleur est le premier et le plus indispensable élément de cette distinction si enviée : le comte” Henri satisfaisait suffisamment à cette règle ; il avait les traits aquilins, l’oeil vif, = brillant et remarquablement expressif, la parole facile

eussiez pas trouvé rne seule Pour prétendre que le vicome Henri n’était pas un charmant cavalier,

Hélène faisait comme tout le monde, elle le trouvait séduisant et beau. L'idée d’être sa femme lui inspirait une sorte de plaisir réfléchi et mêlé d’orgueil. Elle se disait : “ C’est sans doute cela qui est l'amour. . .”

L'autre, l’homme à la valse, semblait, dès le premier aspect, gêné dans son habit noir; son cou, trop musculeux, tordait sa cravate blanche: il avait les épaules larges, les mains belles, mais fortes à ce point qu’on pouvait s'étonner des douceurs infinies de son jeu. Sa figure vigoureusement caractérisée, n’avait pas la distinction de la figure d'Henri. C’était un front large et montueux; le crâne, d’une ampleur considérable, se couvrait d’une forêt de cheveux fauves, coupés au ras de la peau. Avez-vous vu ces robustes têtes de’covenantaires du temps de Cromwell? Jusqu’aux sourcils, la tête de Georges Leslie était ainsi mc 'elée. La ligne des sourcils, bien marquée, affectait une courbe si pure qu’on eût pu les placer au-dessus du limpide regard d’une femme. Ses yeux étaient grands, un peu trop reculés sous l’arcade, mais fendus généreusement et gardant en eux-mêmes leurs rayons.

Les dompteurs de serpents ont cette prunelle profonde et terne.

Sous les yeux, la pommette saillait ; le nez droit, que vous eussiez dit sculpté par un ciseau grec, relevait légèrement ses narines; la bouche, petite et brusquement dessinée, renflait sa lèvre inférieure jusqu’au plan du menton, projeté en avant, qui donnait à toute cette physionomie un caractère de vaillante puissance et de volonté indomptable.

Il est hors de doute que la jolie Hélène n’avait point détaillé tout cela comme nous. Son impression avait été celle-ci: “Est-il possible que deux hommes, tous deux grands, jeunes et beaux, puissent être aussi différeñts d’aspect que le vicomte Henri de Villiers et M. George Leslie ?”

Elle s’était demandé cela pendant la valse,

Après la valse on avait battu des mains dans le salon, et c'était justice. Les maine d'Hélène étaient restée oisives, malgré leur devoir d’une maîtresse de maison qu’Hélène connaissait mieux que personne,

‘Quand M. George Leslie, gauche et tout embarrassé en face des complinents dé tous, avait balbutié: “ Je m'occupais de musique autrefois. . Mais il y a si long-” temps!...” Hélène n’avait vu dans cette réponse qué la ruse niaise de la vanité. Elle s'était dit :

“C’est un artiste l”?

Mot cruel, et qui ne nous apprend pas du tout à quoi rêvait cette charmante Hélène daus la solitude du salon, abandonné par les danseurs.

Elle rêva ‘ongtemps. Une clameur soudaine qui se fit dans le boudoir l’éveilla en sursaut.

—Ah ! par exemple! disait-on, celle-ci est trop forte!

—Les voyageurs ont des privilèges, ajoutaient d’autres voix.

Et des rires! Chacun parlait à la fois.

Hélène était éveillée, mais c’est à peine si elle entendait ce bruit. Elle restait sur Un Canapé, immobile et comme frappée de stupeur. En levant la tête, elle avait eu conscience du vide qui était autour d'elle, en même temps qu’elle apercevait le regard fixe de Gevrge Leslie braqué sur elle.

Hélène se sentit le coeur serré; une angoisse inconnue étreignit sa poitrine; elle devint très pâle. George Leslie, au contraire, rougit et détourna delle son regard vivement. .

George était debout, juste en face d'Hélène. I] s’adossait au chambranle de la porte qui donnait du salon dans le boudoir.

Au bout de quelques minutes, Hélène se leva, confuse eb irritée de son émotion même. Un rose vif reinplaça la pâleur de ses joues quand elle reconnut qu’il lui fau-

drait passer tout près de George pour se réfugier auprès de sa mère. George ne regardait plus de son côté; on : eût dit pourtant qu’il devinait, car il s’inclina en «e retournant à demi, avec toute la gaucherie timide d’un échappé du collège, et se perdit incontinent dans la foule des auditeurs de M. le vicomte.

Hélène s’avança vers sa mère, qui n’avait même pas remarqué son ‘absence.

—Ma belle cousine, dit Henri de Villiers en l’apercevant, je serais curieux de savoir si vous partagez l’incrédulité générale.

On ne les prend jamais sans vert, ces ravissantes filles qui balbituent à aix ans, avec leur poupée habillée en princesse, la langue évasive du grand monde.

—Quand maman m’a permis de lire Walter Scott, mon cousin, répondit-elle, cela m’a tant amusée que je n'ai jamais songé à me demander si toutes ces belles aventures étaient vraies ou inventées à plaisir.

Le vicomte salua. George Leslie venait de s’accouder à la tablette de la cheminée. Au son de la voix d'Hélène il tressaïllit et mit la main sur son front ; sa main était froide, son front brûlait.

—Je passeraïs ma vie entière À écouter mon cousin! dit Mme la marquise de’ Boistrudan avec conviction ; vit-on jamais de pareilles histoires!

—$i M. de Villiers voulait publier cela, ajouta un vicomte qui avait édité quelques poésies légères dans la Mode, ce serait un,succès fou !

—Extravagant !

—À vingt éditions, comme M. d’Arlincourt!

Henri eut un sourire orgueilleux.

—Je ne raconte mes voyages qu’à mes amis, réponditil. Ecrire, c’est causer avec le lecteur. Je trouve le monde des lecteurs trop mêlé pour causer avec lui.

Disant cela, il quitta la pose d’orateur qu’il avait gardé pure ’alors et fit mine de s’asseoir. Un mouve-

personne ici ne vous tient quitte encore!

—Une histoire, M. le vicomte, une histoire quétèrefit trois ou quatre voix de femme,

—Quand je vous dis ce que j’ai vu de mes yeux, reparti M. de Villiers, vous criez à lexagération et au mensonge !... Vous autres Parisiens quin’avez jamais perdu de vue les tours de Saint-Sulpice, si c n’est pour

—C’est le fait de l'ignorance, interrom tesse en souriant; nous vous offrons notre mea culpa, mais cnntez-nous une histoire. =

—Nous croirons tout, désormais ! ajouta le choeur.

—S"il y dvait ici, reprit Henri, quelqu’un qui pât me contrôler, je serais plus à mon aise... mais je parle de moeurs si complètements inconnu -

—Ne jurez de rien, ‘vicomte, dit le général O’Brien qui lui toucha l'épaule par derrière. | —Bah! fit M. de Villi aussi des Montagnes Vertes, mon excellent ami ?

—J’ai vu quelqu'un ui en revient, répliqua le gé-

néral, et je dis cela d'autant plus volontiers que ses

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