LACET
—George Leslie, répondit le général.
Hélène qui était assise auprès de sa mère se retourna vivement et malgré elle pour regarder George. Les
yeux de George se fixaient maintenant sur Je vicomte
Henri avec cette ténacité que nous leur connaissons. Il
se tenait dr. it et immobile au coin de la cheminée. L’ex-
Pression de son visage était gi étrange qu’Hélène resta bouche béante à le contempler.
—En vérité, en vérité! s’écriait cependant Mme la marquise, M. George Leslie a vu ces merveilleux pays? Alors, il va nous dire aussi ses aventures!...
À cé nom de George Leslie, le vicomte Henri avait respiré comme s’il eut craint d’en entendre prononcer un autre. Il reprit son air souriant et, faisant comme tout le monde, il regarda l’étranger. Celui-ci avait eu * le temps de détourner les yeux.
—Je n’ai point d’aventures, madame, répondit-il, ou, du moins, mes aventures se peuvent dire en quelques mots. Je suis allé là-bas chercher de l'or, je n’en ai pas trouvé... —
Ces quelques paroles furent prononcées péniblement et d’un accent timide.
—Voyez le sort! fit le comte Henri, moi qui n’en cherchais pas, j'en ai trouvé des tonnes!
La curiosité un instant excitée par l'étranger tomba à plat. On jugea qu’il ne valait pas la peine d’être examiné davantage. El y a voyageur ct voyageur. Ce grand garçon qui ne pouvait parler sans que le rouge lui montât au visage, fut jugé du premier coup sans appdl. La marquise se retourna, Au moment où Hélène faisait . de même, ses yeux se croisèrent pour une deuxième fois avec ceux de George Leslie. Elle-eut un frisson.
—Une histoire ! une histoire! reprit le choeur des vicomtesses curieuses.
Henri posa ses mains sous les basques de son habit noir. (C’est le signe qui veut dire: écoutez! Un murmure de contentement fit le tour du boudoir.
—Je suis on ne peut mieux satisfait d’avoir un témoin, dit le vicomte Henri. M’est-il permis de demander à M. George Leslie de quel côté des montagnes il a opéré ?
—Des deux côtés, répondit George.
—Au nord ou au midi du Sacramento.
—Au midi et au nord.
—Partout, alors ?
—Partout.
Le vicomte Henri s’inclina en souriant et ouvrit son habit das
8 la poche duquel il prit une sorte de poignard à gaîne de Paille nattée de forme très grossière, mais dont le manche en corne noire était chargé d’une profusion d’ornements.
—En ce cas, dit-il, M. George Leslie doit connaître ceci ?
George avança le Corps comme s’il eût voulu s’élan-
cer vers le vicomte. Il se contint et répondit froidement.
—{C’est un golden-dagger.
Henri dégaina le couteau ; la lame, large et tranchante était d’acier, damasquinée d’or. La monture était d’or massif,
—Montrèz, montrez! cria-on de toute parte, Henri offrit le couteau à la 1
—C’est le golden-dagger d’un chef, dit-il.
Personne ne remarqua l’ex-
—Qu'’est-ce que c’est qu’un golden-dagger? demanda la marquise,
—Vous le voyez, répondit Henri, un couteau d’or... les gens qui se servent de cette anme-là sont des lions...
—Lions et tigres! murmura George.
—Ceci est leur griffe, poursuivit Henri en reprenant
le couteau des mains du général O’Brien; je vais vous
raconter comment j'ai arraché cette griffe de lion.
Il se fit autour du vicomte Henri de Villiers un religieux silence. George Leslie s'était adossé contre lu boiserie et croisa ses bras sur sa poitrine,
Le vicomte commença :
—La première fois que j’entendis parler du goldenfever...
—Permettez, interrompit la marquise, parlez en français le plus que vous pourrez... golden-fever veut dire ?
-—Fièvre d’or.
—Tout est donc d’or en ce pays-là ! s’écrièrent ensem. ble trois beaux esprits, étonnés de se rencontrer.
—Grand merci, cousin, continuez, je vous écoute, dit la marquise.
—La première fois, reprit le vicomte, que j’entendis parler de la fièvre d’or, j'étais à chasser le bison dans la plaine, au delà des monts Alleghany vers l'extrémité nord de l’Ontario. Beau pays! Cooper en a fait des descriptions ravissantes, mais là-bas, la nature est bien au-dessus des descriptions de Cooper.
J'avais quitté Baltimore quinze jours auparavant et je comptais n’y retourner qu’à la saison des pluies. J’6tais là non-seulement pour mon plaisir, mais aussi par économie. J'avais calculé qu'en vivant de l'air du temps ou à peu près, pendant six ans, je pourrais réparer les brèches faites à mon patrimoine. Vous souriez, général: je vous recommande cette manière de chercher
de l'or, qui vaut bien le ba des :
ve rragé pactoles califor.
» Un peu coquin et qui doit prenêre
fort au, sérieux son métier de propriétaire.
5 Benoit gagnait sa vie, sur les bords du Saint-Laurent
| à chasser le castor. C’est une industrie modeste, Quand
je lui dis: “Je veux voir l’Orégon, la Sonora, le fron-
tière mexicaine et Je rste; Benoit répliqua d’emblée :
— Monsieur aura bewin d’un domestique. .. J’ai vi un général canadien là-haut, du côté du fort Souris, quand je fus obligé de quitter notre France. Si mon- HT sieur veut prendre des renseignements auprès du géné- HUE ral, le général demeure maintenant un peu au delà de AA LE la rivière d’Albany, dans Ja Nouvelle-Galles. .
A C'était une affaire de quelques centaines de lieues. LUE d'eus Findiscrétion de lui demander ce qui Pavait forsé à quitter notre chère France. Il sourit et me répondit : ss —Dans ces diables de pays, à l’ouest, il fait bon avoir - avec soi un homme qui connaît plus. d’un métier. … Bref, j’acceptai ses offres. To
aux d’or, monnayés ou RON, pour acheter sa bicoque. Il était hardi, agile, menteur, larron. Un valet fait autrement ne m'aurait pas convenu. ——
Demandes à M. George Leslie, mesdames, quelle figure feraient nos valets de chambre parisiens dans ce pays d'enfer...
—Je n’ai jamais eu de valet de chambre dans mes voyages, dit George doucement,
Ces dames étaient trop bien nées pour sourire, Il y eut seulement un froid. Le vicomte poursuivit :
“Vous sentez bien que ce qui m’attirait vers l'ouest ce n’était pas l’idée de ramasser des petits cailloux d’or au fond des torrents, Je ne méprise pas l’or, Dieu m’en garde! mais la crédulité n’est pas mon défaut, dominant: je n’ajoutais qu’une foi médiocre aux récits qui couraient. Ce qui me séduisait, c'était le drame joué, de l’autre côté du continent américain, par ces fous et ces furieux. Je voulais voir cette danse macabre des temps modernes. L'enfant, le jeune homme, l’homme môûr, le vieillard, la fe mme, le prêtre, car on parlait des ministres américains ui avaient déserté leur paroisse Pour courrir après les pépites ; je voulais voir toutes ces gens-là dans leur délire, plongeant au fond des fleuves, grattant le sol avec leurs ongles, bravant la faim et la soif, le chaud et le froid, travaillant jour et nuit, souffrant jour et nuit, mais joyeux dans leur exaltation insensé, et jetant jusqu’au ciel ce grand cri de la démence humaine: De l'or! de l'or! de Por!
Ces ongies ne se font pas tous les jours. IL/Eïldorado tourna jadis la tête des Espagnols; la rue Quincompoix vit la France ivre au temps de Law, et vous savez tous l’histoire de ce comte de Horn, cousin du régent Philippe d'Orléans, qui assassina un agioteur heureux dans un cabaret borgne de la rue de Venise, pour lui voler son portefeuille, Ce sont des occasions qu’il faut sai-
sir. J’aime à voir la tragédie ailleurs qu'au théâtre SOU On nous parlait de Inttes épiques Gé balaillans nt ,
de pioches, qui se précipitaiez d'un. éptreW’au A) ».
frayant de leurs cris limme is solitude. Lés T
sauvages que j'avais cherché vainement ans les monts Alleghany et autour des lacs, je devais les trouver dans l’ouest. C'était un monde nouveau où l’usage avait force de loi, où chacun demandait justice à son couteau Ou à sa carabine; un monde vaillant comme la chevalerie, fourbe comme Ja cupidité; un monde qui mêlait tout dans son matérialisme effronté, le vice et la verbu, l'or et le sang.
Benoît vendit sa hutte et ses peaux à un trappeur de la plaine. Nous regagnâmes Baltimore, où je voulais m’équiper pour le grand voyage. Nous partîmes par une belle matinée d'automne. Je me souviens que le soleil se levait derrière le cap Charles, qui ferme la baie de Chesapeak. Nous étions à cheval. Avant d'arriver à la rivière Potomac, je me retournai pour voir encore une fois la grande et populeuse cité qui s’inondait de lu. mière, Les bateaux à vapeur sillonnaient le fleuve. A droite et à gauche, les locomotives, passaient, soufflant court et jetént à de longs intervalles leur gémissement aigu
“Une fois passé les monts, me disait Benoit, nous ne serons plus gênés par ces bruits-là !”?
Benoït avait hâte de fuir la civilisation ; la passion des aventures le prenait.
Le soir du second jour, nous arrivâmes à Marietta, où nous devions prendre le-bateau à vapeur pour descendre l’Ohio, puis remonter le Missouri jusqu’au grand détour, traversant ainei sans fatigue la meilleure partie du continent. Le bateau à vapeur était plein de bonnes gens qui s'en allaient tenter la fortune en Californie. Tous ces Jasons américains ne parlaient que de la nouvelle Colchide, et rêvaient tout éveillés de la toison d’or. Nous avions là le prologue comique du grand drame auquel nous allions assister, Les émigrants étaient, pour la plupart, des gens à projets, des esprits tortus, des inventeurs; un tiers appartenait au petit commerce des
Etats-Unis. Il y avait parmi eux des têtes à peindre. Je n’exagère pas en disant que, sur ce bateau à vapeur, chacun avait son moyen particulier de trouver l’or. Naturellement, personne ne voulait dire son secret, mais la plupart ne demandait pas mieux que de le vendre. Les uns possédaient de grandes caisses solidement fermées, qui contenaient des tamis d’un nouveau genre, des machines à percussion pour bluter le sable, des mécaniques à draguer, des mortiers, des creusets,, des fourneaux.
Je me souviens d’un mercier de Philadelphie qui emportait avec lui une petite boussole qui était fée, et qui devait se trémousser chaque fois qu’on la posait sur un gisement aurifère.
Le brave mercier n’en demandait qu’un million de dollars pour élever sa famille.
Un soir, Benoit me dit:
—J’ai envie de gagner quelques sous ici, sur le bateau. J'espère que cela ne contrariera pas monsieur ? —Si votre industrie est honnête... répondis-je.
Benoit me jura ses grands dieux que tout commerce déloyal lui faisait horreur.
A dater de ce moment, je le vis entrer en relations suivies avec la cambuse des matelots et aussi avec l'office ou cuisine des passagers. Il achetait aux employés du bateau tous les bouteilles vides. Ma cabine en fut bientôt encombrée. Quand je lui demandais ce qu’il voulait faire de tout œela, il me répondait en souriant :
—J’ai dit à monsieur que j'avais envie de gagner quelques sous ici, sur le bateau... Monsieur verra!
Je pus m’apercevoir que mon domestique inspirait désormais un certain intérêt sur le navire. Duex ou trois f:: j’entendis les passager chuchoter entre eux:
Le valet de monsieur, disait-on, a un moyen infaillible!
Je restais parfois fort avant dans la nuit assis contre le plat-bord, et contemplant le fleuve immense où notre
steamer semblait glisser. comme un gigantesque traîneau sur la glace. Quand les Passagers s'étaient retirés l’un après l’autre, et que la solitude régnait sur le pont où demeuraient seulement les hommes de manoeuvre et le timonier, Benoit æ glissait souvent hors de Pécoutille, et venait, lui aussi, respirer Je frais, En respirant le frais, il se livrait à une singulière besogne. Je le voyais Porter un grand panier sur’ la plate-forme triangulaire qui est derrière la roue. Il tirait un à un plusieurs objets de son panier, et les plongeait tour à tour dans le fleuve, à l’aide d’une ficelle. Ceci fait, il reprenait son Panier qui semblait beaucoup plus lourd, et regagnait le petit réduit où il couchait, auprès de ma cabine.
—Monsieur, me demanda-t-il un matin en m’habillant, je vous prie d’excuser la liberté que je prends... Voulezivous m'obliger ?
—En quoi et comment ?
—Vous avez de la cire à cacheter ; moi, j’ai des bouteilles: je voudrais en préserver le contenu du contact de l’air, toujours funeste aux matières volatisables.
Ce mot scientifique m’épargna la peine de lui demander pourquoi, la veille, j'avais trouvé des taches d'huile sur les feuillets de mon traité de chimie,
Je lui cédai, moyennant un grand merci, la moitié de ma cire à cacheter. C’était la veille du jour où nous devions prendre terre.
Le lendemain, quand on nous eut débarqués, nous et nos chevaux, Benoit se montra d’une gaieté folle. Au bout d’une heure de marche dans la direction du sudouest, nous avions déjà perdu de vue le Missouri. L'idée me vint de demander à Benoit ce qu’il avait fait de toutes ses bouteilles :
— Monsieur pense bien que je ne pouvais pas songer à les emporter, me répondit-il, |
—C’était bien la peine alors de les cacheter avec tant de soin!...
ulaire
Benoit tira de sa poche un boursicot de cuir passablement gonflé de pièces d’or. Il y avait dedans 7 ou 800 dollars.
—Voilà le prix de mes bouteilles, dit-il avec triomphe.
—Qu’y avait-il donc dans vos bouteilles, Benoit ?
—Monsieur le sait bien ; puisqu’il m’a vu les remplir derrière la tonne avec l’eau de la rivière.
—Et vous avez vendu pour quatre mille francs d’eau du Missouri ?
Benoït prit un air grave.
—{C’était cacheté! prononça-t-il avec solennité; j'avais mis sur chaque bouteille une étiquette donnant la manière de s’en servir... Versez de cette eau sur le sol : le lendemain matin, si le sol est aurifère, il y aura des paillettes d’or à la surface.
Rien ne prouve, ajoutat-il sans rire, que ce moyen ne soit pas excellent !
—1l est impayable, votre Benoit !s’écria la marquise en riant.
—{Charmant! charnnt! murmura+-on de toutes parts.
La marquise ajouta, en se penchant vers sa voisine:
—Le vicomte a une façon de raconter!
—TInimitable, madame!
—Je crois, conclut la marquise, que ma fille sera bien
—{Comment pourrait-il en être autrement, belle dame, murmura le vieux général O’Brien qui s’inclina en riant bonnement, avec un homme qui raconte si bien les histoires ?
—Méchant! fit la marquise.
Puis on se tut pour laisser parler le conteur.
‘ M. de Villiers reprit:
—Nous étions dansla prairie. Le grand romancier
américain vous a fait connaître ces steppes immenses
dT nouveau monde. Je n’ai rien à vous dire de notr. voyage équestre, si ce n’est que nous fûmes chassés deu fois par les Sioux à cheval et que nous vimes de loin, Je
—Si je pouvais seulement transporter quinze ou vingt arpents de ces terrains-là au pied de la butte
quante-deuxième jours après notre départ de Baltimore.
rable vallée, coupée à son milieu par le Rio-Bravo del
Norte noms 1C1 cessent d’être anglais pour devenir espagnols: nous entrons dans le domaine des fils le Cortez.
Fils dégénérés qui n’ont gardé qu’une des grandes Passions de la vieile Espagne : l’avidité ardente et insatiable,
Nous restâmes deux jours à Santa-Fé Pour nous remettre, puis nous gagnâômes la Sierra-Verde, qui soule nous séparait désormais de la terre d’or.
J’arrive tout de suite à notre première aventure dans les montagnes de la Californie, parce qu’elle vous mettra en face de ‘mes bons amis les Golden-daggers et qu’elle Vous apprendra l’origine de l’arme curieuse qui vient de Passer en vos mains,
Nous avions suivi pendant huit grands jours, sous un soleil étouffant, les bords du Rio-Colorado, que nous “venions de quitter Pour diriger notre route vers la
le notre és deux loin, Ja ; lieues Le gi- 3. Be-
1 ou butte
e cinimore, de fade la haîne et le mill
admio del deves fils
indes insa-
s resaule
dans tra elle t de
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OUS . la
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Sierra-Nevada dont nous apercevions au loin déjà les sommets couverts de neige. L'aspect changeait rapidement autour de nous. Le sol devenait accidenté «et se parsemaïit de bouquets d'arbres. Bientôt nous commençâmes à monter une sorte de sentier rocheux à la droite duquel roulait un torrent d’eau rougeâtre. Benoit s’arrêta tout à coup: je le vis pâlir et me montrer du doigt, sans parler, un détour du sentier qui passait au-dessus de nous. Je levai les yeux et je restai bouche béante, non pas effrayé amis charmé. Deux petits lions des Cordilières, vifs et gracieux comme des chats, se jouaient au milieu de la ro : : j
—C’est gentfl de loin comme ça, me dit le sage Benoit, mais de près, c’est gros comme deux ou trois chiens de Terre-Neuve, .et ça vous assomme un père de famille d’un coup de patte!
— Est-ce que vous êtes père de famille, vous, Benoit ? demandai-je. |
Benoit n’eût pas le temps de me répondre. Un coup de carabine retentit dans les roches. Un des beaux petits lions bondit sur la place, retomba, se releva, chancela au bord du ravin, perdit léquilibre ét vint tomber presque à nos pieds. L/autre lion se ramassa sur lui-même, et gagna d’un saut prodigieux les roches d’où le coup de feu était parti .
—Armez votre carabine, Benoit, dis-je à mon valet, je “rois que nous allons trouver ici tout à l’heure à qui demander notre route. :
—Quien viva? cria en même temps une voix invisible, mais douée d’un violent accent auvergnai.
—Amigos! répondis-je au hasard.
Une décharge de mousqueterie, qui jeta le prudent Benoit à plat ventre, m’annonç le trépas du second Hon.
En même temps une tête de colonne se montra juste à l'endroit où jouaient naguère les deux nobles animaux.
chemise rouge, manteau ou manga d’un jaune tran- Chant, bordé d’un galon noir; pantalon de velours vert sombre, orné à ça Couture d’une rangée de boutons et d’un passepoil jaune; sombrero décorce d'arbre à bords énormes, sur une résille Pourpre. Ils’ étaient armés jusqu'aux dents.
A la distance d’une cinquantaine de pas, le chef me mit en joue. Je laissai Ma carabine à l’épaule.
— Etes-vous des Américains ? me demanda-t-il en méchant espagnol.
—Nous sommes des Français, répondis-je.
Le Mexicain relevx sa carabine.
—11 ne restera bientôt plus personne en Europe ! ditil d’un'ton chagrin en se tournant vers ses compagnons ; voilà les Français qui s’en mêlent!
Il commanda en même temps: “En avant, marche !” La troupe s’AVanÇça vers nous.
de loin, ressemblaient de près, à des haillons. Quand le chef passa devant nous il nous dit :
“Saluez, senores, je suis l’adali] /”
Nous saluâmes : il se garda bien de toucher son cha- Peau d’écorce qui s’en allait en lambeaux.
Ils étaient à peu près une trentaine. Presque tous avaient de larges chaînes d’or qui contrastaient étrangè-
—Cet homme est-il mort ? demandai-je.
—Non pas, grâce à Dieu, répondit l’elfarez qui fer-
mait la marche; cet homme vaut cent mille piastres comme vous pouvez valoir un écu royal!
Ce disant, il mit le bout du doigt sur ma gourde, que je me hâtai de lui offrir. Il la vida d’un trait et eut la bonté de me la rendre. L’instant d’après, l’adalil et ses soldats en haïllons disparaissaient dans les gorges. Les deux lions avaient été dépouillés de leurs peaux en un tour de main’; leurs cadavres gisaient au milieu du sentier. ;
—Si les gentlemen veulent se rafraîchir>à mon cot, nous dit une voix gutturale, partant d’un joli bouquet d’érables, planté au delà du ravin, il leur en coûtera seulement quatre dollars par tête, et je leur garantis un bon repas... Les Golden-daggers m'ont vendu un quartier de boeuf qui fait envie.
Un quartier de boeuf! vous figurez-vous, mesdames, ce que ce simple mot roast-beef fait naître d’idées riantes dans l'esprit d’un voyageur affamé, qui traverse les montagnes neigeuses ? Nous cherchâmes incontinent un passage pour rejoindre notre homme, qui nous dit:
+—Mon cot est à deux pas... je vous y rejoindrai tout à l’heure.
Le cot était une affreuse cabane, sale comme la hutte d’un Esquimau. Le cotter hospitalier y fut presque aussitôt que nous. Il portait sous son caban de toile un objet dont nous ne pouvions reconnaître la nature.
—Mettez-vous à votre aise, nous dit-il en passant dans la pièce principale pour gagner le réduit qui servait de cuisine,
Bientôt nous sentimes une bonne odeur de grillade.
—{Ce sont les Vecinos de la Sonora, Votre Honneur, répondit notre hôte, déployant toute la richesse de son accent irlandais; l’an passé ils m’ont emmené ma femme, pauvre créature... J’avais bien de la peine à la nourrir |
—La Sonora est loin d'ici.