LES RELIGIEUSES
ji î L y a quelques années , un jeune homme , un prêtre , un orateur chrétien parcourait , en prêchant , nos provinces méridionales qu'il inondait des flots de son éblouissante parole; ce prédicateur, inspiré peut-être à son insu beaucoup plus par le monde que par Dieu même , s'arrêta un jour sur le seuil d'une ville qui a plus d'esprit que de religion ; il peigna coquettement la couronne de sa chevelure ; il lava
dans une sainte aiguière ses mains qui étaient blanches , douces et bien effilées , comme il sied à des mains qui doivent bénir ; il chaussa des bas de soie et des souliers vernis , dont le brillant aspect aurait fort étonné les divins apôtres , ces sublimes va-nu-pieds d'austère mémoire. L'annonce de sa propagande religieuse fut répétée dans toute la ville par des journaux qui ne croyaient guère qu'à la religion de Diderot et de Voltaire. Le prêtre dont nous parlons fit élever à la hâte une espèce de théâtre dans la nef immense d'une église : il y avait , dans cette salle de spectacle mystique , un parterre pour les hommes et des loges découvertes pour les femmes ; la scène ressemblait à ime chaire ; le rayonnement des cierges remplaçait l'illumination d'une rampe ; la lumière d'un lustre était brillamment figurée par la lumière du soleil qui se jouait dans les vitraux de la cathédrale.
La première représentation du prédicateur fut admirable; sans le respect que l'on doit toujours à un prêtre et à une église , l'auditoire tout entier aurait applaudi , comme s'il se fût agi de rendre un éclatant hommage à l'orateur le plus profane de ce monde.
A l'issue de cette rare solennité religieuse et mondaine tout à la fois , une grande dame s'écriait en essuyant ses belles larmes :
— Je viens d'assister à un ravissant concert spirituel ! . . . Oui , la parole de ce prêtre ressemble à la musique sacrée de Pergolèse ou de Palestrina : au lieu d'entendre débiter un sermon, j'ai entendu chanter un véritable oratorio ; il a prêché si^r l'eucharistie^ et je m'étonne qu'il y ait tant d'harmonies dans un sacrement !
Le lendemain , on ne parlait dans toute la ville que de ce simple prêtre , de ce missionnaire qui avait une figure si distinguée et une voix si douce ; de ce prédicateur enthousiaste , qui mêlait dans une église les choses divines et les choses terrestres , l'éloquence de la tribune et l'éloquence de la chaire , la civilisation et les frères mendiants, la politique et le bon Dieu, la vie du monde et la vie du cloître , la cour de Rome et la liberté ! Notre admirable prédicateur
savait bien que^ partout où il y a du soleil et de Timagination , les hommes et les fèiumes ont le cœur dans l'oreille : la conscience hu7 maine a toujours été séduite, entraînée, gouvernée par des sons harmonieux et des figures de rhétorique.
Le jeune prêtre dont il s*agit, appelé de tous côtés par des brebis égarées , qui ne demandaient qu*à rentrer au bercail , laissa tomber la manne céleste de son admirable éloquence sur tous, les pécheurs qui voulaient bien s'agenouiller devant lui : à ceux qui chancelaient, il montra, tout rayonnant d'une lumière divine, le bâton qui avait soutenu la vieillesse chrétienne de saint Paul et de» saint Antoine au désert ; à ceux qui protestaient encore cpntre la sainteté infaillible de l'Église, avec l'Évangile d'un réform^t^pr, U racontait les ravages que Luther avait faits dans la consçieîic0 deft hommes; aux pécheurs qui hésitaient encore à renoncer aux d^tige-, reuses frivoUtés du monde , il vantait de sa voix la plus mélodieuse. ^, la plus pénétrante , les douceurs infinies de la retraite et de la péni-r tence; aux pécheresses qui avaient peur de s^Ccombf r encore ai|i péché , il disait en soupirant les radieuses ext^seS-^de sainte Thérèse dans l'amour de Dieu , dans cet amour immense qui ^ipbragBe tous» les amours. . •
Le missionnaire daigna visiter une communauté reli^ease.ufv couvent de femmes , qui se cachait délicieusement dans iine thébaïde^ élégante, parée, coquette et tout à fait bienheureuse. L'éloqueDl apôtre fut accueilli dans cette pieuse maison, qui se glorifiait de siyvre, la règle bénédictine , au milieu des fleurs les plus fraîqhes.» des regards les plus doux et des sourires les plus tendre^. La chanoante réception que les saintes filles de ce couvant daign^aent ftdre à jiijt: prêtre, à un prédicateur, rappelait à ravir ce qui se passant a^trefoi^ dans les monastères, au beau temps de la vie monastique, à propoa des visites pastorales de quelque aiçiable archevêque : les religieuses applaudirent , avec les plus vifs battements du coeur, ^ la venue de ce jeune missionnaire, qui avait tant d'amour divin dans
le» yeux , tant de mélancolie sur le front , tant de musique dans la voix. Elles se prirent à chercher, dans les trésors de leur innocente coquetterie , les œillades les plus dévotes, les paroles les plus chastes, les soupirs les plus religieux , les caresses les plus chrétiennes , pour saluer, pour admirer, pour fêter Thumble visiteur qui n'avait que de la jeunesse, de la distinction et de Tenthousiasme.
Le spectacle de toutes les grâces , de toutes les séductions , de tous les hommages que Ton prenait la peine de mettre en scène dans ce bienheureux couvent , pour le recevoir et pour lui plaire , inspira soudain au prédicateur le texte de son sermon le plus mélodieux, le plus charmant : il déroula , devant des nonnes , le tableau de la vie cénobitique du temps passé , en se félicitant de retrouver tout près de lui le souvenir vivant des saintes épouses de Dieu , que Timpiété des hommes avait chassées de Tabbaye de Chelles, de Tabbaye de Montmartre, de l'abbaye de Long-Champ, de Tabbaye de Fontevrault et de bien d'autres maisons religieuses qui n'étaient plus que des noms et des ruines.
L'on a dit que c'est en cherchant les mots que les écrivains et les orateurs trouvent souvent les idées ; en cherchant quelques belles phrases pour sa péroraison , le missionnaire s'avisa de trouver une singulière pensée : il rêva tout éveillé; il se persuada ce qu'il désirait en ce moment... il se mit à prédire, à promettre à son naïf audi^ toire la résurrection des communautés religieuses. . . des communautés de femmes seulement.
A compter de ce jour, le prêtre militant ne songea plus qu'à réaliser ce qu'il avait rêvé , ce qu'il avait prédit , ce qu'il avait promis à ses pénitentes. Il chercha , par toute la France , la place où avaient vécu, où avaient brillé les abbayes riches et célèbres; il visita les ruines monastiques, l'histoire à la main; il évoqua, au fond des cellules, les noms les plus illustres et les figures les plus radieuses; il interrogea les revenants les plus aimables , les fantômes les plus charmants; il réédifia par la pensée , pierre à pierre, l'édifice reli-
gieux du temps passé , et il se plut à le peupler de saintes femmes , qui ressemblaient aux plus jolies vierges de Raphaël.
Notre poétique enthousiaste s'arrêta un beau soir, à la douce clarté qui tombait des étoiles , sur la lisière d une belle forêt , au bord d'une jolie petite rivière que Ton appelle la Marne, tout près de Paris , au milieu des ruines de la fameuse abbaye de Chelles. Le voyageur inspiré , qui courait à la recherche des souvenirs de l'histoire , n'eut pas trop de peine à se remémorer, en un pareil lieu , les plus beaux noms de l'histoire féodale : dans cette poussière , parmi ces plantes parasites , sous ces débris qu'il foulait à ses pieds , il voyait peut être resplendir d'augustes images , qui lui montraient , dans l'ancienne abbaye de Chelles , la reine Clotilde; Giselle, sœur de Charlemagne ; Hegiwich , mère de l'impératrice Judith ; Henriette de Bourbon, fille de Henri IV; Louise- Adélaïde d'Orléans, fille du Régent, et bien d'autres glorieuses abbesses , qui touchaient presque toutes , de la main droite ou de la main gauche , à la couronne des rois de France. Comme s'il eût craint de gâter les souvenirs de cette maison religieuse, le prêtre ne daigna point apercevoir dans l'histoire , à côté de l'abbaye de Chelles , un palais de plaisance où le sang royal avait coulé sous la main impitoyable de la reine Frédégonde.
— Que sont devenues , s'écria le jeune prêtre assis au milieu des ruines du couvent , que sont devenues ces pieuses solitudes , ces nobles retraites , où de saintes femmes donnaient l'exemple de toutes les vertus chrétiennes; où le remords trouvait l'espérance; l'infortune , des consolations ; la chasteté , un abri contre les déportements du monde î
Une pierre sembla s'agiter sous les pieds du prêtre , et le malheureux crut entendre une voix criarde, moqueuse, qui lui disait :
" Les saintes filles de notre monastère furent protégées autrefois , H il y a des siècles , par les gardes de la reine ; on peut dire hardi* '» ment qu'elles furent gardées à vue. Un peu plus tard, un couvent
» de Bénédictins s*éleva dans le voisinage des Bénédictines : une « église séparait les moines et les religieuses ; il y a des limites qui
- sont parfois des traits-d'union. »
A tort ou à raison , le prêtre s'imagina qu'il n'avait rien entendu de cette voix mystérieuse qui venait de blasphémer contre les premières pénitentes de l'abbaye de Chelles ; il se persuada qu'il n'avait rien entendu s'agiter sous ces pierres tumulaires» et il se reprit à chanter les louanges des religieuses d'autrefois... mais, au même instant , la voix criarde , moqueuse et médisante de tout à l'heure , continua de parler ainsi :
- Le palais des rois de France n'était pas bien loin de notre ab- " baye : du côté de la résidence royale, le trait-d'union se cachait M sous les simples apparences d'un mur mitoyen. Que le diable,
- déguisé en grand seigneur, fasse tomber une seule pierre de cette n muraille, et voilà une petite porte dérobée qui va permettre un •» échange de petites visites entre le monde et la pénitence, entre des " gentilshommes et des religieuses. »•
A ces mots , le prêtre s'agenouilla : il crut sans doute qu'il avait affaire au démon caché dans les ruines de l'abbaye; il prêta l'oreille et il entendit la même voix , cette voix impie , qui osait médire ou calomnier encore :
* •• Les rois de ce temps-là étaient capables de tout : ce fut un roi n de France qui s'avisa le premier d'enlever à Dieu ime de ses char- » mantes et saintes épouses. L'exemple est contagieux , surtout n quand il est mauvais : bjen des religieuses suivirent les traces ** d'une sœur coupable, en passant par-dessus le mur mitoyen. Il " faut rendre justice à la galanterie hospitalière de la noblesse : les j* plus nobles gentilshommes de la cour reçurent les religieuses:.', à »• bras ouverts ! »»
Le prêtre, agenouillé , presque tremblant à force de frayeur, .essaya de chasser le démon , en appeleint à son aide le prophète Jérér mie... il s'écria d'une voix émue : •« Appelez des pleureuses, a dit
LES REUGIËUSES D£ CHËLLES ET DE MONTMARTRE. 373
lé Seigneur; qu'elles viennent et qu'elles prononcent une lamentation sur ces ruines *!...»•
Un bruyant éclat de rire interrompit l'invocation du nouveau Jérémie; le pauvre prêtre aperçut une jeune femme à demi cachée derrière un massif de verdure : elle portait la robe et la coiifure d'une religieuse; seulement, par une mode assez étrange, assez rare dans la modeste pamre d'une pénitente , cette religieuse avait une couronne de roses sur la tête.
— Qui êtes-vous î lui demanda le prêtre d'une voix tremblante.
- — Ne tremblez pas ainsi en me parlant, répondit la jolie nonne ; est-ce que je vous déplais? est-ce que je vous fais peurî J'ose à peine répoudre à votre question.. . j'ose à peine vous dire qui je suis, ou plutôt qui j'étais avant qu'il .me prît la singulière pensée de quitter le monde pour le cloître. Eh bien ! monsieur l'abbé , j'étais une comédienne, oui, une misérable comédienne... Oh ! ne me maudissez pas encore, mon frère; il me semble que je vaux mieux, beaucoup mieux que la plupart de mes superbes compagnes de l'abbaye ; mes petits pieds ont fait plus d'un faux pas en dansant... et même en marchant, et même en dormant; j'ai porté bien long- temps une ceinture dorée, et vous voyez que je porte une couronne de fleurs. .. mais je me console, et j'espère, en répétant ce que j'ai entendu chanter un jour, au milieu de ces ruines , par un dé vos poètes profanes ;
EnUci, cntrct, ô tendres femmes!
Répond le portier des élus ; La charité remplit vos âmes :
Mon Dieu n'exige rien de plust On est admis dans son empire , Pourru qu*on aît séché des pleurs , Botis la couronne du martyre Ou sous des couronnes de fleurs !
• « — Avez-vous lu, reprit la nonne, dans quelques mémoires du
' J^ÉMIE , c iz , V. 17 et 18.
dix-huitième siècle , le nom d'une actrice de TOpéra. . . le nom de mademoiselle Laferrièreî — Mademoiselle Laferrière , c'est moi... ou c'était moi , comme il vous plaira. Un jour, il se répandit une incroyable nouvelle dans les coulisses de mon théâtre : «• Laferrière ne veut plus appartenir au galant public de l'Opéra ; un directeur nomade , un aventurier, vient de recruter de ci et de là une troupe dramatique; elle a écouté les belles promesses de ce cassandre-recruteur ; elle consent à s'en aller briller, au delà des tropiques , sur la scène en plein vent de l'île Bourbon , pour les menus-plaisirs des marins , des mulâtres et des négresses I *•
1 J'étais folle, en vérité ! j'allais entreprendre un pareil voyage, pour un petit jeune homme qui ne m'avait jamais adressé ni un mot ni un billet d'amour ; pour un habitué de l'Opéra , que je n'avais vu , que je n'avais aimé qu'à travers la rampe du théâtre !
»» Je voulus connaître le nom de ce bel indifférent qui venait voir le spectacle sans prendre garde à l'actrice amoureuse ; il se nommait Évariste; je voulus savoir s'il était Français ou étranger : il appartenait à une des meilleures familles de l'île Bourbon ; je voulus savoir enfin s'il vivrait désormais en France , à Paris , et l'on vint me dire qu'Evariste ne tarderait point à partir : je commençai mes préparatifs de voyage.
♦» Je refusai d'accompagner mon directeur et mes camarades, afin de voyager dans le navire qu'Evariste avait choisi pour son passage; je me disais , en soupirant : La traversée durera trois mois , et je le verrai tous les jours ; je vivrai avec lui , sans qu'il le veuille , sans qu'il le sache... il me semblera que j'habite, que je m'endors et que je m'éveille dans sa propre maison ! .. .
♦♦ Quelques jours plus tard, je m'embarquai à bord du Roi-Bien* aime : il y avait , sur ce navire , quinze passagers , presque tous des créoles de l'île Bourbon ; les femmes étaient convenablement laides , et ma beauté dut leur inspirer une jalousie affreuse; une d'elles s'avisa de demander au capitaine : — Quelle est cette dameî qu'est-ce
que c'est que ça î — Ça , répondit le marin , c'est la plus jolie actrice de Paris !
" Le soir, toutes les femmes laides murmuraient au fond de leurs cabines : — Bonté du ciel ! une actrice , une actrice. . . pour doubler le Cap ! . . . elle nous portera malheur.
" Sans lamitié généreuse du capitaine Philippe, je serais morte de chagrin, d'ennui et de honte; jugez : j'avais à subir, du matin au soir, les méchants propos , le dédain , le mépris de mes compagnes de voyage ; elles jouaient la comédie de la sottise , pour faire fi d'une comédienne. Évariste lui-même se contentait de me saluer poliment, froidement, sans rien voir, sans rien entendre de ce qui me faisait souffrir et soupirer! En revanche, le capitaine Philippe , dur et brutal avec les matelots, impoli et grondeur avec les passagers, se montra bon, attentif, empressé, adorable avec la pauvre comédienne; cette fois , le requin ressemblait presque à un homme !
» Un matin , le capitaine osa me dire , en serrant mes mains dans les siennes :
- — Madame , pourquoi toujours dédaigner l'offre de mes petits services? Je ne vous suis bon à rien , n'est-ce pasî... Avez vous à vous plaindre de mon équipage î les passagers vous méprisent , ce me semble ; vous plaît-il que je les jette tous à la mer ? Il faut absolument que je fasse quelque chose pour vous , madame !
H — Et pourquoi donc ? lui répondis- je avec une petite grimace de coquetterie.
•• — Si vous l'ignorez encore , je ne demande pas mieux que de vous le dire... Eh bien ! madame, figurez- vous que je me suis pris , sans m'en apercevoir, d'un sentiment , d'une amitié , d'une malheureuse passion pour une femme. . . et , mon Dieu ! oui , pour vous ! Je m'occupe si souvent de votre personne, que je m'en occupe toujours; j*admire si bêtement votre beauté, votre mérite, que je ne sais plus admirer autre chose dans le monde. Vous êtes l'unique sujet de mes paroles et de mes pensées ; pour vous plaire, je ferais
couler mon navire, qui porte toute ma petite fortune; pour tous suivre, pour vous voir sans cesse, je consentirais à jouer la corné-: die... bien ou mal ; au besoin , je me résignerais à devenir le souffleur de votre troupe, ou à moucher les chandelles de votre théâtre !/
" — Mon pauvre capitaine , m*écriai-je , vous êtes donc £ou î
H — Grâce à ma folie , qui n'est plus un secret , ni pour les passagers, ni pour les gens de l'équipage, j'ai oublié mon honneur, mon état et mes devoirs ; mon second est dans son lit , malade , presque mourant. . . et moi , misérable , au lieu de présider à la manœuvre , de consulter mes instruments, de veiller à notre sûreté, je soupire, je. me lamente, je pleure... et tout cela, madame, parce que je vous aime. . . et que vous ne m'aimerez jamais !
, " Je me rapprochai de cet honnête amoureux, et je lui dis avec une tristesse qui n'était pas un mensonge de théâtre :
„ — Vous aimez une femîne, vous souffrez pour elle... mais, du, moins , elle ne dédaigne pas de vous entendre et de vous plaindre ; moi qui vous parle, moi qui vous fais souffrir, j'ai aimé, j'aime, encore un ingrat, qui n'a pas voulu voir, qui n'a pas voulu deviner mon amour, et qui ne me plaindra jamais I
•' A ces nwts , le capitaine Philippe se laissa tomber sur un banc „ — immobile à force de douleur, muet à force de désespoir; presque au même instant , un matelot se précipita dans la chambre où nous, étions; il s'écria d'une voix terrible :
H — Capitaine ! capitaine ! nous sommes perdus ! . ..
-Le capitaine Philippe alluma sa pipe, et se promena dans la salle. . . . . . , , '
H — Capitaine , répéta le marin , nous sommes perdus !
»» — De quoi s'agit-il î demanda Philippe.
»• — Il s agit du sable et des rochers qui vont briser le navire.
.. — Eh bien!...
H - - Nous périrons tous par votre faute !
». —C'est vrai.
« — Êtes-vous malade î
•» — Je souffre !
»» — Avez-vous perdu la tête ?
« — Je crois que oui. . .
n — Que faites-vous donc î
„ — Je fume !
» Les passagers arrivèrent à leur tour, pour avertir et supplier le capitaine ; mais Timpitoyable Breton ne répondit à leurs cris et à leurs plaintes qu'en essuyant de grosses larmes , qui coulaient lentement sur son visage.
« Les dames créoles , qui avaient tant méprisé une actrice , imaginèrent alors un moyen extrême , un moyen désespéré , pour venir à bout de l'obstination ou de la folie du capitaine : elles s'adressèrent tout simplement à la comédienne; elles me dirent, en s'humiliant devant moi, l'une après l'autre :
» — Madame, s'il est vrai que cet insensé vous aime, sauveznous! Un mot, une prière... il vous obéira ; ayez pitié de moi... je ne veux pas mourir sans revoir ma mère !
H — Madame , je ne veux pas mourir sans embrasser mes enfants !
»» — Madame , je suis Tunique espérance de ma famille !
" — Madame , voulez-vous la moitié de ma fortune t
»» — Madame, tout ce que je possède est à vous !
»♦ Qne sais-je!... on criait, on pleurait, on sanglotait dans la chambre, et je laissai tomber sur toute cette douleur le plus cruel , le plus affreux de mes sourires de comédienne; je m'avançai vers Êvariste , qui ne disait mot , et je lui demandai , d'une voix émue :
»♦ — Et vous , monsieur, n'avez- vous rien à me dire ! est-il une personne au monde que vous souhaitiez de revoir t
» — Oui , me répondit Êvariste. . une jeune fille que j'aime, qui doit être ma femme et qui m'attend !
•» Mon Dieu ! il n'est donc pas facile de mourir dans un accès de
douleur, de jalousie et de colère ? . . . Non , car je ne mourus pas , ce jour-là , aux pieds d'Evarisle !
" Je restai seule dans la chambre, avec le capitaine; je le suppliai de vivre , de nous sauver, detfe raisonnable , et Philippe consentit à m obéir. Un mot, une prière, une espérance, avaient suffi pour lui rendre tout à coup sa probité, sa raison et son courage.
»» Le capitaine joua de bonheur : le Roi-Bien^aimé se dégagea pai' un véritable prodige ; des cris de joie éclatèrent sur le pont du navire ; passagers et matelots se prosternèrent à mes genoux , et l'un d'eux trouva l'heureuse pensée de me surnommer, en me remerciant : Notre-Dame-de-Bon-Secours.
•» La nuit suivante, le brick sauvé par un miracle volait comme une flèche; des brins lumineux, produits par un caprice électrique, se jouaient le long des voiles et des cordages ; la mer scintillait comme un immense tapis de phosphore : en regardant tour à tour l'eau qui étalait ses diamants mystérieux et le ciel qui étalait ses millions d'étoiles , on croyait assister au spectacle de deux firmaments qui rivalisaient de grandeur, de magnificence et de lumière. Les passagers s'étaient déjà retirés dans leurs cabines , pour endormir au plus tôt leur épouvante de la journée; le capitaine et moi, nous étions seuls sur le pont du navire^ assis à mes pieds , le capitaine Philippe contemplait ce qu'il voulait bien appeler ma ravissante figure... Et Notre-Dame-de-Bon-Secours , les yeux tournés vers le ciel , se prit à dire , en faisant une variante à une parole divine : Il me sera beaucoup pardonné , parce que l'on m'a beaucoup aimée !
*» Je ne revis la France qu'un an plus tard, monsieur l'abbé; il me parut , en arrivant à Paris , que je n'aimais plus rien de tout ce que j'avais adoré autrefois; je voulus finir par un coup de théâtre ; je pris le voile l... Grâce à une recommandation de Cauchereau, l'ancien chanteur de l'Opéra, je me réfugiai dans l'abbaye de Chelles : madame Louise d'Orléansne demanda pas mieux que deçloi-
trer une pénitente qui. savait dédamer, chanter et danser*... Et je devins la favorite de notre gracieuse abbesse!... Adieu, monsieur 1 abbé; voici d'aimables compagnes qui pourront vous, en dire davantage , sur le couvent et sur les religieuses de Chelles. »» . La comédienne repentie disparut tout à coup ; au même' instant , il se fit entendre un bruit étrange, sourd, plaintif, lugubre : les ruines de Tabbaye semblèrent se mouvoir, comme par enchantement ; Lé prêtre chancela, et il crut que la terre allait s'entr' ouvrir pour le précipiter dans un abîmé; des papillons de feu voltigèrent autour de lui, effleurant les arbustes, les fleurs, les pierçes, les maîtres qui cachaient des tombeaux. En une minute, en un. clin d'oeil, en un éclair, une main invisible brisa tous ces arbustes, tout^ ces fleurs, toutes ces pierres , tous ces marbres tUmulaires, . . Et le prêtre vit se dresser des oinbres qui reséemblaient à des femmes , des fantômes qui ressemblaient à des religieuses. . .
Ces mystérieuses nonnes , que la mort prêtait pour un insitant à la triç » passèrent en s(3turiant tout ptès du voyag:eur. eflirayé , éperdu , hors de lui!... Les péï)itefttes d'axitrefois n'avaient rien désappris , rien oublié de leurs joyeuses coutumes du cloître : dles se mirent à rire, à jouer, à folâtrer, à chanter et à danser ! Deux nonnes, ]e$ plus jolies peut-être, se détachèrent de ce groupe, de ce cortège semi-profane, semi-religieux : elles vinrent saluer le prêtre, le plus gracieusement , le plus coquettement du monde ; elles lui prirent tout doucement la main , pour l'obliger à les suivre jusque sur un banc de pierre, où il dut s'asseoir, bon gré mal gré , entre deux revenants , entre deux ëintômes. L'une de ces deux rdigieuses avait appartenu à l'abbaye de Chelles, et l'autre à l'abbaye de Montmartre, avant la réfonne ; la nonne de Montmartre prit ainsi la parole , en s'adressant à l'abbé :
" — Nous vous rencontrons fort à propos , mon frère , pour vous
' Madame Louise d'Orlénns, abbcssc de ChcIIcs, avait eu pnur mattre A chanter l'acteur de ropéra Canchercnu.
consulter sur un différend nssez délicat , assez difficile à juger; soyez assez bon pour nous entendre... Ma sœur que voilà, une des plus jolies nonnettes du dix-huitième siècle , se vante d avoir pris le voile dans un temps où l'abbaye de Chelles obéissait à une princesse du sang; elle m'assure que cette charmante princesse, célèbre par l'indépendance qu'elle donnait à ses idées , à ses sentiments et à ses actions, avait eu le petit talent d'attirer dans le parloir du cloître la cour de France tout entière , les seigneurs les plus spirituels , les femmes les plus belles, les poètes les plus langoureux, toute la ga* lante compagnie du jeune roi Louis XV ; un pareil souvenir lui sert à prétendre que l'abbaye de Chelles l'emporte sur notre maison de Montmartre, par le luxe, les conquêtes, l'esprit, la bonne humeur et la liberté... Mais, j'ai le droit de soutenir, à mon tour, que Tabbaye de Montmartre, dès qu'il s'agit d'amour, déplaisir, de coquetterie, de liberté, et même d'un peu de licence, ne le cède à aucun monastère du royaume. . . •♦
Le malheureux prêtre restait immobile, à force de surprise, à force de stupeur; ce qu'il venait d'entendre était un horrible démenti à tout ce qu'il avait lu sur les abbayes de Chelles et de Montmartre. 11. feuilletait de nouveau, par la pensée , les livres du Père Doublet, de Léon de Saint- Jean , de dom Pierre de Sainte-Catherine , de la révérende Jacqueline de Blémur... il ne trouvait, dans tous ces ouvrages religieux, que des exemples de piété, de vertu, d'abnégation chrétienne, empruntés à l'histoire des deux célèbres abbayes...
Les deux nonnes devinèrent sans doute ce qui se passait dans l'esprit et dans le cœur du pauvre prêtre; elles continuèrent à faire
guerre à ses pieuses illusions , en fredonnant à ses oreilles ce refrain équivoque du quatorzième siècle :
SetTinsfillesetplus A li roi en reclus , Qui malgré robes font Ce que pas ne vous di ; Papeiart et Béguin Ont lo siècle honi...
— Sainte Clotilde ! sainte Bathilde ! sV^cria Tabbé, grandes reines, qui avez fondé, enrichi, sanctifié l'abbaye de Chelles, ayez pitié de ces deux pécheresses qui vous calomnient !
•• — Nous n'avons calomnié personne , monsieur Tabbé, répondit lune des religieuses ; nous remercions la reine Clotilde d'avoir pris la peine d'édifier une abbaye , et nous savons un gré infini à la reine Bathilde d'être venue mourir dans ce couvent; mais, entre nous, mon frère, Bathilde n'était, en quittant la cour, que la régente des États d'un roi fainéant ; elle renonçait à un monde où elle avait subi bien des défaites , essuyé bien des dégoûts : ne devait-elle pas se trouver plus heureuse parmi les nonnes de Chelles qu'au milieu d'une turbulente aristocratie , qui avait usurpé tous les droits , tous les privilèges, tous les pouvoirs? Notre abbaye était déjà bien riche à cette époque; les épouses du Christ y trouvaient une belle dot , si belle , si brillante , qu'elle tenta plus d'une fois jusqu'à des femmes mariées , jusqu'à des maîtresses de princes , d'avides courtisanes qui n'obéissaient guère , ce me semble , à la grâce de la vocation , d'impudiques favorites qui venaient se jeter dans les bras de la religion , sans renoncer aux doux bénéfices de leur union équivoque avec la puissance, avec la royauté, avec le monde ! C'était déjà le bon temps de la vie cénobitique : erreur, ambition , hjrpocrisie et aveuglement chez les abbesses; anarchie dans les prétentions religieuses; relâchement dans la discipline; corruption dans l'esprit et dans le cœur des pénitentes. »
— Mes sœurs, répondit le prêtre, l'Église, les docteurs et les conciles ont toujours prescrit aux abbesses une vigilance inexorable, aux religieuses des vêtements modestes , une table frugale , de la réserve dans leurs discours , de la sagesse et de la raison dans toute leur conduite ; l'Église s'est efforcée, dans tous les temps , de réaliser, au profit des saintes épouses de Dieu , ce qu'un illustre docteur des premiers siècles écrivait à une pieuse abbesse : « Ma joie est extrêine »• quand je songe à votre congrégation si nombreuse, à Tamour si
n pur qui vous unit , à la sainteté de votre existence, à 1 effusion de » la grâce qui vous fait mépriser les unions terrestres, en vous don-r n nant dans une vie commune, dans une céleste société, un mémo •* cœur et aine même âme en Dieu* !
•• — r Mon père, répliqua la nonne de Montmartre, saint Augustin A beau dire, les abbesses et les religieuses de son temps ne valaient guère mieux que nous, j en suis sûre; un père de TÉglise, qui a nom saint Chrysostome, se plaint assez vivement de la frivolité, de la recherche , de l'élégance , de Timpudeur de certaines religieuses ,que plu3 d'un moine rendit infidèles à l'amour de Dieu ; Chrysostome parle aussi de quelques nonnes qni s'occupaient , dans leur couvent , de la préparation de je ne sais quels médicaments horribles , de 1» mixtion -d'essences vénéneuses '. Je me souviens d'avoir lu, par har sard, dans ime épître de saint Cyprien, que les religieuses de ce temps'là étaient souvent assez bonnes, assez complaisantes, assez dévouées, et assez païennes par-de?sus le marché, pour consentir à se damner au milieu des clercs et des laïques, à la joyeuse façon dès vierges foHes de Fontevrault. Le naïf saint Cyprien se demandait, en déplorant tous ces désordres, de quel. œil Jésus-Christ devait assister au spectacle des infidélités de ses épouses M Voilà, mon frère, quels merveilleux exemples nous avaient légués les abb^ses et les pénitentes d'autrefois. ••
— Ce qui m'étonne surtout et m'afflige , répondit le. prêtre, c'est d'entendre des religieuses, des filles -Dieu, recueillir ainsi toutes les turpitudes, tous les scandales dont l'impiété a souillé une sainte carrière que vous avez librement embrassée.
« — Librement?... s'écria la nonne deChelles; il s'agit là d'unt? liberté qui cache l'esclavage le plus triste et le plus odieux , un esclavage qui s'attaque à la pensée, à l'imagination , à la conscience'
J Saint Augustin.
* Pharmaea 1er ère , lelhaîes succos miseere,
' Saint Cyprien, ilb. I, cpist. ii.
J'étais la fille cadette d'un grand seigneur, père de trois en&nts : il fallait, comme le disait mon oncle le cardincd, décharger notre maison; mon jeune frère fut nommé à Tabbaye de Villemagne, et je devins abbesse de Saint-Genès. dans le diocèse d*Agde. Mon père mourut... après m'avoir tuée en m'obligeant à descendre toute vivante dans le sépulcre d'im monaistère. Mon frère aîné eut pitié de moi; il m'arracha bientôt à ma prison monastique, où je me sentais mourir chaque jour : on daigna me permettre de venir faire mon salut dans Tabbaye de Chelles, et, dès ce moment, je lavoue, je consentis librement à ne plus aller vivre dans le monde... en voyant que le monde venait vivre au milieu de nous ! - De sorte que, si mon " père fit une injure à la religion en voulant que je fusse abbesse, ** mon frère lui fit une nouvelle injure en me faisant dispenser des ** obligations de mon état^
»» — Pour moi , dit à son tour la nonne de Montmartre, j'étais la fille unique d'un honnête homme, qui mourut, hélas ! en livrant à un tuteur avide ma jeunesse, mon innocence, ma fortune, mon avenir. Mon tuteur commença par m'envoyer au couveiit , sous prétexte d'éducation morale; des religieuses, vieilles et laides, trouvèrent sans doute que je ressemblais à de la cire molle : elles essayèrent de me modeler à Timage d'une pénitente ; on me gronda , on me catéchisa, on me menaça, on m'épouvanta, on me frappa si souvent et si bien , que je demandai moi-même à prendre le voile. . oui , je le demandai en pleurant , en criant , les mains jointes et à deux genoux... je consentis librement à mourir à la vie du monde, pour échapper à la mort réelle que j'entrevoyais déjà dans le cachot du couvent. Les pères de l'Église, les docteurs les plus illustres, ont condamné de pareils vœux prononcés par la bouche et démentis par le -cœur : •• Qu'elles restent pudiquement et chastement dans le mo- ♦» nastère , disait saint Cyprien , celles qui persistent dans la résolu-
^ Voyait hiêtori^w de deux Bénédictins, par dom Marteïcb cl dom Ursin DUkanO.
- tion de se vouer au Seigneur ; quant à celles qui ne veulent ou ne " peuvent persévérer, il vaut mieux consentir à leur mariage que de ♦» les voir tomber dans le feu et se damner. »» — J'avais quatorze ans, mon frère; je devinai bientôt ce que j'avais perdu en quittant le monde; mes passions s'allumèrent... mon supplice commença... je tombai dans le feu. . . j'étais damnée I
n — Ce que vous venez d'entendre , monsieur l'abbé , est à peu près l'histoire de Renée de Bourbon , abbesse de Chelles à vingtdeux ans, de par le roi; l'histoire de Marie de Lorraine, abbesse de Chelles à dix-sept ans, de par le pape et le roi; l'histoire de Marie-Éléonore de Bellefonds , abbesse de Montmartre à seize ans , de par le roi; l'histoire de quelques milliers de victimes, qui ont souffert comme la religieuse de Diderot , pour obéir à un roi , à un pape, à un archevêque, à un prêtre, à un père, à un tuteur, à un homme enfin , grand ou petit , qui se vantait d'être agréable à Dieu en tuant la liberté, la vertu et le bonheur d'une jeune fille. «
En ce moment , une femme , une ancienne abbesse , d'un aspect sévère , presque triste , effleura du bout de son voile le banc de pierre sur lequel étaient assis le prêtre et les deux nonnes; elle laissa tomber un regard de dédain sur ces deux religieuses qui osaient lui sourire , et disparut au milieu des ruines du monastère.
« — Vous venez de voir, monsieur l'abbé , une célèbre pécheresse, une pécheresse repentie, qui s'efforça d'expier ses fautes en réformant l'abbaye de Montmartre : elle se nomme Marie de Beauvilliers. Au quinzième siècle , le désordre était entré dans cette abbaye , avec le bien-être, avec la richesse, avec l'ambition; Jean Simon, évêque de Paris , et Etienne Poncher, son successeur, essayèrent vainement de s'opposer aux ravages de l'orgueil , de la convoitise et de la luxure des nonnes de Montmartre. Durant la guerre de la Ligue , les religieuses se réfugièrent à Paris. . mais , entre noua , monsieur l'abbé , il en resta quelques-unes , et des plus jolies , je l'imagine!... « Henri IV et les autres chefs, qui y vinrent camper
*> pendant le siège, les corrompirent, de sorte que les satiriques du ♦» temps donnèrent à cette montagne un nom infâme ; le roi se mit » si bien avec labbesse , qu'autant de fois qu'il parlait de ce coun vent, il rappelait son monastère , et disait qu'il en avait été reli- " gieux*. »♦
" En 1599, un grand seigneur, M. de Fresnes, secrétaire des commandements du roi, réclama, de la galante reconnaissance de Henri IV, le titre d'abbesse de Montmartre en faveur de sa bellesœur, Marie de Beauvilliers.
« La nouvelle abbesse trouva l'abbaye dans un singulier état : cette maison scandaleuse^ dont Ventrée même était défendue aux gens de bien , s'il faut en croire madame de Saint-Aignan , ne possédait plus que deux mille livres de rentes; en revanche, elle avait des dettes énormes ; elle avait à peu prJs perdu ses fermes et ses dépendances, ses meubles et ses ornements... elle avait engagé sa crosse pour une bagatelle de deux cents écus. •• Cette grande misère « temporelle ne fut pas le seul sujet de chagrin pour l'abbesse : les " nonnes s'occupaient peu ou point des offices ; les moins déréglées • travaillaient pour vivre et mouraient presque de faim ; les jeunes *• faisaient les coquettes ; les vieilles allaient garder les vaches , et " servaient de confidentes aux jeunes '. »»
» D'ordinaire, dans les grandes abbayes, les religieuses avaient pour voisins des moines qui se chargeaient volontiers de la direction spirituelle des pénitentes ; le couvent de Montmartre eut à soufïrir plus d'une fois d'un pareil voisinage , et il en résultait des rencontres qui ressemblaient à des aventures galantes. Des religieux , dont les mœurs démentaient l'habit, avaient commerce avec les religieuses; ils donnaient souvent des assignations aux sœurs, et, d'une galerie qui donnait sur le dehors, elles étaient avei*ties de leur arrivée; il
' Sauvai se trompe : Marie de Bcaurilliers , la maitressc dn Béarnais , pendant le siège de t^aris, n'était point A cette époque abbesse de Montmartre ; lorsqu'elle le devint, Henri ÎV l'aVait déjà délaissée depuis lonç-tcmps , pour Oabriellc d'E&tréea.
* S.KVSAL, AnliquiUs de Paris.
se passa bien des choses qui allèrent au déshonneur de l'éial religieux * . "
" La nouvelle abbesse, Marie de Beauvilliers, avait donc fort à faire pour corriger les mœurs anti-religieuses de cette Babylone monastique : il lui fallut à la fois lutter contre le dépit, contre la colère d'un directeur spirituel qui avait voulu remplacer Henri IV dans le cœur de la jolie abbesse; contre les religieuses qui s*avisaient de résister à la réforme , en injuriant , en calomniant , en frappant leur supérieure; contre les sorciers de Montmartre, qui tentèrent d'effrayer son courage en menaçant sa vertu'; contre les moines du voisinage , qui essayèrent de la tuer par le fer et par le poison ! ... A la fin , pourtant, grâce à la pieuse assistance de l'éveque d'Arquival, de dom Didier de la Cour et du Père Cotton , Marie de Beauvilliers réforma le couvent de Montmartre; grâce aux libéralités de M. de Fresnes, du roi et des grandes dames de la cour, Marie de Beauvilliers releva aussi la puissance temporelle de son abbaye : la richesse et la vertu sortirent, en même temps, des ruines de toutes les sortes que l'impiété avait faites dans ce monastère.
" Par malheur, le dix-huitième siècle renversa de nouveau l'édifice religieux de Marie de Beauvilliers : la licence du couvent de Montmartre devint une infamie proverbiale; sous la régence, une horrible créature, nommée la Fillon, méprisait assez nos religieuses pour demander sérieusement la direction spirituelle de cette extravagante abbaye; elle disait, en cherchant à justifier une pareille demande : Pourquoi donc ne serais je point abbesse î mon compère Dubois est bien cardinal !
« L'éclatante réforme, infligée aux Bénédictines de Montmartre par Marie de Beauvilliers , était une de ces lueurs suprêmes que jettent parfois les flambeaux qui vont s'éteindre , les institutions qui vont •
» Jac^ueune dé Blémur.
» Les carrières, dit Jacqueline de Bivmiir, étaient alors remplies do «orciers et de voleurs; il ne se pa:»saii pas de nuit qu'il ne S'y commit quelque meurtre.
disparaître, les intelligences qui vont mourir. Au dix-huitième siècle, tout redevint ténèbres dans notre alibaje : Dieu ne daigna plus s'y montrer! et, dans cette obscurité profonde, impénétrable à la religion , de mauvais génies invisibles se mirent à recommencer le sabbat monastique d'autrefois, sans que le ciel prit la peine de répandre
Des torrents de lumière
Sur SCS obscurs blasphémateurs !...
» Ce ne fut que la torche révolutionnaire qui dissipa les affreuses ténèbres de notre abbaye !
•? — iMonsieur Tabbé, s'écria la religieuse de Chelles. en montrant du doigt une jolie abbesse qui jouait avec une houlette ornée de rubans... saluez, le plus galamment qu'il vous sera possible, Louise- Adélaïde d'Orléans , la plus singulière et la plus charmante de toutes les abbesses de ce monde ! Elle prit le voile dans l'abbaye de Chelles à l'âge de vingt ans ; une pénitente d'un austère mérite fut dépouillée de son titre d'abbesse : madame Agnès de Villars céda la place , bon gré mal gré , à la jeune fille du régent.
» Vous connaissez , monsieur l'abbé , aussi bien que je les connais moi-même, les lettres d'Elisabeth - Charlotte de Bavière, à propos du caractère et de la vocation de sa petite-fille, Louise- Adélaïde d'Orléans, notre séduisante abbesse; permettez- moi de vous rappeler, si vous les avez oubliés , quelques détails de cette curieuse correspondance. La duchesse douairière écrivait, en 1717 : « Elle a de belles mains , un beau teint , de beaux yeux , de belles » dents, une belle taille; sa blancheur et ses couleurs sont éclatantes ♦» et naturelles. Elle a l'intention de se faire religieuse; il me semble, « cependant , que le monde lui conviendrait mieux. Je fais tout mon H possible pour lui en ôter le dessein ; mais elle a toujours cette folie - en tête. Elle danse bien; elle chante encore mieux; elle a une belle •• voix et sait parfaitement la musique * ; tous ses goûts sont portés
• Nous avons d^jà dit que Louise-Adélaïde d'Orléans avait eu pour maître à chanter Cau-
« vers ce que les garçons aiment de préférence ; rien ne lui plaît tant » que les chiens , les chevaux , d'aller à cheval , de tirer au vol ; tout « ce qui amuse les femmes l'ennuie; elle n'a peur de rien, ne se « soucie pas du tout de sa figure , et elle veut se faire religieuse. Cela »• est -il bien croyable?»»
» La duchesse douairière écrivait en 1720 : « Jamais on ne Ta- » vait vue plus gaie que le jour où elle prit sa résolution et la déclara « à sa famille. Elle avait été se promener à cheval avec sa sœur, et •♦ ne s'était de long-temps aussi bien divertie. A huit heures du soir,
- elle vint chez moi avec sa mère , et nous jouâmes jusqu'au souper. "Après le souper, je proposai de jouer encore; mais madame •t d'Orléans me pria de passer dans mon cabinet , et mademoiselle H de Chartres nous y suivit. Là, cette jeune personne , tombant à H nos pieds , nous conjura de lui permettre d'aller à Chelles y faire •» ses dévotions; je lui dis : « Ma fille , on peut faire ses dévotions " partout. »» — Elle réitéra ses instances ; je dis à sa mère : «Voulez- « vous que votre fille aille à Chelles ou nonî » — Madame d'Orléans « me répondit : « On ne peut l'empêcher de faire ses dévotions. •• — La H jeune personne y alla donc le lendemain , à sept heures du matin ; •♦ elle renvoya le carrosse tout de suite , avec une lettre adressée à H son père , à sa mère et à. moi , où elle prenait congé de nous , en
- nous déclarant qu'elle ne sortirait plus de ce couvent; madame sa » mère , qui aime beaucoup les couvents , n'en fut point aflSigée.
» La voilà donc Bénédictine ! Elle s'amuse toute la journée avec « de la poudre ; elle fait des fusées , des feux d'artifice ; elle a une ^ paire de pistolets , avec lesquels elle tire au blanc tant qu'elle peut.
- Mon fils a été à Chelles, et y a fait venir le cardinal de Noail-
- les , pour faire une dernière tentative sur l'esprit de sa fille , et ta- M cher de là dissuader de sa résolution. »♦
clicrcau, acteur de l'Opéra; des mémoires du temps rapportent qu'elle s'écria un soir, dans sa loge, en écoutant ce chanteur: Ah! mon cher Cauchcreau!^, Et que ce cri d'admiration, un peu trop cxpreîsif , inspira à la mire de !a jeune princesse la pensée de la destiner au cloître.
- Il n'est pas bien diflBcile de comprendre , monsieur Tabbé , pourquoi notre abbaye , dirigée par cette ravissante abbesse , s'avisa de ressembler à tout... excepté à un couvent : la noblesse, Tesprit, la poésie , la danse , la musique , s'envolèrent aussitôt de la cour et de la ville pour venir s'abattre en riant, en gazouillant, en chantant, en sautillant, en déclamant, dans ce bienheureux cloître de Chelles. Les religieuses de madame de Villars assistèrent, à leur grande surprise et aussi à leur grande joie , à des spectacles tout à fait mondains et délicieux : elles virent danser Camargo et Salle . qui venaient detre célébrées, dans un charmant badinage, par M. de Voltaire; elles entendirent chanter Cauchereau et tous les bons chanteurs de l'Opéra; elles eurent le droit d'admirer les seigneurs les plus élégants, les poètes les plus amoureux, les beaux esprits les plus aimables; on leur permit d'aller à la chasse, de monter à cheval , de courir à travers les bois , au bruit éclatant des fanfares; elles empruntèrent à Watt eau ses bergères les plus galantes , pour jouer sur un théâtre de fleurs, qui était le jardin du couvent, une espèce de bergeine à laquelle il ne manquait rien... pas même le loup parmi les brebis * ! . . .
M L'histoire que vous allez entendre se passa précisément à cette époque dans le monastère de Chelles : c'est là tout à fait une galante aventure, bien digne de notre temps et de notre abbaye; s'il fallait un titre à cette anecdote , je l'intitulerais , avec quelque raison : le Diable dans un Bénitier.
n Une très belle et très-noble personne, du nom d'Ursule d'Ambry ou d'Ambray, se retira un jour dans le couvent de Chelles, pour y faire son noviciat; je ne sais pourquoi, les projets religieux, les regrets extatiques , les infortunes secrètes de la nouvelle novice inspirèrent aussitôt un mystérieux intérêt à toutes les nonnes de l'abbaye. Chose étrange ! les religieuses elles-mêmes trouvent toujours
■ Anne de Clermont Oessan succéda A Louise d'Orléans ; elle éUit encore abbesse de Chelles A répoquc de la rérolution.
extraordinaire qu'une jolie femme consente à se cacher et à se morfondre, de gaieté de cœur, dans une cellule de couvent; le cloître est un suicide : eh bien ! nous toutes qui avions eu la sottise de nous suicider, nous désapprouvions cette pauvre Ursule de n'avoir pas attendu, pour mourir au monde, la vieillesse et la laideur.
" On ne tarda point à médire de mademoiselle Ursule d'Ambray : on assurait dans le couvent que plus d'un faux pas se cachait sous les petits pieds de la novice; on entrevoyait, dans sa vie longtemps consacrée au monde , bien des fautes que la pécheresse voulait racheter dans les austérités d'une vie consacrée à Dieu; on parlait d'un certain gentilhomme, beau, spirituel, audacieux, qui avait joué le rôle du démon dans la jeunesse chrétienne de notre jolie pénitente; on racontait, à qui voulait l'entendre, une histoire qui ressemblait à toutes les histoires d'amour, et que l'on pouiTait aisément résumer avec ces deux mots : bonjour et adieu ! N'est-ce pas ainsi que l'amour arrive et que l'amour s'en va? Mettez entre ces deux mots dos serments, beaucoup de mystère, quelques plaisirs , une faute , le désenchantement , l'ingratitude , l'abandon , et vous aurez l'histoire de toutes les affaires de cœur, de toutes les belles passions de ce monde.
» Un soir, la veille même du jour qui avait été annoncé par mad-ime l'abbesse pour la profession de la novice, Ursule d'Ambray demanda l'autorisation de faire porter un billet au supérieur d'un , couvent du voisinage ; la belle pénitente réclamait, du zèle de ce saint homme, la grâce d'un entretien secret, d'une confession officieuse. Il y a des serviteurs infidèles, même dans un couvent : une infidélité , que je ne m'explique pas encore , amena le dénoûment de cette aventure.
n Quelques heures après l'envoi du billet d'Ursule, le supérieur du monastère voisin se présenta à la porte de notre abbaye ; il faisait presque nuit. Le moine entra dans un petit parloir, au milieu de tous les gens de la maison , agenouillés sur son passage , et qui lui de-
LES REUGIEUSES DE CHELLES ET DE MONTMAUTitE. 391
mandaient toutes sortes de bénédictions ; jamais il n'avait béni d'aussi bonne grâce que ce soir-là.
" Le révérend attendit un instant dans le parloir, qui était éclairé par une petite lampe sépulcrale. Comme il ne s'agissait pas d'une confession , mais d'un entretien , moi et deux de mes compagnes , les deux nonnes les plus indiscrètes et les plus curieuses de tout le couvent, nous résolûmes de surprendre enfin le secret de la conversion religieuse de mademoiselle d'Ambray : du fond de notre cachette, nous pouvions tout voir et tout entendre.
•1 Ursule ouvrit bientôt la porte du parloir ; elle s'avança vers le moine, en tremblant, les yeux baissés, les mains pieusement croisées sur sa poitrine. — Le directeur spirituel et la religieuse s'assirent tout près l'un de l'autre; en ce moment , il me vint une pensée qui était un blasphème , sans doute : il me sembla que notre pieux visiteur regardait en souriant la petite croix qui reposait sur le sein de la belle pénitente; il me sembla... Dieu me pardonne !.. . qu'en regardant cette petite croix, le saint homme répétait, non pas avec ses lèvres, mais avec son cœur, ce couplet impie d'une chanson à la mode :
u Ce que le monde rérère
n Comme un signe de chrétien ,
n Par une vertu contraire
n A de moi fait un palVn.
n Ah ! se peut-il que je chante ,
n Sans offenser l'Eternel ,
»' Une croix qui ne m'enchante. . ,
n Qu'à cause de ion autel ! n
»' Enfin, cet étrange, ce mystérieux, ce terrible entrelien commença ; j'écoute et j'entends encore. . .
»• — Mon père , dit Ursule, vous avez dû apprendre, il y a longtemps, par une personne qui nous est chère à tous deux, la cause trop profane de mes projets de retraite.
H — Oui...
" — En vous confisait elle-même les tristes motifs de ma résolution , elle a voulu m'épargncr, à vos pieds , l'aveu de mes fautes , et
je len remercie ! . . . J'ai donc juré de rompre avec le monde , et d'oublier celui qui m'a perdue; j'ai juré d'effacer de mon cœur le souvenir trop charmant de mon premier et dernier amour. . .
n — Et sans doute , ma fille, vous y avez réussi... sans efforts, sans peine t.. .
» — Oh ! si je vous disais , mon père , combien de fois , durant mes longues veilles de dévotion, j'ai eu la douleur de songer à lui, de le revoir par la pensée. . . confus , repentant et malheureux ! Alors, je pleurais et je ne priais plus ; on murmurait à mes côtés : Elle se repent, elle se désole !... Il fallait dire : Elle regrette, elle se souvient !
" — Et vous regrettez , vous vous souvenez toujours , ma fille !.. .
" — Oui , car je l'ai revu , mon père.
„ — Vous l'avez revu t . . .
» — Dans cette maison. . . dans les jardins de ce couvent. . .
» — Continuez, continuez , ma fille.
»' — Si vous saviez , mon père, comme j'ai senti défaillir ma résolution , ma vertu et mon courage ! Je me croyais cruelle , inexorable : en le voyant , je n'ai su me montrer que fière et réservée. Je voulais l'accabler et le confondre : je lui ai pardonné , je lui ai dit adieu sans haine et sans colère. Je l'avais quitté brillant, léger, rieur, étourdi, incrédule : je l'ai retrouvé grave , triste , presque religieux...
»» — Eh bienî...
« — C'est à cause de cela , mon père , que je vous ai appelé et que je vous supplie de m'éclairer.
" — Je ne demande pas mieux , ma fille.
•» -— Demain , il me faudra renoncer aux joies et aux illusions de la terre; en y songeant bien, avec ma conscience, j'ai cru me voir déjà parmi de sa'ntes femmes dont l'unique amour est celui de Dieu; j'ai cru déjà me voir en prières, morte pour tous, vivante pour moi seule par la souffrance et par les souvenirs... Et soudain , ma Foi m'a semblé une exaltation mondaine ; ma vocation , un accès de
LES RELIGIEUSES DE CHELLES Et DE MONTMARTRE. 393
dépit ; mon repentir, une espérance déçue et un regret ! Vous le dirai-je, mon père t.. . Le nom de celui que j'ai tant aimé s*est encore échappé de mes lèvres ; j'ai peur de moi . j'ai peur de lui. . . car cet homme , cet ingrat , je l'aime , je Taime , je l'aimerai toujours !
» A ces mots , Ursule poussa un grand cri , et je ne devinai pas , en l'entendant, que c'était là un cri de, joie... Je me précipitai dans le parloir avec mes compagnes , et jugiez un peu de notre surprise , de notre stupeur, à la vue d'une innocente novice qui sanglotait dans les bras d'un beau gentilhomme. . . La barbe blanche , le capuchon et la robe du moine venaient de tomber aux pieds de mademoiselle d'Ambray!
» L'audacieux gentilhomme se mit à nous dévisager en souriant ; il osa nous dire, de sa voix la plus galante :
^ — Mes sœurs , mademoiselle Ursule d'Ambray vient d'accepter ma main... pour s'en retourner dans le monde; pardonnez-moi : mon mariage avec une religieuse sera ma dernière folie !
» Ah ! monsieur l'abbé, c'était là le bon temps... Lie règne de la poudre, des mouches, de la galanterie, du plaisir, de la religion, des nonnettes et des mousquetaires gris ! A propos de mouches et de poudre, auriez-vous jamais appris, sans moi, monsieur l'abbé, que ces deux jolis détails de la parure d'une femme , au dix-huitième siècle , sont sortis du fond d'un couvent î Oui , vraiment , c'est une religieuse qui a inventé la coiffure poudrée ; c'est une religieuse qui a inventé les mouches : l'une cherchait à remplacer de son mieux, sur sa jolie tête , les beaux cheveux qu'elle avait déposés sur l'autel ; l'autre cherchait à cacher, sur sa joue , la trace d'une larme ou la trace d'un baiser. . . »
— Assez, ma sœur, assez de souvenirs équivoques!... Vos dernières paroles ont effrayé ces deux bonnes religieuses qui passent , et qui ont l'air de vous regarder en vous dédaignant.
" — Ces deux bonnes religieuses , répondit la nonne de Montmartre, n'appartiennent ni à l'abbaye de madame de Beauvilliers
ni à l'abbaye de madame Louise d'Orléans; mais elles ont daigné visiter plus d'une fois ces deux monastères, pour les édifier par leurs paroles et par leurs actions. L'une, la plus âgée, c'est madame de Longueville, « créature ravissante, pleine à la fois de »» hauteur et de langueur, aux yeux bleus, aux blonds cheveux, avec •♦ le front du grand Condé, si remuante dans le monde, si dévouée en « amour, sans aucun entraînement des sens et par le seul mouvement « de l'âme ; puis , tout à coup , si repentante, si humble et si trem- « blante à Port-Royal et aux Carmélites^) » l'autre, c'est Jacqueline Pascal, l'alliée spirituelle de la mère Angélique, de cette femme d'élite que l'on a surnommée la Cornélie chrétienne. Jacqueline Pascal appartient à cette illustre famille , dont la supériorité faisait dire à Son Éminence le cardinal de Richelieu : Ten veux faire quelque chose de grand !
n Jacqueline était jolie , intelligente , passionnée , et surtout heureuse : sa figure, son esprit, son humeur réussirent tout de suite dans le monde. A six ans, elle se faisait distinguer : elle était, comme l'ont dit plus tard ses amis , partout souhaitée ; à huit ans , elle ne savait pas encore lire , mais elle savait déjà composer des vers; à onze ans, elle tournait au bel esprit, et l'on publiait les œuvres de la petite Pascal; du reste , s'il faut en croire les paroles de sa sœur, une fois en particulier, elle était sans cesse après ses poupées.
*' Après avoir été , encore enfant , choyée, caressée, admirée par le roi et la reine , par le cardinal de Richelieu et par Corneille , Jacqueline Pascal commença de bonne heure à être éprouvée par Dieu : un vilain jour, la petite-vérole gâta sa belle figure, cette figure qui semblait à tout le monde parfaitement belle. La pauvre fille se prit à remercier Dieu de la terrible épreuve qu'elle venait de subir; elle s'écriait , en montrant les ravages que le mal avait faits sur sa per-
• V. Cousin.
sonne naguère si charmante : Mes creux seront les gardiens de mon innocence I
" Dès ce moment , Jacqueline ne songe plus qu*à se fiancer à Dieu : elle sait bien , la sainte fille , que Dieu est le seul amant qui ne prenne garde ni à la beauté ni à la laideur des pénitentes qui le servent, qui l'adorent et qui l'épousent ! Dès ce moment . Jacqueline tourne les yeux vers Port Royal- des-Champs : elle écrit ou elle parle assidûment à Nicole, Amauld, Saint-Cyran, et à la grande Angélique ; elle se prépare à l'accomplissement des devoirs les plus rigoureux ; elle pense , elle médite sur la mort de Jésus-Christ , avec une grandeur, un sentiment, une passion dignes des pensées de son frère : ce n'est point le génie, c'est le cœur qui l'élève jusqu'au sublime.
♦• La vocation religieuse de Jacqueline fut combattue par Pascal , par cet ardent et infatigable remueur d'idées, qui ne devait pas tarder lui-même à combler le gouffre de son esprit avec la grande image de Dieu !
« Jacqueline fut donc obligée d'écrire à son frère une lettre à la
- fois forte et tendre , où , tout en lui rappelant qu'elle peut se passer •• de son consentement , elle le lui demande avec instance , et l'invite
- même à la cérémonie de ses vœux. 11 y a, dans cette lettre, de la » femme et de la sainte , la passion et l'obstination qui marquent le "Caractère de toute la famille, avec une douceur charmante, les
- prières les plus humbles avec l'accent du commandement. Pres- " que partout, la solitaire de Port-Royal , qui signe déjà so^r Sainte- » Evphémie , emploie envers Pascal le vous grave et officiel ; quel- " quefois elle devient Jacqueline et tutoie son frère Biaise , comme " s'ils étaient encore ensemble , avec leur fidèle Gilberte , dans la »• maison paternelle * . -
•♦ A Port-Royal , Jacqueline oublie toutes les coutumes poétiques
» V. Cousin.
de son esprit , pour s'asservir aux pratiques les plus humbles , les plus minutieuses de la solitude chrétienne ; la jeune fille lettrée , le précoce bel esprit d'autrefois se charge volontiers des travaux et des corvées les plus infimes : elle garde pour Dieu seul toute son imagination , tout son cœur et tout son génie.
^ Lorsque la persécution éclata sur Port-Royal , Jacqueline donna l'exemple de la passion et de l'intrépidité spirituelles; elle écrivait à la mère Angélique : •« Je sais bien qu'on a dit que ce n'est pas à
- des filles à défendre la vérité ; mais , par une triste rencontre du
- temps et du renversement où nous sommes , puisque les évêques »• ont des courages de filles , les filles doivent avoir des courages ♦» d'évêques. ••
" Mais , hélas ! monsieur l'abbé , que pouvaient , contre la persécution du dix-septième siècle, le courage et l'ardeur d'une religieuse inspirée! Que voulait -on qu'elle lit contre tant d'ennemis à la fois ?. . . Qu'elle mourut ?. . . eh bien ! mon frère , Jacqueline se laissa mourir, sur les ruines de Port-Royal-des-Champs , aux pieds d'Arnauld et de Nicole, en souriant au radieux fantôme de la mère Angélique.
" Je vous ai raconté toute l'histoire édifiante de sœur Sainte-Euphémie : vous voyez , mon frère , que notre justice distributive sait louer, quand il le faut , les filles du ciel qui ont saintement renoncé à la terre ! "
Le prêtre détourna les yeux, pour contempler encore, de près ou de loin, l'illustre religieuse de Port-Royal ; et il aperçut Jacqueline qui saluait Marie de Beauvilliers en lui disant : A tout péché miséricorde ! . . .
La nonne de Montmartre reprit la parole pour demander au prêtre :
— Vous sied-il toujours , monsieur l'abbé , de relever les ruines de nos anciennes abbayes?...
— Non... j'aurais peur de ressusciter en même temps toutes les religieuses de Chelles et de Montmartre ; que de pécheresses comme
VOUS, mes sœurs, pour une seule pénitente comme Jacqueline! — Mon frère , répondit la nonne , dans le monde monastique aussi bien que dans le royaume des Cieux, il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus !
J(i;^« hilippe-le-Bel est le premier roi de France qui ait adopté, dans les actes publics , cette formule souveraine : Par la plénitude de la puissance royale; en formulant ainsi le mystère de la royauté absolue, Philippe le-Bel daigna donner une espèce de correctif à l'orgueilleuse expression de son absolutisme : il inventa la raison d'État; ce fut la raison d'État de Philippe-de-Bel qui condamna les Templiers.
Les démêlés politiques du pape Boniface VUE et de Philippe-le-
Bel , à propos de la suzeraineté de la cour de Rome sur le royaume de France, ne laissaient guère deviner la future alliance de la royauté française avec la papauté , pour condamner un ordre religieux qui avait su combattre dans l'intérêt de la religion, la prière à la bouche, la charité dans le cœur, et les armes à la main.
En attendant qu'un faible et indigne successeur, du nom de Clément V, daignât se soumettre à la politique du roi de France , Boniface Vill commença par vouloir infliger à la couronne de Philippele-Bel le despotisme de Rome : il défendit à l'église gallicane, émancipée par saint Louis, de payer les subsides au roi sans l'autorisation expresse du pape ; ensuite il adressa personnellement à Philippe-le-Bel une bulle qui témoignait, avec une singulière impudeur, des prétentions orgueilleuses du Saint-Siège :
" Boniface , évêque et serviteur des serviteurs de Dieu ,
»» A Philippe , roi des Français.
» Crains le Seigneur, et garde ses commandements !
•» Nous voulons que tu saches que tu nous es soumis dans le spi- " rituel comme dans le temporel ; que la collation des bénéfices et * des prébendes ne t'appartient en aucune manière , et que , si tu as " la garde des églises pendant les vacances , c'est pour en réserver - les fruits à ceux qui seront élus.
" Si tu as conféré quelques bénéfices , nous déclarons cette colla- »• tion nulle pour le droit et pour le fait ; nous révoquons tout ce qui " s'est passé en ce genre , et déclarons hérétiques ceux qui croiront rt autrement. »»
Pierre Flotte , chancelier de Philippe-le-Bel , fut chargé de répondre à Boniface VIII, et il se contenta de parodier ainsi l'arrogante bulle du Saint-Père* :
" Philippe , par la grâce de Dieu , roi des Français ,
H A Boniface, prétendu pape, peu ou point de salut.
* Cette répons fut rédigée par Pierre de Cugnière.
iOO LES COUVENTS.
" Que ta grande folie sache que nous ne sommes soumis à per- « sonne pour le temporel ; que la collation des bénéfices , les sièges
- étant vacants, nous appartient par le droit de notre couronne; que »• les revenus qui vaquent en régale sont à nous ; que les provisions H que nous en avons données et que nous donnerons sont valides , et " pour le passé et pour Tavenir ; que nous maintenons , de tout notre H pouvoir, ceux que nous avons pourvus et que nous pourvoirons.
- Ceux qui croiront autrement seront réputés fous et insensés'. » Quelques années après la mort de Boniface VIII, qui avait été
vaincu, humilié, outragé, frappé, presque tué par deux agents résolus de Philippe-le-Bel , Sciara Colonne et Guillaume Nogaret , le roi de France contracta une véritable alliance offensive avec la papauté , avec Clément V, pour étouffer dans les flammes d'un immense bûcher la puissance politique et religieuse de Tordre du Temple.
L'origine de l'ordre des Templiers date du onzième siècle, au temps des croisades. A cette époque , brutale et religieuse tout à la fois, où les barons, les seigneurs, les chevaliers couraient en Palestine à la conquête et à la délivrance de la ville sainte , quelques goitilshommes se vouèrent à la garde du saint sépulcre et des avenues de Jérusalem : on les appela tour à iour/rères de la milice du Temple, chevaliers du Temple et Templiers. Ils prononcèrent des vœux, adoptèrent une règle religieuse, et revêtirent une longue robe blanche ornée d'une croix rouge ; leur étendard était noir et blanc , emblème de la mort et de la vie : la mort des infidèles et le salut des chrétiens.
Les nouveaux moines-soldats, remplis de zèle, de résolution et de dévouement, commencèrent par rendre de véritables services à la cause de la chrétienté. Par eux, l'indépendance de Jérusalem fut assurée ; l'hôpital du Saint-Sépulcre s'ouvrit aux malheureux , aux malades, aux pèlerins ; les aumônes de toute l'Europe enrichirent la
' Nous empruntons ces deux documents à VUtâloire du ParUmenl de Parity par C. Gërird.
LBS TEMPLIERS. m
grande ville chrétienne ; enfin , grâce à cette milice monastique , la tactique et l'équipement militaire furent heureusement modifiés; la guerre devint moins inhumaine, et le droit des gens cessa de ressembler, sur la terre des infidèles, au droit du plus fort interprêté par la foi punique.
Lorsque les chrétiens d'Orient eurent terminé la grande épopée des croisades , peut-être avec le seul profit de préparer des matériaux au poète de la Jérusalem délivrée, les Templiers revinrent en Europe, où leur ordre fut confirmé par le concile de Troyes; le pape Honoré II leur imposa une nouvelle règle qui était l'ouvrage de saint Bernard. «
Les Templiers fondèrent de nombreux et superbes établissements. L'ordre du Temple, qui avait fait vœu de pauvreté, institua de riches commanderies en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie et dans la Sicile ; il posséda bientôt dix mille manoirs , et ces pativres frères de Jérusalem ne tardèrent point à oublier le temps où il leur fallait monter à deux sur un cheval.
Le premier chapitre de l'ordre des Templiers, à Paris, eut lieu le 27 avril 1147, sous le règne de Louis-le- Jeune; cette assemblée solennelle, où figuraient cent trente chevaliers, fut présidée par le pape Eugène III ; le roi de France assistait à ce chapitre.
Au treizième siècle, la maison du Temple, à Paris, devint un établissement considérable ; le terrain occupé par les Templiers était si vaste, si bien rempli de constructions, de tours, de dépendances et de cultures, qu'il ressembla tout à fait à une cité : on le baptisa du nom de villa nova Templi. Ce terrain s'étendait depuis l'entrée du faubourg du Temple jusqu'à la rue de la Verrerie; la culture de l'ordre comprenait une grande partie du Marais.
Protégés par des forteresses , des murailles crénelées , des pontlevis, des tours et des fossés, les Templiers exercèrent pendant plus de cent ans, dans l'enclos du Temple, une véritable souveraineté. Ils avaient le droit de haute justice. Leur échelle patibulaire se dressait
sur l'emplacement qui touche à la rue du Temple et à la vae des Vieilles-Haudriettes. Ils ne relevaient que du grand-maître , et ils opposaient aux rois de France les prérogatives et les abus de leur juridiction souveraine. Ils étaient de toutes les guerres, de toutes les négociations , de toutes les entreprises politiques ; ils possédaient les , plus belles terres du royaume, sans en excepter les domaines du roi ; ils exploitaient le commerce des blés avec tous les bénéfices du monopole. Les trésors et les Chartres de Louis IX, de Philippe-le-Hardi, de Philippe-le-Bel lui-même, furent confiés plus d'une fois aux armes des chevaliers du Temple ; telle était la splendeur de la résidence des Templiers, qu'un roi d'Angleterre-, pendant son séjour à Paris, préféra cette magnifique demeure au palais de la royauté.
Sous le règne de Philippe-le-Bel , les grands et les petits s'avisèrent de reprocher aux Templiers l'insolence, l'orgueil, la gourmandise, la luxure , toutes sortes de vices et de crimes; on leur reprocha le monstrueux amalgame des superstitions les plus révoltantes et des mystères les plus sacrés ; on les accusa de se livrer à tous les horribles sacrilèges de la magie; on les accusa d'avoir des rites secrets et de faire des sacrifices impies. Philippe-le-Bel recueillit précieusement tous ces reproches , toutes ces accusations , tous ces préjugés populaires , pour en faire le texte d'un réquisitoire religieux et politique contre la puissance de l'ordre du Temple : les Templiers avaient osé mettre en question l'autorité royale; le roi de France s'efforça de les déshonorer dans l'opinion des peuples , pour mieux les étouffer tôt ou tard sous le poids d'une tiare et d une couronne.
En 1305, Philippe-le-Bel proposa à sa faible créature, Clément V, l'abolition de l'ordre du Temple.
« Le grand-maître, a dit M. Raynouard dans un précis historique, était dans l'île de Chypre ; on l'appela en France , sous prétexte de réunir son ordre à celui des Hospitaliers.
« Le 13 octobre 1307, le grand-maître et cent trente-neuf chevaliers sont arrêtés dans le palais du Temple, à Paris.
LES TEMPLIEBS. 403
« On s'empare de leurs biens et de leurs richesses.
» Le roi occupe leur palais.
« Le même jour, les autres chevaliers sont arrêtés dans toute la France.
« Le roi publie un acte d'accusation qui les qualifie de loups ravissants, de société perfide, idolâtre^ dont les œuvres, dont les paroles seules sont capables de souiller la ttrre et d'infecter Vair. . ,
n Des commissaires , des moines , prêchent le peuple contre ces proscrits.
H Ils étaient dans les fers. L'inquisiteur, Guillaume de Paris, les interroge ; on les isole de tout conseil ; on laisse manquer du nécessaire ces guerriers qui , par leurs privilèges et leur fortune , marchaient naguère à côté des princes .
•» On leur refuse les secours spirituels , sous prétexte qu'élant hérétiques, ils sont indignes d'y participer.
« Vingt-six princes ou grands de la cour de Philippe-le-Bel se déclarent leurs accusateurs.
»» Les archevêques , évêques , abbés , chapitres , communautés de villes, bourgs et châteaux envoient leur adhésion.
n Le roi et le pape obtiennent , de divers princes , que les Templiers subissent, dans les autres Etats de l'Europe, le même sort qu'en France.
» Le pape lance une bulle d'excommunicatiop contre toutes les personnes qui accorderaient aide, secours, retraite ou conseil à ces infortunés.
•» On promet la vie, la liberté, la fortune aux chevaliers qui avoueront les crimes dont l'ordre est accusé.
» Pour les y engager, on leur présente de prétendues lettres du grand-mdtre, par lesquelles ils sont invités à faire cet aveu.
n Lorsqu'ils résistent à tous les genres de séduction , on les livre aux tortures , on leur arrache des aveux ; et si , dans le repos de la douleur, ils se rétractent, on les juge hérétiques, relaps , et on les
iJi LES COUVENTS.
envoie à la mort , non pas pour avoir commis les crimes dont on les accuse , mais pour avoir révoqué leurs aveux.
" La haine et l'animosité sont telles , qu*on déterre et qu'on brûle les ossements des Templiers morts avant l'accusation. »
Le procès de l'ordre du Temple , commencé à la fin de Tannée 1307, n'était point encore terminé six ans plus tard. La suppression du Temple fut prononcée pai* Clément V, dans un consistoire secret, le 22 mars 1312. A cette époque, bien des chevaliers avaient déjà péri dans les flammes, dans le faubourg Saint- Antoine , dans l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, à Saint-Denis, à Senlis et dans toute la Normandie. Il ne restait plus à faire passer, en France, par la justice du bûcher, que le grand maître, Jacques de Molay , et trois des chefs de l'ordre , que le pape lui-même avait condamnés à une prison perpétuelle. En 1313, ces quatre prisonniers furent amenés de Chinon à Paris : ils étaient sur la route de l'échafaud.
Un soir, à une heure assez avancée, l'inquisiteur, Guillaume de Paris , entra dans le cachot de Jacques de Molay. Il ordonna au grand-maître de se lever, de porter ses fers le plus légèrement qu'il lui serait possible, de se taire, d'espérer et de le suivre. L'illustre proscrit se traîna sur les pas de l'inquisiteur, sans rien espérer de la justice des hommes. Le seuil extérieur de la prison était gardé par une troupe de cavaliers. On porta, on souleva le grand- maître jusque sur un cheval qui lui était destiné ; Guillaume de Paris prit place sur une riche monture ; le signal du départ se fit entendre, et les cavaliers se mirent en route, en se pressant autour de Jacques de Molay.
Le Templier et les geôliers qui lui servaient d'escorte mirent pied à terre sous un des guichets du château royal. Le prisonnier continua de suivre l'inquisiteur; la colère lui donna des forces : il monta rapidement les marches du palais » au bruit des chaînes qu'il portait encore et qui donnaient de sinistres échos à cette bienheureuse demeure des grands et des superbes. Jacques de Molay ftit introduit dans une salle brillante, somptueuse, magnifique, mais. qui
lui sembla tout d'abord bien triste, lugubre , sépulcrale , horrible : il venait de reconnaître devant lui , à la première vue , deux ennemis qui n'étaient rien moins que le roi de France et le représentant du pape. Jacques de Molay salua Philippe-le-Bel.
— Sire, lui dit -il en le saluant de nouveau, je vous vois, et je me persuade que je ne suis plus un captif, un misérable proscrit; il me semble que mes chaînes vont tomber à vos pieds ; je m'imagine que vous avez besoin des derniers Templiers, jwur la gloire de notre religion et de votre couronne ! Sire , à l'exemple du roi Louis VII, vous sied -il de puiser à pleines mains dans les trésors du Temple, pour entreprendre une nouvelle et sainte croisadeî A l'exemple du roi Louis IX, vous sied-il de recevoir dans notre glorieuse maison quelque auguste allié du roi de France? Le grand-maître de l'ordre aura-t-il l'honneur de vous suivie en Syrie , de combattre les infidèles et de mourir pour le triomphe de la foi ? Vous plaît-il de nous donner, comme Baudouhi, d'héroïque mémoire, les portes de Jérusalem à défendre et le Saint-Sépulcre à garder?... Ou bien, sire, avez-vous songé , pour la seconde fois, à m'accorder l'insigne faveur de donner mon nom à un enfant de Philippe-le-Bel * î . . .
— Votre ami d'autrefois, répondit Philippe-le-Bel, est aujourd'hui votre accusateur et votre juge; l'ombre de mon fils Robert m'a demandé votre grâce, et j'ai promis à ce fantôme bien-aimé de ne point vous frapper sans avoir daigné vous entendre.
— Je remercie mon très-excellent filleul, sire, et, par respect pour sa mémoire , je vais me défendre devant vous. Ma défense ne sera pas longue.... J*abrégerai, sire.... Je sais que l'inquisiteur et les bourreaux m'attendent à la porte du palais !
— • Le roi vous écoute, lui dit le légat du pape.
— Et l'allié du roi , notre maître spirituel, Clément V, m*écoutera-t*ilî
< En 1306, Jacques do Mo'ay avait tcAU) sUr les fohts de baptême, Hobert , quatrième fils du roi de France.
iu6 LES COUVENTS.
— 11 vous entendra de loin... murnnura le prêtre.
— Où donc est-il , pour m'écouter?
— Dans mon oreille, réj)ondit le légat.
Jacques de Molay resta debout devant Philippe-le-Bel; il secoua ses chaînes, comme s'il eût voulu reprocher encore au roi de France, avec le bruit de ses fers, d'avoir osé enchaîner le grand-maître de Tordre du Temple ; enfin , il lui parla ainsi, en ayant Tair de ne point daigner prendre garde au représentant du pape :
« — Sire, permettez à un malheureux , qui n*a plus qu'à mourir, de vous donner une leçon d'histoire ; plus tard, je vous donnerai , si vous daignez me le permettre, une leçon de justice, de politique et d'humanité.
» Sire, notre ordre est sorti du fond du sépulcre de notre Seigneur : Baudouin II nous arma chevaliers, sur le seuil de Tégliso qui a remplacé le temple de Salomon ; il nous donna une arme religieuse et militaire, une arme qui ressemblait en même temps à un cruciBx et à une épée.
» Moines et soldats , nous secourions les malheureux et nous combattions les infidèles. Souvent, après la bataille, après la victoire, chacun de nous, comme le Samaritain de l'Évangile , oubliait le sang et la poussière dont il était couvert , pour répandre l'huile et le vin sur les blessures qu'il avait faites. L'Europe admirait la charité de ces chrétiens et le courage de ces chevaliers.
» Sire, Pierre-le-Vénérable écrivait dans ce temps-là, au sujet de Tordre des Templiers : « Ils vivent dans une société agréable, mais w frugale; sans femmes, sans enfants, sans avoir rien en propre, pas n même leur volonté. Ils ne sont jamais oisifs, ni répandus au de- " hors; quand ils ne marchent pas contre les infidèles, ou ils répan rent leurs armes et les harnais de leurs chevaux, ou ils sont occu- » pés dans de pieux exercices par les ordres de leur chef. Une parole " insolente , une conduite immodérée , le moindre murmure , ne de- •♦ meure point sans une sévère correction. Ils détestent les jeux de
•» hagard ; ils ne se permettent ni la chasse ni les visites inutiles ; ils H rejettent avec horreur les spectacles, les bouffons, les discours et les » chansons trop libres; ils se baignent rarement, sont pour Tordi- H naire négligés, et montrent un visage brûlé des ardeurs du soleil , H un regard fier et sévère; à lapproche du combat, ils s'arment de »» foi au dedans, de fer au dehors ! »♦
H Sire , les vertus de notre ordre nous commandaient toutes les vertus chrétiennes et militaires ; après le concile de Troyes , ce fat saint Bernard qui daigna nous donner une règle nouvelle, et le pape Honoré II rédigea lui-même cette formule du serment des Templiers:
•• Je jure de consacrer mes discours , mes armes , mes forces , ma H vie, à la défense des mystères de la foi et à celle de l'imité de Dieu ; •» j'obéirai au grand-maître de Tordre ; quand il le faudra, je passerai - les mers pour aller combattre les rois et les princes infidèles ; je ne •» fuirai pas devant trois ennemis , et , seul contre trois , je les com- » battrai , si ce sont des hérétiques. »»
M Sire , notre étendard , le Beaticéant , portait cette prière : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini iuo dagloriam! Le sceau des Templiers avait pour inscription : Sigillum miliium Christi. Voilà quels chevaliers chrétiens, quels soldats du Christ, im roi et un pape ont osé flétrir et tuer !
— Vous oubliez de nous apprendre , s'écria Philippe-le-Bel , que les Templiers avaient fait vœu d'obéissance, de pauvreté et de chasteté î...
" — Sire, reprit Jacques de Molay, les Templiers ont toujours obéi aux ordres du grand-maître; ils ont toujours obéi à la voix des hommes inspirés, qui leur commandait de vivre et de mourir pour la religion ; ils ont obéi à la voix des princes, qui leur commandait de protéger une ville , de garder un trésor ou d'entreprendre une guerre ! Les Templiers sont devenus riches, c'est vrai... Ils se sont laissé enrichir par l'admiration, par le respect, par la reconnaissance de l'Europe entière; mais les rois et les papes ont sanctifié notre ri-
chesse, en puisant plus d'une fois dans le trésor du Temple pour les besoins de la politique , de l'ambition , de la gloire , de la tyrannie et du plaisir ! Quant à notre chasteté , sire , elle ressemble à la robe blanche que nous devons à Eugène III : peut-être l'avons-nous souillée en passant , en courant dans la poussière des champs de bataille et dans la boue des chemins équivoques du monde ; mais notre robe a été si souvent trempée dans le sang des ennemis du vrai Dieu, que l'on y découvrirait à grand'peine l'empreinte d'une souillure ou la trace d'une faiblesse !
— Pour quelle raison , ou plutôt sous quel préte^Ae , l'ordre du Temple s'est-il avisé d'avoir des serviteurs armés , comme le roi , et des justiciables , comme le Parlement?
" — Sire, à leur arrivée à Paris, les Templiers s'établirent dans des marécages tout à fait inhabités et vraiment inhabitables ; à force de travaux , de courage et de persévérance , ils desséchèrent ces vastes marais * : ils remplacèrent les joncs, les algues et les roseaux par des plantations de chênes , d'ormes , de hêtres et de peupliers ; ils construisirent d'immenses bâtiments pour y recevoir les chevaliers , les princes , les prêtres et les rois qui daignaient venir les visiter , de toutes les parties du monde. En voyant ces soldats-religieux, qui venaient de créer une cité riche et puissante , aux portes de Paris , en voyant ces moines-laboureurs qui venaient de rendre à l'agriculture des terres considérables; en voyant cette population guerrière, sentinelle infatigable , toujours prête à défendre les approches de la grande ville , — le roi de France, Philippe III, s'empressa d'accorder à nos chevaliers droit de moyenne et basse justice depuis la porte Barbette , se réservant la havie jusqu'à la porte du Temple; et, au regard des lieux qui sont hors la ville, leur donne haute ^ moyenne et basse justice ^ depuis la même porte Barbette, tirant au chemin
> Paris devait, chaque année, des maladies épidtfmiques aux exhalaisons pestilentielles de ces marais; à cette époque, tous les ordres religieux contribuèrent à améliorer le climat de la France par des défrichements et d'admirables travaux agricoles.
de la Courtille vers la porte du Temple, avec pouvoir de faire portei' à leurs gens des armes, et les autres attributions nécessaires pour faire exercer la justice ' .
— A quel usage secret, ténâ>reux, était donc réservée la grosse tour du Temple, qui fut terminée, en 4506, sous la coromanderie de Jean-te-Turc? Ne devait-elle point servir de refuge a l'esprit de faction et d'indépendance temporelle?
c -—Sire, la grosse four du Temple ne devait renfermer que le trésor et Tarsenal de Tordre; la vaste esplanade de cette tour «levait servir, dans le seul intérêt de la défense de votre grande ville^ aux manœuvres de trois cents hommes armés de leurs arbalètes ci de leurs hallebardes; quant aux quatre petites tours du Temple, elles étaient destinées aux chevaliers qui avaient enfreint la discipline monastique.
— De quel droit les pauvres frères du Temple donnaient-ils a une résidence simplement religieuse et militaire tant d'éelat, de richesse, de magnificence? Vos bâtiments étaient plus beaux, plus splendides que des palais de rois ! La chambre du grand-maltre était soutenue par vingt-quatre colonnes d'argent massif, travaillées avec un art admirable et représentant des feuilles de vigne avec leurs pampres, des oiseaux, des écureuils, des serpents, si bien reproduits, si vrais, si ressemblants, que moult gens avoient grand*peur d'y mettre le doigt ; la salle du chapitre général était pavée en mosaïque ; les poutres étaient en cèdres du Liban, sculptées comme dentelle de Flandre; il y avait, dans cette salle, soixante vases en or massif, et une si grande quantité d*armes arabes, mauresques et turques, enrichies de pierres précieuses , damasquinées, ciselées, bislournées, qu'elles en suffoquaient les yeux ; chaque chambre de chevalier se distiur guait par quelque merveille d'art ou de nature^ et Ton trouvait, chez les officiers et les commandeurs, tant de richesses et de métaux exquisement ouvi*és, que c'était miracle !
1 Ordonnance du mois d'août 1279.
410 LKS 0OUVENT8.
«--<<pSire,demBndei à TEuropc tout eiilière pourquoi las princes et \m peuples ont rëcompeiiM, a plaisir, le oourage et lo dévouemeoi des Templiers ; demandez aux chrétiens ^'Orient pourquoi ils put infligé à noire pauTrelé une pari de leurs dé|KHiiUes opimes ; den^^ndeai aux ntagniiiqttes infidèles de k Syrie pourquoi iU oui laissé M^iher, dans noa mtim ensanglantées, les ermei les plu» pré(neuses, |es joyaux les plus riches, les merveilles les plus éolatantes; iiff nous criaient : Venez hêprindf'e /,., et nous les prenions en eoml^atlant, sire t
•^ L'iutempéraned des chevaliers du Temple, dit a son tour te légat du pape en «'adressant au grend^nM^tre^ n'est^lle pas un scandale jpublic, et n*a-t-elle point inspiré ee trUte dicton populaire : Boire comme un Templier, Bibere Temploriterf
< -•«•Mon père» répondit en souriant Jaoquei d^ Mk^ya cet ad^ n'est point un propos du peuple, mais un bon mot de la qalonini^. En revanebe^-^voui ('ignora p^t^tfai^péi |f proverbe n'$ jamais dit ; Boite eomm^ ^m T0mfUe9\ il a osé dire, il y «^ biw ktug<^ IdiKps \ ^oîre camiM ^n p<i^, J^ibere p^pêliter.
^ Iiaisiofis lài l'ocri^ Pbi|ippe-^le^, IHntempéranoe des obev^tliera et dea pontifes ; je pardonna aux pap^ et aui^ T<wpUers d'avoir renouvelé plus d*nne foi» le rniraçle dei noces de Cao^ I,., Ce qu'il lu'iffipprte d'arraober a 1^ conscient et k la b^ncbe du grand^^naitie, c'est r^ven de Cimpiét^ et de la dqu^avation de l'ordre du Tenipl^. Les Teinpiieça w\riU voulu corrompre les wceurs par d'borribleç ^«^lei? Im T^mpli^a ont^ils voulu désboooner la religion? l^ T^pliera wt*ils renié 4ésiukCbrist? Les Templiers ont^ils ct^içk^ sDr bi 9VCHS ? VoilH tout, et c en est assez !
f -^ C'en eet beaucoup trop, aire, pour çalomwçr des cbr^ieus. pour cQn4mnp^ des innonen^s) Far bonheur poi^r la n)éuH)ire de« Templiers» fos inquisiteurs eui^<-4)M^ fxoepté les vôtr^i ont d^ fait justice de ces sortes et iiffreuft^s oalomnies»^
c Eu Italie, nous avons été absous par les conciles d« ttolcine et de Ravenne.
LEB THUPLlBRd. 411
c Dniis TAntgon, nou^ Avotiêété «liftotis par In conciles de Sala« m«niique et de Tarrngone.
t En Allemagne, nous avons été abêoui par le concile de Mayence.
c En Chypre, nons avoni élë absous par la jnitice et par le peuple.
« En Angleterre, nous avons été défendus par les grands du royaume et absoils par l« mi»
« En Francei.4 oh 1 en Franco, nous avons été trahis, persécutés, tortnrés, condamnés par tout le monde, depuis le maiire jusqu'à Tesclave, depuis le seigneur jusqu'au mnnant) deptiis réréque jusqu^ati dernier des moines, depuis Philippe*]e*Bel jusqu'à Tinqiiisiteur Guillaume de Paris.
< Vous a ves fait grandement les choses. . tes choses injustes, sire !
i Vous avec violé contre nous toutes les formes légales.
« On nous a arrêtés sans procédure préalable»
« Nous avons été saisis comme des brebis qu^on mène k laWi- I clietie.
c Dépouillés de nos tnens^ noua avoua été Jetés dans doa prisnns c alTreuses.
c On nous a Fait subir les crtielles épretives de tous les genres de « tourments.
t Des chevaliers sont morts dans les tortures, ou des suites de t ces tortures.
« Des Templiers ont été forcés de pot ter contre eux-nu^mcs un c Taux témoignage, qui, arraché par la douleur, n'a pU nuire ni à a eux ni a l'ordre.
t Pour obtenir des aveux mensongers, on leur a présenté, des < lettres du roi qui antionçaient qtte l'ordre entier était condamné € sans retour, et qu'il promettait la vie, la liberté, la fortune, aux c chevaliers asset lâches pour déposer contre le Temple.
€ Quant aux chefs d'accusation, que la bulle du pape proclame c contre nous, ce ne sont que faussetés, déraisons et turpitudes; la
4li LES COUVENTS.
« bulle ne contient que des mensonges détestables , horribles et
« iniques.
4 Nous sommes pi^ts à soutenir et à prouver notre innocence de c CGBur, de bouche et de fait, et par tous les moyens possibles.
« Nous demandons h comparaître en personne dans un concile f. général.
c Que ceux des chevaliers qui ont quitté Thabit religieux et ont
< nbjui-é Tordre, après avoir déposé contre lui, soient gardés fidèle-
< meut sous la maiu de TÉglise, jusqu'à ce que Ton décide s'ils ont c porté un témoignage vrai ou faux.
c Quand on nous interrogera, qu'il n'y ait aucun laïque ni per « sonne qui puisse nous intimider.
c Notre ordre est pur et sans tache ; il n'a jamais été coupable c des crimes qu'on lui impute ; et ceux qui ont dit ou qui disent le c contraire, sont eux-mêmes (aux chrétiens et hérétiques.
c Notre croyance est celle de toute l'Église ; nous faisons vœu de c p.iuvreté, d'obéissance, de chasteté, et de dévouement militaire t pour la défense de la religion contre les infidèles '•
€ Telle est ma défense 1
— Ainsi, demanda Philippe-lc-Bel a Jacques de Molay, suivant les statuts de votre ordre, chaque récipiendaire ne renie pas Jésus-r Christ?
a — Non.
— Il n'est point autorisé a corrompre les mœurs publiques? €, — Non.
— Il ne crache pas sur la croix ?
t — Non.
— Vous n'ctos ni païens, ni hérétiques, ni relaps ? € ^Non.
— Ma maiu de justice n'a frappé que des innocents?
1 PrOTf jftft contra Templariôi, d'après Raynouak».
LES TEMPLIEUS. 413
« — Des martyrs de la vérité, de la verln et de la i-eligion !
— Est-ce tout?
€ — Je n'ai que bien peu de mots a ajouter a ma défense : Sire, c'est moi, Jacques de Molay, grand-maitre de Tordre du Temple, qui ai contribué, en 4299, à la nouvelle conquête de Jérusalem ; c'est moi qui ai voulu réparer les défaites des chrciiens, en combattant dans l'ile d'Arad ; c'est moi qui ai continué à combattre dans l'île de Chypre; enfin, c'est moi que Clément V et PhiJippe-le-Bel ont daigné appeler en France : sire, je me suis confié à l'honneur d'un successeur de saint Pierre et d'im successeur de saint Louis... J'espère encore I
— Tu as promis, il y a un instant, de nous donner une leçon de politique?...
c — De politique, de justice et d'humanité; la voici : quand une institution religieuse, civile ou militaire cesse d'être un instrument utile, indispensable, elle devient une arme dangereuse; en pareil cas, on détruit l'institution pour les besoins de la royauté*. • mais, sans que la royauté soit obligée a torturer les mains fidèles qui ont porté cette arme ou cet instrument dans l'intérêt des rois et des peuples! Les couvents, les monastères, les abbayes, qui ont été et qui sont encore utiles à la cause de Dieu et des hommes, disparal-* tront a leur tour : plaise au ciel qu'une volonté souveraine, comme la vôtre, ne dresse pas Téchafaud des moiues sur les ruines de la puissance monastique ! Le Parlement, dont vous avez été le véritable fondateur, en l'érigeant en un corps politique et judiciaire à la fois, ne sera pas une institution éternelle : plaise au ciel qu'une volonté souveraine, comme la vôtre, n'ensanglante jamais les débris de la puissance parlementaire! La noblesse elle-même s'éclipsera tôt ou tard, aux pieds de la royauté : plaise au ciel qu'une volonté souveraine, comme la vôtre, ne charge pas le bourreau d'en finir avec la puissance qobiliaire!... Réformez, sire... mais ne brûlez pas! »
Nous venons d'enlendit; la défense de Jacques de Molay, pro-
4U LB8 COCVBNTB.
noncée tlcimnt Philipp«-lc-6el et devant le \v$n\ ilil p.ipc;eli bieii! quelques jours plus lard, le grcind-maUrc, éprouté de nouveau |)ar les menaoes de Tinquiiiteur et par les tenailles de la torture, répondit a ses juges que les règles et les statuts de Pordre du Temple ordon** nairnt au& Templiers de renier la religion etirétienne, et de crachei^ sur la figure du Christ!»..
A vrai dire, Jacques de Molay ne tarda point a se retracter, etl In^pétant la solennelle justification qu'il avait adressée au roi et atl légat du pape; ce nouvel hommagCi qu'Un illustre proscrit rendait à la cause d'une grande inrortune, décida Pliilippe-le-Bel a livrer aux flammes du bûcher le grand-maître de Tordre du Temple.
Jacques de Molaj et Oui, dauphin d'Auvergne^ furent brûlés vifs dans l'île du Palais, le \i mars 4544. Près de mourir en chrétien^ en martyr, en héros, le grand-maître harangua le peuple, pour prolester encore une fois de Tinnocenoe des Templiers : t Ne crojreË t jamais, s'éoria*«t*il, que tant de ohevaliera, parmi l«K{uels cm M c t^ompte des prinéesi tous vàiérablei par leur ftge et par leun âêt* I vices, soient coupables des ba^esses absurdes et inutiles dont ou t les accuse; lie croyex jamais qu'un ordre entier dereligieut ait I renoncé en Europe h la religion chrétienne, pour laquelle H com** c battait en Asie^ en Afrique, et pour laquelle plitsiettrs d'tritre eut I gémissaient dans les fers des Turcs et des Atabes, aimant mieut k mourir dans les cachots que de renier cette sublime religion. Je * déclare, h la face du ciel et de la terre, que je n*ai commis qu'un t seul crime, mais le pins grand de tous les crimes : je me suis ret oonnu coupable un instant, pour échftpper aiin douleurs de la t torture I J'attends le pape Clément Y au tribunal de Dieu dans » quarante jours, et le roi Philippe«le-Bel dans Tannée! i
La plupart des historiens ont reproché l'abolition de Tordre du Temple a Tavarice, h la convoitise, h la cupidité de Philippc*le-Bel ; c'est Ih tout simplement un lieu commun de Thistoire. Les intérêts de la politique provoquèrent seuls l'abolition de Tordre; il est im-
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possible de parler raisonnablement de la cupidité du roi de France, k propos de la œodamnation des Templiers, lorsqu^on voit les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalein hériter, sous le rogne de Philippe-le-Bel , des bâtiments, des terres, des richesses qui avaient appartenu à la milice du Temple.
Le roi, qui faisait de la politique dans sa munificence, ne se réserva, de tout ce magnifique héritage, que la propriété exclusive de la gro9$e tour etde$ tourelles, pour en faire ce quil jvc/era à jn*€po$ pour h sécurité de son trône et de la capitale.
Cinq oenls ans plus tard, le peuple de Paris einprisonnait le roi Louis XVI dans cette toup du Temple, que Philippe-|e-Bel avait placée entre le trône et les ennemii» de la royauté.
En 03, le fantôme de Jacques de Molay passa sur la couronite de France!