‹ Les couventsChapitre 11 sur 22 · I. r.,i.„ ..„lp · texte numérisé non relu

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LES TUAPPISTES. 3oo

par un convers ; et souvent on lui entendait dire , pendant la sainte communion : Christe Sahaior mundi , miserere met.

Sa dernière heure allait sonner : il avait déjà vu^ du bord de sa fosse mortuaire f a dit un biographe, sa maîtresse bien-aimée qui lui montrait la rotUe du ciel au milieu d'un céleste cortège; c'était là une belle vision!

Jean de La Court crut devoir faire avertir M. Tévêque de Séez du danger que courait doni Armand de RanCé. Ce prélat se rendit en toute hâte au monastère pour voir une fois encore Taùii que le ciel allait lui enlever. D trouva le moribond assis sur sa chaise accoutumée, Tesprit libre et tranquille. Rancé voulut se lever, mais il retomba sur son siège. Il lui témoigna alors la joie qu'il ressentait de pouvoir mourir dans ses bras, et il lui demanda de se confesser à lui de toutes les erreurs de sa vie entière. Sa confession achevée, *♦ Il est temps, s'écria-t-il, de me préparer la paille et la cendre, afin que je meure dans la pénitence comme mes frères y sont morts, r^ On lui apporta des cendres et de la paille, et il se coucha dessus. Les religieux, ses frères , entrèrent alors dans sa chambre , et tous fondirent en larmes. L'abbé de Rancé se dressa sur son lit de mort , et il fit aux assistants, d'une voix mourante, une touchante allocution pleine des lumières divines qui commençaient déjà à l'éclairer. Il leur parla de leurs devoirs et de l'excellence de leur état ; U les exhorta d'une manière puissante à se maintenir dans la pureté de leur règle et de leurs pratiques, et il se recommanda tendrement à leurs prières.

Les psaumes des agonisants commencèrent alors. M. de Séez, qui était auprès de lui , à genoux , tenait une de ses mains aitre les siennes , répétant par intervalles quelques-uns des versets des psaumes que Rancé achevait aussitôt avec ferveur et onction. Vers le milieu du douzième jour de sa maladie, il eut ime si grande défaillance qu'on le crut mort. Revenu à la vie, il murmura, d'une voix faible : « O éternité! quel bonheur, ô mon Dieu, d'être une éternité avec vous ! ^ On lui présenta alors un crucifix ; il le b£iisa ainsi qu'une

tête de mort qui était au pied de la croix. Cependant r'affaiblisscment de ses forces fit comprendre que sa fin était prochaine. M. de Séez approcha de nouveau des lèvres du moribond la sainte image du Christ, et lui dit : v Mon frère, ne demandez-vous pas pardon à Dieu, et me connaissez-vous î — Mon frère , répondit-il , je supplie Dieu humblement , du fond de mon cœur , de me remettre mes péchés , quelque grands qu'ils soient par leur importance et par leur nombre. Je tremble devant sa justice , mais il m'a donné pour sa miséricorde toute la confiance qu'un fils doit avoir en la bonté de son père. »• Il s'arrêta, puis, un moment après, il reprit : « Je conjure le Dieu tout-puissant, le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, par "tous les mérites du sang de Jésus-Christ, de daigner me recevoir au nombre de ceux qu'il a destinés à chanter ses louanges et à l'aimer éternellement. Pour vous , monsieur, je ne vous oublierai pas si Dieu m'accorde cette grâce, et je vous connais parfaitement. ^

M. de Séez , voyant sa faiblesse redoubler, demanda si on avait eu soin de lui faire prendre quelque breuvage fortifiant. « Rien n'a échappé à l'attention de la charité de mes frères pour moi , répondit Tabbé; ils ont pourvu à mon besoin, c'est ce qui m'a conservé ce reste de vie , qui me procure la consolation de remettre mon âme pour la présenter à Dieu. »

A partir de cet instant , il ne prononça plus guère que des paroles inarticulées. L'entretien suivant s'établit cependant entre l'évêque de Séez et le mourant :

— Le Seigneur est ma lumière et mon salut, dit M. de Séez.

— Qui est-ce que je craindrai? poursuivit Rancé.

— Quand on me livrerait un combat , reprit l'évêque.

— Je mettrai en lui toute ma confiance, ajouta Rancé.

— Venez, Seigneur; venez, Jésus; c'est vous qui êtes mon protecteur et mon libérateur, interrompit de nouveau l'évêque.

— Seigneur, ne tardez pas davantage, répliqua avec un suprême eflbrt dom Armand , hâtez- vous , hâtez-vous de venir.

Ce furent ses dernières paroles.

M. de Séez s'étant aperçu qu'on avait fermé la porte de sa chambre, déjà presque remplie de religieux, dans la crainte que le malade ne fut incommodé , pria qu'on ouvrît toutes les portes pour laisser à ses enfants la consolation de recueillir les derniers soupirs de leur père.

L'abbé le remercia par un signe de tête , puis , dans un recueillement profond , il iSxa ses yeux sur le crucifix , poussa quelques soupirs, et, le 26 octobre 1700, sur les midi et demi , son âme, sans le moindre eflfort, s'envola du milieu de ses enfants agenouillés et pleurants , dans le sein de Dieu , pour prendre place au milieu des élus , des prophètes et des anciens solitaires chrétiens.

•• Ainsi mourut, ou, pour parler plus juste, écrivit quelques années plus tard Maupeou ^ , ainsi triompha de la mort et du monde , à la suite de son ancien maître qu'il avait suivi partout depuis sa retraite dans une voie semée d'épines , le très-révérend père dom Armand Jean le Bouthillier de Rancé , abbé réformateur de la Maison-Dieu- Notre-Dame de la Trappe de l'Étroite Observance de Tordre de Cîteaux, le prodige de son siècle, le soutien de la sainte doctrine, l'admiration des papes et des rois , le restaurateur de la vie solitaire , l'honneur de son pays , l'une de plus brillantes lumières de l'Église , le Bernard de son temps. «

Dom Armand Jean Le Bouthillier avait alors soixante-quatorze ans neuf mois et dix-sept jours , trente-six ans et quatre mois de profession et cinq ans quatre mois et vingt-six jours de démission volontaire.

Son visage abattu , pâle et défait par l'austérité de la pénitence et par la longueur de sa dernière maladie , aussitôt que la mort l'eut touché, parut serein et vermeil comme aux temps de sa jeunesse. Une douceur inefiable et une majesté presque divine se reflétaient sur sa figure, d'où la souffrance avait disparu.

• Vie de Rancé, 2 vol., lirre v.

:m LES COUVENTS.

Le soir de sa mort , par ordre de monseigneur Tévêque de Séez , le corps de l'illustre défunt fut porté dans le chœur, sans autre marque de distinction qu'une crosse de bois qu*on mit entre ses bras. Tant qu'il fut exposé , le chœur , nuit et jour , ne désemplit point , excepté aux heures de l'office. On délibéra s'il ne serait point enterré dans l'église ou au moins dans le chapitre ; puis l'on décida qu'il dormirait du sommeil étemel dans la fosse qu'il s'était creusée luimême au milieu du cimetière de ses enfants.

Le surlendemain , M. de Séez, après avoir célébré pontiGcalement la grand'messe, assi^ta à ses funérailles.

Le visage de Rancé , qu'on venait de découvrir pour la dernière fois, était toujours serein et majestueux; on eût dit celui d'un homme enseveli dans un sommeil doux et tranquille.

On l'enterra, comme il l'avait désiré, au milieu de ses disciples.

La nouvelle de cette illustre mort mit tout Paris en rumeur pendant plusieurs jours. Le père de Lachaise voulut l'annoncer lui-même à Louis XIV, et le grand roi , si n©us en croyons le biographe Maupeou, donna une larme au souvenir des vertus du célèbre réformateur de la Trappe.

L'histoire de l'abbaye de la Trappe se résume presque tout entière dans l'histoire de la vie de dom Armand de Rancé. Ne la cherchez point ailleurs, ce serait en vain. Rancé mort, la Trappe s'affaiblit, s'éteint, descend se coucher auprès de lui dans la nuit et dans le silence de la tombe, jusqu'au jour où la Révolution française achèvera ce moribond séculaire , qui survit à sa gloire et ne doit plus aspirer qu'à mourir.

Nous pensons qu'il ne sera pas sans intérêt , pour compléter l'histoire de l'abbaye de la Trappe , de donner ici les noms des abbés qui précédèrent Rancé dans la direction de ce célèbre monastère , et les noms de ceux qui lui succédèrent , en glissant légèrement toutefois sur les événements qui ont marqué quelques-uns de ces règnes obscurs pour la plupart et justement oubliés.

Le premier abbé de la Trappe date de l'année 1145; le pape Eugène III lui expédia ses bulles en 1146. Albolde gouverna sa communauté pendant trente-quatre ans, et mourut le 28 octobre 1180.

Le second, Gervais Lambert, reçut ses bulles d'Alexandre III , les 3 et 18 décembre 1173. On ignore la date précise de sa mort.

Le troisième se nommait Adam. Il était noble de naissance. Il obtint, en 1189, la confirmation des biens de la Trappe, de Rotrou III,' comte du Perche. Il suivit en Syrie, en 1202, Renould, comte de Dampierre. Il reçut ses bulles d'Innocent III en 1203 et 1204. Philippe-Auguste l'envoya auprès de ce pape en 1212. Ce fut deux ans après, comme nous l'avons dit au commencement de cet article, que l'église du monastère fut consacrée à la Vierge. En 1208, il transigea avec Gui , abbé de Saint-Pierre de Chartres , et reçut de la fondatrice des Clairets l'autorité paternelle sur ce couvent. Il mourut le 7 mai 1236, et fut inhumé dans le chapitre. On voyait sur son tombeau une épitaphe qui a été perdue.

Jean I , Herbert , quatrième abbé de la Trappe, obtint de Louis IX des diplômes en 1246 et 1269, et, en 1254, d'Alexandre VI une bulle qui permettait aux moines de la Trappe de célébrer leurs offices divins dans leurs chapelles des Granges. On fixe la date de sa mort au 30 novembre 1274. Il fut, comme son prédécesseur, inhumé dans le chapitre.

Guillaume , cinquiènie abbé , reçut de Jean XXI ses bulles , en 1276. L'année suivante , il traita avec les religieux de Bonport. Après avoir régné quatre ans huit mois et vingt jours , il mourut le 20 août 1279, et fut enterré à côté de son prédécesseur.

Le sixième abbé de la Trappe, Robert I*', obtint ses bulles de Nicolas III en 1280 , et de Martin IV en 1283 , ainsi qu'un diplôme de Philippe-le-Bel en 1286. Il reçut une charte de Charles de Valois, comte du Perche, en 1296. Il mourut le 14 août 1297.

Son successeur, Nicolas I•^ reçut aussi , en 1304, un diplôme de Philippe-le-Bel , une charte de Charles de Valois et des bulles des

papes Boniface VIII, Benoît XI et Clément V. Jeanne, reine de France , fonda son anniversaire à la Trappe en 1302. Nicolas mourut le 24 avril 1310.

Le huitième abbé se nommait Richard l". On ne connaît de cet abbé que Tépoque de sa mort , qui eut lieu le 29 décembre 1317.

Robert II fut le neuvième abbé de la Trappe. Ce fut de son temps que Charles de Valois donna plusieurs terres pour le repos de son âme * et de celle de Jeanne de Joigny , sa première femme , et confirma, en 1328, les donations de Robert de Tournai, inhumé à la Trappe avec Agnès de Chauvigny, sa femme. Après avoir gouverné pendant vingt-neuf ans, Robert mourut le 24 juin 1346.

Le dixième abbé , Michel , ne régna que fort peu de temps.

Martin I«' lui succéda. Ce fut à cet abbé que Charles de Valois accorda, en 1361, le droit de fabriquer du fer*, pour Taider à réparer les pertes que le monastère avait éprouvées pendfint les dernières guerres. En 1375, Marie, seconde femme de Charles de Valois, fonda une nouvelle chapelle dans Téglise de la Trappe. Martin mourut le 2 avril 1376.

Le douzième abbé de la Trappe , Richard II , eut la douleur de voir les Anglais dévaster encore le couvent confié à ses soins. L'église et le chapitre furent seuls épargnés. Sa mort eut lieu le 1*' octobre 1382.

Jean Olivier Parisy. treizième abbé, bachelier en théologie, fat élu à l'époque où , Tabbaye ayant été réduite par Tennemi aux plus désastreuses extrémités, les religieux étaient devenus si pauvres, que, ne pouvant payer leur cotisation au pape Boniface IX, ils Jurent forcés de se laisser excommunier. Cependant ils furent bientôt relevés de leur excommunication, sur l'attestation de Grégoire Langlois , évêque de Séez. Il est question de Parisy dans les titres authentiques de Saignières, aux dates du 12 février 1384, du 10 juin

' Refrigerium anima;.

* Ferrariumjus.

1398, du 1" avril 1404, des 6 août et 10 novembre 1407, et du 21 novembre 1408*. L'abbaye fut pillée en 1434, et Eugène IV excommunia les déprédateurs. En 1466, Parisy obtint une charte de Jean II , duc d*Alençon. Il mourut le 24 juin 1458, après avoir gouverné la Trappe pendant soixante-quinze ans sept mois et vingtquatre jours.

Robert III , élu abbé en 1458 , fut béni le 30 juillet suivant. De son temps, Tabbaye fut encore pillée. Suivant les archives de la Trappe, Robert dut donner sa démission en 1476. Peut-être est-ce cet abbé qui , selon quelques auteurs , fut pendant deux ans excommunié et déposé. Il mourut le 1®' décembre 1485.

Henri Hohard ou Hoart, de Rouen, bachelier en théologie, quinzième abbé de la Trappe, était prieur de Mortemer * lorsqu'il fut élu. Il eut pour compétiteur Auger de Brie, chanoine du Mans et protonotaire apostolique , qui , supposant faussement que Robert III avait donné sa démission en sa faveur , fut nommé abbé commendataire , et figure avec ce titre le 30 juin 1483. Ce de Brie aliéna plusieurs des biens du monastère. Hohard vint à bout de Tévincer, et obtint, le 28 mai 1490 , un arrêt du Parlement de Paris qui condamna à l'amende Auger de Brie, ordonna la lacération de Tacte reconnu faux, et remit le titulaire légitime en possession de son abbaye. Hohard assista à la bénédiction de Tabbesse des Clairets , le 23 mai 1501. Il figura, le 19 mars 1511, dans les titres authentiques de Saignières. Il obtint depuis la confirmation des biens du monastère , en 1514, de Charles , comte du Perche, et une bulle de Léon X, en 1518. n donna sa démission en faveur de Robert IV, son successeur, et mourut le 10 septembre 1520.

Robert IV, seizième abbé, de procureur du couvent en devint abbé. U recouvra la possession des biens aliénés par de Brie. Ses infirmités l'obligèrent bientôt à donner sa démission , le 4 avril 1527 ,

' Chartœ auUienticœ.

* Diocèse de Rouen, ordre de Clteaux.

dans les mains de Guillaume, abbé de Cîteaux. On fixe la date de sa mort au 10 septembre 1530.

Julien Des-Noïs , Percheron , était également procureur lorsqu'il fut élu abbé. 11 reçut la bénédiction abbatiale le 5 avril 1527, des mains de Guillaume, abbé de Cîteaux. Son acte d'élection, que le roi de France n'agréa pas , est du 4 avril 1527. 11 fut encore inutilement élu le 19 mai 1528. Enfin , il fut forcé de céder la place au cardinal du Bellay, que le roi avait nomme abbé commendaiaire en vertu du concordat de 1526.

Le dix-huitième abbé de la Trappe fut Jean II du Bellay, cardinal et évêque de Paris; nommé par le roi abbé commendataire de la Trappe, il se démit de son abbaye en 1538. C'est ce cardinal du Bellay qui, né en 1492 et mort le 16 février 1560, fut tour à tour évêque de Paris en 1532, cardinal le 21 mai 1535, lieu tenant- général du royaume en 1536, et, après plusieurs sièges épiscopaux et archiépiscopaux, quitta pour le siège d'Ostie celui du Mans, où il avait été élevé en 1546 par François I". Rabelais, comme on le sait, avait été son médecin et son ami. 11 aimait les belles-lettres, et il les cultivait avec succès.

Nous comptons dans un court espace de ternies, jusqu'au célèbre réformateur de la Trappe , qui fut le trente-deuxième abbé , treize abbés commendataires. Nous ne donnons ici leurs noms que comme un renseignement historique. Martin II , conseiller au Parlement de Paris, dix-neuvième abbé de la Trappe, mourut en 1548. François Rousserie , qui lui succéda , fut élu le 21 janvier de la même année. Nous voyons passer successivement l'abbaye entre les mains d'Alexandre Gœvrot, de Denis I", du Brévedent, chanoine de Rouen ; de Jean III Bartha, de Michel de Seurre, chevalier de Malte et grandprieur de Champagne ; de Jacques Le Fendeur, de Denis II , de Nicolas II, d'Antoine Séguier, aumônier de Louis XIII; de Dominique Séguier, neveu du précédent; de Victor Le Bouthillier, coadjuteur de Tours; de François Denis Le Bouthillier de Rancé , et enfin

LES TRAPPtSTES. 363

du célèbre Armand-Jean Le Bouthillier , qui réforma le monastère et en devint abbé régulier.

Zozime P', trente-troisième abbé de la Trappe, mourut, comme nous Tavons dit plus haut, le 3 mars 1696. François-Armand Gervaise , carme déchaussé , lui succéda , et eut pour successeur luimême, le 17 décembre 1698, Jacques de La Court. Le trente-sixième abbé de la Trappe fut Isidore-Maximilien d'Ennetières , né à Tournay, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, puis religieux de la Trappe, où il fit profession à trente-sept ans le 25 mai 1698, devint abbé le 24 décembre 1713, reçut ses bulles datées le 22 mars 1714, prit possession du monastère le 6 novembre suivant , et mourut le 24 juin 1727.

Isidore P' eut pour successeur François- Augustin Eouche , né a Eu. Moine de la Trappe, il en fut nommé abbé le 5 septembre 1727. Il mourut le 11 septembre 1734.

Zozime II, Hurel, du Vexin français, fut nommé le 10 novembre 1734. Ses bulles de provision datent du 30 novembre 1734 et leur fulmination du 5 mars 1735. Il gouverna pendant treize ans le monastère illustré par Rancé, et mourut le 7 février 1747.

Le trente-neuvième abbé de la Trappe fut Malachis Brun. Son brevet de nomination est du 27 février 1747. Il mourut subitement le 10 juin 1766, à Tâge de soixante-sept ans. Il en avait passé trente à Tabbaye.

Théodore Chambon lui succéda. Il avait été quelque temps cellerier de la Trappe. Son brevet de nomination prit la date du 6 juillet 1766. Les bulles sont du 4 août suivant; la fulmination est du 22 septembre. Il prit possession de Tabbaye peu de jours après , le 27, et la bénédiction eut lieu le. lendemain 28, par l'évêque de Séez.

Pierre Olivier , quarante et unième abbé de la Trappe , fut béni le 16 mai 1784. Il était encore à la tête de la communauté lors de sa suppression , en 1790 * .

* Hisloire religieuse , civile et littéraire de la Trappe.

Nous voici arrivés au grand bouleversement qui , du même coup , tua en France la royauté et la religion. Long-temps avant 1790. les monastères étaient menacés de mort. Les Jésuites étaient tombés, les autres ordres religieux rendaient le dernier soupir, tout dans l'Europe semblait conspirer à l'anéantissement des prêtres et des moines, lorsque le 2 novembre 1789, sur une motion faite par Tévêque d*Autun, Talleyrand-Périgord , l'Assemblée nationale décréta qu'elle mettait à lentiëre disposition du gouvernement toutes les propriétés et tous les revenus ecclésiastiques*. Le 19 du même mois intervint un décret qui ordonna la vente d'une partie de ces domaines , et , le 13 février 1790, M. l'abbé de Montesquiou fit rendre un nouveau décret qui interdisait les vœux monastiques.

Ainsi fut consommée en peu de mois la destruction des établissements cénobitiques , quels qu'ils fussent , rentes et mendiants, oisifs et laborieux, instruits et ignorants. L'abbaye de la Trappe se trouva donc aussi atteinte par cette grande mesure, qui porta l'épouvante et la désolation dans ces vallées jusqu'alors silencieuses , au fond de ses cellules solitaires, et jusque dans son sanctuaire voué aux pratiques chrétiennes.

Les Trappistes eurent l'espoir d'échapper à la destruction générale; mais cette illusion fut de peu de durée. Sur le rapport du quatrième bureau, en date du 4 décembre 1790, l'assemblée administrative du département de l'Orne, en session du conseil général, décida qu'elle en référait à l'Assemblée nationale, qui statuerait sur le sort réservé au monastère de la Trappe. L'Assemblée nationale répondit par sa suppression.

Les religieux de la Trappe se résignèrent; ils s'éloignèrent en pleurant d'une contrée semée de tant de souvenirs , ils dirent adieu à ces sillons trempés de leurs sueurs , à ces parvis baignés de leurs larmes , à ces grottes témoins de leurs macérations , à ces étroites cellules qui servirent de refuge à de si grandes pénitences. Le corps

■ Ideniy page 166 et autres.

du célèbre réformateur fut exhumé , et , comme Moïse chargé des restes mortels de Joseph, les Trappistes emportèrent avec eux le cadavre de Rancé , et s'en allèrent se fixer dans le canton de Fribourg. Là, sous la protection du gouvernement helvétique, ils s'établirent dans une chartreuse depuis long-temps déserte, et connue sous le nom antique de la Val-Sainte , située vers la partie méridionale du canton, à trois lieues et demie de Busse, non loin de la petite ville de Gruyères.

Depuis la suppression des Trappistes en France et leur établissement à la Val-Sainte , plusieurs d'entre eux se dispersèrent en diverses contrées. Les uns allèrent se fixer au couvent de Sainte- Suzanne en Espagne, d'autres dans le Piémont. Quelques religieux de l'ancien monastère passèrent en Allemagne ; d'autres , vers 1803, formèrent une colonie au milieu des bruyères et des landes fertiles qui avoisinent la route d'Anvers à Turhhout. Vers le commencement de 1811,. le père Guillet, de Nantes, se trouvait à la tête d'un couvent de cinquante Trappistes , qui était placé dans le voisinage des Illinois, sur les rives sauvages du Mississipi. En 1796, une petite troupe de Trappistes, qui s'était proposé de passer au Canada, s'arrêta en Angleterre, où M. Thomas Wild, zélé catholique, contribua puissamment à la fixer près de son château ^

La révolution avait supprimé les Trappistes ; à la restauration , le 20 août 1814 , une députation de frères de la Trappe fut présentée à Louis XVIII, qui leur promit sa protection et le prochain rétablissèment de leur ordre en France. En 1817, le 19 juillet, cinquanteneuf Trappistes arrivèrent à Nantes, à bord de la frégate la Revanche, firent l'acquisition de l'ancienne abbaye de Meilleraie, de l'ordre de CSteaux , dans le département de la Loire-Inférieure , et s'y installèrent sous la direction de dom Saulnier, leur abbé.

Une nouvelle Trappe se forma, le 30 décembre 1823, à Saint-

• A Lulworlh-Castle.

Aubin, près de Saint-Médard-en-Jalles, déparlement de la Gironde, et , le 28 mars 1824 , elle prit possession de son monastère.

Nous ne devons pas oublier le célèbre abbé de l'Estrange , successeur de l'illustre réformateur de la Trappe, qui, en 1817, s'en vint relever les ruines de l'abbaye de Soligny, près de Mortagne.

La Trappe, tuée en 1790 par la révolution, et ressuscitée en 1814, est pleine d'existence aujourd'hui. La Trappe et la Grande- Chartreuse sont debout aujourd'hui; elles se tiennent fraternellement par la main , imposantes et silencieuses au milieu des grands bruits du monde qui s*agite et se remue au-dessous d'elles , indifférentes aux passions et aux ambitions humaines, et préoccupées seulement de Dieu. Elles nous apparaissent comme deux phares solides et lumineux jetés entre l'écueil du passé et celui de Tavenir.

A'/a/ r b't é.iJ£f t

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