LES ABBESSBS DE FONTEVRAULT
Tabbaye de Fontevrault. Nous avons touIu savoir a quoi nous en tenir sur ces vertueuses filles , célébrées par la prose él^ante de sœur Thérèse; nous avons pris la peine de i*echercher dans les lettres, dans les manuscrits, dans les mémoires, dans les traditions, la trace la plus légère de ces beaux exemples d'humilité chrétienne, et voici le résultat de nos recherches, que nous adressons a notre mystérieuse correspondante :
« Si vous êtes véritablement une religieuse, sœur Thérèse, vous avez emporté dans votre cellule bien des choses frivoles, qui n'appartiennent quWx jolies femmes du monde; votre papier a du être acheté chez Marion : il est satiné, azuré, doré, armorié, et vous Tavez parfumé avec de Teau des princes; votre lettre était cachetée a la cire bleue, dans une enveloppe mignonnette; votre cachet représente une figure ailée , qui ressemble beaucoup plus a un amour qu'à un ange; enfin, il nous plait de croire que vous avez daigné nous écrire avec une plume d'or.
« Ce n'est pas tout, sœur Thérèse : vous avez saupoudré votre jolie écriture a grands flots de cette poussière étincelante que Ton appelle l'esprit; si, chez vous, le style c'est la femme, vous êtes assurément la plus aimable, la plus coquette, la plus ravissante dévote du monde. Quand on songe a ces finesses de l'esprit, a ces déli* catesses du cœur, qui n'appartiennent qu'a l'esprit et au cœur d'une coquette d'élite; quand on songe a la causerie intime de votre lettre, qui trahit a chaque mot l'intelligence et l'observation du monde ; quand on se rappelle ces aperçus ingénieux, variés, rapides et subtils, avec lesquels il vous sied de soutenir un paradoxe religieux, — on serait tenté de vous répondre, sœur Thérèse, ce qu'un aimable poète disait naguère a une très aimable dévote :
Ooe n'arons-noua pu voir ce siècle, — même an jour, — Oh les abbés galant», sans trouver de cruelles. Laissaient leur bréviaire à rureilier des belles. Quand Bernis pour Madune adorait Pumpad'iur !
418 LES COtJVÉNf S.
1)8 Rtitit tmitsës CM i\smpê, et pfiitfiés sans rciHnr, Où d'un i>ie(l liberiin, ils couraient les ruelles, Bt b^araicnt de l'cnfbr les flammes étefhcltt» Dans les boudoirs rocaille enflammés par rAmour.
Ôh I qtie n'eiiëUena-botti, -^ toUs toUt à Dieo» mtdttilë)
Moi tout au sentiment que votre vertu blâme, A hêtre ctilte trai l^un et l'autre atlachés ;
J'aurais pris la tonsure, — et qn'bo sait-on ? peut-être. Tout en vous confessant, m'auricz-vous permis d'ôlre Do moitié quelque soir dans vos divins péchés H
■ « Il y a, dûWs votre letlré, stÊWt f liérèsc, des plifases dont iVlégâricé né prOtlte rien, ee liobd Séliiblc, eli faVcui* de Tabbaye de Fonte vi*ault. E^temples :
k lÀ-bas, Ih-bas, bien loiii de Hohd, dans nn horizon luttlitiettx k qui laisâe dpetisevoir le Calvaire, deilx types du dévouement sUr t la terte btirgissetlt et se dessinent aU dommet du temple chrétien, 4 comme deux flâWliitt divines dont chaque rayon se projette ftUIc rhumanilé tout entière : le Christ et Madeleine, i
« EtithB nous, sœtil* Thérèse, qu'y a-t-il de comluUtiettlre le Christ et des inoines k demi païens, entre Madeleine et dés religieuses tout k fait équivoques?...
k Dit haut dé Son gibet, lé Christ à légué a Thomitie d^ardentés t et éternelle» tdrtittts qui labouréiit incessamment lé {^énle, le Tont t étottréj tivre ëtmourii' dâhs un sillon de regrets et dé larmes; I bhâqtié ;jou^i il apporté au hiohdé roiTi^ndedeseserTorts, dé son 4 ctÊUr fet dé sa viéi poUt* le sfef Vitsè là'iiné petisée, d'une liberté, d'un t pH)grè»^ d'ufi Amour, d'une religion. Yoilh de grandes luttes, de t saintes déniés et dé nobles mArtyres; voilk lé dévouement chez t certains hommes! i
« A la bonne hcurel MaiS) Avoues, bœUr théine, quecë H^^l point là le dévouement chez les moines I
c Madeleine qui pleure, se désespère et se résigne pour Tamour
1 HKîinY Vermot.
LES ABBESSES PB FONTgVRAULT. 4j9
f de Diqp, es| \\m imiige vivAUte de 1^ puiMunQQ 4(i «l^oii^oe e^ de
< rabnegaùop, touchant et difficile mooqpoje exercé p^p ]e$ femincs t qhrélienn^ de tous lei teipps. >
c Mon Dici^ t fm^ï Thérèse» nom ne vomIoqi pM voup ?fîtra)pec ^ travers lea ?âèc|e« et U« sociélés, afin d'e^ wioer la valeur de ceM^ propriété eiçelu^ive di| aaerifice qiie iap femmes ont ehervbé a p'^ittrihuer, à tputep les époques; pous vouloos seulement yon^ opprendre qu'il p'y a pas, daps toute l'histoire de TabUiye de Fû|itevrault» une seule pénitente qui pleure, se désespère et se résigne pour Tamotir de Dieu, comme Madeleine,
f Pour n*attendre que dan» h pJel le priiç de la vie, jl faut être f capable de se dévouer a toiijovir? 9ur h terre ; pour im pareil, c dévouement, comme il fai^t aimer sa religion 1 Pei\r un paivil c amour, coinme il faut croire a son Pieu ! i
f Mais, vraiment ! sœur Thérèse, vous ne parle? pa« encore de la religion et de Dieu; vous oubliez k chaque initant les reUgiensea de Tabbaye cle Fontçvraultî A vrai dire, votis allei vona jeter dans une petite digression, à propos des vioes plants dn dix^bniiième siècle, et c'est là peut-être un chemin de traverse qui vons conduira jusqu'au peuil de la célèbre abbaye.
I On a beau crier par-dessus les toiis ; c Le dix-huitième siècle f e?t mort «t enterré au fond des caveaui^ de Saint- Dents côte à cote fi ftvec les royautés défuntes; laissez-le dormir! » On » beau crier :
c Ne touchez point a cette ïdk fille épuisée par le luxe et par le € plaisir^ et qui repp^. dan^ Vétemiié et dan« vu Unceul de dentelle;
< ne louchez point à œs meiubres si déliç|ii§, à çç front »i ^Ime et c si pur, à ces bras si frais et si dodus, a ces maine si douçe^ et si t blauchesi b tous ces mensopge? de la vie qui cachent la réalité de € I9 mort; regarde?-Ies, mail p'y touchez peiiH... de peur de les f voir tomber en poudre spus vQs doigts sacrilèges, comue le§ rui^H^ f de Pompéi et d't|erculaqum- »
c Encore uue fois, ou |i beay dire -tM
< Cette belle fille, qu'il plaît à quelques imaginations de tuer, ireni* f baumer et d'ensevelir, vit encore et s^agite sur vos pas avec d'autres f allures, un autre langage, d'autres titres et un nouvel ajustement.
c Tous ces vices aimables, tant reprochés au règne de Louis XV,
< s'en sont-ils allés avec madame Dubarry dans le panier du bour« c reau ? Hélas! non ; ils marchent et s'ébattent près de nous, moins c vifs peut-être, moins audacieux qu'après le ministère du cardic nal de Fleury, mais encore debout, la tête sur les épaules et vic vaut bien !
c Le plaisir, l'amour, la coquetterie ont-ils donc suivi les parlec inents, les petits abbés, la Bastille et les mousquetaires gris? € Croyez-vous que les maris d'autrefois ne soient plus de ce monde? c Frappez a la porte de vos meilleurs amis , pourvu qu'ils aient » une femme, et l'adultère viendra vous ouvrir.
< Priez ce bon diable d*Âsmodée de vous prêter pour un instant « sa puissance et sa béquille : vous retrouverez sous les toits de
< notre grande ville, les jeunes gens amoureux et entreprenants, c les financiers débauchés, les grandes dames qui s'ennuient, en se € disant, du matin au soir : « Mon cœur, mon pauvre cœur nesensc tu rien venir? «Vous trouverez les danseuses, les bienfaiteurs, les c amants que l'on paye, les maltresses que l'on achète, toute la gao lanterie déguisée de nos aïeux, moins une cour pour lui donner « des exemples, moins le bruit pour lui donner du scandale, moins c le grand jour pour lui donner de l'éclat ! >
t Nous sommes de votre avis, sœur Thérèse : nous croyons a une espèce de métempsycose immorale ; nous admettons, si cela vous plalt, dans tous les temps, dans tous les pays, dans toutes les sociétéi, les mêmes capitulations du cœur et de l'esprit, les mêmes transactions du vice et de l'argent, une véritable succession des mêmes désordres, des mêmes égarements, des mêmes excès; mais, daignez nous répondre, sœur Thérèse : à quoi bon, quand on admire, quand on adore les saintes filles de Fontevrault, a quoi bon faire déteindre
LES ABBESSES DE FONTEVRAULT. A±ï
les oripeaux du dix-huilième siècle sur les robes blanches de ces pauvres religieuses ?
€ Voici la dernière phrase de voire lettre ;
c I^es femmes ont désappris, renié et perdu a jamais les trois c grandes vertus qui inspilrent les grands dévouements : la loi, c Tespérance et la charité. >
t A merveille! bon gré, malgré, vous revenez enfin au véritable sujet de votre lettre : plus de vertu, plus de dévouement ! Adieu. la foi t adieu l'espérance I adieu la charité ! Oui, vous voila de retour dans Tabbaye de Fontevrault, dont nous allons aésayer de vous raconter, k notre tour, la très*simple et très-véridique histoire.
i Figurez-vous, sœur Thérèse, qu'a la fin du onzième siècle, un évêque de Rennes, Sylvestre de La Guerche, se trouva dans un plaisant embarras : le vice et le scandale désolaient son diocèse, et quand il s*avisait de faire le moraliste, il donnait à sa morale une figure si niaise, des vêtements si simples, un langage si naïf, que la vertu elle-même se prenait à rire, sans respect pour la blanche barbe du pauvre évêque. Sylvestre de La Guerche avait fait un peu trop longtemps le métier de soldat : son courage valait mieux que son éloquence; parfois, il prenait sa crosse pour une rapière, sa mitre pour un casque, et il courait sus a Cous les pécheurs, a toutes les pécheresses de son diocèse. . .
c L'évêque de Rennes appela a son aide un docteur en théologie nommé Robert. Le savant docteur ne demandait pas mieux que de remplir une sainte mission. Il prêcha bien vite contre le jeu, contre le luxe, contre le plaisir et Tamour ; il osa s'attaquer aux chrétiens de toutes les classes, et les pécheurs étaient si nombreux dans ce temps-la, que le malheureux Robert dut quitter le diocèse de Rennes^ sous peine d*être poursuivi, insulté, lapidé par les sept péchés capitaux.
c Robert enseigna la théologie dans la ville d'Angers. Le démon lui persuada sans doute qu'il avait un talent tout particulier pour
m IV'» COUVENTS, '
loucher le ccMur àQ$ (entmes : Robert n'en va de ville m ville, de village en village, de château en château : il porte une boulette d#ni sa main droite, et un bâton dani M main gf^ucha : U boulette, c'est le sceptre du bergipr ; le bâ(on, c'est l'arme du pasteur* Robert n'at-il pap affaire en luéiiie temps à des loups et h des brebis?
c Un jour, le bienheureux missionnaire a'arréta dana la forêt da Funtevrault, sur les marches ^le TAiyou et du PojtoM : il ne fallait rien moins que ce vaste et magnifique vallop, pot^r Timmense ber« cail du berger Robert ; un véritable troiipeau de femateset de jeupea filles se pressait autour de ce divin roaitre, qui avait eo^verti )ea plus horribles pécheresses du monde. Cbo#e étrange l Rob^'t avait permis a uoe loule de pénitents de se mél^r ii ce troupeau de pénitentes, et rien ne nous empêche de croire que les loups vouaient déjà d'entrer dans la bergerie de Fontevrault.
« Robert institua, dans le monastère de Fputevrault, trois qloUras indépendants Tun de Tautrç par la discipline, mais également soumis a la direction spirituelle et temporelle de Tabbé. de cloître d^ Saint^^Morie-Modeleirke reçut Iça brebis malades, la brebis qui boitaient encore en marchant dans la voie du Seigneur; le cloître de la Sainic' Vierge abrita lea brebis qui n'avaient pas laissé toute leur toison aux broussailles de?^ chemins de traverse ; le cloître de Saint-Jean servait d'asile a des hommes^ à des religieuit et il de& moines qui cachaient les loups de tout a Theure, -« En 4406, yne bulle du pape Pascal M confirma le nouvel ordre de FonterrauU S
I Robert , qui avait bien acquia le droit préoteux d'aller se reposer dans un meilleur monde, dans cette vie où les amoui^s sont éternelles sans doute, mourut a la fin de Tannée mT- Piça d'expirer, le im^ dateur d« Fontevrault conféra le çénéralat de son ordre h une femme, a la sœur Pétronillc, Se^ amis, sca disciples, lui ayaut fml obîierver que jamais, dans le monde mo:;astique, une femme n'avait exercé le
t Do 1107 k 1115, Robert fuoda quatorze mouastèros dans TAnjou, le Poitou, laTounuoc,
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gouVfein^tttent spiriluel stlt* titic totïgrkgatîon de religieux et de religteitifes, ftobm se Mttt de leuf répondit : « Mesenrants, tout ce que J'ai fait Atec Tnide dé Dieu Je ne VaI Voulu faire que pour tes servantes de Jésus^Christl » Et Ik-dessud, le tendre moribond se prit a improviser tin charmant éloge dès femmed, avec la prosedes ifieilleurs écriTsins sacra.
t Cet andacieut Robert, à dit le grand tSritlqne Bayle, imngîna tme loi diatnéiralement opposée a la loi datiqnë ; II ne se contenia pas de vouloit* que Tordre pAt tomber en quenouille : il voulut qu^une ftrnime succédât ttmjouts k une femine, dans la dignité de chef et de général de Tordre. Les apologistes de Robert insistent beaucoup sur ce que la Vierge est la reine cfe* ûHgest la teine des deux, la reine du mondes par malheur, ces ingénient apologistes ohtouWiéde nous dire si les abbesses de Fontevfault étalent des vierges. — Soyez aàsec bonne pour nous pardonner, tout Thérèse. •• Mais nous eombiençons li crt>ire k la Tameuse histoire de la papesse Jeantië.
i Nou» tislisons «n 0(3 uiotui^i) M\ït lliéi^, une page d*un Itvtë singulier du père François, qui, h pfopos dé la première abbésse, Pélronille de Chemillé, s'atise de (aire péUsër tout haut Tinstituteur de Tordre de Fôntevrault :
t Ghoisirai-jeunevierget donttéfai-je là pvélférettcekuhé femme f t Les lois de la bienséance m'obligent h donner une vietge pouf I chef k un eoUége virginal. *^ Oui, niais utie vierge qut n'a été h < Técole que dans une église, pourra-t^elle bien comprendre Tadini- « nistration du temporel et devenir UUe bonne Marthe? Le teUiporel » domine bien souvent le spirituel ! ^^ Une Tierge est d'un bon exem- 1 pie pour les saintes épouses de Jésus-Christ! ^^ Oui, tuais une t femme expérimentée multiplie les biens de la terre* — Péttonillë c est mon Tait ; elle a un esprit viT, un caractère agissant, une iulelt ligcnce prompte, un langnge agreable et persuasif... PctroUille « scia la première abbcsse de Fôntevrault. * >
1 La supériorité de l'éducation mondaine sur Tcducation religieuse étaU si grande, aut
c Pétronille de Cbeniillé se consacra tout entière a la gloire et a la fortune de Tabbaye. Quoi qu'il fut interdit aux nbbesses de franchir le seuil du monastère, Pétronille parcourut les grsindes villes, dans rintérét apparent de son généralat. Elle visita les nobles et les seigneurs ; elle se montra dans le palais des évêques et des princes ; elfe étala partout son esprit, son élégance et sa beauté; elle convia le monde au spectacle des richesses du cloître ; elle permit a ses religieuses de conserver leurs beaux cheveux, contrairement a la règle de Robert ; et nous ne savons plus quel audacieux prédicateur s'avisa de reprocher a cette abbesse la coquette magnificence de sa chevelure.
« Hélas I sœur Thérèse, par quelle capitulation de la pensée et du langage, pourrons-nous vous exprimer ce que nous avons eu le malheur de voir, a vol d'oiseau, dans la célèbre abbaye du docteur Robert, depuis le règne de Pétronille de Chemillé jusqu'à Vavéne' ment deLouise-FrauçoisedeRochechouart- Vivonne, au dix-huitième siècle ? Ces bienheureu ses abbesses, presque toujours belles, fralchei et parées, qui ont des défauts charmants, qui commettent des péchés délicieux, qui laissent deviner des faiblesses adorables, qui dérobent au monde tous ses désirs, toutes ses grâces, tous ses travers, toutes ses passions, toutes ses folies. •• £h bien ! sœur Thà*èse, oserons*nou8 oser?... Eh bien! nous avons cru voir, dans un groupe composé des plus jolies abbesses de notre abbaye, la persoiinificatioa vivante des sept péchés capitaux I
< Au dotizième siècle, bien peu de temps après la mort de Pétronille, Gillette, quatrième abbesse de Fontevrault, se hâta de mettre a profit les richesses du monastère pour les menus plaisirs des religieux et des religieuses. Sous le gouvernement de Gillette, la prise de voile d'une vierge sert de prétexte aux ébasiements les plus réjouissante, aux récréations les plus succulentes, aux fantaisies les
yeux de Robert, qu'il décida que jamais rfafit non ordre on ne rhohlrait pour abbesse une fille élevée dans le cloître.