‹ Les couventsChapitre 21 sur 22 · LES ABBESSES DR FONTEVRAULT · texte numérisé non relu

LES ABBESSES DR FONTEVRAULT

jîobrde... nmis elle ne porte envie qii^à mndeinoisselle de La Vallière ; enfin, quand elle voit, dans son abbaye, une pauvre novice'

qui embellit dans Tamour de Bîeu, elle ^nvie VèiH de celte sainte fleur qui a' épanouit sur l'autel : elle se souvient de Jésus-Clnisi dont elle est Tépouse, et Javoilà furieuse contre les cliaruica d*uue épouse nouvelle ! .* , Et pourtant, elle se laisse aller a sou pécbé mignon avec tant de bonne foi et de douceur,,, elle a des yeux si vifs et une voix si tendre,,, elle sait donner a lenvie une si sc^ilni^ûrHe iiïïîïge, qu'il faut bien lui dire, bon grc, mal gre, ce que le chevalier ile Cbauvclin disait a Tenvieuse marquise de Prie : , |

Pcnt-itPC ici Anifi-je trop indu I go lit, -

Lorsque à ce pëchâ Je t«U grftes...

Ne faul^l ^MLs qut je vous jiasae ChO qtie j*éproaTB en voua Tûfiitit T

« H me parait, sœur Thérèse, que nous avons oublié, dans a?uc ptlîc galerie de péclieresses religieuses, le péché le plus capital de œ monde; nous avoua coudoyé, dans Tabbaye de Foutevraiilt, la gourmandise^ Yavariœ^ la colère^ V orgueil^ la paresse H rffuvw: maût, la ïuxxire, ou est donc la lux tire?,,, se cacbe-t-ellc s^nis lf*s jfilis traits de Charlotte des Essaris? Non ; Tamour ne doit pas ressembler à la luxure. — A-t-elle essayé de pi^udre, pour s'enibellir^ tes apparences distinguées de Marie de Rocbecbouart? Non ; Marie éiait une des femmes les plus remarquables de son siècle, par Tes^ prit, ta conscience et le cœur. ^- A-t^elle porté la robe de Louise de Bourbon? Non ; Louise^ fanatisée par le prïJlre le plus lausi tique de toute T Eglise de France, ne demandait h Dieu et aux hoinmrs que le plaisir de répandre le sang des huguenots. — Enfin, nous faudra-t-il chercher la luxure Jans la cellule d'ïâabeau de Valois? Non ; Isabeau était une grande dame, Gère, cxigpanie^ ambitieuse, qui chassait du bout de son chapelet les amours, les caprices et tes plaisirs. — Encore nue fois, ou est doiic ta luxure, sœur Théi^èsc,

dans le mounslne de Robert?»,,

€ Le nom de RoI>ert noua rappelle de nouveau la première abbesse Pétronille, et notre péché capital n'est pas loin.

« Rassurez-vous, sœur Théi-èse : nous n'avons pas le courage d'étaler a vos yeux les lellres de Geoffroy, abbé de Vendôme, qui reproche sévèrement au fondateur de Fontevrault ses promenades lointaines avec Pétronille de Chemillé ; nous vous ferons grâce des lettres peu édifiantes de Pierre de Saumur et de Marbodus, évéque de Rennes, qui accusent Robert et sa belle prieure d'avoir trouvé dans la luxure une étrange façon d'éprouver leur foi par un nouveau martyre * ; il nous répugne de vous mettre sur les traces équivoques de la première abbesse de Fontevrault, qui s'en va courir par monts et par vaux, toujours escortée de deux oti trois religieux, au risque de déchirer sa robe a tous les buissons de la roule ^ ; d'ailleurs, Pétronille était si belle et si charitable en même temps... elle savait si bien recevoir pour l'amour de Dieu, et si bien donner pour l'amour du prochain... elle mêlait des fleurs si fraîches et si brillantes a la couronne du martyre... le diable trempait, avec elle, de si jolis doigts dans le bénitier de Fontevrault... qu'il est impossible de ne point dire k Pétronille ce que le chevalier de Chauvelin disait à madame de Montlosier-:

Dût-il TOUS en coûter quelqoe peu d'innocence. Un si charmant péché peut-il vous alarmer ?... Pour ne pas lui devoir de la reconnaissance , Vous savez trop lo faire aimer!

f Sœur Thérèse, nous allons demander au crayon d'un spirituel artiste un dessin qui représentera les sept péchés capitaux, personnifiés par sept abbesses de l'abbaye de Fontevrault.

« Un mot encore, — et ce mot est toute une efirayante histoire : le monastère de la luxure, de l'avarice, de la gourmandise, de la colère, de l'orgueil, de la paresse et de l'envie est aujourd'hui une prison criminelle ! •

* ... Novum martyrii genun inrenisti.

* L« S •« <'** constitutions de l'ordre permettait aux abbesses de ^e faire accompagneff en voyage, de deuj religieux et d'un séculier.

^ prêt! ici ion s'est accomplie : vaici le com* m en cernent de la fin t le néant nous réclame; le temp^j l'espace et la durée ne sont plus rien ; le monde s'en va ; le lîiondc s'en est allé; tout est dit, et gloire a Dieu ! '-~I. „-^ Nons ue savons plus a quelle heure de fa nuit nous nous sommes réveillés en sursaut , au bruit q>ou van table d'un ccroulcmcul inunense; nous avons entendu des plîijutes et des gémissements; nous avons cru entendre aussi Téciio d'une trom*-

Ui LES COUVENTS.

pelle relenlissanle, qui se mêlait au lapage noclurue el au fracas de la ville; nous nous sommes levés en ireniblant, et nous avons assisté a un spectacle, a un bouleversement qui ne ressemblait guère k ces Irisles émeutes qui ont lant de fois bouleversé Paris : les maisons disparaissaient par enchantement, sous un souffle mystérieux qui les faisait voler en poussière ; les arbres magnifiques de nos boulevards, de nos jardins, de nos promenades, ae brisaient comme de vils fagots, au feu dévorant d^im vaste inoen-^ die qui devait bientôt les réduire ai cendres ; les monuments , les musées, les palais et les colonnes, tous ces orgueilleux, suivant l'expression de la chaire, qui portent jusqu'au ciel le néant des grandeurs humaines, sautaient autour de nous comme de véritables poudrières enflammées; Tor, Targenti les métaux divers et les pierres précieuses coulaient en fusion dans tous les ruisseaux ; les habitants de Paris, hommes ou femmes, vieillards ou enfants, pauvres ou riches, maîtres ou valets, se pressaient, en courant bon gré mal gré, dans tous les sens , dans toutes les directions de la ^ ille, obéissant à une secrète puissance qui les poussait toi^jours tout droit devant eux ; les cris, la désolation, les sanglots éclataient a chaque pas, avec une expansion vraiment déchirante ; enfin, au milieu de ces bruits, de ces grincements, de ces prodiges et de ces ruines, nous avons entendu quatre mots terribles, qui nous ont f|iit tout comprendre, tout deviner.. • nous avons entendu crier : fjujin du monde !

Alors, notis nous sommes prosternés la face contre terre, et nous avons prié ! la prière nous a causé un bien infini : la pensée est rentrée dans notre esprit, et Taudace est revenue dans notre cœur. Nous avons cessé de trembler ; nous avons imité les grenouilles de la fable qui ae hasardent peu a peu, en sautillant, sur le soliveau qui les gouverne ; nous avons rdevé la tète, bien doucement, bien lenieiucnt, pour nous habituer k tout ce qui nous avait paru d'à- J)ord si terrible et si singulier ; nous ayons laissé la foiile courir^ se

ruer, se désoler cotume un béuil qpouvanté que Ton traîne au supplice de l'abattoir ; nous avons pris notre courage et nos péchés a deux mains; nous avons raillé en passant quelques heureux de la terre , qui vont enfin trouver une justice , et nous avons coni* nienoé a regarder» a observer et a rire...

Nous ne savons pas trop ce qui vient de se passer ; mais,

nous avons dû nous lairo peudaiil quelques minutes, pour inairhcr, pour courir, pour nous précipiter^ pour disparaître comme tout le inonde, et pvMv arriver ou nous soïunics : noua voici au pied des nmrs de Jérusalem , tout pth des bords du Cédrou ; nous omns écrire j au milieu d^ ruiu^ et des sépulcres, sur une pierre qui a fcriné aulrefoiâ le tombeau du roi David, celui-lb même qui a nom* posé, dans son temp, les Psaumes et les Méditai ions de M. de liâmartine.

A deux heures et vingt minutes, k première audieuoe de la grande session de^ assises divines a commencé dans la vallée de Josaphat, comme il avait été prédit par les livres et par la tradition de trois sectes religieuses. L'immense tribunal^ choisi pour lasaleuDité dti jugement dernier , a d'abord attiré tous nos regards : nous avons reconnu tout de suite les moindres détails, les accessoires du paysagcj les accidents de terrain, le panorama tout entier que le poète de Jocelyn a retracé dans le roman historique de ses voyagei*. Oui, voila bien les collines, les temples, les rodiers, les décombres et les «iépulcres qui ont assombri, pendant deux mille ans , la %ille des iniquités, la terre inaudiie de Jérusalem ;oui, toila Bien k vallée terrible qui a déjà vu finir uu Dieu et qui va voir finir le monde ; oui, voila bien la vallée célèbre qui a retenti tour a tour des gémisfCr ujents du Rédempteur, des hymnes de David et des lamentatioiLn des prophètes ; oui, voilii bien la vallée mystéi'ieuse et prévleslinee qui doit entendre une fois le ètmit du icrreni des ànws rotdanlde" xanl Dieu ei se présentani d'elks-mémes à feur fatal jti^emenl ^

i46 LES COUVENTS.

Aujourd'hui, par extraordinaire, la vallée de Josaphat a pris tout a coup des apparences et des proportions effrayantes, gigantesques, démesurées, surhumaines : c'est quelque chose de si profond, de si grand, de si grand, que l'humanité tout entière peut tenir a Taise et s'agiter dans cette enceinte élargie, élevée, créée par un geste, par un souffle divin ! A quoi bon parler encore des exagérations honié' riques, des magnificences primitives, des palais de la féerie, des lignes fabuleuses inventées par le pinceau de Martinn,-^ côté de ce théâtre si vaste et si merveilleux, qui embrasse dans son inappré* ciable étendue les villes, les régions, les mondes, et qui n'a pour borne, pour limite, pour horizon, que l'immensité de Dieu même!

O savants I ô géomètres ! ô métaphysiciens de la terre ! comprenezvous ce que signifiait ce ciel infini qu'il vous plaisait, hélas 1 de deviner avec une lentille ou de mesurer avec un compas ? comprenezvous ce que signifiaient les soleils, les astres et les planètes du firmament? Allez! prosternez^vous ; soyez confus de vos théories audacieuses, de vos systèmes magnifiques, de votre science inutile, de votre curieuse impiété, et dites-nous enfin ce que vous pensez de cette mécanique céleste qui, selon vous, n'avait point eu de mécanicien, de cette splendide horloge du monde qui, selon vous, n'avait point eu d'horloger !...-« Au moment où nous écrivons, agenouillés conti-e un marbre tumulaire de Sion, la vallée de Josaphat est inondée de grains de sable qui sont des hommes, pauvres pécheurs qui s'agitent dans une sombre inquiétude, dans l'attente de leur châtiment ou de leur pardon. Les peuples endonnis se réveillent k la voix des sept trompettes divines ; les générations éteintes se raniment ; en un mot, l'humanité ressuscite à la vie étemelle, et nous voyons se confondre, dans une dernière et solennelle réunion, tous ceux qui ont souffert, tous ceux qui ont aimé, tous ceux qui ont péché, tous ceux qui ont vécu :* étrange confusion , préchée autrefois par Bossuct ; triste égalité de la mort, qui console mal de l'inégalité de la vie!

Soudain, un bruit terrible s'est fait entendre ; le Juge suprême, fe grand Dieu du pcre Bridaine ' a pris place au prétoire, sur une plate-forme naturelle qui domine toute la vallée de Josaphat, et qui jadis servait de piédestal au temple sublime de Salomon. L'archange Michel a fait jaillir sur nous toutes les étincelles de son épée flamboyante , et saint Luc s'est mis a débiter, d'une voix émue, Tacte d accusation formulé par la vindicte du ciel contre les criounels de la lerre* »

Le réquisitoire de saint Luc a été accueilli comme nn chefd'œuvre d éloquence y et en même ipiiips comme un modèle de sagesse, de inodcialion, de justice distribuiive : les crimes, les déliis et les fautes du genre humain ouE été appréciés par rornieur avec une justesse, une dignité , une douceur qui ont manqué bien des fois aux ministères publics de k terre ; certes ! il laut que Télo* quencc de saint Luc ait été bien persuasive, bien pénétrante, puis* que nous avons vu pleurer et se repentir des avocats-généraux inflexibles et des procureurs dti roi inimitables ! L'assemblée tout entière a osé applaudir à Tadmirablc péroraison du subâtitut de Dieu, et, nous vous le demandons, voua est-il jamais arrivé, dans Fenceinte d'un prétoire terrestre, de voir un accusateur officiel applaudi par des prévenus, par des accusés et par des coupables ? -

Enfin, les grains de sable dont nous parlions tout a Theure ont roulé au pied du tribunal : les siècles, les nations ^ les familles, leis iLidividiis, se sont humiliés devant leur juge; les dlés fameuses» dans rhistoire de la corruption et de riniquité humaines^ ont passé par la justice divine* . .

Vraiment 1 nous sommes bien honteux de tout ce que nous voyons, de tout ce que nous entendons !.•, Les gens que nous estimions le plus étaient les gens les moins estimables du monde, et dans les grands caractères qui faisaient notre aJmiraiion, nous ne irouvons aiyourd'hui que des infiniment plits qui nous font pUié. Ces

I Vayitv [en v^^mifiji» du pr^itÎL-ntfïur Brlilainc!,

lK>imu€6 ndiesi dont la richesse dons inspirait du r«ipcct, parce quelle nous pamiissait la résultat da Tordre» de la probité et de Tin-^ telligence; œs patriotes chaleureux qui parlaient toujours de la patrie ; ces magistrats intègres qui exaltaient la justioe ; ces soldats enthousiastes qui voulaient vivre et mourir pour la gloire; ces légistes profonds qui se consacraient k la défense des lois; oes avocats fougueux qui mettaient leur faconde au service du bon droit et de rinnocence; ces écrivains célèbres qui se vantaient d*écrire dans rintérét de Tart; ces parvenus illustres qui avaient Tair de s'enorgueillir d'une humble origine et d'une pauvreté ancienne ; ^*- eh lûen 1 les voila tous, dépouillés du masque mondain, humîliési oon* fondus et jugés : les riches ont trafiqué dé leur honneur ; les patriotes ont vendu la patrie ; les magistrats ont vendu la justice; les soldats ont trahi la gloire ; les légistes ont dàerté la cause des lois; lea avocats ont rançonné Tinnooence ; les écrivains ont déshonoré l'art et la poésie; les parvenus ont renié oent fois la berceau de leur puissance et le nom modeste de leurs pères i hélas 1 nous commençons ii comprendre ; ils nous trompaient k l'aide d'un stratagème bien simple et Itten faôle : pour nous donner le diange sur leurs sentiments, véritables , sur leurs idées secrètes, tous oes fanfarons de vertu ae contentaient de rendre a Thonneur, par des paroles, ce qu'ils lui enlevaient par des actions !

Il faut que Dieu ait une grande faiblesse, lUie passion roalheu* rçuaepour les pécheurs de la terre : k part quelques hommes tristement privilégies, que la justice divine a condamnés impitoyaUement aux flammes éternelles, le monde a été l'objet de réprimandes bien douces et de vengeances bien charitables ; Dieu a essayé de corriger au lieu de punir : il a tenté de donner aux coupables la conscience de leurs fautes, en les obligeant k pratiquer le contraire de oe qu'ils avaient fait jusque-la. . • •

Il a dit aux rois : Soyez peuple !

Aux papes : Soyez chrétiens !

Alix tnsgialraU : Soyea justes I

Aux avocats : Ne mentez plus !

Aui beureux : Souffres 1

Aux millionnaires : Soyes pauvres!

Aux grands toigneurs : Suyez valets !

Aux philosophes : Soyex sages !

Aux femmes : Soyes fidèles !

Aux coquettes : Aimes !

Aux oonquéninis s Soyes esclaves!

Aux avares : Donnes !

Aux juges : Soyez jugés I

Aux prêtre» de toutes \û$ religions s Croyes en Dieu !

Aux religieuses : Soyes dévotes |

Aux cénobites : Fuyez le monde I ^

Aux tnoines mendiimu : Faites la charité !

Aux premières questions qui leur étaient adressées par suipt Luc^ les moines mendiants ont eu Taudace de se taire, en 9e drapant dans leur humilité chrétienne.*. Saint François, dont ils se distnt les diSr copies, leur a jeté des robes et des capuchons^ afin qu'ils ne fussent pas tout à fait nus en s'enveloppant de leur piété, de leur abn^ation et de leur vertu ; enfin, Tarchange Midiel les a touchés de son épéç flamboyante, et les moines mendiants ont répondu, bon gré, mal gré, a l'interrogatoire de la justice divine :

« .^ Qui étes*vous? >

. « ^ Des frères quêteurs, des frères mineurs, des jacobins, des capucins, des franciscains, des cordeliers, de pauvres religieux chargés de ràtliser, sur toute la terre , cette consolante parole de Jésus* Christ : Je vous tiendrai compte du bien jue l'on fera à mes aninime$\ ,

* Les moines de cei ordre avaient trouvé très-plaisant on très-utile de traduire ainsi le q^Q4 uni $0! minimU m9iê feei9ti$ é» iémïB-QhfJBt» .

c — Où donc est parmi vous le célèbre capucin Joseph» Vkme damnée du cardinal de Richelieu ?

c — Me voici prêt à subir le châtiment de mon ambition et de mes fautes. . • a murmuré Téminence grise.

< — II ne s'agit pas encore de toi, mais de ces misérables pécheurs qui ont déshonoré le nom et la disdpUne de saint François d*^Assises ; père Joseph, tu sais beaucoup de choses , ât tu as assez de vanité pour vouloir faire parade de ta science, même devant le tribunal de Dieu : recueille tes souvenirs ; prends ton courage à deux mains ; ne te dégoûte de rien ni de personne, et coiilts-nous (:n peu de uiots rhistoire des moines mendiants»

€ — Que votre volonté soit faite!..; Saint François d'Assiîiea, le père de tous les cordeliers, franciscains ou mineurs, était un fanatique, un insensé...

f — Qu'est-ce a dire? le nom de François d'Assises a été sanc- $iêé sur la teite et dans le ciel I

i —C'est vrai; mais, parfois, la religion propose et l'htstoirô -dispose i la religion peut admirer l'extravagance mystique de saint Fi*ançois; l^histoire n'admire jamais les hommes oh les choses subli^ mes qui touchent a la folie I Les disciples de saint François ont contribué, par d'imprudentes inventions, a faire ressortir, aux yeut des historiens du monde profane, la démence religieuse de l'illustre patron des cordeliers* • • .

c Les franciscains, tombés de la robe de saint François, devinrent bientôt tes mendiants religieux de la chrétienté tout entière: Le Pogge a dit, en parlant de ces moines; dans son traité ï)e miseriù mtœ humanœ : c Us mendient, quoiqu'ils soient plutôt farts poufc « ré(ïuire les autres à la mendicité; on les voit, chargés de besaces, c parcourir les rues et les marchés, les villes et les campagnes, de« « mandant a grands cris ce qu'il leur faut pour entretenir les vices « de leur paresse. Us se donnent bien plus de mal poiu* se soustraire c au travail que pour honorer la vertu et la religion ; gens ignorants

LES MOINES iMENDIANTS. 4SI

• et orgneilleax a la fois, qui s'imaginent que de sales haillons, une ^ corde, des sandales de bois, une tête inclinée et un cou de travers c sont les marques distinctives de la dévotion, de la sainteté; hypof crites, qui afTectent un singulier mépris pour les passions terres* c (res, et qui cachent sous le masque de la perfection chrétienne la a médisance, la convoitise, Tesprit de sédition, la haine, et le plus « déplorable dérèglement de mœurs. » Voila, avec toute la flatterie d*un peintre indulgent, le portrait des cordeliors dltalie.

€ — Et les cordeliers de France ?

c — Comme les autres. . . paresseux , fourbes, superbes et dissolus; ils ont été, pour les poètes du moyen âge, la personnification de Piiupiété et de la débauche ; ils ont servi de modèles aux cordeliers de la reine de Navarre ; ils ont mérité la colère d'Alexandre VI, ce pape souillé par le meurtre, l'adultère et l'inceste ; ils ont provoqué la pieuse indignation de saint Vincent de Paul .

« — Aucun prince, aucun prélat, aucun chrétien ne daigna songer a la réforme des ordres mendiants?

« — Mathieu Baschi réforma les cordeliers dl talie en 4 528 ^ ; cette réforme créa les capucins, qtii se fatiguèrent bien vite de valoir un peu mieux que leurs indignes frères. Le pape Alexandre VI confia au cardinal Georges d'Amboise la mission difficile, presque impossible, de réformer les cordeliers de France. Je me souviens d'avoir trouvé, dans quelques pages de Jean d'Anton, le souvenir des tentatives du cardinal et de la résistance des moines.

c Au collège des cordeliers de Paris estoient lors trois ou quatre c cents frères dudit ordre, lesquek ne tenoieut toutes les cérémonies € de leur rehgion, mais en habits et conversation sembloient être c dissolus. Ung cordelier, nommé frère Maillart, étoit lors a Paris

I A deux milles de Camcrino. on voit le célèbre conyent des frères capucins ob s'établit la rérorme, sous le pontillcat de Clcniont VU. La nouvelle règle se répandit tellement en Europe qu'il n'y a pas un pays de quelque importance où elle ne se soit introduite. (L'cUELiA), llalia sacra.)

An% LKS COUVENT».

• nvtr. «iflYjiitiulè fluticé ciinltlicr!» réforrtié». votiUht icmiU' imlli«qiier c ilnuf loUil colley pour rédiiiit^ les uiiti'^ h ToliMïrviiHce/

« Le oenUiifll d'Aïuboise leur envoya let évet4uet U'Auiilu et de f CatlelUiimre, «veo kt Uttrei kirorina«Mrei du pape» lisur ordoy-» « nant dû vivre d'oreauavltnt seloo la reigit et ibrttie dé leur ordre; € lesquelf, toaiobant la Venue des dieift réTormaltttfai deaoendireiit c le «ot|>a de notre Seigneur et le miarenl sur le (rliud au^l ; et la, « tous ensemble, dedans le ehœnr de leur égliseï cumnienoèreut a c chanter : Domine, non secundèmpecwUai/aciut nabif!)» « — Jusque-là il n^y a pas trop de mal, ce me sembla? « — Oui, mais les cordeliers s^obstiqèrent à chanter si tort et si long^temps ; ils recommencèrent Toffice tant de fois ; ils foroèrent les réformateurs d'entendre si souvent les mêmes hymneê, jOBumea^ cantiques et landes, que la réforme céda la place a ces infatigables chanteurs, qui célébraient la gloire divine pour ne pas entendre la voix de Dieu»

« Pourquoy, ajoute d'Auton, le prévost'et le gouverneur de Paris c avec cent archers de la garde du roy , les sergents de la ville et Je c procureur général du roy se rendirent au collège \ lecture fui faite c des lettres du pape, et ordre donné, sous peine des fulaûnations c portées en icelles, d*obéir a la dicte réformatkm ; lors, dépouillèrent c leurs hahitSi disant que plus tost vivroieat en apostasies que d'être € soumis a la Iqy de Tobserv^nce. >»

c — Et que devint la réforme de Georges d'Amboiae? ^ — Un scandale de plus, dans l'histoire des ordres religieux. L'évêque de Meaux s'efforça, aussi malheureusement que Georges . d'Amboise, de réprimer dans son diocèse les étranges désordres des cordeliers ; il appela la puissance séculière au accours de ses projets de réforme : il parut sur le seuil du monastère avec des huissiers et des soldats ; il essaya de pénétrer dans le cloître, en invoquant le nom du roi ; mais les cordeliei-s ne daignèrent répondre ni k la justice, ni k l'Église, ni a bi royauté ^ il fallut briser les portes du cou-

LES NtOINKS MENDIANTS. 4«5

vent ; il ralliil eiilrcjpi^enclre^ à coups de pique, le siège de €llft<|ae^ salle, de chaque cellule» ei loràque Tévéque de Meaux voulut visiier la place qu'il avait pride d'assaut ^ il découvrit dafis ua coin du champ de bataille deux feiumei , deux riàaudes, qu'il fit fouetter devant la potté du monastèit , pour T^fication des fidèles ' • . .

« — Pèrç Joseph, n'ast^Oe point Ik Une horrible calomnie contre les moines en général| et contre les Oordeliei^s de Meaux eH particulier? Prenea garde!.,, le substitut de Dieu «lit tout..* il n'interroge les pécheurs ({ue pûnr les contraindre à s'humilier et a se repentir t

« — J'ai peut-être fait d«t)s le monde tout oe qu'il faut pour ne pas valoir grand'choae, aut yeux de la justice divine; taiais je dis là vé-^ rite, toute la vérité, rien que la vérité t En voici la preuve, dans une autorité fort respectable assurément, celle de dom Toussaint, qui a écrit en parlant des oordeliers de Meaux : € On se ferait dilBciie- « ment une idée des disoordetf qui régnaient dans cette maison, et « des peines qu'on eut à les réprimer. Ofk ne pourrait rien comparer « a leurs dérèglements; et, comme la loi semble révolter la.çoncu- « piscenoe^ la viûte de l'évèquo entraîna de nouveaux excès. Ils « insultaient et battaient journellement les réformés et les réforma* « teurs ; ils te uèoquaient de l'évéque et de ses règlements. Alexandre « de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrîelle d'Estrées, en était « l'abbé : il permit que son grand-vicaire leup donnât pour prieur un « certain Pierre Vigneron» espèce de bandit, qui chassa les réformés « et se mit en position de soutenir un siège» Il ne fallut rien moins « que l'intervention du roi pour le mettre a la raiscm , lui et ses « moines. Mais a qucH bon toutes ces réformes? on introduî^t dans « la maison des hommes qu'on supposait moins corrompus ; mais « l'institution restant la même, les réformateurs se tX)rrompirent

1 Les cordelière avaient le triste privilège de diriger la conscience des fibamâtê. Vn vieil historien raconte très-nalvement que la compagnie da capitaine Mignon, à son entrée dans Paris, bons le règne de Charles VI, éuit suivie de huit ribaudes à cheval , et chevauchait au mUieu d'elles un cordelier^ leur confesseur.

Suivant un historien de la même époque, la seule présence d'un cordelier dans une honnête maison nuisait à la bonne renommée des dames du logis.

« bientôt eux-mêmes, et il falhit recommencer. Toutefois, ces réfor' « mes servaient à faire connaître Tintérieur des couvents et a édifier « le public sur les choses monstrueuses qui s*y passaient. >

« — Vous me semblez trop savant pour ne rien savoir sur les cordelicrs de Provins, que Tarchevéque de Sens, Henri de Gondrin, essaya de réformer, avec l'aide du provincial de Tordre?...

c — Je sais que les cordeliers de Provins avaient pour voisines les cordelières de Sainte-Claire, dont ils dirigeaient a la fois les intérêts spirituels et les intérêts temporels. En 4648, des religieuses, qui commençaient a vieillir sans doute, demandèrent au Parlement le droit de se dérober a la tutelle de leurs ambitieux voisins. Ce fut à propos de ce pourvoi judiciaire qu'une plume bien indiscrète osa écrire, pour la reine Marie de Médicis, un singulier mémoire sur le scandaleux voisinage des cordeliers et des cordelières de Provins : la lecture de cefactum inspira a la reine une lettre de cachet, qui ordonnait le rétablissement de la règle dans le couvent de Sainte- Claire...

€ — Et que disait donc a Marie de Médicis Tindiscret atiteur de ce mémoire?

« — II disait, a tort ou k raison : « Les confesseurs s'amusent a « caresser les pensionnaires, en leur débitant toutes sortes de contes « ridicules et dangereux.

« Une pensionnaire a-t-elle inspiré de Tamour a un novice corde- « lier, les bons pères favorisent cette inclination naissante. En pareil « cas, la religieuse reçoit un surnom tout plein de galanterie ; on - rappelle : mon inclination, ma douceur^ ma fidèle confidente,

« Les moines chantent, a la grille, ou font chanter aux jeunes « religieuses des chansons gaillardes ; ils leur adressent des vers « passionnés et des lettres galantes.

« Cn jeune cordelier a dédié a une novice une thèse de théologie, * en y plaçant le nom et Timage de In i>écheres8e Marie-Madc- « leine. »

< Enfin, I^auteur de ce facUim disait. . • et cette fois je ne veux pas admettre ce qu'il nous affirme :

« Après s*étre choisi un aiui parmi les cordeliers, les religieuses se « marient avec lui; ces mariages se célèbrent avec les cérémonies « ordinairement pratiquées par TÉglise. Rien ne manque a ces ma- « riages : ni Tanneau conjugal, ni les exhortations, ni les fêtes de « noees, ni les bals, ni les d^isements d^habits, ni les repas où le « vin abonde ^ >

< -^ Et les cordeliers de Provins répondirent*ils a ces affrer.ses accusations?

c «-f Ils rédigèrent une réponse intitulée : La ioileiie de monsei^ gneur l'archevêque de Sens. Ce pamphlet ne signifiait pas grand' chose en leur faveur; mais il signifiait beaucoup, dans leur seorcte pensée, contre le réformateur Henri de Gondrin. L'archevêque avait reproché aux cordeliers Tincroyable galanterie du couvent de Sainte- Claire; les cordeliers reprochèrent a monseigneur certaines lettres galantes qii'il avait adr^sées a des religieuses. Ils ne daignèrent se justifier qu'en accusant *•

c — Vous avez parlé de la pieuse indignation de saint Vincent de Paul contre les cordeliers ; nous voulons entendre saint Vincent luimême. . • nous le prions de se lever et de parler ! . • . >

..... En ce moment, saint Vincent de Paul jouait aux pieds d'Anne d'Autriche, son ancienne protectrice, avec de pauvres petits enfants recueillis autrefois sur la terre par Vintendant de la Provi^ dence '; il s'est relevé pour répondre a l'interpellation de saint Luc; il s*est avancé dans toute sa gloire chrétienne, illuminé par les rayons d'une céleste auréole ; il a dit, de sa voix la plus douce,

t La rérélation de tous les dérèglements de l'ordre n'ejnpècha point Marie de Médicis d'être la bieDfaitrice des cordeliers.

< Le cynisme des cordeliers te trahit Jasqne dans les paroles des prédicateurs de l'ordre. Voyez les Sermons de Barleite, de Menotte, du petit père André, etc., etc.

* Glorieux surnom qu'un spirituel interprète des pauvres donna à saint Vincent du Paul en l«&7.

i^ LES COUVENTS.

la plus. humble ) en regrettant d^aocuser encore un ordre religieux :

c -* Je ne puis que répéter devant Dieu ce que j'écrivais en 46S2, au sujet des directeurs spirituels des religieuses de Long* champ; j'écrivais doue au cardinal Mazarin : t II est certain que ce monastère marche vers la ruine totale de la discipline et la dépravation des mœurs. Les parloirs sont ouverts au premier qui se présente, et même aux jeunes gens non parents; la, les reli» gieuses accourent quand il leur plait^ seules et sans tém(MnS| le plus souvent malgré les ordres de Tabbesse ; on a même remarqué qu'il y avait, dans ce lieu, de petites fenêtres, au péril certain des jeunes vierges.

c Lôtfrèreê mineure^ recteurs du monastère, n'arrêtent point It mal : ils l'aggravent eux-mêmes; car ils avouent iju'ibs'y intro^ diiiseiit pendant la nuit, a des heures indues, pour s'y entretenir avec les sœurs. L'un d'entre ces /rèret a été trouvé, la nuit, dans une cellule où il avait été introduit par une des plus jennev religieuses.

f L'abbease avait interdit a une des sœurs une familiarité coupable et des entretiens fréquents et scandaleux Mvec un jeune homme d'une haute naissance, mais de mœurs oorroinpues; le père prof vincial autorisa cette familiarité et ces entretiens, comme elle le déclara die* même devant toute là communauté et en. présence du père provincial Iui-*même. Le bruit est qneh père provincial reçut du jeune homme linè somme oonstdérabb^ pour prix de sa oom-» plaisance.

c Souvent, de$ frères ouvrirent a des Inqnes des entretiens se^ creb dans les confessionnaux destipâ a l'expiation des péchés, contre la volonté et les défensesKormelles de l'abbesse. Il est oon* stant encore que, lorsque la guerre força le couvent tout entier à se réfugier dans la ville, la plupart des religieuses se livrèrent a toute espèce de scandale, en se reùdaiit seules et eu secret dans les

a maisons et dans les chambres de ceux qu'elles désiraient voir. Un « eccclésiastique avertit Tabbesse de oe désordre : elle répondit « qu'elle ne pouvait réprimer le mal, et le pressa fortement d'en « faire la tentative lui-mâme^ mais les sœurs lui répondirent avec a irrévérence et d'une manière scandaleuse. >

Le pcie Joseph a repris la place qu'il avait cédée pour

un iiisiarit a saint Yiiiceni de Paul; h géuia familier du cardiJial de Richelieu a continué de répondre aux questions de saint Luc :

■ — Vous qui avez été le plus intrigant Je tous les capuciufi, H peut-éii-e le plus audacieux de tous les moitiés, vous approuvez sans doute la fourberie de certain» cordeïiers d'Orléans?...

* — J'ai Irop d'esprit pour approuver une sotiise... inutile; les cordçliers d'Orléam coiniuirent le tort de vouloir reconifueiicer les miracles dff rhomme-Dieu : ils jouèrent iriipudemmeut n la résurrection d'un nauteau Lazare,* les frais du spectacle absorUTi^H lii receiie des odraudes, ei les faiseur» de prodiges furent chàiM'î» avec r^iison... paroe qu'ils n'avaient point réussi. i

« — • Vous souviail-il de ces moin^ mendianli que Ton avait ijturnommés quêteurs de pardons i

t — Oui; c'étaient d'ordinaire les moines les plus liardit, hx plus avisés, les plus adroits de Tordre : ils parcouraient les villes et les campagnes, avec des besaces toutes remplies d'indulgences et de reliques ; ils s'anètaient au milieu des places et des marchés : une charrelle, une borne, une pierre, leur servait de théâtre ou de irét^u ; iî^ mierpetlait'nt les passants, ik vantaient leur pelitc marchandise, et ils saignaient l'e^carcelfe du peuple le plui abonJum'^ ment qu'il leur élail possible ; ces charlatans rehgieuic s'appela ifMit aussi des porieiirs ds rogatons. Du reste, la plupart des ordres religieux, hommes et femmes, rEglise elle-même représenlœ par des chanoines^ It*s écoliers, les prisonniers et les aveugles^ rivutisaient autrefois de malice ci d'impudence pour exploila^ la chanlé publique...

Au8 frères de Saint-Jacque$ pain * ; Pain par Dieu aus frère* menore * ; Cela tien-je par bons perneort.

Ao» frères de aaint Augustin Icil vont criant par matin :

Du pain aus sacs *, pain ans barres *. Ans povrea priaona emerris * ; A cela du Val-dea-Écoliera ; Li uns avant, li antres arriéra, Ans frères des pies demandent *, Et U croisii paa nés atandent "*, A pain crier metont grand peine.

Et ai aveugle à haute alaine.

Du pain à cela de champ porri^.

Dont moult souvent, sachiez, me ri. * . Les bons enfants, orres crier * :

)>u pain, nés veuil paa oublier.

l.es filles-Dieu savent bien dire :

Du pain pour Jhéan, notre sire !

Ça, du pain, par Dieu, aux sachesses ^^„ Par les rues sont granz les presses n.

« — Les cordelters de France n'oiH-ils pas agité, pendant plus de deux cents ans, la sotie question de V habit de saint François f

« — lis ont surtout agité, jusqu'à la fin du seizième siècle, la question de savoir si le capuchon de saint Françob était rond, pointu ou carré ; les partisaus du capuchon pointu ont dépensé beaucoup d*esprit, d'érudition et de patience, contre la forme ronde et contre la forme carrée '^. A peu près a la même époque, il s'éleva dans les couvents des cordeliera une longue et violente querelle, a propos des oITrandes et des aumdnes : les moines spirituels soutenaient que Tordre ne pouvait avoir que la jouissance de ses biens ; les moines conventuels prétendaient que l'ordre était a la fois possesseur et propriétaire. Les conventuels finirent par employer un argument tout a fait religieux : ils brûlèrent leurs contradicteurs les plus obstinés, et le pape Jean XXII approuva la logique de ces bons pères, qui concluaient avec Taide du bourreau.

1 Jacobins. — < Cordeliera ou frères mineurs. — > Les frères du sac. — ^ Les Carmes.— * Les Détenus. — > Les Guillemites. — "^ Les chanoines porte-croix. — > L'hospice des Aveugles. — > Les écoliers quêteurs. — to Religieuses du sac. — *< Dclavrb, Histoire de Paris.

»» Voyez les Annales den Capucins^ par Boverius, 4052.

€ — Les cordeliers de Paris n^onNils pas joué un vilain rôle sur le théâtre politique de la ligue?

c — Les cordeliers de la ligue servirent de pei*sonnification à Tin-* gratitude. Henri III avait prodigué les faveurs, les grâces, les aumônes a tous ces insatiables mendiants ; eh bien ! les jacobins se liàteiTut dVffacer riiiiage de Henri IIÏ^ qu'ik avaient placée sur un autel, dans un bel acccs de reconnaûsaiice. Ces cordeliers, qui devaient a ce prince la splendidc reconstruction de leur églisej ne trouvèrent rien de mieux h. faire, pour le remercier, que de rcxécu* 1er en effigie, en brisant la tête a sa statue. Les augustin», qui avaient reçu du roi de France des ornements précieux, des tableaux > toutes sortes de richesses, se mirent a traîner dans les boucs des rtK^s de Paris le portrait de leur royal bienfaiteur* Chose étrange l tandis que Ic5 moines et les prêtres conspirent contre le prince qu'ils OUI adoré, qu'ils ont exploiléj qu'ils Oïit célèbre tant de foisj un protestant, un huguenot, s'avise noblement d^êlre fidèle a la royauté; tandis que les jacobini^, les augustins, les cordeliers, les carmes et louîi les serviteure de JeHUS-Christf grands ou petits, poursuiven: Henri lïl de leurs injures, de leurs outrages, de leur colère la plus catholique, — le roi de Navarre écrit aux Elats - Généraux ; i Vrai serviteur de mon roi, vrai Franc^iis, digne de Thonneur qdê € j'ai d'âlre le premier prince de son royaume , quand tout le t monde en aurait conjuré la ruine, ji; proteste devant Dieu et dc« « vaut les hommes qu'au hasard de dix mille vies j'essayerai tout f aeul de Tem pêche rj en rendant a ni on roi mon obéissance^ a mon I pays mon devoir, a mai-mc%ie mon repos et mon contente menti « avec la liberté de tous les gens de bien,.. Et pour cet effet, je i prends en ma protection et sauvegartle du roi mon seigneur et ■ la mienne tous ceux, de quelque qualité, religion et condition

* qu'ils soient, tant de la noblesse, de Tégliseque des villes, que du i peuple, qui se voudront unir avec moi, en cette noIiJe résolut i< m »,<

• le vrai et uitique moyen de livi-er les peiqilesnu service tie Dieu

< et d établir la piéré en un état, c'est la douceur, la paix, les bons € exemples, non la guerre, ni les désordres; par les désordres, les f vices et les méchancetés naissent au monde! »

« Les assassins religieux de Henri III et de Henri lY furent chargés de répondre, un peu plus t6t, un peu plus tard, a cette noble ])rovocation du roi de Navarre.

f A toutes ces causes, j'oublie humblement que j'ai porté moimême le capudion , pour déclarer au jugement dernier que les moines mendiants ont été riches, orgueilleux ^ fourbes, turbulents, hypocrites, dissolus, batailleurs, in^ts, nuisibles à k religion, aux rois et aux peuples !

c «-T Quel e«t ce moine qui porte eo mtoe temp» tin crucifix et uneépée?,,.

< — C'est un noble capucin, le duc de Joyeuse, surnommé \epère Ange; il fut malade, durant toute sa vie, d*une espèce de dévotion intermittente : il porta tour a tour la robe d'un moine et l'habit d'un soldât, lahaire et la cuirasse. Les poètes ont raillé pins d'une fois l'humeur capricieuse, la fantaisie ipobile de ce soldat-capucin ^ Quand il faisait la guerre, il priait dq matin au soir comme un saint homme ; quand il faisait pénitence, il jurait tout le jour comme un vrai démon. Au couvent, il ne parlait que de combats et de bombardes; dans les camps, il ne devisait que des canons de l'Église. Enfin dans le clottre, le duc de Joyeuse était un maréchal de France; sous la tente militaire, il était un chrétien parfait. Je me suis laissé dire qu'un méchant rimeiir de Paris s'était écrié, en voyant mon tombeau tout près de celui du père Ange :

Pusaot, n'est-ce pas chose étrange De voir an diable auprès d'an aoge ?

€ Ma diablerie a été bien simple, et souvent utile aux intérêts

^. W tourne au moindre teot, il Combe au moindre choc,

Aojoapd'hai dans on easc(ue, et demain dans en froc

BOILKAD.

l\ prit, quitta, reprit la* cuiranse et la haire.

VotTAïan.

LES MOINES MENDIANTS. iOl

de la Fraacc ; je me suis loujmirs eiïorcé, pnur servir la cause ^

gloneiise de moo maîlre, d'uHier toutes la finesses de 1^ potitirjitQ nvec toutes les austérités de la religion* Seul, dans une sombre vAm Iule, j'ai préparé pour le génie de Richelieu des projets, des nctea, drs institutions qtïi ont honoré le rèe^ne dri cardinal-oiîuistre* Je Bais qu'un historien a dit en parlant du pèrtî Joï^eph : « Cr capucin était aussi singuUer en son genre que Richelieu hâ^ménie î enthousiaste et artificieux, dévot et politique, voulant éliblir une cmîsade contre les Turcs, créer de» rehgieuses, faire des ver*, négocier dans ^^ ^ .

toutes les cours, et s'élever a la pourpre et an ministère. « Llùsto- ^P M

rien qui m'a jtigé ainsi a raison : le confident de Richelieu vonhiit être et devait être a la hauteur dc;^ confidences de son uialrrrt te cardinal connaissait bien Tesprit et ledévouenkent du père Juâeph, qu'il avait surnommé VÉminence grise; il s'ceriait, en me voyitut mourir ; Je perds ma GOnsoiation^ mon ualqne secours ^ mon ieul ami,,» Jeûnai connu aucun ministre, en Europe, capable de fwirc la barbe k ce capucin 1 »

..... Ricbelien, qni se lient debout, les pieds sur la couronne de Louis Xni, a fait un geste d'approbation, et le pcre Jo^ph aeu ]\iir de vouloir s^agenoniller devant le cardinal. Spint Vincent de Paul, qui se souvient d'avoir été rordelier, a essayé de prononcer quelques paroles en faveur de son ordre... et la juîîtice divine a prononoé : elle a condamné les moines mendiants a mendier pour les pauvres j à travailler et h prier Dieu !

En ce moment, le père Joseph qui ne croit a rien, pas

même au jugement dernier , s approche tout doucement du cardinal de Richelieu, et lui dit à voix basse ;

€ — Monseigneur, ce qui me console de mon chuiimeul cl de celui des autres, c'est le son venir d'un pauvre cnrn *lt^ cnmpag'ne qui^ après avoir épon vanté ses ouailles avec le spectacle de la damnation éternelle, s' écriait en pleurant, du haut de sa chaire : Mes frcrt^s! rassureZ'VOUs^ ceniie vous vcne^d'^utt'tidre n'est nent-elrcuss vrajîw

-A i;.j'.i">î'ti't

ous ^milles eu ^084, dans Tundes deriliers jours de novembre. Il est six heures du soir. Le soleil vient de se coucher dans sa pourpre, là-bas derrière {:3 celle forêt de sombres sapins, noire chevelure de la montagne blanche de neige, et dans le ciel poudré d*étoiles, monte, monte, large et rouge, a Thorizon, — la lune.

Six hommes gravissent avec effort un sentier tortueux et escarpé

IKS CllAHTritLX. 465

qui deboiiclïc bnisquemenl pnr mic gorge H roi te, a une hauteur de fil us iîe sepi cents toises au-desàus de la niei^ sur un pfaieau aride el hérissé par places de Lêlrei pelés et inaliugres, de diùnes rabougris et sausombre^ et de grands rochers aux fonues étran|^es et aux flancs tapissés de mousse.

Ces sÎK hoinriies paraissent écrasés de lassilyde. Ifs sont miserabtement vêtus. Sur leur dos s'étale une besace retenue par nu lien Je corde passé aulonr de leur cou ; leur épaule droite llécliit sous le poids d'une pelle, d'une pioehe et d'une hache, et ils s'appuient, dans leur ascension pénible, sur un long bâton a aiguillon de fer. Tous sont arrivés a celle limite oii fniit 1 été, où commence l'automne de la vie. Celui qui leur sert de guide cl paraît êlrc leur chef, a déjia même un pied dans l'hiver de Tàge^Son (Vont est enlièreiueui dégarni de cheveux ; qneltjues mccheâ ai'genlees se bouclent sur le collet de sa l unique de laine brune, et une barbe épaisse el grisonnante encadre son visage plein de celle tristesse sans désespoir qui aâpire au ciel.

Tout a coup ce vieillard s'arrête ; il est sur le plateaiu 11 jette son fardeau a terre, el se relournaui :

— C*estidj mes frères 1 dit-it.

Puis ii s agenouille, et sus mains jointes s'élèvent vers la voule rad i DU se d it finna ni eut.

Ses cinq compagnons s'agenouillent autour de lui, et leui^ cœurs se foudeni dans un mén»e élan d'adoration. Leur prière est terminée; ils s'asseoient sur la neige, lirent de leur besace un morceau de pain Im et mie gourde qu'ils portent a leur bouche pour ix*ndre quelque clialeur a leur sang engourdi par 1 apreté du froidf et bienldl ils se séparent.

Chacun d'eux va chercher un gîte pour la nuit dans les crevasses des rochers qui les environnent, car le vent commence a mugir el la ntige a tourbillonner.

Ces six hnunneà étaicnl t^arlis dans la maliuée de Grenoble, nù its

464 LES COOVENTS.

avaient cté reçus par Tévêque saint Hugues. Ils avaient tiavcrfé Voreppe et le village Saint -liaurent -du -Pont, et étaient entrés par le hameau de Fourvoirie, site admirable, dans un affreux désert. L'horrible et redoutable défilé du torrent du Guiers-Moft, hideuse déchirure entre de noires falaises, les avait menés jusqu'à un gouffre qu'ils avaient franchi sur un pont foi-mé d'un tronc d'arbre ; ils avaient gravi par un sentier glissant et roide, serpentant au-dessus d'épouvantables abîmes, jusqu'au rocher du Grand-Som» immense aiguille de pierre dont la base plonge dans l'eau du torrent et dont la pointe est panachée de sapins; puis, montant, montant toujours, ils étaient enfin parvenus au plateau où ils s'étaient arrêtés.

Le désert où ils se trouvaient s'appelait la Chartreuse; le vieillard qui les y avait conduits se nommait Bnino.

Ce vieillard, issu d'une Famille opulente, ëiait né k Cologne vers l'année 4028. Élevé à l'école de la coU^alede Safnt-Cnnibert, sous les yeux de ses parents, il avait étudié ensuite a l'école trèscélèbre de Reims, s'y était en peu d'années acquis un haut renom de piété et de science, et y avait été revêtu, jeune encore, de l'une des premières charges ecclésiastiques. En 4077, il s'était courageusement porté accusateur de Manassès, usurpateur simoniaque du siège de cette ville et oppresseur de tous ses diocésains, et avait obtenu sa condamnation par contumace au diocèse d'Autun^ où il avait éiécîié. Puis, au moment où il pouvait prétendre a toutes les dignités, il s'était tout a coup aenti saisi d'un grand d^oût pour le incuide, avait été chercher avec deux amis k Saisse-Fontaine, près de Laugres, une retraite pour y vivre dans les exercices de la vie monastique; et dans son désir de trouver une solitude plus profonde encore, il avait pris un peu plus tard, en compagme de cinq disciples, le chemin du désert dont nous venons de lé voir prendre possession.

Dès le lendemain de leur arrivée, .Bruno et ses compagnons se

LES CHARTR^ÏUX. 465

mirent à Toeuvre. Au bout d'un moi» s'élevaient dans leur thébaïde six cabanes grossièrement construites autour d'un oratoire qui fut long^tempe la seule église de cette communauté naissante.

Heureux au milieu de toutes les privations de sa vie d'anàdiorète, Bruno ne demandait a Dieu que de mourir dans sa solilude; lorsqu'il reçut de Tun de ses anciens élèves, Odon , parvenu sous le nom d'Urbain II au trône pontifical. Tordre de se rendre a Rome« Bien vive fut sa douleur quand il se sépara de ses disciples qu'il ne devait plus revoir. Après quelques mois de séjour dans la ville de saint Pierre, où le pape essaya vainement de le retenir par rolTre des plus éminentes dignités, il obtint de lui d'aller fonder en Calabre un couvent qui prit le nom de Torre, sous l'invocation de saint Etienne. Ce couvent, a peine établi, fut magnifiquement doté par Roger, comte de Calabre et de Sicile, en reconnaissance des services que lui avait rendus son fondateur.

Saint Bruno y roounit dans une grande pieté, en 4404 , a l'âge de soixante*treii6 ans.

Cependant diverses donations avaient agrandi successivement le domaine des pieux cénobites de la Chartreuse, dont le nombre avait augmenté en proportion de l'accroissement des ressources de la communauté, et, en 1296, ceux-ci durent s'occuper de trouver un emplacement plus habitable, et ils y construisirent de vastes bâtiments.

Huit fois l'incendie dévora ce monastère, ea 4520, en 4574 , en

4474, en 4510, en 4562, en 4582, 4644 et en 4676. Pendant

les guerres de religion, il fut pillé par les huguenots. Dévasté en

4792, il enrichit Grenoble et les villes voisines de ses dépouilles.

L'année 4840 le rouvrit a quelques-uns des anciens moines qu'en

avait chassés la tourmente révolutionnaire, plusieurs néophytes les

y suivirent ; mais^ privée de ses cichesses, de son importance et de

son éclat, la Owande-ChaTireute ne fut plus que l'ombre de ce

qu'elle avait été aux jours de sa prospénté, jours de fervrur reli-

iG6 LES COUVENTS.

gicusc et de foi ardente si éloignés de notre âge de scepticisuie et d'indifférence.

A Tendroit où furent construites les cabanes des compagnons de saint Bruno, un des généraux de Tordre, François de Marénu, fit hàlir en 4440 luie chapelle qui reçut le nom de chapelle Sainle- Marie a Casalibus. Elle est située a une demi-lieue du couvent, au milieu d'une forêt de sapins.

Un peu plus loin, un rocher soutient la chapelle Saint-Bruno. C'est sur ce rocher qu'avait été érigé en 4084 l'oratoire du même nom y dont il ne reste plus aujourd'hui que Tautel. Jacques de Merly, évêque de Toulon , posa la première pierre de celte chapelle en 4640.

Le sol monastique est fertile en miracles. Il y a peu de couvents qui n'aient leur légende merveilleuse. La Grande-Chartreuse a la sienne. L'époque n'est même pas si reculée où elle fit bruit dans le monde des fidèles. C'est en plein dix-huitième siècle que se passe le fait que nous allons raconter sur la foi d'un chroniqueur du temps.

Louis XIII, dont la faiblesse se peut si bien accommoder de la maxime fameuse du régime constitutionnel : Le roi règne et ne gouverne pas, n'avait plus que quelques années a trôner sous la rude tutelle de l'Éminence rouge. Un jeune gentilhomme voyageait : c'était un de ces joyeux compagnons pour lesquels il n'y a d'autre dieu que le plaisir, d'autre morale que celle d'Épicure. A toutes ses dissipations , à toutes ses folies se mêlait même un très-gros grain d'impiété. La fièvre catholique de la Ligue avait eu, comme toutes les fièvres, sa réaction. Il en était un frappant exemple. Nous n'affirmerons pas qu'il ne crilt point en Dieu ; mais, a coup sûr, le diable et ses noirs suppôts étaient rangés par lui dans la classe des monstres enfantés, dans des jours d'ignorance, par le délire de la peur. Il arrive à Grenoble* Dans l'auberge où il descend, il n'entend parler que de la Grande -Chartreuse. Il ne partira pas qu'il ne l'ait visitée. Quels traits il se préfiare à décocher contre

raustérité chrétienne des bons moines I On Tintroduit dans Tune des (rois grandes salles réservées aux étrangers. Il demande à souper, un domestique lui apporte, avec un flacon de yin, du pain, des légumes, du beurre, du lait, des œufs, du fromage et du poisson ; maigre pitance pour un tel gourmet I II maudit presque sa curiosité. Son repas fini, on le mène dans une cellule. La cloche qui appelle les religieux a Téglise sonne avant que le sommeil n'eût fermé ses paupières. Il te rhabille a la hâte et descend a Téglise. Bon Dieu! quelle veHu soporifique ont pour lui lés psaumes et les saints cantiques dont ils assourdissent ses oreilles ! Il s'était promis dé bien rire èeus sa moustache, il ne peut que b&iller. Il remonte dans sa cellule, s'assied sur un tabouret, s'adosse au mur et s'endort. Une vision traverse bientôt son sommeil. Devant lui se tenait debout, dans sa tunique de lin plus blanche que la neige et avec ses ailes d'or reployées, un petit ange qui lui présente un chapelet, tandis qu'accroupi a ses pieds un Amour pleure en renversant son flambeau. Étonné, il se tàte pour s'assurer qu'il est bien éveillé, et, au lieu du soyeux tissu de son pourpoint orange àr crevées et de ses chausses écarlates, il s'imagine ne plus sentir sous ses doigts que la laine gix)ssière et rude d'une robe de moine. Il se trouble , ses yeux se baissent. Qu'apercoit-il alors sur ses genoux? Un livre de prières retenu ouvert par ses deux mains a l'endroit où se lisent les psaumes de la pénitence. Son imagination s'exalte, il ne doute plus que Dieu qui l'a pris en pitié vient de faire un miracle en sa favetir, il se signe et tombe à genoux.

Le lendemain de son rêve il se faisait moine. ' On parla bien long-tenips de sa conversion et de sa pénitence. Beaucoup de jeunes seigneurs, ses anciens compagnons de plaisir, l'admirèrent; mais la chronique ne dit paà qu*aucun d'eux fut tenté de Timiler.

A peine l'âme du pieux fondateur delà Grande-Chartreuse avaitelle repris son vol vers Dieu, a peine avail-on, dans l'église de son

monastère de Torre, descendu en grande pompe sa déponille mortelle sons les dalles de Tautel Saint-Étienne^ que ton» les liens de la discipline établie par lui avec tant de peine dans cette sainte retraite se détendirent et que les loups firent de toutes parts irruption dans oe bercail privé de son pasteur. Bientôt les religieux de Torre jetèrent ai bien d'un accord unanime la bride ati oou de leurs pasfiions et se prirent a les éperonner avec un tel ensemble et une (elle fureur, pour leur ouvrir un cbamp plus vaste et leur donner une satislaction plus prompte, qu^indigné, scandalisé de tant d'excès, révêque de Squilace, après bien des remontrances, essaya d'user de son autorité pour arrêter leurs débordements ; mais sa voix (ut d'abord méconnue, et, sous son bâton pastoral levé pour les frapper, tous redressèrent insolemment la tète,, le rire sur les lèvres et le blasphème entre les deuts.

Cependant la plainte de l'évêque de SquiUce parvint en cour de Rome. Le pape ordonna aussitôt la fermeture de oe couvent et la dispersion de ses moines, qui s'estimèrent heureux d'échapper aux foudres de l'excommunication. Ses portes se rouvrirent peu de temps après pour recevoir des religieux de Tordre de Citeaux a qui il avait été donné par le Saint-Siège. Ils ne Toccupèrent pas long-* temps ; ils y furent remplacés par les moines de Fleury, qui s'y maintinrent jusqu'en 4543. Cette année les chartreux furent réintégrés dans sa possession pour n'en être plus dessaisis, et Favenir effaça les souillures du passé.

Les progrès de Tordre des chartreux furent très-peu rapides. Trente aimées après la fondation de la Grande -Chartreuse, il n^existait que trois nouvelles maisons, fort obscures, de cet oinlre, à qui cependant une haute célébrité était promise. Que dire des monastères de Portes, de Saint-Sulpiee, de Mériac, si ce n'est que ce sont les trois premières maisons qui se rangèrent sous la règle de saint Bruno.

Du généralat de Guignes P% élu en 4226, date pour Tordre d^

-saint Brnno une époque d'accroii»senient, une ère de pro<périlé et d'organisation. Sous son gouvernement, la Grande-Chartreuse, ce tronc robuste qui devait compter un jour cent soixante-sept rejetons en Europe, commença a étendre et a pousser plus avant dans le hoI du monde chrétien ses racines. Saint Bruno n'avait laissé aucune r^le écrite pour la conduite de ses religieux. Homme d'un caractère énergique, d'une foi ardente et d'une grande sainteté^ Guignes 1^ entreprit de fédiger, en s'appuyant moitié sur la tradition,- moitié Bur ses inspirations propres, des statuts qui devinssent la charte de toutes les maisons placées sous son autorité» Ces statuts parurent sous le titre de G>otumb db là GRÀin)E-CHAiiTaBuaE.

Cette coutume donnait a chaque chartreuse pour directeur spiri^tuel et temporel un prieur, à l'élection de la communauté.

Elle autorisait chaque chartreuse a recevoir autant de moines et de convers ou oblats qu'elle en pouvait entretenir.

Elle y attachait de plus un nombre d'affiliés subaltemcsi moitié religieux, moitié laïques, proportionné ii ses besoins, et désignés sous le nom de rendus. Ces aiBliés étaient affectés à la culture des terres du oouvent. Parmi eux, l'un d'eux pouvait Atre derc et appelé au diaconat ; mais, s'il ambitionnait la prêtrise, il était obligé de passer dans un autre ordre.

D'après cette même coutume, chaque couvât devait faii*e choix parmi ses membres d'un frère boulanger, d'un frère cordonnier^ d'un fi*ère cuisiniei* ou économe» d'un maître dea bergers et d'un inapec-^ teur des terres labourables.

Chaque couvent aussi devait se composer de deuX cloîtres : l'un d'en haut, affecté aux moines sous la direction du prieur ;. l'autre d'en bas, réservé aux convers et rendus sous le g<nivemement du pèie procureur.

Tous les jours de chapitre ou de fête solennelle, il était permis aux moines, après nous, de parler au cuisinier, de s'eiltretenir, même en particulier, avec les hôtes religieux venus pour les visiter;

des^allcr voh* les uns les antres, de travailler ensemble et de converser en travaillanti pourvu qu'aucune personne du dehors n'asnstic h leur entretiai. La faveur, faveur insigne, mais peu convoitée, leur était aussi accordée de faire abstinence au pain, a Teau et au sel trois fois par semaine et les huit jours des fêtes de Tannée.

Ils ne pouvaient sortir de leurs cellules que trois fois par jour, pour aller a matines , a la grand'messe et a vêpres. Ils devaient manger chez eux, où on leur passait leur nourriture par un guichet, et ils étaient obligés de rendre au cuisinier le lendemain ce qu'ils n'avaient point mangé la veille, sauf le pain et le vin, dont il leur était libre de faire usage jtisqu'au samedi. Us n'avaient droit de manger au réfectoire en commun que les jours do chapitre et quand mourait un de leurs frères, afin qu'ils pussent se consoler ensemble de sa perte.

L'entrée de leur clôture, de leur église et même de leur cour» était, sous des peines tres-sévères, interdite aux femmes.

En 4418, le prieur de Paris fut condamné a une longue péni-^ tence pour n'avoir point fermé les portes de sa maison à la reine de France. On dérogea dans la stiite a cette prescription en faveur des reines et des princesses du sang.

Le noviciat des aspirants a la dignité de moine était fixé a un an. Traités avec une grande douceur d'abord, ceux-ci étaient soumis graduellement à une discipline plus rude; et, quand ils n'en pouvaient supporter les austérités , ils étaient contraints d'entier dans un ordre moins rigoureux.

Le costume des moines et des convers était ainsi réglé :

Pour les moines, il consistait en une robe de drap blanc serrée d'une ceinture de cuir blanc ou de chanvre avec une petite cuculle ou scapulaire, a laquelle était attaché un capuce aussi de drap blanc. Au cœur ils portaient une cuculle qui descendait jusqu'à terre. Ix>rsqu'ils sortaient, ils se couvraient d'une chape noire avec C2.puce de même couleur relié a une mozette ronde par devant et se termi -

LES CHARTREUX. i7l

nniit en pointe par derrière. Ils ne ponvaicnt quitter le cilice ni le lombar on ceintnre de corde nouée sur leur chair nue. L^isage du linge leur était défendu. Une tunique de serge leur tenait lieu de chemise.

Le costume des frères canvers se composait d'une robe ïonguc de drap blanc, cl d'un chaperon avec capncc cl ceinture de cuir. Ix*[jr chape» cpiand ils sorlaienr, cloit de couleur grise. Ils lai^snieiU croître leur barbe, et étaient^ coimue les nioines^ asâujetiis au lombar et à h privation de lin^e.

Clinque novice, auic termes de la même instiuitio:), airoit son logement particulier nu fa cellule, Touics les cellules él aient pratiquées dans le grand cloître et a égale tlisiance Tune de Tau Ire, t'hucunc d^elles formait \\n appartenieni complet r elle était disiribiiéc* u mie chambre a feu, tme chambre a coucher, un cabinet pour élutlier, un réfectoire, une galerie, une garde- robe, un grenier et un jardin.

Une paillasse et un linceul de laine servaient de lit aux maitle^ et aux convers,

Cho&e étrange ! chaque moine était soumis a b nécessité de se faire saigner cinq fois par a:K Quatre saignées étaient sculeincnl exigées des convers; mais m plus, — ei la ïuorlificatîao de la chair n'y perdait rien , — ils recevaient toutes les semaînea pendant Tavent et le carême, — ta discipline î

En 1560, époque de penurbation religieuse cl de guerre civile en France, un novice de la chartreuse de Gaillon, eu Normandir, fui nàs en demeure, après hicn des infractions à la règle, de i^ider les lieui et d'opter pour un inonastèfe dont l'obseivance fut plus a sa convenance.

Il se décida pour Fabbaye de Sain l-Germain-des- Prés. Mais son noviciat n'était pas encore terminé, qu'emporté par la lougrtc de ses pastf^ions, il résolut de faii^ connaissance avec un mondequ'il n'avait bit qu'enti^vuir, et que sou iiitaginatioii l»i pré^cnlait sous les couleurs les pluB riania.

Une puit donc il s'échappe sans timbour ni trompette de sa cellule, 80US un déguisement, et gagne la campagne, léger d^argent, mais riche d'espérance, et heureux de respirer enfin l'air si doux de la liberté. Où allait-il? il ne le savait pas lui-même. Il marchft droit devant lui, à Taventure, a travers un pays dont les routes lui étaient inconnues, avec cette joyeuse et folle insouciance qui est une des fortunes de la jeunesse, parce que l'avenir s'étend illimité devant elle et paré de toute la décevante splendeur de ses rêves. Après ua moia de mardies pénibles et de privations gaiement supportées , il se trouva un matin au bord d'un grand fleuve.

Il était harassé de fatigue et mourant de faim.

Il s'assit pour se reposer et s'endormit.

La voix sourde d'un pécheur qui venait de jeter ses filets a quel*p ques brasses de lui, l'arracha a son sommeil.

Sa faim, quand il se réveilla, ^tait plus cuisante en(x>re.

tiC pécheur avait interrompu sa chanson, et dans ce momeol il mordait à belles dents dans un gros morceau de pain Ins qu'il n'oubliait pas d'arroser fréquanment avec le contenu de la gourde qu'il portait en bandouillère.

Notre affamé le héla.

. Le pécheur releva la téte« et aperçut dans la main que notre aventurier tendait vers lui quelque chose qui brillait, ^- une pièce de monnaie I

L'argent parle toutes les langues.

Il AQpesiâ, puis reçut le jeune moine dans sa barque et partagea généreusement avec lui le reste de son pain et le contenu de sa gourde.

Six mois durant, la voix sonore du pécheur retentit chaque jour, au lever du solûl, sur le Rhin, mariée à une voix plus jeune et non moins sonore. Cette voix était celle d^ notre fugitif, qui, grand let vigoureux et à bout de ressources, lui avait oflerl ses services et les avait fait agréer.

Uu jour le vent qui soufflait de l'autre coté du fleuve leur apporta les sons clairs et stridents d^une nuisique guerrière.

Notre novice décloitré ouvrit les yeux et dressa l'oreille, comme un généreux coursier a Tappel du clairon.

CY*tait une compagnie de reitres qui défilait sur Tautre rive et s'en allait rejoindre les drapeaux du prince de Coudé.

Notre pécheur de hasard passa le Rhin, se présenta devant le capitaine de ces mécréants, abjura entre les mains de leur pasteur, et troqua son pourpoint de futaine et ses chausses de toile contre leur sévère uniforme.

Pendant neuf ans il se battit, viola, pilla, ne se refusa aucun des plaisirs de sa nouvelle profession ; mais, hélas ! vanité des vanités 1 rien ne dure dans ce monde, Coligny et Charles IX s'embrassèrent. Adieu les arquebusades ! adieu les beaux coups de lance et les grands coups d'épée ! Les reitres furent priés poliment de s'en re* tourner chez eux, et notre pourfendeur de catholiques se ti*ouva sur le pavé de Paris avec un justaucorps rapiécé, des chausses trouées et pas un carolus dans son escarcelle : que devenir?

Heureusement poiu* lui que les Médids et leurs créatures avaient importé en France un nouveau genre d'industrie, alors en trèsgrande vogue. Désiriez-vous vous défaire d'un personnage trop puissant ou raffiné trop redoutable pour que vous osassiez l'attaquer en face? vite un, deux, trois hravi^ et votre homme était expédié dans les formes. Cela coûtait un peu cher, il est vrai, mais votre cœur continuait a battre dans votre poitrine, mais votre tête ne courait aucun risque d'être décrochée par le bourreau de dessus vos épaules, mais vous étiez vengé !

Il se fit hra%o.

Arrive la boucherie de la Saint-Baithélemy. Sus ! sus aux Huguenots ! Acculé contre une borne, il va périr. Trois épées sont levées sur sa tête. Il reconnaît la livrée de l'un de ses assaillants. Il prononce un nom; c'est celui d'un seigneur très-bien en cour, qui s'est

474 LKS COUVENTS.

servi de lui dans une péiineuse entreprise. Les épées s'abaissent. On lui noue au bras gauche Técharpe blanche, on Ihî attache sur la poitrine la croix rouge des égoi^eurs. Survient un cordelier. C'est son afTaire. Il rechange de religion comme il change de cocarde , et le Yoilà qui tue, qui tue, qui tue, en compagnie de set sauveurs, comme s'il avait à cœur de réparer le temps perdu. Giarles IX meurt a Vinccnnes dans les flots de son propre sang ; Henri III monte sur le trône. La ligue se forme dans Tombre, en attendant qu'elle se montre au grand jour. Nous touchons aus. barricades. Les Guise démasquent leur ambition. Le vent de la fortune soulïe de leur côté. Il s'enrôle sous leur bannière. Il se imi agitateur pour leur compte.

Cet homme que vous venez de rencontrer haranguant le populaire sur les mardies de Notre-Dame, c'est lui.

Cet homme debout sur une table dans ce coupe-gorge du faubourg Saint-Honoré, au milieu de ces femmes en guenilles et au teint hâve, de ces hommes aux bras nus et aux faces patibulaires, cet homme qui brandit d'une main un crucifix et de l'autre un poignard, c'est encore lui, toujours lui I

Mais le Balafre^ son idole, tombe à Blois sous les épées et les couteaux des tueurs de Henri III et de Catherine. Vous penses qu'il va fuir, qu'il va se cadier.

Allons donc 1

La roue de la fortiUie a tourné, il tourne avec die : vive le roi ! à bas k Ligue 1 Luise le couteau de Jacques Clément, et il sera le premier a crier vive Henri IV !

Comme il se bat k Arques 1

Comme il se bat a Ivry !

Comme il se bat a Fontaine-Française !

Mais le Béarnais trouve que Paris vaut bien une mesae. Rentre dans ton antre, vieux lion; tes dents sont émou^sées, et t|i as laissé une partie de tes griffes dans les diairs de tes ennemis. Reii-

LES CHARTHKUX. 47^

tre dans ton antre, oublié, délaissé, pauvre et nu comme tu es parti, et prépare- toi à paraître devant Dieu.

Le désespoir le prend. II lui avait coulé, couune de Teau claire, tant d'argent et tant d'or k travers les doigts ! et maintenant pas lin asile pour abriter sa tête ! pas un morceau de pain pour apaiser sa faim I et soixante hivers ont blancU ses cheveux, et tout son corps, couturé de blessures, n'est plus qu'une plaie a peine cicatrisée t Souffre^ saufîre et expie ; toute médaille, nous l'avons dit, a son cevers.

Une nuit, qu'étendu sur le grabat qu'il avait a graud'peine obtenu de la compassion d'un tavernier, ancien soldat comme lui ; une nuit qu'il se demandait (car il se sentait trop couvert d'iniquités pour élever ses pensées vers Dieu) si le seul parti qu'il lui i*estàt a prendre dans son abandon n'était point d'aller s'arquebuser sur le passage de ce roi si prodigue de ses faveurs envers ceux qui l'avaient combattu , si ingrat envers ceux qui hii avaient sacrifié leur fortune et leur sang ; il se fit un grand bruit au-dessus de sa tête, le fond de son misérable bouge s'éclaira tout a coup d'une lueur pâle et douce comme celle du crépuscule, et sur ce fond laiteux lui apparut calme, sereine, vénérable^ une figure qn'eatoiu*ait un cercle de feu et qui couronnait un corps serré dans une longue rol)e de laine blanche.

Ebloui, émerveillé de cette vision, il se dressa sur son séant.

Cette figure s'avança lentement^ solennellement, vers lui, et de ses lèvres tombèrent, avec un accent qui n'était point de ce monde, ces paroles :

— Mon fils, la mort est ici pour toi dans l'impéniience, la vie est pour toi la-bas dans le repentir ; — la-bas, où te nom de Dieu est glorifié chaque jour... Ik-bas, où j'ai tant prié.

Le grand pécheur s'était jeté la fact^ dans la poussière.

Quand il se releva^ la vision divine avait disparu. Mais il entendit distinctement résonner a son oreille ces mo(s^ qui dissipèrent les

(ciiêLrcs ih i^on ànie et lui ciitrcreiU au cœur comme un rayon de rinfinie miséricorde de Dieu.

c Je suis saint Bruno ; au revoir dans le ciel ! »

Le lendemain, la tête couverte de cendres, les lambeaux de son vieil uniforme autour de son corps, les pieds nus, une corde au cou et un bâton blanc a la main, il s'acheminait, sans autre pain que celui de la charité publique, sans autre abri que les arbres et les fossés de la route, vers la Grande-Chartreuse. Mais Dieu était avec lui.

Une froide soirée de janvier enveloppait la terre de ses ombres glacées et brumeuses, lorsqu'il heurta du bout de son bâton a la porte du couvent.

Le frère portier vint ouvrir.

— Que demandez- vous?

— Le prieur du couvent, mon frère.

— Il est en train de mourir : passez votre chemin. El le frère portier s'éloigna.

— Soyez béni, mon frère.

Et le vieux soldat se mit a prier.

Au bout de quelques heures il frappa de nouveau.

Le frère portier revient.

— Au nom de Dieu, le prieur du couvent, mon frère. Et le frère portier le repoussa brutalement du pied.

— Soyez béni, mon frère.

Et le vieux soldat se remit a prier.

Le ciel commençait a se teindre des premières lueurs du matin lorsqu'il frappa pour la troisième fois. Le frère portier reparut.

Mais il n'était pas seul.

— Au nom du glorieux saint Bruno qui m'envoie, le prieur du couvent, mes frères?

— Entrez, fit le moine qui accompagnait le frère portier, en tendant au vieux soldat la main pour l'aider a se relever.

LES CHARTHEUX. 477

— Soyez bénis, mes frères.

Le prieur était sur son lit de mort, entouré de tous ses moines.

— Éloignez-vous, mes frères, leur dit-il d'une voix éteinte. Et il fit signe à Télranger de demeurer.

C'était un beau vieillard a barbe blanche. Les deux barbes blanches restèrent une grande heure renfermées ensemble.

Les moines rentrèrent a Tappel du prieur.

— Mes frères, leur dit-il, bénissez Dieu du fond du cœur, car il a daigné faire un grand miracle en faveur de notre couvent. Ce vieillard, et il désigna du doigt le vieux soldat, est son envoyé, qu'il soit mon successeur !

Et il expira.

Un an après toute la communauté était encore réunie autour du lit d'un agonisant.

Cet agonisant était son dernier prieur.

Ce prieur était l'ancien novice de la chartreuse de Gaillon, l'échappé de l'abbaye de Saiot>Germaiu-des-Prés , le pêcheur du Rhin, le relire renégat, le bravo, le tueur de la Saint-Barlhélemy, le ligueur forcené, le séide de Henri III, le soldat de Henri IV, rhomme qui avait pris une si large part dans toutes les souillures et dans tous les crimes de son temps, enfin — l'envoyé de saint Bruno.

Et tous les moines agenouillés pleuraient.

En 4569, Guillaume Rainaldi, qui refusa le chapeau, apporta quelques légers changements aux statuts établis en 4226 par Guignes P'.

Il décida qu'à l'avenir les rendus pourraient fournir plusieurs clercs susceptibles de devenir prêtres aussi bien que moines.

De plus, il institua deux sortes nouvelles d'aiBliés sous le nom de donnés et de prébendaires, a qui fut conférée la mission délicate de gérer les affaires extérieures des communautés auxquelles ils étaient attachés.

478 LBS COUVENTS.

Une troisième compilation des statuts de Tordre eut Ueu ea 1 556, sous le gënéralai de dom Bernard Garasse. Dressée en 4S7S, autorisée eu 4579 par trois chapitres généraux, la règle donc il se fit réditeur fut publie en 1 581 , sur un bref du pape Innocent XI, en date du 27 mai de la même année. Cette règle supprima les rendus et les pribendaireê, ajouta qudquas rigueurs aux rigueurs dqa assez grandes des statuts précédent^, et fait loi aujourd'hui encore.

Les donnés qu'elle nwintint étaient reçus à ooudition qu'ils vivraieat ea commun sans avoir lîeu qui leur fui profire. Is ooniœunauté était dans robligaiion de pourvoir a tous leurs btmm. Quoi-que séculiers, ils portaient quelquefois un habit religieux. Gel habit é:ait une tunique grise descendant au-dessous des genoux. Ils étaient coiffés d'un chaperon de même couleur. Les jours de Ske ils se revêiaieuide mhe» loi^aes comme œlles dsêconvers, mais aaas ceinture, sans cuculle et sans capuce.

Le schisme qui divisa TÉglise après la mort de Grégmre XI, en 4578, fit éclater une scission entre les diverses commuaaulés de lordj-e des chartreux. De même qu'il y eut deux papes. Tua, Clé* ment XII, à Avignon; Tautre, Urbain VI, a Borne; il y eut aunî, seas le titre de visiteurs généraux, deux chefs de Tordre, run aa monastère de Fbrence, Tautre à la Gnande-Chartreuse. Cet état de choses dura jusqu'en 4 4 1 0 où le condle de Pise déposa Grégoi-re XII et Benoit XIII, et assit Alexandre Y sur le trône pontifical. Dans oette même année, dom Juan de Griffoaiont, prieiur de k Chartieuse de Pans, (ut reconnu par l'ordre entier comme son chef.

Cette chartreuse qui devait, deux siècles après sa fondation, atteindre à un si haut d^ré de fortune, eut des commencements fort obscurs. La boule de neige en roulaat devint montagne, le ruisseau se fit fleuve. Cinq moines demandés par saint Louis au général de Tordre étaient venus s'installer aous son patronage, en 4257, au villagje de Qrentiliy. Se trouvant a l'étroit dans Tenclos que leur a\ait assigné le pieux monarque, ces religieux sollicitèrent et obtin-

LES CHAITREDX. 479

rent ùe lui, Tannée saivante, la oetsioii de Taiiciefi château <W Vau* vert »tué hortf de Paris, tera Tentréede la grande arenue qui mène aujourd'hui du par terredu Luxemboarga rObaervaloire.CeehàteaUi depiHs ioog-temps inhabité, était, d'après la rumeur populaire, hanté par les dénons. Chaque nuit on y entendait des bruits étranges ; ehaque nuit passaient el repassaient derrière les vitraux de ses croisées des lueurs sinistres, et sur ses murailles ruinées apparaissaient dans leurs blancs lincenk avec un horrible bruit de chaînes des revenants. Aussi Alkr eu diabie Vauvert signifiait alors faire une course pénible et dangereuse : d'où le dicton encore usité de nos jours ^iZer au diable au vert. Hommes de Dieu, les moines ne s'effrayèrent ni de ces bruits, ni de ces clartés, ni de ces apparitions; et, purifiée par leur présence, ceue demaire maudite rentra dans le repos dès qu'ils en eurent franchi le seuil. Pendant deux ans, ils n'eurent pour cëlâHrer l'office divin que sa chapelle. En 4360, saint Louis, touché de leur déniiment et de leur oourage, posa, a leur intenlion, la première pierre d'une église ; mais il fallut plus de soixante ans potir l'achever. Les frais des bâtiments de^itinés a leur logement furent fidts par quelques personnes pieuses, au premier rang desqueilts se plaça le duc de Berry, fils du roi Jean. Cette ^ise était iM dief-d'œuvce d*architectitre samâne; hi boiserie dn tkaewr avait coûté trente années de travail a un frère oonvers.

Le monastère se composait de deux ololtres, dont le petit possé^ dait d'admirables vitraux de Sadeler . Ses termes étaient immenses, ils oouvraknt plus de 60,4S0 tmsea carrées. Son jardin, cédé, en 4645, a Marie de Médicis, en échange de vastes terrains au nniieti desquels fut pratiquée plus tard la route d'Issy, servit a former le jardin du Luxemboturg qu'elle venait de faire bâtir.

Ce couvent parvint, sous les r^nes de Richelieu et de Louis XIV, à l'apogée de sa prospérité et de sa grandeur. Ainsi que tant d'autres institutions qm devaient, battues en brèche par le souffle puissant des encyclopédistes, ces haidis promoteurs d'une civilisation

nouvelle, s^écrouler sous le marteau et la hache des niveieurs révolutionnaires, il se hâtait de jouir. Tous les murs, toutes les diapelles de sou ^lise étaient illustrés de tableaux dus aux talents si variés des Jouvenei, des Antoine Coypel, des Le Brun, des Mignard, des Philippe de Champagne. Il songea à rajeunir la décoration de sou petit cloître, et pour ce travail le prieur jeta les yeux sur un artiste peu répandu encore, quoique la reine-mère Peut choisi pour sou peintre et que Penvie eut déjà attaché bien des épines a son jeune laurier, mais que la postérité, cette cour de cassation des arrêts d'un public prévenu ou aveuglé, devait un jour introniser dans son admiration à côté du plus beau génie de Técole française, — de Nicolas Poussin.

C'est en ^1645 qu'Eustache Le Sueur fut chargé d'écrire sur bois avec le pinceau pour la chartreuse de Paris les principaux épisodes de la vie du pieux fondateur de la Grande-Chartreuse. Trois années lui suffirent pour Tachèvement de cette galerie qui se compose de vingt-deux pages, — vingt-deux chefs-d'œuvre. Jamais l'incomparable peintre de la Condamnation de saint Genxus et de Saint Protais, du Saint Paul imposant les mains aux malades, du Saint Paul prêchant et convertissant à Éphèse les gentils qu'il excite à brûler leurs livres, du Salon des Muses, a l'hôtel Lambert, qui fut pendant un an le cabinet de travail de Voltaire, n'avait trouvé dans son imagination, dans son cœur et sur sa palette, autant de mouvement et de poésie, autant d'invention et de style, d'aussi belles expressions de têtes, un coloris plus harmonieux , et plus doux, et plus suave. Son Saint Bruno devant un crucifix, son Saint Bruno refusant la dignité épiscopale, son Saint Bruno distribuant ses biens aux pauvres , son Sommeil, sa Mort, son Apothéose peuvent rivaliser avec les œuvres les plus pures et les plus achevées de l'école italienne.

A peine Le Sueur avait-il ajouté ce rayonnant fleuron a sa couronne d*arliste, que l'envie, qui ne le laissait point respirer, redoubla

conire lui ses morsures. Après une lulle courageuse de quelques années contre des attaques incessantes, il tomba dans une profonde mélancolie, brisa ses pinceaux, rompit avec le monde, et vint chercher un refuge parmi les chartreux, dont sa modestie, sa douceur et sa piété lui avaient concilié toutes les sympathies. Il mourut au milieu d'eux, en ^635, d'une maladie de langueur. On Tenterra a Saint-Étienne-du-Mont.

, On raconte que Le Brun» venu le visiter sur son lit d'agonie, dit en sortant a Tune des personnes qui raccompagnaient : < La mort va me tirer une grosse épine du pied. > Mot affreux que devait suivre, a la honte étemelle de ce peintre, alors en |K)ssession de toutes les faveurs du grand roi et de la i-enommée, une action plus affreuse encore.

Trois des plus belles figures de la galerie de saint Bruno furent, d'après ses suggestions, grattées par l'un des O'iieux artisans de sa basse jalousie.

La vie de saint Bruno, offerte par les chartreux, en 4775, a Louis XVI, est aujourd'hui Tune des gloires du musée du Louvre.

Fermée en -1790, la chartreuse de Paris a été démolie quelques années plus tard. Le jardin du Luxemboui^ s'est agrandi de sa ruine, du côté du sud. La longue avenue bordée de quatre rangées d'arbres, qui conduit du parterre du palais des pairs à l'Observatoire, a été faite de l'une de ses dépendances. lii où la prière s'éleva si long-temps vers le ciel, la danse r^ne aujourd'hui en souveraine, et quelle danse ! vanité des vanités!

Nous allons, pour quelques instants, laisser de côté L'histoire des principales chartreuses d'hommes, et nous dirons un mot des chartreuses où d'humbles pénitentes et de grandes i)écheresses vinrent chercher un refuge contre les séductions du monde. On ne sait a quel général faire l'honneur de la fondation des chartreuses de femmes. Leur origine est demeurée inconnue. La plus ancienne est

celle de Bertaud ; son établissement remonte au temps de Gui-

gnfs 1*"'. Environ cent vingt ans plus tanl, on en comptait t^ouae ittitres. Celles de Saletle, de DeatorgeSjde Prébaion, de Soubins, de Rainière) de Parvalon et de Sallobiand n*existaient plus qu*en «o«venir à la fin du dix-sq>lièine siècle. A cette destruction avaient suirvécm tes maisons de Pninol> a àeu^ lieues de Grenoble» fondée en 4234 pair Beatrix de Motitla'râl, épouêe du dauphin Artdré; de Salette, sur le bord du Rhône, dans la baroaoie de la Tour^ fondée en ^209 par le dauphin Humbert, qui lui donna Marie de Viemiois» sa fille, pour ptieure ; de Gosué, au diocèse d'ArilAs/ fondée en 1508 par Tévéque Thierry Hérisson; de Milan, dans le Fàâieigay en Savok ; ^ enfin 4« Ikuges, dont ou ne connaît point ks fondateurs» :

Les religieuses de ces maisons étaient soumises a la mémç diaotpiifie que lea moines. Seulement, on avait ndoocr, ou méiiie «upprimé pour «Iles certaines prescriptions des statuts en ce qu'elles avaient de trop rigoureux pour leur faiblesse. Ainsi elles mangeaient en commun malin et soir,et robservatioQ du silenœi quand elles se Iro^v^ent ensemble, leur était recommandée moins comme une obligation que comme un mérite* Dans les premiers temps elles laisiâeut .profession. a douze ans ; «Iles ne k firent plus dans la suite qu'a seize. Elles ne recevaient ^oint de dot dans Porigioe ; mais rétat de psmrreté dans lequel qjuelques communautés étaient tonibées, nécessita la 'révocation par le chapiyre de Tordi^e de cet article des ^tuts. Ce ^'est qu^à vingt-^inq ans qae la consécration leur était donnée. Jusque-ta elles conservaient le voile bkmc de& vierges. Cette consécration était faite >par Tévêque, qui leur posait sur les cheveux le voile noir, leur passait au cou Tétole et leur attadiait au bras droit la manipule, en prononçant les mêmes paroles qu'à Tordination des diacres et des sous*diacral. On ks enterrak avec les ornements qu^elles avaient droit de porter une fois encore dans leur vie^ a leur année de jubilé, après cinquante ans de religion. Elles étaient habillées, comme les religieux, d'une robe de drap

hhnc serrée d'une oeinture de cuir de même couleur. Comme eux aussi, elles portaient la cucnlle ou scapulaire, et, de plus qu'eux, un manteau blanc. Leurs Toiles et leurs, guimpes étaient semblables a ceux des autres religieuses. La prieure promettait obéissance an vicaire ou directeur de la communauté, les religieuses a la prieure seulement. II leur était interdit, pour quelque motif que ce fut, de sortir de leur clôture. Elles ne pouvaient parler aux personnes séculières, même de leur sexe, si proche que fut le degré de parenté qui les liit a elles, sans être accompagnées de la prieure, de la sous-prieure on de deux sœurs.

Une a^nrès-midi de Tannée 4574 , une chaise a porteurs s'arrêta devant la grille du couvent de Salette sur le bord du Rhône, une femme en descendit, congédia ses gens, sonna et entra.

Cette femme était dans la fleur de la jeunesse. Réguliers et nobles, ses traits avaient un cachet d'aristocratique distinction. Sa physionomie était expressive. Mais a la pâleur de son front, au cercle bleuâtre qui entourait ses yeux éteints et caves, a la maigretir plombée de ses joues, a la sombre mélancolie empreinte sur son visage, a sa démarche chancelante, le regard le moins exercé eût tout de stiite reconnu qu'elle était atteinte de l'une de ces douleurs ou de ces maladies qui ne jouent quelque temps avec leurs victimes que parce qu'elles sont sûres de les dévorer.

A un mois de là, une chaise à porteurs s'arrêtait encore devant la grille du monastère de Salette, et il en descendait encore tme femme. Celle-là était jeune aussi ; mais sa physionomie et ses traits ne se recommandaient ni par leur régularité ni par leur noblesse ; son front était sans éléva'.ion, son nez ef&lé ; ses lèvres étaient minces et pincées aux angles. On ne pouvait dire qu'elle fût belle ni jolie, quoique sa dievelure abondante et fine eût l'éclat lustré du jais, et que ses dents rivalisassent de blancheur avec l'ivoire le plus pur. Toutefois, il y avait dans l'expression de ses grands yeux bruns, couronnés d'épais sourcils d'ébène et frangés de cils si longs, que lorsqu'ils s'a-

baissaient on n*apercevait pins ses fauves prunelles ; toutefois il y avait clans ses regards je ne sais quoi de si passionné et de si doux, de ^i mystérieux et de si «fatal, qu'on se sentait saisi devant elle d'une sorte de fascination, et que l'œil qui se posait sur son visage, ou se détournait involontairement, on ne pouvait plus s'en détacher.

Cette femme était en grand deuil de veuve et paraissait en proie a un de ces désespoirs pour lesquels il n'y a de remède que dans la toml)e.

I^ première fois que ces deux femmes si désolées et si souffrantes se trouvèrent en présence l'une de l'autre, elles éprouvèrent comme une commotion électrique ; elles se regardèrent pendant une minute avec une Bxité étrange, puis l'une détourna la tête et s'éloigna toute pensive; et l'autre, abaissant ses longs cils sur ses yeux comme un voile, disparut sous les arceaux du cloître. S'étaient-eltes reconnues? s'étaient- elles devinées?

Bientôt il ne fut plus question que d'elles dans le couvent. A en juger par les dons considérables qu'elles avaient faits a la communauté, elles devaient appartenir à deux des plus opulentes familles du royaume, et maintenant elles n'étaient plus que sœur Louise et sœur Thérèse.

Était-ce par un sentiment d'humilité chrétienne qu'elles tenaient cachés avec tant de soin leur nom et leurs titres? Pourquoi s'étaientelles retirées du monde quand l'avenir ouvrait devant leur jeunesse de si magnifiques perspectives? Quelle incurable douleur les avait faites si pâles?

Il y avait trois ans que sœur Louise et sœur Thérèse se livraient, malgré Textréme affaiblissement de leurs forces, a toutes les austérités de la plus rude pénitence ; et nulle parmi leurs compagnes ne pouvait dire les avoir vues jamais ou pleurer ou sourire. Silencieuses et tristes jusqu'à la mort, elles étaient si pâles, si amaigries, leurs yeux étaient si enfoncés et si ternes, il y avait tant de lassitude et dVpuisement dans leur démarche, qu'elles ressemblaient, sous

leitrs longues robes grises, a deux spectres échappés du tombeau.

Cependant sœur Louise fut obligée de s'aliter ; dopiiis un mois elie n était pas sortie de sa cellule, lorsqu'un jour — le soleil était sur son déclin, un de ces beaux soleils, dernier sourire de Tautomne dans les contrées méiîdionales — elle demanda instamment qu'on la descendit sous un des berceaux du jardin.

Eile se sentait iiïouiïi^

Sur sa prière on lui amena sœur Thtfi-è^, c[i]i, plui courageuse ou ntoins nfï^iblie, †traînait encoi^>

Sur sa prîèro aussi, on Uis laissa seules.

Toutes deux quand elles furent i'nce h tace et seules se prirent a treuibler.

il y eut un moment de silence,

— Merci a vous, ma sœur, dèlre venue, murmura enfin Louise; je n'ai phis^ continua- i-el!e, que quelques înstanlB a vivi-e, et sur le seuil de celle tombe si froide où Ton va bien lût nre coucher pour Véternité, j'ai besoin qu'une voix amie nie parle de rinfinie miséricorde de Dieu, car j'ai peur, j'ai peur!

— Je n'ai plus, moi aussi, ma sœur, que quelques jours, quelques beuns peut-être k vivre, el à la [>e[i8ée de comparaître devant le redoutable tribunal de Dieu, j'éprouve un grand eOYoi jusqu'au fond de l'ànie; mais venez j nm sœur, vous la vertu, la piété même ! . . .

— Oh! taisez- vous, taisez- vousï, interrompit vivement Louise î il y a dans uta vie un secret épouvantable, si épouvantable que To* reille d'un prêtre ne saurait rcniendre.

— Vos es] riu s'égarent, ma sœur; calmez-vous, je vous eu supplie.

— Non, laissez-moi parler; ce secret me bruîe, me dévore. Ce n*Cftl point assez, pour expier mes crimes de m'êire aœusée chaque jour depniïi trois ans devant Dieu dans le secret démon cœur, il but que je ni^arxnsc loul haut avant de sortir de cette vic^ et , je vous l'ai

486 LES C0UTENT8.

diiy un prêtre h% saurait m'enleodre ! Par pitié peur mon ài»e, éooii* tez-nioi donc, ma sœur. *

£n ach£vaot ces mots, elle se jeta à genoux devant sœur Thérèse.

Il y eul tttt moment de silence.

— Je suis le dernier rejeum d'une illttstre famille, commença Louise de cette voix creuse et cassée des agonisants. Ma mère est morte en me mettant au monde. Mon père a été tué sous les murs d'Orléans, mon frère a Jamac. Orpheline, je fus recueillie et élevée par un frère de ma mère. Mon oncle avait iwa fiUe plus jeune que moi de deux années. II nous aimait d'une ^^e tendresse. Nous nous aimions comme deux sœurs. Chez mcm oncle était reçu stu* le pied de riutimité le fils de l'un de ses vieux amis, un jeune seigneur, le vicomte de Belleuse. Je le remarquai ; il parut m'avoir remarquée. Je crus avoir fait une vive impression sur son cœur, quoiqu'il ne m'eût jamais dédaré son amour, et je fus bien beureuae de cette pensée, car c'éuk l'époux queme donaaieBt tous mes rêves. J'avais seize ans alors. Ma cousine grandissait. A qoinae ans c'était la plus adorable jeune fille qu'on pût voir. Gracieuse, ei^ouée, spirituelle, bonne et jolie comme un ange ; toutes les perfecûoas I je fus sacrifiée. Le vicomte m'oublia !

Aimée de lui, ma cousine l'aima. Je devins sa confidente. Ce que je dus souffrir, vous le comprendrez. Je tenais de Dieu et de ma mère, pour mon malheur, un caractère passionné, une âme de fer. Eh bien ! je dévorai mes pleurs en silence et je posai un masque sur mon visage. Aucune de mes angoisses, aucune de mes douleurs ne transpira a travers ce masque. Ou ne vit rien, on ne soupçonna rien.

Vers ce temps, un seigneur italien, grand, beau, bien fait, qu'on appelait le marquis de Santo-Lucia, se fit présenter chez mou oncle. Il m'avait vue à Notre-Dame, et s'était violemment épris de moi... ou de ma fortune, car il était très-pauvre et j'étais très-riche. Il m'adora ou sembla m'adorer. Je parus sensible à ses galanteries, espérant, que n'espère-t-on pas quand on aimel rallumer avec les

brandons de la jaiouBie lés aentinients éteints du vicomte pour mot. Mais vain espoir ! il devint plus gai, et vous k dira^je I il me feliciia snr ma ocmquêle. Ma cousine atteignit «a seizième année. Le vioomte demanda sa main. On les fiança. Combien ils étaient heureux ! mws je ne dormais plus, et quelles larmes araères je versais ioutes les nuits!

C'écait un nmrdi, et le mardi de la î^maine suivante était le jour fixé pour la celëbration de leur maringép M« cousine ne se fK>fi§é- (lait pas de joie en contemplant la parnre de nocrs, eu essayant sur îua tête la coumnoe qu'on devait poser sur fii sieinn;. Tant de brm* heur d'uacôlé, tant desouOrances de r^mtie! iVIou iniaginatîon pnt feu, ma raison s'égara- Ce mardi dont je vous parle, nous étions tous quatre dans le jardin de Tbotel, die avec /ia, ujoi avec le fiiarqnis; elle tonte souriante, mai touie sonriante aussi, mais de quel sourire! Nous nous proînenions dans une longue *dlée. Ptnidfuil qu'appuyée sur son bras elle redcsceudait cette allée, moî^ ajipnjfîe sur le bras du marquis, je la remontais.

J'arrêtai tout a coup le marquis. J étais folle. ,.

— M'aiuiez-vous? lui dis~je brusquement* Etonne, il me re^garda.

Je ne baissai point les yeux,

— Je vous aime, me répontlil-il : quelle piTuve v oui Pie- vous que je vons donne de mon amour?

— DeuXj repris-je résolument ; une anjouvLrb^n, TaulT^ demain,

— Parlez j répliqua-t-il, et snr ràniu du ma uiêre, vous i^rt-z obéie-

*— Je veux ce soir du poison ^ Itu dis-je«

EHrayé, il recula.

Je continuai eu ces termes :

— Non pas un poison ç\ui tue comme la foiKli^ j il est trop doux de mourir ainsi ; mats un poison qui tue leutemcnt. Il Ijnit \t ma vengeance au moins trois jours d'agonie pour ma victime 1 Cespoi-

sons-là, tout le inonde les connaît en Italie depuis les Borgia. Il me regarda sans me répondre.

— El vous osez dire que vous m'aimez ! repariis-je avec un rire amer.

— Vous aurez ce soir le poison que vous me danandez murmurat-il.

— Maintenant, poursuivis-je, un homme existe qui doit mourir demain. Que vous le tuiez vous-même ou que vous le fassiez tua*, peu m'importe pourvu qu'il meure.

Le marquis devint d'une pâleur de spectre.

— ÂllonS) qoutai-je ironiquement, je vois que vous avez peur,' ne parlons plus de tout cela, adieu, monsieur le marquis.

Et je lui tournai le dos, et je me mis a marcher. Il s'élança vers moi.

— Demain, repris-je alors, il y aura bal au Louvre. J'y serai, je ne veux pas que cet homme y soil. Je vous y attends. Vous passerez devant moi une main gantée et l'autre nue. Cette main nue m'apprendra que je suis vengée.

Dans ce moment, ma cousine et son fiancé nous rejoignirent. Nous nous sourîmes, nous nous adressâmes quelques paroles, puis, tout à leur amour, ils s'éloignèrent.

«— Et cet homme qui doit mourir, me demanda le marquis, quel est-il?

— Cet homme, le voilà, répliquai-je en étendant la main vers le vicomte.

— Lui ! jamais! s'écria-t-il avec horreur.

— Alors, lui répondis-je avec un calme glacé, un autre me vengera de cet homme, et celui-là aura mon amour, ma fortune, ma main.

Il parut Infléchir, et bientôt d*une voix sourde :

— Il mourra, me dit-il.

Nous nous quittâmes.

Le lenJeinain, j^élais au Louvre avec ma cousine.

Le marquis passa devanl moi, Tune de ses mains était nue!

Vei^ les deux heures du maib^ ina couâinc se trauvji niaK Oh la transporta chex elle, je Vy accompagnai. Tout le reste de la uuii elle eut des langueurs, des spasmes ^ des ëbbuis^meuls. J'étais près de son lit. Le jour reparut, et elle fut prise d*uii horrible délire. Le jour reparut encore, et ses cheveux, devenus blancs, loinbcrent, €1 SCS yeux se cavcrcut et s^éteignircnl, et sii biigucet tous se^ membres furem frappée de paralysie- Le jour reparut pour lu troisièiut! Ibii^, ei je i'bibillai de blanc comme uqe époiiiiée, — et je posai sur son front une couronne de ros^blauches^ ut ji' reuveloppai dau* son linceul, et ou l'emporta en grand deuil dans le cavcaa de sa famille I

Le marquis se connaissait en poisons 1

Hnit jours plus tard^ mon pauvre oncle expira de douleur dans mes bras.

Je demeurai tout un mois enfermée dans Bai|y^tte voulaiit voir personne, éi:rasée par le déseîspoir et 1^ remqrdâ j puis je partis niic nuit, accompagnée de Jeux fidcles serviteurs, et je me tluigcai vrr* cette sainte demeure ou je vais mourir.

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle eu se prosîernaut le front dans la poussière, piû*-je espérer que votre miséricorde sera pfus grande que mes crimea?

— Relevez- vous t ma sœur» ei écoulÊa-moi a votre îour, dît abrs sœur ïhércse, qui ^'agenouilla, car moi aussi j'ai dans le crcur un récit si épouvantable qu'un prêtre ne saurait lentendre, car moi aussi je vais mourir! IIorrib!e et étrange destinée que la uôlre^ cootinua-t-elte. Sœunà par le cri tue, iiœurs par l'eicpiation et bien lot sœurs dans la mort! L'amour a cause vatre perte; ce sont rauiotu et lambilion qui m'ont perdue, mol! Je suis la fille unique,..

En ce moment, la parole expira sur ses lèvres, son visage pilil,

ses^eux se ffrmèa'uti ell^ était mortel Siï:ur Louise murmura une

4îM) LES COUVENTS.

prière, tourna ses regards éteints vers le ciel, et sa vie sVxbala dans un soupir.

IndépendaiTiment des cinq couvents de femmes dont nous avons parlé, Tordre de saint Bruno- comptait au commencement du dixhuitième siècle soixante-sept communautés d'hommes, réparties sur le sol de lltalie, de TAIIemagne et de la France. Ces communautés étaient divisées en seize provinces, régies chacune par deux visiteurs qu^élisait chaque année le chapitre général.

Les chartreuses les plus célèbres étaient celles de Bologne, de Parme, deFribourgen Brisgaw, de Cologne, de Paris, de Nancy en Lorraine, de Gaillon en Normandie, de Pavie dans le Milanais, et de Naples. Ces quatre dernières passaient pour les plus riches. La chartreuse de Naples ressemblait moins a un monastère qu*à un palais. Un seul prieur avait dépensé pour la décorer plus de cinq cent mille écus. Ce n^était partout que pdntures, sculptures, dorures, colonnettes de jaspe, colonnes de marbre. Le cloître était fait de carrare et dallé de larges tables de marbre de diverses couleurs. Une balustrade d'un travail exquis et d*une rare magnificence fermait le cimetière. On arrivait par une splendide galerie a l'appar* tement du prieur, qui était digne d'un roi. Cette galerie aboutissait par une autre extrémité a une terrasse garnie d'orangers, de citronniers, de fleurs odoriférantes de toutes sortes, d'où le regard embrassait le panorama le plus vaste, le plus varié, le plus riche.

Que nous sommes loin de la grande chartreuse si sauvage, si désolée, si nue, quand saint Bruno et ses cinq compagnons y vinrent abriter contre les plaisirs, les vanités et les orages de cette vie d'un jour, leurs têtes pâlies par le jeûne et les veilles, mais marquées du sceau des élus par le doigt de Dieu lui-même.

Elle était de bois aussi, la croix qui conquit le monde!

Dammarlin, onzième général de Tordre des chartreux, lui avait donné pour symbole cette devise si belle dans son laconisme : Stat a^tix, dùm volviiur orbis*

^^5a?"j|l.i;ii

LES IMQUISITEURS.

L faut rendre justice au caractère ou b la politique de Ferdinand VII : le rétablissement de la monarchie espagnole, après la victoire inespérée de la sainte-alliance, fut signalé par des abus et des excès de tons les genres ; mais on doit reprocher toutes ces fautes, tous ces crimes, bien moins a l'initiative de Ferdinand qirau despotisme réactionnaire des prêtres et des moines. Si le roi d'Espagne n'adorait pas le peuple, il ne latTolait pas davantage du clergé; s'il avait pctii du

régime consiiiutionnel, il ne trouvait rien de rassumnt dans la tyrannie ecclésiastique; s'il lui répugnait d'octroyer une charte à TEspagne, il lui déplaisait paiement d'infliger aux Espagnols la barbarie distributive du tribunal de Tinquisition. Il s^fTorça de lutter en même temps contre le libéralisme et contre le fanatisme, contre la nation qui voulait être indépendante et contre TÉglise qui voulait être souveraine; par malheur, en s'ingéniant a faire la guerre aux droits de ce grand peuple qui avait sauvé la couronne du rot d'Espagne, Ferdinand VU se laissa prendre au piège de la politique religieuse : il signa le rétablissement de Tinquisition , et TEspagne de 4815, l'Espagne de la guerre de l'indépendance^ eut alTaireaun quarante-cinquième inquisiteur- général qui se nommait dom Francisco Mier y Campitio, évêque d'Almeïra *.

Les beaux esprits de la noblesse et du cierge se mirent a lutter d'audace et de folie, de science et de cruauté, avec cet absurde logicien que l'on nomme le comte de Maistre ; les conseillers extravagants de la couronne osaient dire au roi Ferditiand VII, en répétant ou en dçvu\tLntïe^LeUf)e$ à un gentilhomme russe surTinqui" sition espagnole ^ :

a Tons les grands hommes ont été intolérants.

« L'inquisition est un appendice de la prédication.

« I^ clémence, qui joue un si grand rôle dans le tribunal de l'inquisition, est l'action de l'Église qui ne se mêle de supplice que pour les supprimer.

« La mtisérioàrdé a ilii nécessairement tenir le sceptre au sein d'un tel tribunal : cela suppose uiié infinité de douceurs parliculières.

•c Montesquieu est un calomniateur, qiiand il reproche a Tinquisiiioad'avatr arrêté et tortoré des innocents.

1 L'inqaisition avait été abolie en Espagne par l'empereur Napoléon en 1808, ei par les cortèa de Cadix en ISIS i le aaint-ottce dispartt oonpIéieMeQt ea 4i9t> grâce à HMarrectiun constitutionnelle de Tile do Léon.

s Vn des plus tristes ouvrages de M de Maistre.

« Les inquisiteurs ordonnaient la torture en vertu des lois espagnoles ; les lois grecques et romaines l avaient adoptée,

« La drconspection, la sagesse, la justice, rinlégrilé, sont les vertus qui caractérisent les inquisiteurs : il faut être bien méchant pour être repris par ce tribunal.

« Il ne peut y avoir dans Tunivers rien de plus calme, de plus humain par nature que le tribunal de Tinquisition.

« L'inquisition est une institution salutaire qui a été ridiculement et honteusement calomniée par le fanatisme sectaire et philosophique.

« C'est rinquisition qui a sauvé ri*>pagne ; c'est l'inquisition qui l'a immortalisée! •

Le roi d'Espagne entendit paraphraser, par les docteurs de l'Église espagnole, tous les sc^hismes religieux de M. de Maistre, fous les impitoyables paradoxes de ce penseur de sacristie, qui parle du fanatisme des philosophes en prononçant Tapologie des inquisiteurs. Ferdinand VII osa peut-être répondre k ses conseillers que l'inquisition avait fait son temps, qu'elle avait pu servir les intérêts de l'unité monarchique et rdigieuse, avec Charles-Quint et Philippe II, mais qu'il lui semblait à peu près inutile de l'appliquer aux besoins de la religion et de la monarchie du dix-neuvième siècle. ..

L'évêque d'Almeïra se chargea de prouver au roi d'Espagne qne le saint-ofBce était une institution étemelle, un spécifique souverain contre Tesprit, contre la conscience, contre la liberté des peuples; Ferdinand VU feignit de croire à l'infaillible éternité de la justice de Torqriémada : les san^beniio reparurent en Espagne; hs familiers de l'inquisition recommencèrent leurs ténébreuses visites, et la Gazette officielle de Madrid apprit a l'Europe que S. M. Catholique avait honoré de sa présence le tribunal du saint-office, on le zèk religieux tdhH de nouveau servir les deux majestés.

Les deux souYEmàiifcr^ dont parle Bossuet , dans l'abattoir tk rin4uisitiQii ? M. de Maistre a pourtant osé écrire, à ce (iropos ;

« Quelle vérité et quel sens exquis dans cette expression : les pelx

MAJESTts! •

11 y avait en 4845, a Madrid, uu grand et noble artiste qui était le premier peintre du roi; il se Dominait Goya : il était a la fois le Favori du peuple et de la royauté, parce qu'il avait combattu, avec son crayon, avec sa plume, avec son pinceau, contre les ennemis du Il une de Ferdinand VU et de Tindépeudance espagnole. I>es ébauches, les dessins, les croquis, les caricatures de Goya renfenncnt le témoignage le plus naïf, le plus original et le plus énergique de la baine de TEspagne eontre la domination étrangère.

En voyant le clergé fanatique de son pays convier la majesté royale du dix-neuvième siècle k la résurrection du tribunal du saini^ office, Goya eut le courage de ses opinions an ti- cléricales : il s'avisa de peindre, pour ses amis, un tableau dont la seule pensée était un crime de lèse-majesté divine et humaine. Ce tableau représentait Ferdinand VU assis sur son trône et prêtant l'oreille a des conseillers qui n'étaient rien moins que Philippe U et les inquisiteurs les phis célèbres de l'ancienne Église espagnole. Philippe U se tenait debout derrière le trône du fils de Charles IV, la télé doucement penchée sur l'épaule de Ferdinand VU, et les yeux fixés sur une main de justice qui portait en saillie l'image du Christ. Aux pieds du roi, des inquisiteurs, arrachés a tous les siècles de l'histoire de l'inquisition, semblaient se disputer la conscience du nouveau souverain. Sur la première marche du trône, un moine de l'ordre de saint Dominique jouait le rôle de greffier dans cette solennelle et terrible audience : il écrivait les discours que l'on prononçait autour de lui, sur un grand livre de parchemin, avec une plume qui finissait par la pointe d'un poignard ; et, pour que rien ne manquât a la vigoureuse satire de cette peinture, Goya avait voulu que le moine-greffier plongeât sa plume... ou plutôt son poignard, dans le sang d'une victime de l'iihquisitiou : l'ccriloirc de ce dominicain, c'était un cadavre.

Il se passa dans lalclicr de Goya , devant ce singulier tabh-au, des

LES INQUISITEURS. 4^ti

scènes d*un intérêt tout à fait mystérieux ; plus d'une fois les amis intimes de l'artiste se prirent a compléter cet étrange création, en faisant parler, avec la vraisemblance de Thistoire, les personnages que la peinture avait ressuscites sur la toile. En pareil cas, ils se groupaient autour de Ferdinand VII^ de Philippe II et des inquisileurs, comme pour assister a cet entretien solennel de la religion et de la royauté; les figures imaginées ou reproduites par le peintre avaient Tair de s'agiter sur le tableau : tous ces grands acteurs d'un drame religieux et politique recouvraient, en ce moment, la mémoire, le regard, la parole, la vie; ils se souvenaient, ils pensaient, ils parlaient... Et Dieu sait quels souvenirs, quelles pensées, quels discours les amis de Goya prêtaient a Philippe II, à Valdès et a Torquéuiada I

Philippe II disait a Ferdinand VII, de sa voix la plus sombre, la plus sépulcrale :

c — C'est moi qui suis le véritable souverain de l'Escurial, ce vaste tombeau où j'ai voulu immobiliser les nations a l'ombre énervante de ma couronne ; c'est moi qui me suis fait le véritable représentant de Dieu sur la terre, en m'efTorcant d'entraîner, d'absorber l'unité monarchique dans l'unité religieuse; c'est moi qui ai tenté de gouverner les imaginations par la crainte, les esprits par la douleur, les consciences par la torture; c'est moi qui ai conçu la pensée audacieuse d'écraser les hommes sous le poids immense de la Divinité : j'ai fondé l'inquisition politique sur l'échafaud de l'inquisition religieuse ' !

c Mon père a fait de grandes choses! mais que signifient des victoires et des conquêtes qui ne produisent ni une seule religion, ni une seule royauté? que signifie le sang des batailles, s'il ne sert pas à étouffer l'indépendance des nations, devant Dieu et devant le roi? L'épée de Charles-Quint n'était pas assez lourde pour faîfe tomber

< LlnqnisitioD religietiiie n'était dam le fond qu'une Inquisition politique. — Gamfer.

l'un des |\1filcaux cje celle balance oii hc pe*aienl, au seizième siècle^ la liberté de la cco^acience et Tebclavage de la pensée ; je me pria a jçler un crucila d^oa kplaieaui sur l'épée de mon père : en donnant des oaiboiiques a la religion, î'sJAm donner de^ eacUvea à la royauté l

% Enire nousi aire» la m^in $ur U conacience,., vous semMé-je assez Taible, assez malavisé» assez «veugle pour avoir livré graïuiie* ment mes peuples aux juges ei aux bourreaux du saint^oflioe? N'aije donq vy, dans le iribunal de rinqui^ition, que la sauvegarde des iniérits de l'Église? le spectacle à^anio-dorfé n'a-l-il caché à mes yeux que k triomphe de la vériié sur Terreur, dq la dévotiw sur TindifTérenoe, de Toribodo^Lie sur les fausses doctrines? n'ai-]edono voulu infliger Tinquisidon a TEspagne, aux Indes, au Portugal, a k Flandre, a la Sardaigne, k ritalie, qne pour offrit^ a Dieu les horribles sacrifices des sanglantes religions d'autrefois^? Valdèa, mon inquisiteur-général, le croyait peu(-êlrç; mais la politiqtiede Philippe n allait au-deU de la pçnsée religieuse de rinquisiuon.

% Croye^-en un souverain qui a rêvé, pendant toute sa vie royale, l'unité de la monarchie espagnole : les Espagnols, ne formeront véritablement un seul peuple^ qu'en passant sous le niveau de la justice ecclésiastique, j dans, une pareille œuvre de transformation aalionale» le graud-inqiiisiieur est \\n insiruoîent précieux que la majesté du ciel daigne prêter a la nnyesté de la lerre : brûlez, brûlez pour le Qompie de Pieu,. , Il en ratera loiyours quejque chose ^ la puissance du roi !

€ Qu'il vous souvienne, sire, de quelle façon j'exploitai l'intervention du saint-ofGce dans fna poursuite infatigable, acharnée, contre un audacieux ennemi de ma personne, contre un hqmme de rien, que mon soleil avait fait éclore a la cour en fécondant \\n grain de poussière; cet homme se nommait Antonio Perez,

€ Perez était le fils d'un secrétaire de Charles-Quint, mon auguste

1 LlnquisitioD de Philippe II prononça plus de quarante mille condamnations; les flammes du bûcher dévorèrent six mille victimea.

père. J'avais pris en une singulière afTection l*iulelligence, h souplesse, la ruse iralienne et h morgue castillane de ce valet. Vous l'avouerai- je, sire? je n'aimais, dans cfe temps-lk, qufe detix seules personnes au monde : Antdhid Perëz et la princesse d'Eboli ! Mon Dieu ! je savais, a n'tn pas douter, que mon (avori cicbait un abîme de perversité sous les fleurs de i'élégance et de Te^rit; eh bien! j'aimnis cet homme! Je savais âuSsî, k n'en pas dodtfer, que la princesse d'Eboli ne baisait sur mon front que reni^irëinte dorée de ma couronne royale; eh bien! j'aimais cette (femme!

« La princesse d'Eboli avait trente-sept ans ; tnaië elle était jolie encore, séduisante, et d'uti cœUr si jeune qu'elle se Vantait d'avoii* besoin d'aimer. Elle ne in'aimait pas, si^e : elle en aitna un autre; elle quitta le tiiâltre pour suivre le valet : elle adora Antémio Peret! Oui, la noble et dpuletttc veuve dé Ruy Gorne» se pretid d'une belle passion pour le bouffon de Philippe II ; elle affiche cette passion qui est une folie; elle étale au grand jour cette infidélité qui est un crime I Un seul de mes serviteurs, Escovedo, par respect pour ma personne ou par honneur potlf la maison des Gome^, osa gliè^r un reproché et une menace sut* l'dreiller de ces nouvelles amours : Escdtedo fiU tùé d'un coup d'épée, le jeudi de la semaine sainte ; Pères et la prlficesse d'Eboli firent ainsi leurs déVoiions dané le sang ^

i Sire, ma lutté va commencei" contre cet amant d'une femme qui a été hotiorée de TaifioUr d'iiri roi; en luttant contre (m (lomme, je trouverai le moyen de lutter cotiite un peuple : Perez et les inqiiisHetirs m'aidefônt, satis le vouloir, ï porter la copiée' sur l'arbre des privilèges populaires.

« Je vous raconte riné histoire qui ressemblé à uti rOrfianl... On accusa Antôtiiô Perez de concussion, afin dé ne point l'accirser d'un crime de galanterie qiri n'avait blessé qfie mon rfrtrour et mon orgueil : Ferez fut condamné k vivre dans une prisoit. Ma conseience l'avait

Philippe II lui-mémo a clé accusé du mcurirc d'Escovcdo.

•m LES COUVENTS.

condamné à mourir : je le livrai a d'autres juges. On accusa Antonio Ferez d'avoir tué Escovedo : il fut mis a la question , et il avoua son crime; il ne s'agissait plus que de mander un prêire et un bourreau... Mais cette vile créature avait des ressources de malice inépuisables pour échapper a la justice des hommes ! Le tortionnaire lui avait brisé les bras, les jambes, tout le corps; il souffrait horriblement, il était seul, il était gardé la nuit et le jour.. . £h bien ! cet homme, ce démon, se souvint qu'il avait une femme; il voulut la voir pour lui adi-esser un dernier adieu, et cette femme qu'il avait trahie pour une princesse eut pitié d'un criminel... mieux que cela... elle eut pitié d'un infidèle, et, après l'avoir maudit, elle le sauva!... Le moribond se releva, guéri par un miracle, comme le paralytique : il prit une robe et une mantille ; il franchit le seuil de sa prison en ayant l'air de pleurer; il sortit de Madrid... et, quelques jours plus tard, l'on vint m^apprendre qu'Antonio Ferez s'était réfugié dans Pindépendance de mon royaume d'Aragon, sur l'autel des traditions nationales !

« Transporté sur le terrain de la politique aragonaise, la lutte du monarque et du sujet prit tout à coup des proportions effrayantes ; mon adversaire n'était plus un homme... c^était un peuple ! Perez se retira dans un couvent : les moines veillèrent sur lui, en l'enfermant dans Tasile impénétrable d'un droit religieux. Perez relevait, dès ce moment, de la justice privil^iéede l'Aragon : traduit par la royauté devant les juges de ce royaume, sous trois chefs d'accusation, il fut trois fois acquitté par le haut tribunal, et le peuple tout entier salua la liberté d^un coupable...

« Sire, il y avait alors une inquisition dans les £spagnes 1 j'avais accusé Antonio Perez de meurtre, de corruption et d'empoisonnement : je l'accusai d'impiété et d'hérésie! Il ne s'agissait plus de la cause du roi, mais de la cause de Dieu : les inquisiteurs allaient remplacer les juges.

« Les familiers ne se firent pas attendre : Ferez était déjà sur le

LKS INOUÎSlTEUnS. 400

seuil (les prison? du saint-orfice... lorsque le peuple se àouleva pour le délivrer; on attaqua les gardes du vioe-roî et les familiers de l'inquisition ; on arracha un hérétique a la justice de TÉglise, et Ferez Irouva le moyen de gagner les montagnes et de se réfugier en France.

« L'ennemi personnel du roi venait de m'échapper, sire; mais il me restait a châtier un ennemi de la royauté : le royaume d'Aragon paya la delte d'Antonio Ferez! Far mon ordre, une armée royale occupa la ville de Saragosse; le grand -justicier, celui-la même qui avait osé absoudre un criminel d'État, fut décapité par le bourreau de Fhilippe II ; le sang des nobles et le sang du peuple coula dans les rues; enfin, sous le prétexte que le royaume avait violé la justice divine en résistant a la souveraineté religieuse de l'inquisition, je déchirai toutes les vieilles chartes aragonaises, et l'Aragon ne fut désormais qu'une province espagnole.

€ Croyez-moi, sire, l'unité monarchique de l'Espagne est encore tout entière dans la mystérieuse puissance du saint-office; rendez a notre couronne la royauté secrète de l'inquisition ! » —

I^ premier grand-inquisileur-général, Thomas de Torqué-

mada, disait k Ferdinand VII, par la voix impitoyable d'un des amis de Goya :

€ — Sire, une glorieuse majesté vient de vous donner une leçon de politique espagnole; daignez permettre a l'ancien prieur du couvent des Dominicains de Séville de vous adresser une leçon d'histoire religieuse.

c Sire, je dois a la bonté du roi Ferdinand et à la piété de la reine Isabelle, dont j'étais le confesseur, la gloire d'avoir fondé véritablement en Espagne l'inquisition de saint Dominique. A la fin du quinzième siècle, l'Église et la royauté espagnoles avaient besoin d'un serviteur dévoué, courageux, infatigable, fanatique, pour la défense de l'unité religieuse : il leur fallait un homme qui sût apprécier l'étal des esprits en Euro|>e, la tendance des mœurs, des senti-

im LES COUVENTS.

nientset des idées, les coiu]iié(es que préparait la spience, les tentatives ^'én^snqpatipa qpi s'organisaient (I^P^ la consci^i(^ py^lique et les insurrections intellectuelles que fQmentait la phjlosophie ; il leur fallait un instrument assez fort pom^ résister au peuple, assez terrible pour faire peur aux grands et aux superbes, assez souple pour se glisser au besoin sous une tiare et sous une çourouoe. Le monde de la pensée commena^t a fu7if^r\ çt Ton ei^trevoyait déjà )es étincelles qui devaient alluiqer les arguments de Luther; Tincendie n'était pas loin, sire, et Tpn daigna choisir Thupable prieur des Dominicains ^e Séville pour j^ter^ sur la torche des incendiaires, Teau bénite et le sang de Tinquisition.

€ Je me croyais Télu du Seigneur, sire ; il me seniblait que Jésus- Christ m'avait confié son Église» et ]e résolus de la lui gî^rder à tout prix. J'oubliai, pour inieux servir la chrétienté, le^ préceptes du divin fondateur du christianisme, et je consentir a devenir un g^rand inquisiteur, a la condition qu'il plair<iit à Dieu de ue plus^a?V^ luire également son soleil sur les bons et sur les méchants^.

f Des prêtres, qui en étaient encore a l'optimisme religieux de certains pères de l'Église, essayèrent d'épouvantçr ma conscience et de tifoubler ma raison, en me parlant d^ '^erlullien qui trouve dans rÉvangile, au profit de tout le monde, le droit naturel de choisir sa religion et d'adorer son Dieu; d'Âtbénagore, qui proclame la liberté de conscience; de saint Hilaire, qui reproche à un persécuteur des chrétiens d'employer contre eux plus de force que de raisop ; de saint Athanase, qui défend au chiistianisme de s'établir par la violence ; de saint Chrysostôme, qui ne permet pas a la foi de persécuter l'erreur; de saint Augustin, qui ne sait jeter aux manichéens que les plus douces fleurs de son éloquence ; de Lactance, qui oppose à l'unité religieuse la volonté individuelle; enfin, ils me parlaient de l'ancienne Église d'Espagne, qui recommandait à la royauté la politique

1 M. de Maistre.

S Malh., cap. Y, 45.

de la tolérapcç en oafiqt lui dire ; Quand ^om voyons des ebrétiens l>erséciiieiirs, nous soiniiies tentés de croipe q\k'\h n'ont pas In rÉvangile!

c Les naïfs conseillera qui nie parlaient ainsi, à la cour d'Isabellela-Calbolique, ne soupçonnaient guère, ces pauvres d*esprit! que le seizièqiQ siècle allait Qnvrir les portes d'|\n véritable enfer philosophique ; i|s n'entrevojai^nti fun ob^^v^tut les tendances da Te^pril public, ni les révolutions» ni les févoltes, ni 1^ guerre civiles, ni les désa^irçs qui devaient ensanglai^ter TEurppe chrétienne; ils ne devinaient pas, k coup sûr, qtie Tinquisitiou 4^it d^linée à d^v^r tôt ou tard Tarche ^iute de la religion et de la rojantél Je ine uiis donc à Tœuvre, sire, et je ne tardai pas à ixmstruire cet(ef a.rck^ religieuse et politique où les chrétiens résolue vaulaient s^i^v^gard^ les droits des deux m^îçsics.

c Aucun crime, aucun délit, an^^titii^ ^^t^^^ contre la religiop et rÉglise ne devaient échapper a la vindicte secrète du tribunal des inquisiteurs, Mes tables de proscriptioi) luenaç^ietit ei cQU^aïunaiçnt à la fois les Juifs, les Mahoméiaus, les ^écéiique^, les philosophes, les indifTérentSj^ tous ceux qui, par la naissance, par lecultç, parla famille, par la parenté, par la fortune, par rçaprid P^f ^ caraotèi-e, par la sciçnçe^ avaient osé montrer q^çlqui^ chose d'^çiHi^P^*'^ au génie toujours clairvojï^it et lo^QiM^ invisible de Tinquisition ; j'aurais incendié le champ tout entier de mon Église, c'est-à-dire toute TEspagne, pour pe rien oublier, poiur ne rien épargner, en faisant passer la torche du saint-offiçe sur Thérésie et sur rivi;aie.

t Sire, pour de pareils crimes, çrimçs de lèse-fiajesié divine> il fallait inventer de singuliers et terribles stipplices : demande? a l'histoire si le grand-inquisiteiu'-général Torquémada n^était pas bien digne de devenir le grand-jusiicier de Dieu sur la terre ! . ..

€ La flamn^e des auto-da-fé jouait un beau rôlç siu* le théâtre de mou inquisition...

« Il y avait dans ce temps-là des Juifs et des Maures convertis,

rM LKS COUVFKTS.

qui <u> livraient en secret h foutes les horreurs de Taposlasie; au feu les Juifs et les Maures I

c II y avait des blasphémateurs qui osaient émettre de certains principes sur la toute- puissance de la Divinité chrétienne; au feu les hérétiques!

c II y avait des profanateurs qui touchaient a Teau bénite, aux hosties consacrées et aux huiles saintes» dans l'intérêt de je ne sais quelle science divinatoire ; au feu les devins et les sorciers I

« Il y avait des païens baptisés, qui invoquaient les démons pour leur arracher d'horribles faveurs; au feu les démonistes!

« Il y avait des pécheurs excommuniés, qui renonçaient au bénéfice de l'absolution en se dérobant a la justice de la pénitence ; au feu les pécheurs incorrigibles !

« Il y avait des dissidents obstinés, qui ne voulaient croire ni a l'infaillibilité, ni a la l%itimité du pape; au feu les schismatiques !

c II y avait des catholiques trop faibles, trop complaisants, qui s'ingéniaient a protéger, a cacher, a sauver les adversaires de l'inquisition et les ennemis de TLglise; au feu les receleurs et les adhérents de l'hérésie!

« Il y avait des grands seigneurs qui essayaient de s'opposer a l'exécution des arrêts du saint-office ; au feu tous ces gentilshommes qui déshonoraient la religion de la noblesse!

c II y avait d'indignes fonctionnaires, des gouverneurs audacieux, qui ne savaient ni voir ni entendre quand il s'agissait des intérêts de l'Église ; au feu tous ces misérables agents de la royauté ou du peuple!

« Il y avait des avocats, des notaires, des hommes de loi, qui prêtaient à l'hérésie l'appui mercenaire de leur intelligence et de leur impiété; au feu tous ces misérables sectaires du diable!

c II y avait de médiants chrétiens, qui consentaient à donner la sépulture a des hérétiques condamnés par une sentence de l'inquisi-

lion; au feu tous ces fossoyeurs impies qui effrayaient, au bruit de leurs pas, les ombres plaintives de la terre sainte !

t II y avait des morts dont la mémoire était flétrie par TÉgiise ; au feu tous ces vils ossements, toutes ces dépouilles mortelles qui sentaient encore Thérésie l

a Enfin, sire, Tinquisition de Torquémada n'avait peur de rien ni de personne : elle s'attaquait a la fois aux grands et aux petits, aux faibles et aux superbes, au peuple et à la noblesse, aux prêtres et aux évêquesi aux moines et aux papes, aux mendiants et aux rois ; dans les fêtes solennelles de l'inquisition, qui étaient les auto-da-fé, le siège de l'inquisiteur dominait le trône du monarque I

c Sire, c'est l'inquisition qui a préparé la grande Espagne de Charles-Quint, avec l'inquisiteur Torquémada ; c'estl'inquisition qui a préparé la grande Espagne de Philippe II, avec l'inquisiteur Valdès.

« C'est l'inquisition qui a lutté en Espagne contre la réforme de Luther, contre Tindépendauce de Bossuet, contre la philosophie de Voltaire, contre la révolution du peuple de 89, avec les inquisiteurs Quiroga, Sandoval, Zapata, Sotomayor, Mendozn, Jean de Camargo, Lara, Cevallos, Joseph de Ârce et Lorenzana.

c C'est l'inquisition qui a préservé TEspagne de ces révolutions sanglantes^ de ces conspirations, de ces châtiments qu'on a vus dans les autres cours de V Europe; les rois ny ont point été assas^ sinés et n'y ont point péri par la main du bourreau, comme en France et en Angleterre. L'Europe, avec le saint-'Office et une soixantaine de pvcès dans un siècle^ nous aurait épmyné le spectacle d'un nrumceau de cadavres qui surpasserai la hauteur des Alpes et arrêterait le cours du Rhin et du Pô *•

c Sire, obéissez a la cruelle sagesse et a la tyrannie catholique de Philippe II : rendez a la couronne d'Espagne la royauté secrète de l'inquisition! » —

1 Voilà encore réloquCDce ei )a logique (te M. de Maistrc.

... Le grand-inquisiteur- général Valdès disait a Ferdinand VII, par la voix d^un dei amis de Goya :

* — Sire, Dieu se sert quelquefois de singulières itàrniinatiofis, comme dit Bossuet, pour inspirer à WA pautres serl^ttelik^ là vCH' lonlé, le courage et la Torce. A mon avènement ail trône religieiii de ce roi de Tinqui^tion que l*on nomme Thomas de Torquémat^a, je me sentais encore bien faible, bien indulgent, bien timide, et le fer sjicré du saint-ofHce était presque trop Idurd pôm Mes indigné» mains : Dieu prit piiié de ma faiblesse, de ma timidité, de mon indulgence, ti TOUS ailes apprendre, sire, par qnelte voie secrète et terrible Dieu daigna me conduire à la puissance, il la grandeur, k la gloire!

• Sire, nous sommée k Sévill^, le 7 septembre 4598.

c Li place publique est inondée de soldats, de prêtres, demolnes, de flots de peuple* qui forment un cercle immense autonr d'un vaste bAcher. La flamme est déjà prête; le bourreau est k son poate^ tri foule e%t silendeuse, ft foioe d émotion, de lerreur et de curiositéi Deux personnes uianquent encore a oe lugubre rendeak-vouS| au spec^ tacle de cette fête mortuaire : le grand-inquisiteur et la victime^ Enfin, bn bruit mystérieux, sinistre, sW fait entendre^ et la totn-be des curieux s'est levée, comme un seul homme, sur la pointe de» pieds; le grand*inquisiteur s'avance, au roiKeu de ses gardes db corpi : il traverse tentcmeat la place; il a'aiaied datis un fauteuH qui domine réobafaud, et la tragédie commencée

4 Une femme belte^ admirable, ébloutssanie, î»i amenée sur te bûcher : eHe se lYomme Béatriz Pardo; elle est la veuve d'un riche marchand, d'uu hérétique exécuté il y a htfit jours par le bourreaa de ripqtrisitfon. Béuriz considère la Toule sans trembler, et les apprêta dtt supplice sans pàKr. On lui arrache une espèce de basquine qui couvre son sein : alors, seulement, elle tremble, elle pftKl, elle pleure ; ensuite elle s'agenouille, sous la main brutale du bourreau qui Publige a baisser la tête ; un aide, an valet ^ un iaaiilicr armé d*ufie

LES INQUISITEURS. 50r>

torche se prépare a donner des flammes au bûcher : au même insliint» la patiente pousse un cri terrible; elle relève hardiment la tète; elle regarde le juge a tous, le grand-inquisiteor-général : elle le supplie^ du geste, du regard et de la voix ; elle veut le voir, elle veut lui parler... Il s*ngit d'une grande révélation, il s'agit d'nn grand mystère!...

« A tort on a raison, j'ai eu pitié de cette reuime, de ses prières, de ses cris et de ses larmes : s'il lui resle a dire quelque chose avant de mourir, qu'elle rainasse bien vite sa basquine ; qu'elle arrange de son mieux ses beaux chevetix blonds ; qu'elle reprenne un peu de courage, et qu'elle marche, les pieds nus, jusqu'au palais du saint-office : je l'entendrai!

« Sire, le grand-inquisiteur éloigna tout son entourage, même ses gardes du corps, même ses familiers, pour recevoir cette malheureuse. En la voyant s'approcher, Valdès lui fit signe de se prosterner a ses pieds, de lui parler a deux genoux, les mains jointes, dans l'attitude de l'abaissement» de la confusion et du repentir : elle se prosterna; elle croisa les mains sur sa poitrine; elle baisa la terre, pour mieux s'humilier. En ce moment-la, sire, je m'aperçus que cette femme était bien belle!

« — Tu peux parler, lui dit l'inquisiteur.. . je t'écoule.

« — Ce que j'ai a vous apprendre est bien simple, répondit-elle en tremblant ; près d'expirer dans les flammes, dans les tortures, j'ai voulu vous adi*esser une dernière parole d'adieu, et cet adieu... le voici : Je vous aime!

« — Toi!... m'écriai-je en m'avançant vers Béatriz...

« — Oui, répliqua la patiente, d'une voix amoureuse : je vous aime I

• — Pourtant, reprit l'inquisiteur, avec une certaine hésitation, tu étais naguère la femme dévouée d'un hérétique. . . d'un apostat. . .

« — II avait renié sa i*eIigion, par mon ordre, par mes conseils, par mon caprice.

rm LES COUVENTS.

« — Et pourquoi donc un pareil caprice? « — Grâce a Tœil vigilant du saint-office, la mort de mon mari était certaine, et cette mort était pour moi une belle espérance ; Dieu ureu a punie : je vais mourir I

« Le graud-inquisiteur quitta son fauteuil ; il releva la jeune femme agenouillée, et lui dit en la regardant avec surprise» avec admiration :

« — Tu vivras!... as-tu encore qtielque chose a me demander? « — Oui... le droit de vous contempler et de vous servir. « — Soit!... mais, a une œndition : tu es jeune, jolie, spirituelle, et je n*aime... je ne dois aimer ni la jeunesse, ni la beauté, ni l'esprit ; je te donne huit jours, pour me plaire, pour me charmer, pour me séduire : appelle le démon a ton aide, et tente-moi ! « —J'essaierai...

«I — Tu n'as que huit jours... Commence donc a me tenter, au plus tôt, si tu le veux et si tu le peux. « — J'ai déjà commencé...

a — Où?

« — Ici.

« — Quand?

« — Lorsque je suis entrée dans cette salle. « — Comment?...

o — J'ai prononcé trois mots que nulle femme n'aurait osé vous dire...

« — Qu'est-ce donc que tu m'as dit?

« — Je vous aime !

« A la voix de celte femme, de cette magicienne, le démon ne se fit pas attendre : Bratriz s'efToiça de m^enchanter, de me sédnii^, de me perdre, par la beauté, par l'imagination, par l'esprit, par la grâce, par Téloquence; tout ce qu'il lui fut possible d'imaginer de ruse, de finesse, de charme, de coquetterie et d'artifice, elle osa l'employer contre un prêtre, contre un inquisiteur... Hélas! j'aurais

voulu voir, en une pareille tentaiion» saint Antoine, le grand saint Antoine lui -même!...

« Que vous dirai -je, sire?... je donnai, les yeux fermés ou les yeux ébloui.;, dans les pièges chamianis que me tendait tne fille de l'enfer ; et je me pris a jeter, a ses pieds, mon pouvoir, mon dévouement, ma fortune, ma religion, mon avenir!... Et lorsqu'elle n'eut accepté, de mes folles promesses, de mes olTres insensées, que mon admiration et mon amour, elle s'écria en s'écha{^ni de mes bras coupables ;

« -* J'ai vengé mon mari, et tu es damné... le suis juive!

« Oui, sire, c'était bien une juive que j'avais aimée!

« Le lendemain, Dieu merci! la foule inondait la place publique de Séville, pour voir mourir une femme, sur Téchafaud d'où Béalriz était partie, sur le bûcher que Béatriz av^t déjh vu de bien près.

« Les flammes enveloppèrent la juive; et qtiand il ne resta pins que de la poussière, de cette vile et charmante créature, je fis jeter ses cendres au vent, et il me sembla que j'aspirais un peu de cette cendre humaine : mon coeur se gonfla; la haine me donna la conscience du fanatisme ; la eolèi'e illumina ma dévotion ; le fer H^é du saintoflBee cessa de peser dans mes œaiiis ; je n* étais plus faible, je n'é? tais plus timide, je n'étais plus indulg^pt : VaJdès u*était plus qu'on grand-inquisiteur!

« Mon règne ne daie que dfi œ jour-là. . .

« Qui donc a porté, pendant viugt ans, la terreur dans toute l'Espagne, sous le prétexte de faire la guerre aux juifs et aux luthériens?... C'est i»oi.

« Qui donc a jeté sur les bAchers de Vailadolid, de Tolède et de Séville, de pauvres savatits, d'innocents théologiens, sous le prétexte qu'ils avaient étudié les laitues orientales?... C'est moi.

<( Qui donc a osé proscrire, malgré le roi et malgré le pape, un homme admirable, un chrétien H}hiif0ft^ saint Jean-jde-Picu, le fondatieur des ordres hospitaliers ep Espagne?... C'/c^ moi.

« Qui donc a osé livrer aux juges du saiut-office la connaissance de crimes et de délits qui n'intéressaient ni la religion, ni TÉglise?... C'est moi.

« Qui donc a imposé la justice de Tinquisition a Mexico, à Lima et a Carthagène, précisément le jour anniversaire de la mort de Fernand Cortez?... C'est moi.

« Qui donc a imaginé Vinqumiwn dei flottes, des troupes et des Tlotianes, au risque d'enlever à l'Espagne sa marine, son année eC son commerce?... C'est moi.

« Qui donc a rédigé, après Torquémada, le code de l'inquisitioû?... C'est moi.

« Enfin, qui donc a fourni, sous le r^e de Philippe II, vingt mille victimes aux bourreaux ou aux geôliers du saint-office?. . . C'est moi.

« Sire, pourvu que vous puissie? trouver un grand-inquisiteur qui me ressemble, rendez à la couronne d'Espagne la royauté secrète de l'inquisition !» —

Un soir, comme Goya lui-même s'apprêtait à faire parler le

grand-inquisiteur-général Pachèco, on frappa violemment à la porte de l'atelier : c'était la justice du saint-offioe, qui venait exécuter sur la personne du célèbre et courageux artiste une priae-de^corps décernée par le grand-inquisiteur de Ferdinand VII.

Après avoir fait un invenlaire minutieux de tout ce qui appartenait à Goya, les officiers de l'inquisition emmenèrent leur prisonnier dans le mystérieux palais du saint-office.

Le lendemain, a son réveil, Goya aperçut tout près de lui, sur le seuil de son cachot, \m familier qui lui dit en souriant :

— S'il vous platt de reproduire sur la toile les scènes les plus secrètes, les plus terribles de l'inquisition espagnole, regardez bien, écoutez-moi, et inspirez-vous !

. — Où suis-je?... demanda lartisto.

— Vous êtes dans un cachot du saint-olBce, répondit le familier ;

dans un cachot qui a tout juste les vastes proportions d\\n sépulcre : la mort n'a pas besoin de beaucoup de place.

— Suis-je donc condamné a mourir?

— Lorsque l'on tombe dans cet abime, ce n*est point pour y vivre !

— Aurai-je le droit de lire et d'écrire, en attendant le bourreau !

— Non.

— Puis-je me plaindre, crier, gémir ou chanter?

-—Criez, gémissez, chantez, plaignez-vous tout a votre aise; mais, je vous en avertis, voici un bâillon et un fouet,

— Je vois bien que j'ai affaire à un bourreau de Tinquisition !... Autrefois, du moins, l'injustice distributive du saint-office envoyait h un accusé des assassins qui ressemblaient a des juges...

— Soyez tranquille, vous serez jugé.

— Me sera-l-il permis de me défendre?

— La meilleure défense pour un coupable, c'est l'aveu de son crime...

— Et si ma conscience ne me reproche aucun crime ?

— C'est qu* apparemment votre conscience est devenue muette; on l'obligera peut-être a parler dans la chambi'e du iouinnent.

-* La chambre du tourment ?

— Oui... relevez- vous, et suivez-moi.

Goya se releva ; il suivit lentement cet homme, cet horrible familier, a travers les détours d'un véritable labyrinthe; enfin il pénétra, sur les pas de son guide, dans un vaste cachot souterrain où il aperçut a grand'peine, à la lueur de deux lampes sépulcrales, l'appareil épouvantable des instruments de supplice, horribles panoplies qui fournissaient des armes religieuses à la justice executive de l'inquisition.

Kn ce moment, trois ou quatre bourreaux, vêtus d'une longne robe de treillis noir, et la tête couverte d'un capuchon de même étoffe, entrèrent dans la chambre du tourment. Un d'eux posa ^

510 LBS COUVENTS.

large main sur l'épaule de Goya, pour le forcer de s'asseoir sur un chevalet qui servait au suppliœ de la quêêtion dé l'eaUf

L'iuquisiteur dit a Tarli^te :

— Le saiiU-ofBce a imaginé trois moyens infaillibles, pour rendre la parole aui consciences muettes : la corde, Teau et le feu.

E^sayfst de vous taire, fi le Iribunal vous interrogé : vous serez attaché à cette corde, que Ton fera passer ensuite dans une poulie; à un signal de l'iilquisiteiir, lesbdurreaui >'oii8 stispendrôiUsiliantet si bjeUf^qu'il ne votis restera ménie plus la force de demander grâce en retombant, lOMt -meuriri, brisé, déchiré, sur les dalles dé ce cachot.

Les médecins du tribunal vous rendront la vie pour un jour^ poOi tme heure, pour une nrinuO ) s'it vous platt encore de vous taire, nue seconde torture vous obligera peijit-eire a parler ; éljendu sur ce (*lie%alet de bois, garrotté dans cette espèce de gouttière, vous suhk(% tin 6upp%e que les diuMués e^ix-mén^es n'ont pM à isubSr dans Tenfcr ; à chaque goutte d'eau que le tortionnaire versera dan^ Totre bouche avec una k^leur calculée^ voi|$ m#iiqtiere% d'air 0t vous cipirez mourir.,, mais vous r^si^ter^z a |^ peifie, à la fatigme, à la donlenri et votis ressusciterez a chaque insi;an( dao^ une soiiflVance nouvelle.

I<es médecins du tribunal daigneront encore vouft rendre la force donjt lin iÇOupjE)blea besoin popr bien souffrir; si'il vous sied toujours d étouffer )es cris |ie totre conscience» un^ç troisième torture vîendryi peut-éir^ ^ bout d^ vptrfe ji^corrigibie iniquité ; les ei4oMiei|rs at** taehefopt vos mains.^i fos jambes', ils frottejront vos pieds avec dejs matières grasses et pénéjtrantes; on vous placera devant uq feu qoie les dénions ont la coutume de prêter fiu^ bo|irreaux du saint*o(fiGe ; le feu déchirera votre chair ; vous sentirez vos ner& se rétrécir et se briser ; vous eniendrez craquer vos os^'/et nous verrons ce que pourra dire uu païen sur le gril de saint Laurent !

A Tissée de votre dernier interrogatoire dans la chaujbre du tour-

meni, il ne vous restera plus qu'a passer par les honneurs el par les flammes de raulo-da-fé.

— Quoi ! s'écria le malheureux Goya, la corJe, Teau ci le feu ne m'auront pas encore tué dans ce cachet?..*

— Non ; l'inquisition ne tue pas ses ennemis : elle les aide a mourir ; Tinquisition a horreur du sang : elle entame le corps d'un homme, et c'est la justice du roi qui Tachève ' !

— Et l'Espagne, reprit Goya de sa voix la pltis dédaigneuse^ assistera de gaieté de cœur au spectacle de vos pieuses vengeances? Et le roi Fenlinand Vil vous permettra, sans défaillir, d'emprunter à Tabsurde cruauté de Philippe II le programme des ctt/o*rfo-/15 du seizième siècle?...

— C'est fait!

— Et la loi?...

— Si veut le roi, voudra la loi !

— Et la liberté?...

— Elle est dans le cii>l !

— Eti'égaUté?...

— Elle est au cimetière *

— Enterrez^moi donc, et que Dieu vous juge 1

— En attendant qu'elle soit jugée par son véitable souverain, qui n'est pas de ce monde^ l'inquisition vous jugera, vous condamnera et vous brûlera. En ma qualité d'officier du saint* office, je vais vous faire connaître le programme de la solennité religieuse dont vous serez le plus coupable et le plus célèbre héros; le programme est emprunté, comme vous le disiez tout a Thetire, à la pénalité chrétienne du seizième siècle :

A La veille du jour qui doit illuminer la fête divine de Tstf/eda-fé, la cérémonie commence par une procession de dominicains

> ^lon M, de Maittre, l'inquisition ns tuait personne, puisqu'elle restait étrangère à l'exécution de ses arrêts de mort. — 0 logicien illustre! c'est donc le bourreau qui eH responsable^ devant Dieu et devant les homines, des condamnations qu'il exécute!.».

el de (amilicrâ qui vont planter sur une place publique, entre un autel immense et un vaste biicher, la croix de la religion et Pétendard du 8aint*o(Bce.

« Le jour suivant, à sept heures du matin, le roi, la reine et toute la cour prennent place sur des balcons réservés ; le fauteuil du grandinquisiteur domine le balcon du roi : Dieu au-dessus de la royauté.

o A huit heures, la grande procession quitte le palais du saintofBce dans Tordre suivant :

a Cent charbonniers armés de pique et de mousquets : ils ont le droit de faire partie du cortège, parce qu'ils fournissent le bois destiné à brûler les hérétiques;

c Les dominicains, précédés d'une croix blanche * j

c L'étendard de l'inquisition ;

c Les grands d'Espagne et les familiers :

c Les victimes ;

c Les conseillers de la suprême', les inquisiteurs et le clergé; le grand-inquisiteur, vêtu d'un habit violet, se fait escorter par ses gardes du corps.

« Enfin, la cérémonie commence.

c Les condamnés sont enfermés dans des cages de bois.

€ Un prêtre célèbre la messe jusqu'à l'Évangile.

c Le grand-inquisiteur descend de son fauteuil, avec la chape et la miti*e; il s'approche du roi, — et le souverain, debout, la tête nue, jure de prot^er la foi catholique, d'extirper l'hérésie et d'approuver toutes les procédures de l'inquisition.

« Un moine, de l'ordre de saint Dominique, monte dans une cliaire : il condamne l'hérésie et il exalte le saint-olïïce.

« L« relateur du tribunal commence a lire les sentences : les condamnés s'agenouillent dans leurs cages.

€ L« grand-inquisiteur se lève; il prononce Tabsolution descou-

• La iupréme était le conteil royal de Pinqniittion,

pables qui se sont réconciliés avec Dieu, et il livre les condamnés a la justice séculière.

€ Le quemadero ' est prêt : il a reçu un bûcher pour chaque victime; les justiciables du bourreau n'ont plus, dès ce moment, qu'une seule grâce à attendre, une seule faveur a espérer : qu'ils s'humilient devant Dieu, qu'ils déclarent vouloir mourir en chrétiens... et le bourreau ne les brûlera qu'après les avoir étranglés. >

Quand il eut terminé la lecture de ce programme, qui rappelait a merveille tout l'afTreux cérémonial d'un auto-dorfé du seizième siècle, le familier ordonna à Goya de le suivre encore, et le malheureux artiste pénétra bientôt dans une vaste salle où il retrouva. Dieu merci I un peu d'air, un peu de lumière, un peu de soleil.

Le familier dit au peintre de Ferdinand VII :

— Cette salle doit servir aux audiences du tribunal de l'inquisition ; rien ne manque aux ornements, aux attributs de ce prétoire, sinon le souvenir apparent, le souvenir matériel des grands hommes qui ont honoré le saint-ofBce. Vous, qui avez su déjà faire parler, sur la toile, un illustre justicier de Dieu que l'on appelle Thomas de Torquémada, reprenez votre palette et vos pinceaux ; inspirez- vous de l'édifiante histoire de l'inquisition espagnole ; évoquez dans ce prétoire, autour de votre chevalet, tous les glorieux fantômes qui se cachent encore dans les ruines du saint-office : le tribunal vous con • damne k ressusciter dans cette salle, par un enchantement du génie, tous les grands - inquisiteurs d'Espagne, depuis Torquémada et Cisneros jusqu'à Joseph de Ârce et Lorenzana !

Le familier poussa du pied les deux battants d'une porte ; il s'inclina respectueusement devant l'artiste, et il lui dit, en lui montrant la route qui devait le conduire k la liberté :

— L'inquisition vous pardonne ; n'en dites rien dans votre atelier, ni a Torquémada, ni k Philippe II, ni k Valdès !

' Brûloir, brûlerie.

Une fois libre, le pauvre Goya n'eut rien de plus pressé que d'oublier la promesse qu'il avait faite au familier du saint-offioe : il résolut de quitter secrètement Madrid et l'Espagne ; il réussit à se réfugier en France, où il fut accueilli précisément par le célèbre LIorente, le savant auteur de V Histoire critique de Vinquintwn espagnole.

Goya mourut a Bordeaux; Ferdinand VII n'avait point oublié son premier peintre : l'artiste mourant remercia le roi.

Goya, déjà malade, presque mort, s'avisa de reprendre son pinceau, et il se mit à peindre une admirable ébaudie : Un chien en arrêt devant un serpent. — L'on a dit que, dans la secrète pensée de Tartiste, ce chien représentait l'Espagne, et ce serpent l'inquisiriim.

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