UNE MAUVAISE PAYE
Le tailleur Bilderbeck se fait hardiment annoncer, à six heures du soir, chez son client R^aymond, au moment où celui-ci achève sa toilette pour aller dîner.
— Ah! c'est vous, monsieur Bilderbeck?
— Comme vous voyez, monsieur Raymond.. «
— Tiens! on -vous a laissé entrer !
Le tailleur réprime une grimace et répond à cette remarque désobligeante par les mots suivants, accompagnés d'un sourire malin:
— Oh! j'aipris un prétexte f
— Bah!
— J'ai dit à votre domestique que je vous apportais un vêtement.
— Tant d'astuce, monsieur Bilderbeck!
Et, se tournant à demi vers lui :
— Voilà donc pourquoi la plupart des tailleurs ont toujours un paquet sous, le bras?
— Précisément, monsieur Raymond.
— Eh bien ! mon cher, profitez de votre stratagème comme vous l'en tendrez. Asseyezvous ou restez debout, prenez un cigare sur la cheminée, faites sauter les bandes de mes journaux. Mais permettez-moi de continuer ma toilette devant vous. Vous êtes un homme.
— Ne vous gênez donc pas, monsieur Raymond! Moi-même je suis un peu pressé.
J'étais venu pour ma facture
— Cela se voit bien. Vous êtes incapable de venir chez moi mû par un sentiment désintéressé.
— Je ne l'oserais pas.
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— Des mots, monsieur Bilderbeck ! - -
— C'est le désespoir, réplique le tailleur.
Figurez-vous que, depuis midi, je suis sorti de chez moi dans l'intention de réaliser quelques fonds parmi ma clientèle...
— Et vous avez fait chou-blanc, dit Ray^ mond.
— Hélas ! •
— Même avec votre paquet sous le brasî
— Ne vous moquez pas, monsieur Raymond. J'ai mis en vous. mon dernier espoir.
— Après tout le monde... ce n'est pas gentil, monsieur Bilderbeck. Donnez-moi votre note.
— Je vous l'ai déjà donnée une douzaine de fois, vous le savez. C'est 3203 fr., sans les intérêts.
— Alors, vous n'avez pas votre note!
— Si fait! si fait! s'écrie le tailleur en surprenant le geste de Raymond; j'en ai toujours sur moi un double... plusieurs doubles... La voici!
i6 Les Créanciers.
— C'est bien. Posez-la sur ce plateau marocain. Je la ferai examiner,
— Examiner î Mais vous l'avez maintes fois examinée et consentie.
— Ah! c'est qu'à présent j'ai un intendant.
C'est bien différent. Il faut que tout lui passe par les mains. Oui, monsieur Bilderbeck, un intendant. J'ai régularisé ma vie.
Je ne suis plus l'écervelé, le dissipateur que vous avez pu connaître. J'ai acheté une conduite, comme on dit.
— Remettez-moi au moins un à-compte.
J'attendrai encore pour le reste/
— Impossible sans le visa de mon intendant.
• — Voyons, trois cents francs... deux cents francs, là!... Il y a assez longtemps que je patiente; ;Y ai mis toute la bonne volonté imaginable.
Raymond ne l'écoute pas; il essaye des cravates.
— Cent francs... je me contenterai de
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cent francs aujourd'hui, reprend le tailleur.
— Fantaisiste !
— Je vais vous signer un reçu.
— M. Bilderbeck, vous m'affligez réellement. Je vous répète que vos instances sont inutiles.
Le tailleur s'affaisse sur un canapé en gémissant.
— Je ne peux cependant pas revenir comme je suis parti, murmure-t-il ; que penserait madame?
— Vous dites? fait Raymond.
— Je dis : que penserait madame?
— Ah! oui, votre femme... Pourquoi ravoir accoutumée à penser ? Mauvaise habitude dans un ménage 1
— Elle ne doit plus m'attendre pour dîner.
Déjà six heures et demie! Et moi qui demeure boulevard du Prince -Eugène! je trouverai tout froid.
— Eh bien! dînez avec moi, mon cher monsieur Bilderbeck.
i8 Les Créanciers.
— Oh! monsieur Raymond, vous plaisantez!
— Non, non je n'aime pas à dîner
seul Nous irons au restaurant.
— En vérité, c'est trop d'honneur que vous me faites... les convenances me défendent d'accepter.
— Laissez-moi donc tranquille avec vos convenances !
— Mais la compagnie d'un simple tailleur. . .
— Vous ne vous rendez pas justice, Bil-
derbeck. A défaut d'éducation, vous avez de
solides qualités, comme tous les enfants de
la forte Allemagne, du jugement, de Tacquis...
— Oh ! de l' acquit ! si peu !
»— Ravissant! Ce sera le plus joli mot de la soirée... Allons, c'est convenu. Nous fe-. rons un petit dîner délicieux. Vous avez beaucoup vu, vous devez savoir sur vos clients toutes sortes d'histoires plus. piquantes les unes que les autres.
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— J'avoue que, pour des histoires...
— Etes- vous prêt? demande Raymond.
— Ma tenue n'est peut-être pas irréprochable...
— Votre tenue est celle de l'honnête homme. En marche!
Sur le seuil de Tappartement, le tailleur hésite une dernière fois.
— Tenez, monsieur Raymond, dit-il, je préférerais un à compte de cinquante francs.
— Allons dîner! répond la mauvaise paye.
Avant dîner, comme on est dans les plus beaux jours de l'été, le ciel étant bleu et Tair étant tiède, Raymond propose une courte apparition aux Champs-Elysées, en grande remise découverte.
Nouvel accès de confusion du tailleur Bilderbeck.
ao Les Créanciers.
Enfin, on roule dans la grande allée ; mais la conversation n'a pas d'abord tout le pétillement annoncé. Elle se compose de phrases dans le goût suivant :
— Bilderbeck, vous devez avoir bien des non-valeurs dans votre profession?
— Oh! ne m'en parlez pas, monsieur Raymond ! Vous ne pouvez pas vous en faire une idée...
De temps en temps aussi, le tailleur désigne à Raymond avec un soupir quelquesuns des piétons ou des cavaliers, en accompagnant leurs noms du chiffre de leurs créances.
— M. Ernest, deux mille cinq cents... le comte Fleuret, deux mille... les frères Délia Barca, huit mille.
Tout cela ne porte pas à la gaieté ; Raymond le comprend et fait tourner bride. On se dirige vers Brébant.
Les voilà tous deux attablés dans la salle du premier étage.
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— Aimez-vous la bisque, Bilderbeck ?
— Oui... non,.,
— Peut-être préférez-vous commencer par une tartine de caviar?
— Cela m'est égal, monsieur Raymond.
^ J'avais compté sur votre imagination ,
sur vos connaissances culinaires... De quel pays êtes-vous, Bilderbeck?
— Du duché de Luxembourg ?
— Eh bien ! qu'est-ce qu'on mange dans le duché de Luxembourg?
— Du mouton aux prunes.
— Ils ne connaissent peut-être pas cela ici. Je vais tout simplement faire dire à Brébant de se charger de notre menu.... Par exemple, je me réserve le choix des vins...
Vous devez être un beau gobelet, Bilderbeck!
Le tailleur rit avec complaisance.
— Et qu'est-ce qu'on boit dans le duché de Luxembourg?
— Du Deidesheiner et du Niersteiner.
■ Il II JIM ir I I ■ ^ - 1-
— Nous les remplacexons aujourd'hui par TYquem des grandes années.
— Oh! monsieur Raymond! Si j'avais su, je n'aurais pas accepté votre invitation...
Le dîner est soigné. Poissons d'élite, entrées savantes, rôtis exquis. Chaque plat détermine chez le tailleur un soubresaut en manière d'admiration. Il perd insensiblement de sa gêne. Ses yeux brillent, autant que peuvent briller des yeux d'Allemand.
On s'est mis à table à sept heures et demie ; il en est dix lorsqu'on se décide à quitter le restaurant.
Auparavant Raymond a demandé l'addition. Il la dissimule du mieux qu'il peut aux regards de Bilderbeck, mais celui-ci le voit donner un billet de banque au garçon et l'entend prononcer ces paroles :
— Gardez le reste!
Le tailleur Bilderbeck porte la main à son cœur, comme s'il venait d'y recevoir un coup.
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— Adieu, monsieur Raymond.
Ils sont sur le trottoir du boulevard, -r- Comment, vous me lâchez, Bilderbeck ?
Vous êtes encore un joli seigneur, vous!
— Monsieur Raymond, dit le tailleur de sa voix la plus grave, je suis pénétré de rhonneur que vous m'avez fait; j'en conserverai le souvenir jusque dans ma plus extrême vieillesse Pourtant, j'aurais préféré, ainsi que je vous Tai déjà dit, un à-compte, si faible qu'il fût...
— Monomane!
— Eh bien ! oui, nous autres hommes de
commerce, nous avons de cçs idées fixes
Monsieur Raymond, ne me laissez pas rentrer les mains vides !
— Savez-vous à quoi je pense en ce moment, mon cher Bilderbeck?
— Ame donner
— A finir avec vous la soirée au théâtre de la Porte-Saint-Martin, où Ton joue une pièce à sensation.
— Vous n'y pensez pas ! il est beaucoup trop tard.
— Nous arriverons juste pour l'heure du ballet. Ah! quel ballet! Figurez-vous, mon cher, trois cents jeunes et jolies filles.
— Oh! trois cents! fait le tailleur incrédule.
— Mettons-en la moitié.
— Il m'est impossible, à mon grand regret, de vous accompagner. Mais vous savez que je n'ai pas prévenu chez moi, et que madame m'attend.
— Votre femmel Eh bien ! vous serez chez vous à minuit. Une heure de plus ou de moins!
— C'est que madame Bilderbeck n'entend pas raison sur les écarts.
— N'allez-vous pas essayer de vous faire
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passer pour un petit garçon? — Tenez, encore quelques pas, et nous voilà rendus* Je veux vraiment avoir votre avis sur ce ballet.
— Au moins, dit le tailleur ébranlé, vous êtes sûr que cela finit à minuit!
— Parbleu! la direction ne voudrait pas être frappée d'une amende tout exprès pour vous.
— Nous trouverons peut-être à acheter deux contremarques.
— Fi donc ! mon cher Bilderbeck, vous êtes mon hôte ce soir; je sais les égards que je dois à un fournisseur tel que vous.
Disant cela, Raymond se dirige vers le guichet du théâtre.
— Il ne reste plus qu'une avant-scène des premières, répond la buraliste interrogée.
— Combien?
• — Quarante-quatre francs.
— Arrêtez ! s'écrie le tailleur ; arrêtez ! Je ne souffrirai pas... ce serait une folie...
J-aime mieux renoncer au théâtre... Donnez-moi vingt francs, et je m'en vais!
Mais Raymond est déjà possesseur du billet d'avant-scène.
— Entrons, dit-il.
Bilderbeck le suit, en murmurant d'un ton suppliant : «
— Vingt francs ! rien que ving^t francs!
— Non.
, — Mais puisque vous avez deTargent?
— Ce n'est pas une raison, répond la mauvaise paye.
Ils se prélassent dans une spacieuse avantscène, et se repassent une énorme lorgnette louée à Touvreuse.
Le ballet est commencé depuis longtemps.
— Bilderbeck, que pensez- vous de cette petite danseuse?
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— r Laquelle ?
— La seconde, de ce côté-ci... celle qui lève,..
— Le bras?
— Non, la jambe.
— Prêtez-moi la lorgnette, fait Je tailleur; n'est-ce pas une blonde, avec des aîles de papillon ?
— Justement. Comment la trouvez-vous ?
— Oh!... Oh!..,
— L'énergie de vos onomatopées est une réponse suffisante, mon cher Bilderbeck.
Vous plaît-il alors qu'après le spectacle nous rinvitions à succer quelques écrevisses et à tremper le bout de son museau rose dans une coupe de Champagne?
. — Qui? demande Bilderbeck, haletant.
— Elle, parbleu ! EsbroufFette, la petite blonde.
— Elle s'appelle EsbroufFette... Ah! le joli nom !... Et vous croyez qu'elle consentirait comme cela...
— Si je le crois! J'en suis certain... Rendez-moi la lorgnette.
— En vérité, observe le tailleur Bilderbeck, ces actrices forment une corporation bien séduisante.
— Eh bien ! laissez-vous séduire.
— Taisez-vous , monsieur Raymond ! Si Ton vous entendait !
— Je viens de faire un signe à Esbrouffette... elle m'a compris.
— Bah!
— Oui, nous avons notre télégraphie particulière.
— C'est merveilleux! s'écrie le tailleur.
Mais voilà bien longtemps que vous avez la lorgnette... A mon tour!
Il est trois heures du matin.
Un fiacre essoufflé suit péniblemetit l'in-
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terminable boulevard du Prince-Eugène, transportant dans ses flancs Raymond et le tailleur Bilderbeck.
Je d.ois à la vérité de déclarer que celuici semble consi dérablemen t abattu . Il cache sa tête dans ses mains et pousse par intervalles de petits soupirs dont l'expression participe à la fois du ravissement et du remords. D'ailleurs, c'est à peine si Raymond peut tirer de lui quelques paroles.
— Diable de boulevard ! maugrée Raymond; il n^en finit pas... Mais, Bilderbeck, vous demeurez au bout du monde, aux terres australes... Ne vous trompezvous pas, mon bon? est-ce bien le numéro 20 >
Le tailleur ne répond pas. Raymond le secoue par le bras.
— EsbroufFette ! murmure le tailleur..
— Laissez - là EsbroufFette , et dites moi si c'est bien au numéro 20 que vous demeurez.
%o Les Créanciers.
— Qui, 20?... non, 2... oui, 20.. . 20««« Raymond hausse les épaules et laisse le
fiacre continuer sa route.
Au bout d'une demi-heure, on aperçoit la barrière du Trône.
Le cocher arrête.
— Allons, Bilderbeck, descendez, dit Raymond ; nous sommes arrivés.
Bilderbeck descend , et regarde autour de lui.
— Ce n'est pas ici, fait-il.
— Commeat ! ce n'est pas ici ? Voilà le numéro 20.
— 2o? Connais pas... je vous ai dit 220...
Est-ce que vous me croyez assez fou pour être venu me logef* à cette distance?
Raymond est atterré. Le- cocher, dont Técurie est située à Saint-Mandé, jure qu'il ne retournera point sur ses pas, à moins d'un pourboire d'un louis, — que Raymond est forcé de lui promettre.
Le tailleur, que ces événements semblent
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ne point concerner, remonte tranquillement * en voiture.
Cependant le sens moral lui revient peu à peu. Près d'arriver chez lui, au 220 cette fois , il s'excuse auprès de Raymond.
— C'est égal , lui dit-il , cette soirée a dû vous coûter assez cher?
— Deux cents francs environ, répond Raymond négligemment.
— Ah ! si seulement vous m'aviez donné vingt francs ! soupire le tailleur.
— Où aurait été le charme ? dit la mauvaise paye.